Ismène La Glorieuse : Brumes & Lune.

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Chypre, 728. Deux ans après son premier combat contre Déiokes, l’infâme seigneur de Turquie… Ismène et Barlâam sont mariés, Chypre est à nouveau en paix, et chacun vit avec quiétude. Seulement, un soir d’orage, tout bascule. Enlevée par un inconnu et emportée en Turquie, Ismène découvre que Déiokes vit toujours. Il est à présent en quête de l’Elixir de Jeunesse éternelle. Dans cette nouvelle aventure, Ismène rencontrera des créatures fantastiques, des lieux étranges réels ou imaginaires. Des combats dans les brumes, d’un mystérieux oiseau bleu, des ombres lunaires, tout un univers entre rêve et réalité se dégage.
Publié le : lundi 12 octobre 2009
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EAN13 : 9782304030808
Nombre de pages : 333
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2 Titre 
Ismène La Glorieuse


3
Titre 
Ophélie Pemmarty
Ismène La Glorieuse
Brumes & Lune
Roman
5Editions Le Manuscrit
Paris












© Éditions Le Manuscrit, 2009 www.manuscrit.com
© Couverture : droits réservés
ISBN : 978-2-304-03080-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304030808 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03081-5 (livre numérique) 030815 (livre numérique)
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A tous ceux que j’aime
Et qui rendent ma vie plus belle.

A tous ceux qui espèrent encore.
Et qui se battent pour un monde meilleur.Ismène La Glorieuse 
CHAPITRE I
AUCUN RÉPIT

L’été régnait sur le Royaume de Chypre en ce
début de juillet sept cent vingt huit : dans la
limpidité céleste, le ciel chauffait si ardemment
la terre qu’elle semblait rejeter au-dessus d’elle
des vapeurs brûlantes qui miroitaient. La mer
quant à elle était aussi calme qu’un lac, et ses
plages de sable doré, véritables fournaises,
étaient désertes. Ecrasé par ce temps caniculaire
propre aux après-midi d’été, le pays semblait à
ces heures-là perdre toute notion de temps et
d’action.
Le matin, les villes et les campagnes laissaient
entendre leurs rumeurs quotidiennes, mais
lorsque le soleil atteignait son zénith, le silence
et l’immobilité étaient tels que l’on se sentait
comme emprisonné dans une bulle insonore et
étouffante. Quand enfin l’astre courait vers
l’horizon, la bulle éclatait et la vie reprenait son
cours. Les Chypriotes étaient habitués à ce
9 Ophélie Pemmarty
climat et organisaient donc leurs occupations
journalières en fonction de celui-ci pendant les
deux mois les plus chauds de l’année.
De l’aube à la mi-journée, chacun travaillait
dans les cités ou dans les champs, tandis que
l’après-midi était consacré au repos ou aux
travaux intérieurs. Le soir venu, on sortait pour
se promener, retrouver des amis, prier dans les
églises ou bien faire entendre quelque musique.
Seuls les jours de pluie, qui étaient d’ailleurs
très peu nombreux, dérogeaient à cette règle :
on laissait alors l’eau accomplir tranquillement
son œuvre fertilisante sur la nature, tout en
prenant soin de laisser à l’extérieur jarres et
baquets afin d’en recueillir un peu.
A Nicosie, dans l’ombre d’un majestueux
palais, deux jeunes filles contemplaient avec
tendresse un tout jeune enfant, emmailloté de
blanc et couché tout contre sa mère,
apparemment endormie.
– Zélia est vraiment toute petite, chuchota
Ismène, mais elle est déjà aussi belle que sa
mère !
– Oui, elle a les mêmes yeux bleus et le
même visage, poursuivit son amie Aryana. Je
pense par contre qu’elle aura hérité des cheveux
bruns de son père, ainsi elle sera assurément
magnifique !
– Regarde, dit la première, la Princesse se
réveille !
10 Ismène La Glorieuse
En effet, dans son lit blanc de la Salle de
Guérison, Adriadnée se tourna en ouvrant
lentement les yeux. Les cernes qui les
soulignaient témoignaient de sa lassitude, mais
un doux sourire illuminait son visage de
bonheur. Elle prit avec délicatesse le petit être
rose et gazouillant qu’elle avait à ses côtés et le
serra amoureusement contre sa poitrine.
Elle avait eu toutes les peines du monde à
enfanter, la veille, tant par la chaleur que par
son impatience à donner à son époux un
merveilleux cadeau ; mais tenir sa fille contre
elle la récompensait de ses efforts et de ses
souffrances. La princesse s’était mariée un an
auparavant, peu après Ismène et Barlâam, à un
des fils du Roi de Grèce, Orion, qu’elle avait
rencontré lorsqu’elle y séjournait en attendant
que la paix revînt dans son pays.
Adriadnée était à présent une femme
comblée : épouse et mère depuis peu ; et si elle
partageait son existence entre deux pays, elle
avait choisi pour donner la vie de revenir dans
les terres qui l’avaient accueillie vingt six années
plus tôt. Observant ses deux visiteuses, elle leur
dit dans un sourire :
– C’est gentil à vous deux de venir me voir,
je vous remercie. Comment trouvez-vous ma
petite fille ?
– Elle a reçu toute la beauté de ses parents,
assura Ismène, et elle est déjà bien souriante !
11 Ophélie Pemmarty
Et vous, comment vous sentez-vous
aujourd’hui ? Le prince Orion nous a raconté
hier que vous aviez perdu connaissance…
– Oui, mais avec cette chaleur, cela n’a rien
d’étonnant. J’ai pu dormir cette nuit et prendre
quelque nourriture ce matin, aussi je me sens à
présent beaucoup mieux. Dans un ou deux
jours, il n’y paraîtra plus. Voulez-vous prendre
Zélia dans vos bras quelques instants, mes
amies ?
Ayant toutes deux accepté, Aryana et Ismène
bercèrent tour à tour le bébé, puis elles le
rendirent doucement à la jeune maman et se
retirèrent, la laissant se reposer et reprendre des
forces.
Les deux amies passèrent le reste de l’après-
midi dans un petit salon en compagnie de la
Reine Yrée, bavardant et cousant des vêtements
pour la petite Zélia. Ismène détestait la couture
et ces après-midi étouffants qui l’empêchaient
de sortir, mais elle n’en disait rien car elle savait
qu’Aryana affectionnait ces calmes activités.
Depuis plus d’une semaine, il ne restait que
des femmes au Palais de Nicosie, excepté le
prince Orion. En effet, le Roi Damarin était
parti avec ses deux fils et certains de ses
hommes pour une chevauchée dans tout le
pays, afin de vérifier si chaque ville et village
possédait assez d’eau pour subvenir aux besoins
12 Ismène La Glorieuse
de tous les habitants, ce qui était une réelle
préoccupation en ces temps de sécheresse.
Ismène n’avait donc pas à ses côtés le Prince
Barlâam, et même si elle savait que son retour
serait relativement prompt, elle sentait en elle
un manque qui grandissait chaque jour.
Le soir, lorsque l’atmosphère était moins
suffocante, elle partait en balade à pied ou à
cheval sur les chemins qu’elle parcourait tantôt
avec son compagnon et retrouvait ainsi toute sa
sérénité. Revenue au Palais, elle prenait ensuite
la harpe que lui avait fabriquée Barlâam dans du
bois et du cuivre, et charmait toute la
maisonnée par ses accords et ses chants aussi
purs que ceux des oiseaux.
Il lui arrivait parfois de veiller très tard afin
de profiter de la fraîcheur de la nuit. Elle aimait
alors s’asseoir sur son banc favori dans le Parc,
celui qui surplombait la plage et la mer ; et se
laissait emporter par des vagues de souvenirs.
Elle se remémorait toutes ces choses qu’elle
avait vécues les deux années précédentes, qui
avaient à jamais fait d’elle une femme même si
elle était encore bien jeune. De ses souffrances,
de ses réjouissances aussi, elle avait su tirer une
grande sagesse et une force nouvelle.
Parfois, lors de ces veillées nocturnes,
Ismène ne pouvait s’empêcher d’être troublée
lorsqu’elle voyait sur le dos de sa main luire
l’emblème du Royaume à la lumière argentée de
13 Ophélie Pemmarty
la lune ; mais elle était parfaitement consciente
que cette marque, témoignage du choix de son
dieu, ne s’effacerait jamais. Et d’ailleurs, cela ne
lui importait guère à présent que sa vie avait
repris son cours normal, et qu’elle avait fait ce
qu’on attendait d’elle.
Plus les jours passaient et plus elle sentait
grandir en elle cette certitude
d’accomplissement qui balayait tous ses anciens
doutes : elle était redevenue une personne tout
à fait simple. Elle n’en était ni peinée, ni
soulagée ; mais en elle vivait encore et vivrait
toujours la Petite Rêveuse, bien qu’elle ne s’en
rendît pas clairement compte.
La veile du retour de Barlâam, le temps
changea mais la chaleur n’en devint que plus
éprouvante. Le ciel avait troqué son éclatant
manteau bleu contre un voile sombre, nuageux
et en perpétuels mouvements. Les éclairs
éblouissants qui le déchiraient, et le lointain -
mais tout à fait réel - grondement présageaient
un orage particulièrement violent.
Dans l’après-midi, le vent se leva et ses
rafales qui semblaient vouloir tout arracher
firent rage jusqu’à la tombée de la nuit, moment
où Ismène décida d’aller se dégourdir les
membres après cette longue journée
d’immobilité. Le calme qui s’abattait à présent
sur la terre paraissait presque inquiétant, voire
oppressant, comme si les forces célestes
14 Ismène La Glorieuse
retenaient leur souffle avant d’exprimer
vraiment toute leur fureur.
Ismène ne réalisa pas tout de suite que les
ombres qui l’environnaient prenaient une toute
autre apparence. Elle ne remarqua qu’un subit
changement de température, mais ne s’en
soucia pas car cela lui apportait un réel bien
être.
Elle songeait avec délice à l’arrivée de son
jeune époux, le lendemain, et à la douceur de
ses bras lorsqu’ils se refermeraient autour d’elle,
invitant son cœur à unir ses battements à ceux
du sien.
Sortant enfin de sa rêverie, Ismène s’aperçut
que l’obscurité était tombée bien vite autour
d’elle, trop vite en réalité pour qu’elle fût celle
de la nuit. Brusquement, une impression de déjà
vu s’infiltra dans son esprit. Tout n’est que
ténèbres… eut-elle le temps de penser avant de se
sentir soudain immobilisée et tirée en arrière,
happée par une force invisible à laquelle elle ne
put résister.
Elle était emprisonnée dans un simple
morceau de toile, mais c’était comme si un froid
étau de fer s’était soudé autour de son corps.
Elle essaya de se débattre pour se libérer de ce
filet, mais le piège l’enserrait si fortement qu’elle
ne parvint qu’à osciller légèrement, ses bras et
jambes liés l’empêchant de faire le moindre
mouvement.
15 Ophélie Pemmarty
Refusant de se laisser aller à la panique, la
jeune fille pensa tout d’abord qu’elle était
victime d’un malaise ou bien qu’elle s’était
endormie et égarée dans quelque mauvais rêve ;
pourtant il n’en était rien.
Elle voulut crier mais sa voix fut rapidement
étouffée par un pan d’étoffe qu’on lui appliqua
autour du visage. Cela ne faisait aucun doute à
présent : quelqu’un était là, tout près d’elle, et
l’avait faite prisonnière. Elle eut beau écarquiller
les yeux dans l’ombre, elle ne put apercevoir
quiconque ; mais elle parvint en revanche à
entendre un doux râle : celui d’une respiration.
Il était calme lorsqu’elle le distingua mais devint
de plus en plus fort et saccadé tandis qu’elle se
sentait emportée vers une destination inconnue.
Alors seulement la peur l’envahit. Ismène se
démena comme une diablesse, poussa des cris
qui après avoir traversé le bâillon n’étaient plus
que des gémissements, mais rien n’y fit. Au
contraire, elle se sentait devenir de plus en plus
faible et son esprit plongea peu à peu dans un
brouillard comateux, le tissu qui se pressait sur
son visage étant en réalité imbibé d’un liquide
inodore qui la rendit totalement inconsciente.
16 Ismène La Glorieuse 
CHAPITRE II
OBSCURITÉ ET PROFONDEURS

L’orage avait fini par se déchaîner sur
Nicosie, et sa violence était telle que les
habitants se terraient à l’intérieur de leur
maison, fenêtres, portes et volets clos.
Au Palais, on avait laissé ouverts les volets
d’une petite lucarne à l’étage, et tandis
qu’Aryana regardait le ciel zébré d’éclairs
flamboyants à travers celle-ci, une sourde
inquiétude grandit en elle. Elle savait qu’Ismène
était sortie ce soir-là pour sa promenade, mais
elle s’étonnait que son amie ne fût pas encore
rentrée.
N’y tenant plus, elle décida de prévenir la
princesse et se dirigea vers ses appartements, le
bougeoir qu’elle tenait à la main jetant sur les
murs et le sol une petite lueur tremblotante qui
faisait naître des ombres inquiétantes.
Elle arriva enfin devant la porte de la
chambre d’Adriadnée et y frappa avec douceur.
17 Ismène La Glorieuse
Ce fut le prince Orion qui lui ouvrit et d’un
sourire, l’invita à entrer. La princesse était en
train de coucher la petite Zélia dans son
minuscule lit de bois aux gravures dorées, et
après lui avoir donné un dernier et tendre baiser
sur le front, elle se retourna et demanda :
– Que se passe-t-il, Aryana ? As-tu oublié
quelque chose ici, tout à l’heure ?
– Oh non, ma princesse, répondit la jeune
fille. Je voulais vous dire qu’Ismène est sortie il
y a maintenant presque une heure, avant que
l’orage ne commence, et elle n’est toujours pas
revenue, alors je commençais à me
tourmenter…
– Je comprends, dit Adriadnée, mais avec
une telle pluie nous ne pouvons envoyer
quelqu’un la chercher. Et même si nous le
faisions, il est peu probable que nous la
retrouvions : cette obscurité et ces bourrasques
ne nous le permettraient pas.
– Ismène aura certainement trouvé un abri,
ou demandé à ce qu’on l’accueille pour la nuit
dans une maison, ajouta son époux. Il est inutile
de s’inquiéter pour l’instant, elle est tout à fait
capable de se débrouiller, et nous la verrons
sans aucun doute arriver demain matin. Si ce
n’est pas le cas, je veillerai à envoyer mes
propres hommes à sa recherche.
– Vous avez raison, reconnut Aryana. Je vais
donc aller me coucher et attendre ce que le jour
18 Ophélie Pemmarty
nous apportera. Pardonnez-moi de vous avoir
dérangé.
– Ce n’est rien, assura la princesse. Tu as
bien fait de nous prévenir. Passe une bonne
nuit !
Après s’être inclinée devant eux, Aryana les
laissa et regagna sa chambre. Elle fit sa prière
puis se coucha en espérant revoir son amie le
jour suivant.
Malheureusement, ses espoirs furent vains :
lorsqu’elle sortit le lendemain matin, après s’être
préparée, elle trouva la chambre d’Ismène aussi
vide que la veille. Elle descendit aux cuisines,
questionna toutes les personnes qu’elle voyait,
mais aucune d’entre elles ne put lui apporter
une réponse rassurante.
Aryana alla même jusqu’à visiter Ambroise, la
doyenne qui s’occupait de l’eau pour les
toilettes de la famille royale. En entrant dans sa
petite chambre, elle s’aperçut que la vieille
femme était encore couchée, chose inhabituelle
car Ambroise se levait toujours en même temps
que le soleil. Son visage était tiré et d’une pâleur
diaphane. Tandis qu’Aryana passait doucement
la main sur son front brûlant, l’aïeule tressaillit
puis ouvrit les yeux en balbutiant :
– Mon enfant, je suis si lasse… Et toute cette
ombre au-dessus de nos têtes, un malheur a dû
arriver…
19 Ismène La Glorieuse
– Il y a eu un terrible orage cette nuit,
expliqua la jeune fille en tentant elle aussi de se
convaincre. Et vous avez une forte fièvre, je
vais aller quérir une Guérisseuse puis vous vous
reposerez et oublierez vos tourments.
Elle allait partir lorsque la faible voix
d’Ambroise la retint :
– Non, ce n’était pas l’orage… nous avons
déjà vécu une telle menace… Enfin, va ma fille,
et ramène-moi quelque chose de chaud, je me
sens glacée.
Aryana contempla quelques instants le visage
imprégné de souffrance puis, le cœur serré par
ce qu’elle venait d’entendre, alla prévenir les
Guérisseuses et sortit ensuite dans la cour du
Palais. Elle fit le tour de celui-ci, passa dans le
grand parc où régnaient seulement arbres et
fleurs, fit quelques pas sur la plage, mais nulle
part elle n’aperçut la silhouette d’Ismène.
Inquiète, la jeune femme négligea ses tâches
quotidiennes pour aller prévenir la Princesse.
Quelques temps plus tard, cinq cavaliers
partaient dans le soleil matinal pour chercher
Ismène.
Le ciel était parfaitement dégagé et la
végétation alourdie par les pluies de la nuit
scintillait de mille feux. L’atmosphère était
nettement plus fraîche que la veille, mais
annonçait une belle journée d’été.

20 Ophélie Pemmarty
L’orage avait accompli son œuvre
purificatrice sur terre et dans les cieux, mais
n’avait cependant pas fait disparaître les ombres
qui entraînaient inexorablement Ismène. Celle-
ci était revenue à elle quelques heures après son
enlèvement, lorsque la drogue qu’elle avait été
forcée de respirer cessa de faire son effet. Elle
était toujours étroitement ligotée et bien qu’on
lui eût dégagé le visage, elle n’y voyait goutte.
Ismène devina cependant qu’elle se trouvait sur
un bateau car elle avait reconnu le roulement
caractéristique de l’eau sur la coque ainsi que les
sons et les odeurs de la mer.
Elle essaya désespérément de rompre les
liens qui blessaient ses poignets et ses chevilles,
mais ils étaient si solides et si serrés qu’elle ne
put y parvenir. Tandis qu’elle tentait de trouver
une position relativement confortable, une
multitude de questions envahit son esprit.
Depuis combien de temps était-elle là ?
Pourquoi l’avait-on enlevée, et surtout, qui avait
fait cela ? Allait-on rapidement constater sa
disparition, à Nicosie ? Peut être Barlâam
s’était-il déjà lancé à sa recherche… Mais
comment arriverait-il à la trouver puisqu’il n’y
avait eu, elle en était certaine, aucun témoin ?
N’ayant plus la moindre notion du temps,
elle s’efforça d’attendre que son ravisseur se
manifestât ; mais la fatigue eut bientôt raison
21 Ismène La Glorieuse
d’elle et elle tomba peu à peu dans un sommeil
agité.
Quelques heures plus tard, un bruit tout
proche la réveilla brusquement. Levant les yeux,
elle discerna un faible rai de lumière et le
grincement qu’elle entendit ensuite justifia ses
pensées : au-dessus d’elle, on était en train
d’ouvrir la trappe de sa prison. Une silhouette
noire masqua un instant la clarté de l’embrasure
puis celle-ci reparut tandis que le ravisseur se
glissait dans la cale du bateau.
Dans l’obscurité à peine brisée par
l’ouverture de la trappe, Ismène sentit tout son
corps se tendre sous l’emprise de la peur. Elle
entendait encore la rumeur des vagues mais
comprit que le navire avait accosté car il ne
tanguait plus. Des mains se refermèrent
brutalement autour de ses épaules et la
forcèrent à se relever, puis on lui couvrit à
nouveau la tête d’un capuchon et on l’emporta
hors du bateau comme une vulgaire
marchandise.
Après quelques instants de répit, Ismène se
sentit hissée sur une haute créature vivante dont
elle devina la nature en promenant ses doigts
autour d’elle dans le mince champ de liberté
que lui laissaient ses liens. L’homme qui l’avait
capturée enfourcha la monture derrière la jeune
fille et tout en la maintenant d’une poigne
solide, lança le cheval au galop.
22 Ophélie Pemmarty
Balancée d’avant en arrière à une vitesse
folle, sentant les cordes qui la liaient pénétrer
peu à peu dans sa chair, privée de ses sens,
jamais Ismène n’avait vécu d’aussi désagréable
situation. Elle songeait avec amertume que
malgré tous ses espoirs, la paix qui lui avait été
accordée ces derniers mois s’était bien vite
échappée.
Pendant tout le temps que dura son périple,
la jeune fille n’eut pas la moindre occasion
d’entendre son ravisseur ou d’apercevoir ses
traits ; néanmoins elle avait l’intuition que cet
homme-là n’agissait pas pour son propre
compte mais plutôt sous les ordres d’une
personne plus puissante qui la voulait
certainement vivante.
Ismène eut tôt fait de constater la véracité de
ses pensées car elle entendit soudain le
martèlement des sabots des chevaux sur le sol
prendre une plus grande amplitude :
assurément, d’autres cavaliers les avaient
rejoints. L’un d’entre eux, à la voix gutturale,
prit la parole :
– Est-ce bien elle ?
Pour toute réponse, l’homme qui maintenait
Ismène saisit le capuchon qui aveuglait sa
captive et le retira sans douceur. Eblouie par
cette brusque clarté, celle-ci dut fermer un
moment les yeux afin de s’y accommoder, mais
23 Ismène La Glorieuse
elle les rouvrit bien vite pour découvrir enfin le
visage de ses agresseurs.
Ils étaient tous de grande taille et avaient les
yeux noirs, un teint basané et de longs cheveux
bruns et sales. Celui qui avait parlé l’observa
quelques instants avec une méchante
satisfaction, puis il fit signe aux autres de
reprendre la route, avant de lancer :
– Inutile de l’encapuchonner à nouveau,
autant qu’elle admire notre beau pays avant
d’oublier la lumière du jour !
Il éclata d’un rire sans joie, vite repris par ses
compagnons, puis relança son cheval.
Pour Ismène, ces paroles eurent l’effet d’un
coup de massue sur son cœur. Ainsi, elle ne
s’était pas trompée mais ceux qui l’avaient
enlevée ne faisaient apparemment que retarder
l’instant de sa mort. Qui lui en voulait donc à ce
point ? Il n’y avait qu’une seule réponse :
Déiokes, l’infâme Seigneur de Turquie qu’elle
avait défié deux années auparavant. Mais il est
mort, pensa-t-elle dans un dernier élan d’espoir,
Barlâam l’a vaincu…
Et s’il n’avait finalement pas tout à fait
disparu ? Il avait bel et bien été gravement
blessé par le jeune prince, mais il s’était enfui,
mourant, après les derniers coups de celui-ci ; et
dans la confusion qui avait régné sur le royaume
chypriote à la fin de la guerre, personne n’avait
retrouvé son corps. Tout cela semblait pourtant
24 Ophélie Pemmarty
si irréalisable… Non, c’est impossible, se dit
Ismène en essayant de s’en convaincre. Une
chose était sûre en tout cas : quoi qu’il arrive et
qui que ce soit, elle se battrait jusqu’à ses
dernières forces.
Perdue dans de bien sombres pensées, la
jeune fille jeta un vague regard au paysage qui
s’étendait autour d’elle et s’enfuyait dans la
vitesse de la course. C’était une contrée
montagneuse et aride, à la terre d’un rouge mat
parsemée d’arbres desséchés ou de buissons
épineux. La poussière soulevée par le galop des
chevaux formait autour des cavaliers comme un
lourd nuage ensanglanté, qui disparut emporté
par les vents lorsque la troupe s’arrêta
brutalement au pied d’un haut mont.
Là, entre deux anfractuosités de la roche et
cachée par les lambeaux de brume qui s’en
échappaient, se découpait une sombre et froide
ouverture. Ce fut vers elle que les hommes,
ayant mis pied à terre, se dirigèrent en poussant
leur otage devant eux.
Alors commença une longue marche vers
une région obscure et humide. Le froid qui
régnait à l’intérieur de la montagne était tel
qu’Ismène en eût le souffle coupé tant le
contraste entre cette température et
l’atmosphère estivale du dehors était violent.
Ils avaient en premier lieu parcouru quelques
centaines de mètres en pente douce, mais à
25 Ismène La Glorieuse
présent ils gravissaient de hautes marches qui
semblaient ne jamais vouloir s’arrêter. Elles
étaient glissantes et si peu éclairées par les
quelques restes de torches à demi éteintes que
l’ascension se révéla fort pénible et dangereuse.
On avait enfin libéré les chevilles d’Ismène
pour lui permettre de marcher mais ses mains
étaient toujours liées derrière son dos, ce qui lui
provoquait une grande douleur dans les épaules
et les bras. Ses ravisseurs l’encerclaient toujours
mais ne semblaient pas se soucier d’elle : ils
suivaient avec précaution leur chef, l’homme
qui avait parlé en premier. Celui-ci, bien qu’il
connût le chemin qui menait à son maître,
prenait le plus grand soin pour se diriger au
travers de l’ombre et des brumes qui rendaient
toutes choses complètement aléatoires.
Le temps semblait s’écouler différemment du
reste du monde, comme si cette montagne n’en
faisait plus partie. L’immensité des galeries
aménagées amplifiait le moindre son en
renvoyant inlassablement son écho sur chaque
paroi ; et les rares flambeaux qui brûlaient
faisaient surgir des ténèbres des ombres
démesurées qui flottaient autour d’Ismène et
des hommes.
Tout portait à croire que ces lieux étaient
déserts, pourtant chacun sentait dans l’air
environnant les effluves d’un obscur, mais
puissant pouvoir. La jeune fille avait d’ailleurs
26 Ophélie Pemmarty
beaucoup de mal à en supporter la force : prise
d’une forte fièvre, elle sentait son esprit vaciller
aux limites de son corps comme s’il eût désiré
s’en échapper et l’abandonner à ses souffrances,
mais celui-ci le retenait avec désespoir.
Ebranlée par ce combat intérieur, chaque pas
lui demandant toujours plus d’efforts, Ismène
savait que toute chaleur et énergie la quittaient
peu à peu tandis qu’elle s’approchait de sa
destination finale. Elle n’aurait pu dire combien
de temps s’était écoulé depuis qu’ils avaient
pénétré dans la montagne car elle ne possédait
plus aucun repère.
Une seule chose était sûre pour elle
désormais : jamais, même si elle en avait
l’opportunité, elle ne pourrait s’échapper de cet
endroit-là qui ressemblait à un labyrinthe avec
son entrelacs de cavernes, escaliers et galeries.
Lorsqu’ils atteignirent le centre même de la
montagne, le froid et l’obscurité se firent plus
intenses encore. Même les torches qui se
consumaient accrochées aux parois par ailleurs
nues semblaient s’être figées dans un halo glacé
et la lumière qu’elles émettaient paraissait
artificielle.
Le silence devenu de plus en plus pesant fut
soudain brisé par un grondement sourd
semblable à mille tambours chantant leur litanie
funèbre dans le lointain. Accompagnant ce son
lugubre, une vibration naquit quelque part dans
27 Ismène La Glorieuse
les profondeurs de la roche et se propagea
jusqu’à l’endroit où se tenaient Ismène et ses
ravisseurs, les faisant vaciller.
Soudain, le sol, les murs et le plafond de
pierre, tout ce qui était solide donna
l’impression de se désagréger, de s’évaporer
pour se transformer en énormes nuages noirs
d’une densité telle que cela donnait envie de
s’en saisir par poignées.
L’air était immobile mais pourtant ces
épaisses nuées se mirent en mouvement,
s’unissant, se séparant ou tournoyant sur elles-
mêmes dans une ronde parfaitement accordée
au roulement des entrailles de la terre.
Tandis que celui-ci s’amplifiait toujours
davantage et que les vibrations s’étaient muées
en véritables secousses, les brumes
s’immobilisèrent en entourant les humains puis
se condensèrent en un seul obstacle juste
devant la jeune princesse de Chypre.
Brusquement, tout cessa. Le calme revint
avec un profond silence, si lourd qu’il en
devenait presque assourdissant ; et alors
seulement l’ombre disparut pour révéler ce
qu’elle dissimulait.
28 Ismène La Glorieuse 
CHAPITRE III
DUELS DANS LES BRUMES

Comme deux années auparavant, le Seigneur
Noir se dressa à nouveau devant Ismène ; mais
bien que son apparition eût été
impressionnante, il n’avait plus la présence
terrifiante d’autrefois. Il ne restait de ce vil
personnage qu’une créature diminuée et
mutilée, dont le visage empreint de souffrance
et de haine n’avait pas même le lointain reflet de
celui d’un homme.
Ses yeux sombres étaient striés de rouge, son
nez n’était plus qu’une fente, de même que sa
bouche gercée de sang ; et son teint cireux
témoignait d’un long enfermement et de son
combat contre la mort. Il avait dissimulé son
corps bossu et déformé sous une longue
tunique noire et rabattu sur sa tête un capuchon
de couleur identique, épousant ainsi l’ombre
qu’il avait choisi de servir.
29 Ismène La Glorieuse 
Déiokes n’était donc qu’un vestige du terrible
seigneur dont Ismène avait le souvenir, et
même si ses forces physiques étaient à ce jour
très diminuées, il n’en avait pas pour autant
perdu sa fierté et sa magie. Se campant
fermement sur ses jambes affaiblies, il fit face à
son ennemie, le regard traversé d’une étincelle
haineuse ; puis il prit la parole avec cette même
voix si trompeuse :
– Ismène de Chypre ! Où sont donc ton pays
et ton roi à présent ? Ta fidélité n’aura servi à
rien, car maintenant tu es seule, seule et perdue
dans un empire inconnu !
– Rien n’est vain ni perdu, Déiokes, cracha
Ismène avec tout le mépris dont elle était
capable. Un jour viendra où ces choses-là même
dont on ne voyait pas l’importance seront
récompensées. Mais je doute que tu saches
encore ce que sont la fidélité et la loyauté !
– Ne sois donc pas si hautaine avec moi,
damoiselle, répliqua le seigneur noir sur un ton
doucereux. Il y a bien longtemps que je vis sur
cette terre, plus longtemps que toi, aussi ne
crois pas m’apprendre ces usages ridicules. Cela
dit, je constate que tu n’as rien perdu de ta
verve, alors nous trouverons l’occasion de
débattre plus longuement de tout ceci.
Il fit une pause tandis qu’Ismène accusait le
coup, puis il ricana :
30 Ophélie Pemmarty 
– Puisque tu as bien voulu suivre ces
aimables personnes afin de me rejoindre, je te
donne le droit d’aller visiter mes plus beaux
appartements et de t’y installer
confortablement, car ton séjour sera peut être
plus long que tu ne le penses… Cela dépendra
de toi. Qu’on la mène au cachot ! ajouta-t-il à
l’adresse de ses hommes. Mais ne lui faites
aucun mal pour l’instant, je veux qu’elle ait tous
ses esprits pour les prochains jours car je vais
avoir besoin d’elle… Et puis, il serait dommage
de ne pas profiter pleinement de nos si belles
prisons !
Déiokes contempla quelques instants ses
serviteurs qui ligotaient et bâillonnaient à
nouveau leur victime ; puis tandis qu’ils
l’emportaient dans l’obscurité, il clama avec une
lueur démente de triomphe dans les yeux :
– Bienvenue au Royaume de l’Ombre,
Ismène de Chypre !
Sa voix résonna longuement tout autour de
lui, puis le lourd silence revint. L’orifice qui lui
servait de bouche se déchira lentement en un
cruel sourire, puis il disparut à son tour,
savourant pleinement sa nouvelle victoire.
Ballottée en tous sens par les serviteurs de
Déiokes et terrassée par la fièvre subite qui
s’était emparée d’elle au contact de ces forces
obscures, Ismène avait fini par s’évanouir. On
la jeta sans ménagement dans une cellule
31 Ismène La Glorieuse 
sombre et humide, dans les profondeurs de la
montagne ; et même le choc que fit sa tête sur
la roche glacée ne la réveilla.
Pendant plus d’une journée, la prisonnière
demeura immobile et inconsciente sans que
personne n’y prêtât attention.
Enfin, son âme reprit pleinement possession
de son corps et Ismène put ouvrir lentement
ses paupières tout en se retournant sur le dos,
effort qui la fit gémir. Ses liens avaient été
rompus mais elle sentait son ancienne cicatrice
brûler à nouveau d’un feu cruel qui propageait
une intense douleur dans le reste de son corps.
Chaque battement de son cœur laissait dans sa
tête une lancinante pulsation qui semblait ne
vouloir jamais cesser.
La jeune fille promena son regard autour
d’elle dans les ténèbres que seule troublait une
infime clarté provenant des interstices d’une
lourde porte. Dans un coin de cette pièce vide
et nue, elle aperçut un carafon de bois et une
assiette contenant un morceau de pain
apparemment brunâtre.
Rampant jusqu’à eux, Ismène saisit le carafon
et y trempa un doigt : il contenait de l’eau. Elle
en but quelques gorgées qui lui laissèrent un
goût amer dans la bouche et finirent de la
glacer. Elle mangea ensuite une partie du pain,
qui heureusement n’était pas trop mauvais ; puis
réussit à s’asseoir appuyée au mur tout en
32 Ophélie Pemmarty 
s’enveloppant dans la cape dont elle s’était
couverte une semaine auparavant, alors qu’elle
était sortie à Nicosie avant l’orage. Ses
tremblements s’atténuèrent peu à peu tandis
qu’elle se recroquevillait en position fœtale et,
refusant pour l’instant de songer à ce qui lui
arrivait, elle se laissa sombrer dans un sommeil
réparateur.
Quelques heures plus tard, Ismène s’éveilla
en sentant à nouveau la morsure du froid sur sa
peau. Elle avait repris des forces et ses douleurs
s’étaient un peu apaisées, aussi put-elle se
mettre debout sur ses jambes encore vacillantes
et faire quelques mouvements pour se
réchauffer.
Après cela, elle se rassit et dans le silence qui
pesait sur elle, ses pensées l’assaillirent. Il n’y
avait plus d’issue. Personne ne savait ce qu’elle
était devenue, et ce royaume était clandestin.
Qui pourrait, qui saurait la trouver dans les
profondeurs des montagnes de Turquie ?
Maintenant qu’Ismène savait que son
véritable agresseur était Déiokes, elle pouvait
parfaitement imaginer pourquoi il l’avait faite
enlever : un an et demi auparavant, son dessein
était non seulement d’annexer Chypre pour
agrandir son empire ; mais aussi de mettre la
main sur l’Elixir de Jeunesse Eternelle dont il
soupçonnait la présence en pays chypriote.
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