Itinéraire d'un rêve interdit

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Situé entre la guerre des Six-Jours et la guerre "civile" de 1970, le récit nous plonge dans la tragédie, vécue au qoutidien par les communautés Juive, Musulmane, Druze et Chrétienne. L'âme et la chair d'êtres humains sont données à voir dans toute leur horreur, leur violence et leurs souffrances, mais aussi avec leur soif d'amour et de paix, et leur besoin de racines.
Publié le : lundi 1 mars 2004
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EAN13 : 9782296345768
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ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT

ŒUVRES D'AFNAN EL QASEM
SEINE/EUPHRA TE
Œuvres romaneSQues LES NIDS DÉMOLIS 1969 LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970 LA VIEILLE 1971 ALEXANDRE LE JIFNAOUI1972 PALESTINE 1973 ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975 LES RUES 1977 LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978 NAPOLÉONNE 1979 LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980 LES ALIÉNÉS 1982 VOYAGES D'ADAM 1987 L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANTS 1983-1988 LIVRES SACRÉS 1988 ALI ET RÉMI1989 MOÏSE ET JULIETTE 1990 QUARANTAINE À TUNIS ]99] LA PERLE D'ALEXANDRIE ]993 MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX 1994 ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES A VENTURES DE JOHN ROBINSON 1995-1996 MADAME MIRABELLE 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998 PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE 1998 ALGÉRIE 1990-1999 MARIE S 'EN VA A BELLEVILLE 1999 BEYROUTH TEL-AVIV 2000 CLOS DES CASCADES 200] HÔTEL SHARON 2003 MILITAIRES 2003 Piéces de théâtre TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976 CHUTE DE JUPITER 1977 FILLE DE ROME 1978 Essais LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFAN! 1975 ] LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORA]NE 983 SAISON DE MIGRATJON VERS LE NORD ]984 LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984 TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-]995 Scénarii L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURS 1996 L'AJOURNEMENT 1996 LA MORT 1996 ISA ET JEFF 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997 SHAKESPEARE SAIT QUI V A TUER LE FILS DE SPHINX 1997 LA FILLE DE SADE 1998 LE CHAUFFEUR, LE POÈTE ET L'HOMME QUI AVALE LES COCHONS 1998 T'ES TOI, JE M'EN FOUS ]999 CLOS DES CASCADES 2001

Mnan EL QASEM

ITINÉRAIRE " D'UN REVE INTERDIT
Traduit de l'arabe par l'auteur avec la collaboration de Jaqueline Kébaili
roman

De la Seine à l'Euphrate L'Harmattan

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays <9Editions de la Seine à l'Euphrate Editions I'Harmattan PARIS 2003 ISBN: 2-7503-0028-2 <9L'Harmattan,2003 ISBN: 2-7475-5686-7 EAN : 9782747556866

A Ismaël et à Isaac

PREMIERE PARTIE

Chapitre 1

Dehors, l'oiseau de nuit. Son chant flottait dans l'univers, porté par les vaisseaux des ténèbres. Immobile, Chaabane l'écoutait sans pouvoir saisir la direction qu'il empruntait, tel un instant suspendu. Le khôl ne soulignait pas ses longs cils, et les battements de son cœur n'étaient plus en harmonie avec le corps de la terre qu'i! avait modelé de ses propres pulsations. Sur la partie gauche du toit, par une lézarde qu'on avait vainement tenté de colmater, des étoiles noires se faufilaient. A ses pieds, un tas de chiffons sales enroulé dans une couverture usée, aux bords déchirés, haletait à intervalles réguliers comme un soufflet de forge, en laissant sourdre de temps en temps un gémissement aigu. Chaabane ne parvenait pas à percevoir si la puanteur provenait de sa fille ou bien de la poubelle qu'on avait vidée près de son lit. Les gémissements de la fillette - qui avait tout juste cinq ans - s'étaient transformés en un ronflement agaçant et, pour la première fois, les yeux de Chaabane s'animèrent: il remua le pied, redressa le cou, avança la main. Il prit un air excédé quand le ronflement de la gamine devint aussi fort que le bruit d'un tracteur labourant rageusement la terre. Ce vacarme agressait ses oreilles. Il tenta de se les boucher, enfouit sa tête dans l'oreiller de paille, s'enroula dans la couverture, mais en vain. Il chercha refuge en lui-même, puis, tout à coup, il saisit l'oreiller et le jeta de toutes ses forces vers l'autre bout de la cahute. Des plats ou des assiettes se tracassèrent au sol. Sa femme se leva aussitôt tandis qu'il serrait les dents et grommelait, exaspéré: - Ah ! la salope, la salope! Sa femme s'approcha de lui et demanda précipitamment: - Qu'est-ce qui s'est passé? Sa voix trahissait l'inquiétude. Chaabane donna un coup de pied à sa fille en maugréant: - C'est cette petite chienne qui respire comme un démon! Tirée de son sommeil en sursaut, la fillette se réveilla en pleurant et appela sa mère qui se hâta d'allumer la lampe à pétrole et serra son enfant contre elle. - Pourquoi as-tu donné un coup de pied à la petite? Il posa sa tête entre ses genoux repliés tandis qu'elle répétait: - Espèce de fou! Tu as perdu la tête, espèce de fou! Pourquoi as-tu donné un coup de pied à la petite, espèce de fou! Cela ne fit que décupler sa colère: - Je la tuerai un de ces jours, je la tuerai de mes propres mains! menaça-toi!. La mère de Chaabane, Oum Chaabane, se redressa à son tour sur sa paillasse et marmonna d'une voix encore endormie: - Mais quelle famille du diable, quelle famille d'ânes! Puis elle se mit debout en rassemblant d'une main nerveuse les boucles de ses cheveux grisonnants. - Ah, oui! Quelle famille de salauds, digne de son chien d'ancêtre! Même le peu de repos qu'on demande, vous ne pouvez pas nous le laisser! Chaabane, la tête toujours entre les genoux, fulminait: - Ah ! c'est maintenant ton tour, la vieille, c'est maintenant ton tour! Mais celle-ci, furieuse, l'interrompit: - C'est le tour des esclaves qui jetteront le bois dans le brasier!

Son regard tomba à cet instant sur les débris de vaisselle. Pour le coup, elle n'était plus du tout endormie et sa fureur se déchaîna: - Ce n'est tout de même pas ma faute si tu as fait cela! C'est l'œuvre du démon! Bâtard! Enfant de la débauche! Ce « bâtard », Chaabane le ressassa longuement dans sa tête, puis il ramassa quelques guenilles et les jeta au feu, tandis que sa mère poursuivait avec ses injures: - Demain, tu te magneras le train pour nous en acheter d'autres, toi qui te dis courageux mais qui es au chômage depuis un an ! Tu nous apporteras de la vaisselle en argent! Et je jure sur mes cheveux blancs qu'après ce que tu viens de faire ce soir, je te servirai ta bouffe dans un pot de chambre! Elle lança un éclat de verre dans sa direction. Il leva la main pour se protéger, mais le projectile l'atteignit à la paume. Sa femme poussa un cri et se mordit la lèvre inférieure; il se mit à hurler: - Vieille grisonnante! Epouse de djinn! Mère de tous les diables! Lorsque sa mère entendit « Epouse de djinn », elle se leva à sa suite et lui planta ses ongles dans le cou: - Je te tuerai, je te tuerai, fils rebelle! Enfant vicieux! Je te tuerai, oui, ta mère a le droit de te tuer! Mère et fils roulèrent ensemble sur le sol. Les cris de la fillette se muèrent en geignements quand la jeune femme se jeta à son tour à terre pour tenter de les séparer. Les ongles s'enfonçaient dans la chair de Chaabane et son cou se mit à saigner. A la vue du sang qui coulait en creusant de petits sillons entre les doigts crispés, la jeune femme fut saisie de frayeur: - Tu vas le tuer! Fais donc quelque chose, Chaabane ! La mère de Chaabane s'était transformée en une véritable chatte sauvage et l'épouse de Chaabane hur]a de plus belle: - Tu vas le tuer! Tu vas le tuer! Pourquoi ne fais-tu rien, malheureux? Chaabane finit par lever le poing bien haut, puis il l'abattit sur la poitrine osseuse: la vieille s'effondra comme une statue qui aurait été debout depuis des siècles et fondit en larmes, hurlant et insultant: - Fils rebelle! Tu ne vaux pas mieux que ton chien d'ancêtre qui était pourtant complètement dépravé! La jeune femme chercha à entraîner Chaabane : - Viens, je vais te faire un pansement! Elle a failli te tuer! - Je ne resterai pas... - Mais tu saignes! Je ne vais pas te laisser perdre ton sang pour rien! - C'est la maison du diable! Je m'en vais! Il la repoussa et partit à travers champs. Sa femme cria dans son dos: - Les chacals vont te manger! Ne me ]aisse pas seule, Chaabane ! Si tu pars, je jetterai ta fille dans le puits! La petite pleurait toujours. Le son de sa voix parvenait confusément aux oreilles de Chaabane ; on aurait dit un chiot enfermé qui aboyait pour sortir. De son côté, sa mère gémissait, et sa voix pleine de haine et de larmes disait: - En enfer, vous irez tous en enfer! Où crois-tu que ton chien d'ancêtre s'est finalement retrouvé? Vous tous, vous connaissez bien le chemin! C'est celui de l'enfer! Au bout d'un moment, l'épouse de Chaabane ne supporta plus les hurlements de sa fille. Elle leva la main et l'abattit sur la bouche de la petite en répétant avec cruauté: 12

Là, pleure donc, désobéissante, pleure encore plus, et pleure sur le sort de ta mère! Aveuglée par la rage, elle s'acharna contre sa fille dont le corps ne tarda pas à se couvrir d'ecchymoses. Finalement, elle s'effondra en larmes, en serrant sa fil1e sur sa poitrine et en murmurant: - Ma pauvre petite! Ma pauvre petite! El1e se pencha vers elle, la prit dans ses bras et sortit en direction du mfirier. *** Ô toi! l'oiseau de nuit rageur... Chaabane réfléchissait tout en s'enfonçant dans la nuit. Non, il ne retournerait pas chez lui. C'était là l'occasion qu'il attendait depuis longtemps. Les insultes de sa mère résonnaient encore dans sa tête: « Espèce de chômeur... Vaurien! » Il sillonnerait la terre résolument, telle soc de la charrue. Il monterait jusqu'au sommet de la montagne. Là, il s'arrêterait un peu, juste pour reprendre son souffle, puis dévalerait de l'autre côté. Pour commencer, il ftanchirait la frontière, puis il passerait en Cisjordanie. La Cisjordanie, le rêve! Là, il foulerait son rêve de ses pieds, il l'assemblerait de ses mains, morceau par morceau. Non, après cela, il ne reviendrait plus sur son rêve, ce rêve qu'ils avaient détruit, ce rêve qu'on lui avait arraché de force. Chaabane s'allongea près du ruisseau. Il lava d'abord le sang qui coulait encore, en disant: « Ce sang impur qui coule dans tes veines, la glaise va l'absorber. » Puis il ramassa dans sa main un peu de limon qu'il appliqua sur les blessures de son cou. « Voilà qui est bien », dit-il. Il sentait une étrange ivresse l'envahir. Le goût de l'argile ftaîche pénétrait jusque dans les profondeurs de son cœur. Il se redressa de toute sa taille jusqu'à toucher les branches basses d'un oranger qu'il secoua de ses mains, écoutant le bruissement qu'il provoquait ainsi. Les accents mélodieux de l'oiseau de nuit s'élevèrent. Les murmures de l'eau ruisselante vinrent mourir dans sa gorge et lui chatouiller les lèvres, et ces ondes sur ses hanches étaient comme le bout des doigts sur les cordes d'une guitare. II cueillit quelques feuilles pour en recouvrir ses blessures; il les fixa ensuite avec un mouchoir de couleur qu'il tira de sa poche. Il retourna au bord du ruisseau pour enduire son poing de limon. Dans la nuit, cette main couverte de boue ressemblait à une main de momie arrachée du corps auquel e1le avait appartenu. Néanmoins, cette main-là était bel et bien ce1le de Chaabane. Cette main qui faisait bien partie de lui-même, il la porta jusqu'au pied de l'oranger où il s'assit; puis ilia plaça contre sa poitrine. Il se détendit ainsi, jusqu'à devenir aussi calme que les eaux d'un lac. Il se dit qu'il lui restait peu de temps avant son rendez-vous avec Mahmoud. Après un moment de réflexion, il pensa qu'il lui dirait qu'il avait abandonné la maison; oui, qu'il l'avait abandonnée. Mahmoud ouvrirait la bouche et lui dirait d'un ton ému: « Ce n'est pas raisonnable! Ta pauvre femme est encore jeune! Espèce d'impuissant, défonce-toi... ! » Il se mettrait à rire et lui répondrait: « Oui, j'ai abandonné la maison, espèce d'imbécile; c'est-à-dire que je n'y retournerai que lorsque je serai un homme! J'ai abandonné des murs humides, un toit lézardé. J'ai cassé de la vaisselle fêlée; j'ai brûlé des guenilles; j'ai fait couler mon sang damné et me voici maintenant tout neuf! » Mahmoud ricanerait, il le connaissait bien, et dirait: « Mais regardez-moi donc cet homme nouveau tout barbouillé de glaise! Tu sors de ta tombe ou quoi? » 13

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Lorsqu'il porta sa main entaj]]ée à hauteur de ses yeux, Chaabane ressentit une vive douleur. Le sang mêlé à la terre formait trois filets. Il pensa de nouveau: « Oui, je quitte Amina et la gamine; mais je leur reviendrai avec un capital, après avoir gagné la Cisjordanie et trouvé là-bas le travail que je n'ai pas pu trouver ici. Amina se fâchera. Oui, la gentille Amina se fâchera. Mais, à mon retour, quand elle verra combien les événements m'auront changé, elle pardonnera, je le sais. Son cœur est plus blanc que le coton. Quant à cette vieille, puisse-t-elle être morte entre-temps... » Il hésita: « Mais non, elle ne mourra pas aussi facilement; elle ne mourra pas avant cent ans. Ses vieilles racines sont aussi solides que celles d'un mûrier! Ma mère me portera en terre de ses propres mains; non, cela n'a rien d'une prophétie; ma mère m'enterrera de ses mains, dussé-je vivre encore cent ans. Ce n'est qu'à ce moment-là que je lui demanderai de me pardonner. Mais, d'ici là, je la conduirai en enfer. Alors, qu'elle attende! » Il repensa à ce qui s'était passé avant qu'il ne devienne chômeur, et il se dit: « J'ai pourtant tout essayé, tout! Vraiment, j'ai tout essayé, et j'ai échoué! » Il avait passé sept longues années, sept années d'amertume entre Haïfa, Jaffa et Saint-Jean-d'Acre, à faire le serveur, le portefaix ou le vidangeur. On l'appelait Shalom ou Moshé ou Haïm! Ils J'avaient arraché à la terre après en avoir saccagé les récoltes et l'avoir rendue à la friche, pour le laisser poursuivre son rêve à la ville. Son premier rêve, qui s'était figé dès le premier instant, dès le premier contact, faisait partie de ces choses qui l'avaient contraint à ramper durant sept années dans l'humiliation devant ces airs soupçonneux qui le poursuivaient sans répit, bien qu'ils aient changé son nom; sans compter l'humidité de cette cave qui lui rongeait encore les poumons, même depuis son retour au village. Chaabane se souvint des corps de ces gens, les plus pauvres: comment leurs bras, leurs jambes, leur haleine se mêlaient à l'odeur de fumier et d'urine, comme des entrailles de mouton vidées dans j'obscurité d'une cave effrayante. Ils étaient là, vingt ou trente, jetés dans un espace qui ne dépassait pas les quelques mètres carrés. Il se dit : « Nous n'avions qu'un seul devoir: rester en vie! Dormir pour nous relever; voler et nous enfuir; nous attaquer à la vie pour y adhérer et pour qu'elle ne nous abandonne pas, qu'elIe ne s'en aille pas. Ainsi, nous étions à la fois les plus faibles et les plus forts! » Puis il se rappela Rosa, la filIe du cafetier chez qui il travaillait; Rosa, qui refusait d'échanger avec lui la moindre parole, ou bien qui l'agressait sans raison. Dans l'esprit de Rosa, il serait toujours un criminel, en dépit de son air correct, en dépit de son « nouveau» nom. On ne pouvait lui faire confiance. E1Ie craignait qu'il ne la viole! La seule fois où Chaabane avait cherché à lui faire la cour, son père l'avait chassé et livré à la police. Chaabane poussa un soupir angoissé et pensa: « Eh, oui! mon Dieu, ce n'était pas un rêve, c'était un enfer! » A cause de cela, il avait cherché à s'évader dans la haine, l'alcool et le haschisch. Dans un monde où il ne fallait pas faire beaucoup d'efforts pour boire, il avait bu tant et plus; ni pour haïr, et il avait haï tant et plus. L'univers tout entier n'était que vermine, les Arabes tous des minables, la patrie rien qu'une vieille querelleuse. Un jour, sa mère lui avait fait dire qu'elle se tenait pour quitte vis-à-vis de lui. Un jour, il lui avait fait dire qu'il se tenait pour quitte vis-à-vis d'elle. Il aurait souhaité l'abattre comme une brebis galeuse. Car c'était elle la cause de tous ses maux, bien avant eux. S'il avait été riche comme son ami Kassem, le Druze, il ne lui serait pas arrivé ce que lui était arrivé. Et si la terre ne leur avait pas appartenu, ils ne l'en auraient pas chassé. Bien qu'il eût appris à lire et à écrire l'hébreu, et que cela ne lui servît à rien, il était resté arabe. Il demeurait le réprouvé, d'abord par son arabité, ensuite par sa religion, même si, de sa vie, il n'avait fait une seule fois la prière. Le diable, c'était lui; et eux, des anges dont le cœur était brisé par sa faute. Il 14

était demeuré le réprouvé, il était resté Chaabane, il restait Chaabane ; Chaabane, c'était lui. Il se mit à crier: « Oui, oui, je suis resté moi-même, j'ai persisté dans mon être! » Il se sentait attaché à cette terre et, cependant, il poursuivait à en perdre haleine son nouveau rêve, ce rêve interdit, tout en se disant: « Quoi qu'il arrive, quoi qu'il en résulte, je traverserai la frontière, je passerai en Cisjordanie. » Puis, il évoqua la terre; sa propre cu]pabilité et son innocence; ses châtiments et ses récompenses; sa mort et sa vie. Il s'en fit le serment: il n'abandonnerait pas la terre, il y retournerait après avoir réalisé son rêve interdit. Un souffle de tendresse passa sur son cœur lorsqu'il songea que sa mère resterait à la terre; sa mère plus forte que le diable resterait à la terre; elle y resterait, sur cette terre, comme une arête dans leur gosier. Ô toi! l'oiseau de nuit rageur... Il devait se lever. C'était, en effet, l'heure de partir retrouver Mahmoud avec qui il avait rendez-vous à minuit. Il aurait aimé cueillir de ces petites fleurs scintillantes qui foisonnaient dans le jardin céleste. Mais les vagues des ténèbres commençaient à tout engloutir et ne lui en laissaient pas le temps. Il dirait à Mahmoud: « Je n'ai pas d'endroit où me réfugier; alors, je compte sur toi pour m'abriter jusqu'à ce que je règle mon affaire. » Il se souvint soudain de Rita, Rita « l'Arabe» - ainsi que les gens du village tenait à l'appeler; il se réfugierait chez elle, s'il s'y trouvait contraint, malgré leur dispute qui remontait à quelque temps déjà. I] repensa au plan qu'il avait échafaudé pour pénétrer en Cisjordanie. Il était trop bancal, le plan de son entrée dans le rêve, pour être mis à exécution. C'était à Mahmoud de le concevoir, ce plan. « Oui, se disait-il, c'est à lui de le concevoir et de m'indiquer ce que je dois faire; après quoi, il peut être tranquille; je ne suis pas bête! » Il heurta le tronc d'un olivier et lâcha un juron. 11s'était fait mal à l'épaule. Il prit de profondes inspirations pour faire passer la douleur et bougonna: « Quelle nuit maudite! Satanée nuit! » Il hâta le pas. Avant de parvenir à la clôture qui bordait le champ de son ami, il s'arrêta un peu pour rassembler ses forces. Au milieu du champ s'élevait un tas de briques qui semblait maçonné par le souffle brûlant de la nuit. C'était la maison de Mahmoud. Chaabane remarqua une lueur vacillante qui tentait de s'échapper par les interstices de la fenêtre, mais se heurtait à l'obscurité au bout de quelques mètres. « Quelle nuit inexorable », murmura-t-il en levant la tête. Le jardin céleste avait disparu. Partout, seulement du noir, et c'est à peine s'il percevait les mouvements de ses propres bras. Une brume immense comme le ciel s'était abattue sur lui. n s'approcha de ]a clôture tout en songeant qu'il avait besoin de se soulager. Qui sait si la séance ne se prolongerait pas jusqu'au matin? Il se pressa contre la clôture et défit son pantalon. De sa main valide, il sortit son membre. Dès qu'il le prit entre ses doigts, il ]e sentit s'alourdir; il imagina qu'il se saisissait d'un monstre. Il éprouvait de la jouissance à le déplacer ainsi le long de sa main, bien qu'il fût un peu collant et qu'il dégageait une odeur maladorante. Une légère pression fit jaillir le liquide jaune de la fine fente. Jusqu'à ce que la dernière goutte fut écoulée, il se forgea une version bien différente des événements qui venaient de se produire, ce soir-là, dans leur cahute. Avant de remettre son membre dans son pantalon, il éprouva du remords. Certes, certaines situations exigeaient de la fermeté, mais ce soir, ce n'avait pas été le cas. Il avait manqué à tous ses devoirs. Chaabane pensa à sa jeune épouse qui avait tant besoin de lui et qu'il avait abandonnée. Il repoussa son membre dans son pantalon et referma les plis de son pantalon. « En fait de monstre, maintenant, il n'y a plus qu'une fleur fanée... », murmura-toit. ]5

Il se retourna, sans raison. Il se retourna, sans rien chercher de particulier derrière lui. Il buta sur une pierre sans y prêter attention. Il l'avait déjà oubliée le pas suivant. II se dirigea vers la fenêtre où vacillait une lumière: il se redressa de toute sa haute taille, le dos droit et la démarche ferme, les pieds chaussés de sandales rapiécées et sa veste de cuir sur les épaules. Il repoussait la nuit de ses larges épaules, et, à mesure qu'il approchait de la fenêtre noyée dans les ténèbres, s'évanouissait dans le lointain le chant de l'oiseau de nuit. Un éclat de rire grossier lui parvint, suivi du bruit d'un verre qui se brise en tombant à terre. Chaabane savait qui riait ainsi: c'était le garde du gouverneur, Jacob, d'origine marocaine. Qu'est-ce qui pouvait l'avoir retenu jusqu'à pareille heure? Il prêta l'oreille à la conversation avant de frapper à la porte et entendit Mahmoud qui disait d'une voix joyeusement avinée: - Hé ! Le juif! Je vais te donner un autre verre! Les pas de Mahmoud lui parvinrent aux oreilles, aussi lourds que ceux d'un cheval fatigué arrivé au terme d'une longue étape. Mahmoud, à présent, sermonnait Jacob: - Mais tu vas me le rembourser, celui que tu as cassé! Tu sais combien votre fisc est pointilleux avec ses comptes. Viendra le jour où, quand nous ne pourrons plus payer, il exigera que nous lui cédions nos bites qu'il conservera dans des verres d'eau salée et fera exposer dans quelque musée célèbre pour s'assurer un revenu. Sur la porte des saJles d'exposition sera placardé: « Important! Pénis arabes en conserve! Utilisables à cent pour cent! Transportés en chambres froides pour éviter toute avarie! » Les jeunes filles de chez vous, en particulier, se précipiteront pour contempler ces verges qui auront conservé leur vigueur et leur capacité de tir à longue portée. Il y en aura bien certaines qui rougiront de honte, tandis que d'autres murmureront avec coquetterie à l'oreille d'un proche, leur père pourquoi pas?: « Oh! papa. Achète-moi un phallus arabe!» « N'aies pas peur, je le prêterai à Maman en cas de besoin », ajouteront-elles en clignant de l'œil. Puis, comme pour confier à leur père un secret, elles appuieront leur bouche à son oreille en lui disant: « Tu n'auras plus à t'échiner autant la nuit pour la satisfaire! » Ils éclatèrent de rire. Le visage hilare et boursouflé de Jacob se mit à trembler. Il agita un index menaçant: - Le tien, je le couperai de mes propres mains, celles que voici, à l'instant même oùj'en recevrai l'ordre. Mahmoud revenait avec un autre verre. Les traits de son visage se figèrent quand Jacob se leva pour lui palper le bout du nez. Ille lui frotta gentiment pendant un moment, puis lui dit à mi-voix: - Tu as un bout de nez pointu qu'on a envie de croquer et tu peux t'estimer heureux que je ne le fasse pas maintenant. Mahmoud lui répliqua, embarrassé: - Allez, arrête tes idioties, arrête! - Donne-moi mon verre. - Dix livres. Mahmoud leva le verre à la hauteur de ses yeux; c'était un modèle réduit de ces coupes en argent qu'on offre au vainqueur dans les compétitions sportives. - Je serai le vainqueur, dit Jacob, et je garderai le verre. - Tu feras ce que tu voudras avec, mais paie d'abord. Jacob sortit de sa poche une bourse bien remplie dont la vue fit saliver d'envie Mahmoud; il en tira un billet de dix livres et Je lui tendit, mais il se ravisa au moment où Mahmoud allait s'en emparer: - Et qu'est-ce qui me dit que tu me donneras le verre? 16

Un nuage de tristesse traversa le visage de Mahmoud. Entre nous, il y a plus qu'une coupe de vin et dix livres israéliennes, le juif! Ce qui nous unit, c'est le puissant dieu du vin, du vin de la Jérusalem céleste! Ce qui nous unit, c'est le plaisir de la bouteille et notre obstination à en boire la susbtance jusqu'à la dernière goutte! Ce qui nous unit aussi, c'est le pain rompu; le dieu du pain nous unit. N'oublie pas que toi et moi, nous sommes amis intimes; oui! le juif, toi et moi nous sommes amis intimes depuis longtemps. C'est à ce moment que Chaabane poussa la porte et entra. Quand les yeux de Mahmoud tombèrent sur lui, il esquissa une grimace de triomphe et sauta sur l'occasion pour proposer: - Je vais donner le verre à Chaabane et toi, tu feras la même chose de ton côté avec l'argent. A charge pour Chaabane de procéder à l'échange et de restituer son bien à chacun de nous. Jacob s'avança, bedaine en avant, en serrant le billet entre ses doigts. Le sang battait à ses tempes. Il pensait, sur ses gardes; « Il y a encore du vin dans la bouteille! » Il tendit sa main velue en direction de Chaabane, puis, sans ouvrir les yeux: - Je donne ceci au diable! Mahmoud éclata d'un rire sonore et, à son tour, il remit son verre à Chaabane, en disant: - Donne-moi mon dû ! Chaabane s'exécuta, non sans commenter avec un pâle sourire: - Vous êtes tous les deux ridicules! Cela ne méritait pas tant d'histoires! - Cette coupe est à moi, proclama Jacob, j'ai gagné! Mahmoud avait craqué une allumette et faisait mine de vouloir mettre le feu au billet de banque. Jacob en piqua une crise de nerfs. Il hurlait en riant: - Tu n'incendieras pas Israel! Tu n'incendieras pas Israel! Il en pleurait de rire comme si quelqu'un lui chatouillait les côtes. Chaabane regardait les larmes couler le long de ses joues, l'imprécation résonnant étrangement dans son esprit « Tu n'incendieras pas Israël! » Il se dit en lui-même: « Le voilà qui verse le vin dans sa coupe de vainqueur. Il ne maîtrise plus ni sa soif, ni son hystérie. Il ne peut plus s'arrêter de rire! Dans le fond, il ne fait que se laver les dents avec le vin consacré! » Le rire de Jacob se tarit enfin. Il dit, en haussant ses épais sourcils: - Mes pitoyables amis, nous devons trinquer, et voici une excellente occasion! Vous êtes encore là? Vous me soûlez, vous deux, avec vos mines de paumés que j'aimerais bien lacérer de mon couteau! Faites donc un geste; faites donc un geste, petits cons! Allez, faites donc un geste, espèce de paysans bornés! Un sourire étira les lèvres de Mahmoud, son sourire si caractéristique. Il alla s'asseoir à côté de Jacob et lui dit: - Et qu'est-ce qui nous empêcherait de boire? Nous allons boire à ta santé; n'est-ce pas toi qui as gagné? Et n'as-tu pas gagné la coupe? Jacob, complètement éméché, sourit béatement et s'écria en se désignant lui-même: - A la santé de ce Juif vainqueur! Il approcha le verre de ses lèvres mais suspendit son geste en tournant vers Chaabane un regard inquisiteur: - Mais qu'est-ce qui lui prend? Il ne trinque pas, lui? - Je ne bois plus depuis mon retour de la ville, répliqua Chaabane. - Parce que tu es un âne! Quiconque ne boit pas est un âne! Le feu monta aux tempes de Chaabane.

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- Celui qui ne boit pas n'est pas forcément un âne, entends-tu, Yaqoub ? Les yeux de Jacob se mirent à étinceler; il pencha lourdement sa grosse tête déplumée et se tourna vers Mahmoud en espérant que celui-ci réagirait. Puis, arborant son sourire visqueux, il s'exclama: - Vrai, il m'appelle Yaqoub, comme le faisait ma maudite mère au Maroc. - Et, à ce qu'on m'a dit, ajouta Mahmoud, c'est aussi comme cela que la femme du gouverneur t'appelle, et même qu'elle prononce ton nom en susurrant. - En effet, surtout lorsqu'elle attend de moi des services. - Et quels services? Il cligna de l'œil avec malice: - Ce sont à coup sûr des services qui réclament beaucoup de soin et de ferveur, beaucoup d'espoirs aussi, et qui ne sont pas exempts de soupirs ou de tourments! Et toi, tel que je te connais, sacré diable, tu tiens bon, même si les choses vont mal et tournent à la crise. - Eh oui! C'est cela, même si elles vont mal et tournent à la crise... Il se mit à répéter « la crise, elles tournent à la crise... » Il leva ensuite son verre et proclama gaiement: - A la santé des crises! Avant qu'ils n'aient avalé leur verre, Mahmoud chuchota à son oreille: - A la santé des lizes ! A la santé des fesses! Ils s'esclaffèrent en gesticulant comme des clowns et remplirent une nouvelle fois leur verre. Leur tapage dura quelques instants, au bout desquels ils semblèrent se rendre compte de leur stupidité et leur abjection. Ils s'affalèrent comme des souches sur les genoux de Chaabane, tétanisés par son regard vide et étrange, étreints par la peur. Lorsque Chaabane les sentit sur le point de céder à la panique, il leur sourit calmement et dit avec bienveillance: -II vaut mieux que je m'en aille. Etrangement, cette simple phrase eut pour effet de créer une espèce d'intimité entre eux. Mahmoud le regarda avec de grands yeux où se lisaient la stupeur et l'incompréhension: - Où donc? Tu viens à peine de t'asseoir! - Je veux rentrer chez moi; il se fait tard et je n'aurais pas dû rester aussi longtemps. Mahmoud se passa la main dans les cheveux et les lissa mèche par mèche. Pour finir, il se dirigea vers lui et demanda: - Dis-moi, d'où est-ce que tu es venu? De chez toi, n'est-ce pas? « Mahmoud n'est pas ivre », pensa Chaabane. Ce n'est pas pour autant que son esprit était clair. Il sentait dans ses paroles une lourdeur qui l'empêtrait comme dans une mer de glu. - Je suis resté dans les champs un Jong moment, à attendre mon rendez-vous avec toi. Après un court silence, Chaabane ajouta:

-

Il est préférable

que je vous laisse ensemble

tous les deux.

Mahmoud éclata d'un grand rire, hochant la tête à plusieurs reprises:

-

En définitive,

tu es un enfant bien sage, un enfant très bien élevé, qui lève le doigt

avec respect devant son maître. J'adore ta façon de dire « il est préférable» ! Il se remit à rire de plus belle, puis ajouta, sur le ton d'un maître d'école:
Tu vas t'asseoir, oui! Et ne t'assieds pas sur nos têtes, n'est-ce pas, Jacob?

« Il joue son rôle », se dit Chaabane, en son for intérieur. Jacob répondit, toujours aussi empêtré dans sa mer de glu flasque et stupide: 18

- Ce qu'il devrait dire, c'est que c'est moi qui suis assis sur sa tête. Juste le temps de finir notre bouteille et je m'en vais. Mahmoud saisit Jacob par les épaules pour le serrer dans ses bras mais celui-ci s'effondra comme une montagne: - Ah ! tu crois cela, le juif? Tu crois que tu vas m'échapper aussi facilement? Cette nuit est à nous! « Merde! » murmura Chaabane, consterné. Les traits de son visage se durcirent. Il avait l'impression que tous deux exagéraient leurs sentiments, comme un couple d'amoureux; ce n'était pas la première fois qu'il remarquait planer sur les lèvres humides de Jacob cette sorte de désir obscur. Les veines tressaillirent dans le cou de Jacob: - Je dois avouer que je suis un terrible feignant et que j'adore ne rien faire; mais celuilà me dégoûte avec sa sale gueule. Le geste qu'il fit en direction de Chaabane fut assez éloquent pour que Mahmoud se rende enfin compte de l'état dans lequel se trouvait son ami. Il se leva et s'approcha doucement de lui. Il tendit sa main vers le cou de Chaabane et s'exclama, surpris: - Mais je n'avais pas encore remarqué cela! Quelle est la main criminelle qui t'a fait cela? Chaabane mentit: - C'est la chatte de Rita. Il leva sa main tailladée en exhibant les blessures de sa paume; il s'essaya à sourire, en disant: - Tous les deux, on ne s'entend pas bien, comme tu sais. Moi, je ne l'aime pas depuis le début; et elle, elle me déteste cordialement. - Et c'est pour cette raison qu'elle t'a coupé la paume de la main et planté ses griffes dans le cou, acheva Mahmoud avec un accent surfait, avant de se mettre à rire. - Tu vois comme tout cela est drôle! dit Chaabane. - D'après ce que je crois savoir, pourtant, Rita et toi, vous vous êtes récemment disputés. Se tournant vers Jacob, il ajouta avec un air de connivence : - Nos sœurs juives sont des amoureuses passionnées, à la mesure de la haine qui peut emplir leurs cœurs! Si tu t'es raccommodé avec Rita, c'est que nos sœurs juives sont futiles et inconséquentes. Jacob ne laissa pas le temps à Chaabane de répliquer mais s'empressa de dire avec son sourire visqueux: - Il y a une chose que personne ne sait, à part nous: c'est que dans leur haine coule un miel pur, espèce de plouc débile! Ce qu'exprime la haine de Rita, c'est une passion sans nulle autre pareille. Sa haine est en même temps une faveur divine. Il hocha pensivement la tête comme pour peser ses mots: - Oui, je considère cela comme une faveur divine... oui, comme une faveur..., une faveur divine. C'en était trop pour Mahmoud qui savait qu'une fois lancé, Jacob ne finirait plus de répéter la formule. Il devait à tout prix l'arrêter sous peine d'être pris de nausées: - Tu ne m'as pas répondu, Chaabane. S'agit-il de la Rita d'autrefois ou d'une autre Rita? - Il s'agit de Rita « l'Arabe », comme toujours, répondit Chaabane. N'oublie pas cela: « l'Arabe ».
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Comme s'il avait fait une plaisanterie savoureuse, Jacob éclata d'un rire à ébranler les murs tout en affirmant à son tour: - A la vérité, c'est une vraie juive, une vraie juive. Chaabane posa un pied sur le siège, puis regarda le plafond: - En ce qui concerne sa chatte, c'est une panthère; un de ces jours, elle va dévorer quelqu'un. Il va falloir probablement l'abattre. Et puis... Il se tourna vers eux, comme sous l'effet d'un charme: - Elle n'a jamais réussi à réconforter Rita. Elle me rappelle Rosa, la fille du cafetier chez qui je travaillais à Saint-Jean-d'Acre: soit elle refusait de parler avec moi, soit elle m'agressait sans raison alors que j'étais aussi paisible qu'un villageois qui sort pour la première fois du fin fond de sa cambrousse. Poussant un siège sous lui, Mahmoud dit alors d'un air austère: - L'homme ne peut pas rester éternellement paisible. Jacob s'étonna: - Que cherches-tu? Est-ce que tu veux le pousser à la haine? Mahmoud partit d'un gros rire et dit: - Attention! Il vous hait, il vous hait tous! Jacob redressa le cou, s'humecta les lèvres et dit : - Pourquoi nous haïrait-il? Que lui avons-nous fait? Que lui avons-nous fait, pour qu'il nous haïsse? Ille laissa un moment épancher son besoin éperdu de savoir: - Qu'est-ce que nous lui avons fait? Qu'est-ce que nous lui avons fait? Chaabane se dit: « Vous ne m'avez rien fait; vous n'avez fait que transformer mon rêve en un cauchemar infernal; vous avez mortellement miné mon cœur, avec votre mort. Est-ce que ça ne suffit pas? » Puis il entendit Jacob marmonner: - Mais il est vivant... Il s'était interrompu pour se passer la langue sur les lèvres; quand il ouvrit de nouveau la bouche, sa salive formait un filet qui se prenait entre ses lèvres comme de la glu, au fur et à mesure qu'il parlait: - Nous avons l'habitude de dénuder les morts, mais lui, nous ne lui avons pas mis les fesses à nu. Son rire s'étrangla dans sa gorge. Les veines de son cou palpitèrent; il répétait, complètement abruti: - Nous ne lui avons pas mis les fesses à nu... non, non, nous ne lui avons pas mis les fesses à nu ! Chaabane se jeta sur lui et le saisit par le cou, mais Mahmoud intervint à temps pour les séparer, tandis que Jacob écumait de rage: - Quelle saleté de lâche! Jacob avait pris son envol, léger comme une bal1e et Chaabane s'était embrasé comme un feu de bengale, même s'il restait maître de lui-même. Mahmoud le fit rasseoir, tandis que Jacob continuait à penser: « Quelle brute! Il a la vigueur d'un boeuf! » Il leva un poing menaçant en lui disant qu'i! se repentirait de l'affront qu'il venait de lui faire. Tous deux ne devaient d'ailleurs pas oublier qu'il était le garde particulier du gouverneur; s'i! était venu ici, c'était uniquement par amitié. Il lança quelques menaces supplémentaires, et Mahmoud de commencer à s'excuser, tout en jetant à Chaabane un regard lourd de reproches: 20

- Mais c'était une plaisanterie, rien qu'une plaisanterie I... Ce n'était qu'une plaisanterie! Jacob se mit à chercher son verre, J'air embarrassé: - Où est mon verre? Donne-moi mon verre! Mahmoud lui donna son verre et lui versa une large rasade de vin: - Tiens, le juif, bois donc! Et oublie ce qui s'est passé. Personne ici ne cherche à t'insulter. A ces paroles, Jacob, désignant Chaabane, dit: - Mais qu'est-ce qu'il a, à ne pas supporter la plaisanterie ce soir? Est-ce qu'il n'est pas un peu stupide? Mais moi, malgré tout.. . Il poursuivit d'un ton menaçant: - Mettez-vous bien dans la tête que je suis le garde particulier du gouverneur. Mahmoud s'empressa de dire gentiment: - Eh oui, le juif! Bien sûr que tu es le garde particulier du gouverneur! - Est-ce que je n'ai pas dit vrai? - Mais oui, c'est vrai! - Et mets-toi bien dans la tête que je rends à son épouse certains services, et qu'en cette qualité, il me suffit d'un mot... 1\ sirota son verre: - Je n'ai qu'un mot à dire... N'oublie pas aussi que j'ai des possibilités, en tant que garde particulier du gouverneur! A vrai dire, s'il ne s'agissait pas d'un misérable paysan que je connais depuis longtemps, je lui demanderais réparation pour l'outrage qu'il vient de commettre, mais sache que ce n'est pas parce que je le connais que je ne réagirai pas à l'affront. Un silence pesant s'installa. Pour détendre l'atmosphère, Mahmoud dit à l'adresse de Jacob: - Je t'offre un verre en l'honneur de J'amitié, le juif! Je ne dirai pas en l'honneur de la réconciliation; nous n'éprouvons aucune rancœur envers toi. Quoi qu'il en soit, ceci devrait suffire. Regarde comme Chaabane va boire à ta santé, bien qu'il ne boive plus du tout depuis qu'il est revenu au village. Il tendit un verre à Chaabane qui ne fit pas le moindre geste pour s'en emparer. L'atmosphère fut de nouveau électrique; les idées s'embrouillaient dans la tête de Mahmoud: « Ce juif est complètement pourri, mais je ne voudrais pas le perdre. » Il lança à Chaabane un regard suppliant, tandis que Jacob prenait le verre des mains de Mahmoud en disant: - Voilà, c'est moi qui t'offre le verre, pour que nous tournions la page. Chaabane resta silencieux et immobile. Le teint de Jacob devint de cendre; sa main tendue en ['air tremblait. Chaabane fixait du regard les doigts adipeux et velus; son cœur battait la chamade comme au seuil d'une aventure. Il souleva sa main et, avant de prendre le verre du bout des doigts, effleura ces doigts d'animal; puis il saisit le verre et le posa devant lui. Jacob et Mahmoud se répandirent en exclamations de joie; Chaabane, lui, resta assis seul, distant. Il n'avait pas quitté un seul instant du regard la main de cet ogre qui venait de mettre un terme à son aventure dont le seul vestige resterait le contact sur l'épiderme de ses doigts. Une vague d'inconscience l'enveloppa. Chaabane songea à eux, Jacob et Mahmoud, et il se dit: « Chacun d'eux cache son jeu à l'autre », Il voulut se lever et partir car ils avaient, chacun de son côté, replongé dans leur comédie. Mais il attendit. II devait absolument parler avec Mahmoud et savoir s'il y avait
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du nouveau pour le plan. Il en était presque arrivé au point de croire que c'était un projet qu'il pouvait réaliser seul: il n'aurait qu'à l'étudier point par point, puis à le réaliser point par point. Il se demanda de quoi on le traiterait, au bout du compte, et ce qu'on dirait de lui quand son plan serait réalisé. Le sale Arabe ingrat? La brute du désert qui revient à ses racines? Un criminel dangereux pour la sûreté d'Isra!!l? Il en était là de ses réflexions lorsqu'il sentit l'ivresse monter en lui, et l'excitation de l'aventure se répandre dans tout son corps. Ce serait peut-être pour demain: l'excitation de l'aventure continuerait alors à croître comme une mer aux vagues gigantesques. Il continuerait à voguer sur elle comme une branche avec son feuillage; il poursuivrait sa quête ardente dans l'attente de son premier contact avec elle. Ce n'était pas comme les doigts adipeux et velus de Jacob. L'excitation l'avait gagné. Voilà qu'il déterminait les dimensions de son plan avant que son ami ne le lui ait révélé. C'était son plan et il le dégusterait goutte à goutte. « Son plan », c'est ainsi qu'HIe désignerait, oui, c'était bien son plan. Mahmoud avait répété pour la deuxième fois: - Viens donc, connard ! Pourquoi est-ce que tu ne t'amuses pas avec nous? Puis, s'adressant à lui avec plus de précaution: - C'est pour cela aussi que tu es venu! Il se mit à tambouriner du plat de la main sur les côtes de Jacob. Ce dernier avait l'air enchanté; i] espérait secrètement que ces coups se poursuivraient indéfiniment, sur ce rythme de marche militaire qui le ravissait. - Ne t'en fais pas! Tu as une mine épouvantable! Si tu savais à quel point ta mine est épouvantable! Puis, sans cesser l'exécution de sa marche militaire sur la large poitrine de Jacob: - Il est indispensable de le gagner à notre cause, tu comprends? Nous avons besoin de lui pour réaliser notre projet. Allez, allez, tu n'as vraiment pas ]a mentalité de ton ancêtre; ou bien, est-ce que tu n'aurais pas dîné? Chaabane dit, en penchant sa tête: - Je crois bien que je n'ai pas dîné. Jacob saisit la balle au bond: - Dîner? Est-ce que l'un de vous a parlé de dîner? - Hé, le garde! Est-ce que tu souhaiterais que je prépare quelque chose à dîner? - Chaque fois que je regarde Chaabane, j'ai tellement faim que j'ai envie de dévorer tout ce qui me tombe sous les yeux. Cet homme étincelle malgré toutes les saletés qu'il porte sur lui! Il brille comme un astre! Ah ! Avec son teint ambré de liqueur, c'est tout juste si je ne deviens pas ivre rien qu'à le regarder. Pourtant, lui, il n'a pas bu une seule goutte! Chaabane n'avait pas cessé de passer le doigt sur le bord de son verre; puis, Jacob s'adressa à Mahmoud: - Mais je sais que tu n'as pas un rond: comment pourrais-tu donc nous faire ce festin? - Je vais t'emprunter de quoi faire des courses. - A cette heure-ci? Il trouva sa montre, non sans peine: - Il est près d'une heure du matin. - Je tfapperai à la boutique du maire du village, M. Omrane. Si j'ai de quoi le payer, il m'ouvrira. Jacob interrogea, d'un air méprisant: - Et pourquoi chez le maire? Pourquoi est-ce que tu tiens à aller chez cette mouche à merde? 22

- Mais c'est un marchand, mon cher Jacob, avant d'être un notable! Il m'ouvrira et, si j'ai de quoi le payer, il me vendra sa marchandise. L'autre insistait encore: - Et pourquoi le maire? Pourquoi tu ne vas pas chez Emile? Est-ce qu'Emile n'est pas aussi un marchand? - Parce que même si je voulais lui acheter tout son magasin, Emile ne me le vendrait pas s'il savait que cela t'était destiné. Il arrêterait même de me faire crédit pour la boîte de sardines qu'il me fournit de ses mains sales. Il te déteste cordialement, comme tu le sais. Le regard de Jacob brilla de colère. Puis il s'adoucit. Il dit alors avec un calme étrange, en poussant un profond soupir: - Oui, il me déteste cordialement, et c'est une longue histoire. - C'est vraiment infect ce que tu lui as fait. Jacob prit l'expression d'un enfant coupable: - Oui, j'ai été infect; c'est à peine si j'arrive à croire que les choses se sont passées ainsi! Mais c'étaient les ordres! Mahmoud frappa la large poitrine de Jacob et dit avec un demi-sourire: - Arrête avec ça, Jacob, arrête donc! Ne dis pas que c'étaient les ordres. C'est bien toi qui a tout manigancé! Jacob sursauta sur son siège et le fusilla du regard: - Sache que le gouverneur ashkenaze est intraitable et, en plus, démesurément avide. Lorsqu'il décide quelque chose, il doit l'obtenir à tout prix. Et la fille d'Emile était... si belle! Mahmoud dit alors, de façon délibérée: - Et toi, est-ce que tu n'as pas reçu ta part? Si tu le niais, je me dirais que tu es un véritable crétin. Tu as eu la part du lion, d'après ce qu'on m'a rapporté. Jacob renversa la tête en arrière, tangua comme un bateau qui sombre, en se remémorant toute l'histoire: - Elle était si jolie... Puis il se redressa et se tourna vers Mahmoud, les yeux rouges comme des braises. Comme s'il se confessait à lui-même, sans témoin, il dit alors: - Maintenant, je m'en souviens très bien; maintenant, je me rappelle tout. Après l'avoir enlevée, je l'ai conduite chez lui. Sa femme n'était pas à la maison. Elle était allée passer quelques jours chez sa sœur à Tel-Aviv. Le gouverneur savait qu'Emile avait une fille qui était jolie. Souvent, il m'interrogeait pour savoir si elle était allée travailler ou non dans notre kibboutz. Il ne l'avait vue qu'une seule fois, lorsqu'elle était venue à son bureau en compagnie de son père pour une question de documents de succession, car Emile souhaitait que la boutique revienne plus tard à sa fille. Depuis ce jour, le gouverneur avait conçu pour la fille d'Emile une passion dévorante: il en était tombé amoureux fou. Je lui offris mes services, alors que je n'étais pas encore dans l'armée et encore moins son garde particulier. J'étais alors dans les services de renseignements. Aucun des vôtres ne me soupçonnait; pendant un moment, vous me preniez même pour un misérable Arabe de votre espèce, qui aurait émigré par erreur du Maroc. Vous m'avez traité en ami. .. Il partit d'un rire forcé avant de continuer: - Et vous continuez à le faire. Eh bien, oui! Je lui ai offert mes services dans l'espoir d'obtenir une promotion. La vie est ainsi faite. Un prêté pour un rendu! Après quoi, tout le monde sait comment mon amitié avec Emile et avec sa famille est devenue solide. Il poussa un soupir, puis il poursuivit: 23

- Cette nuit-là, le gouverneur me fit appeler. Quand j'arrivai chez lui, je fus terrifié par l'ordre qu'il me donna. Il était dans l'état d'agitation extrême d'un homme obsédé par le sexe. Il me menaça aussitôt: « Amène-la-moi tout de suite, sinon je te tue. » Comme j'étais sous le choc, je n'ai pas osé protester. Il m'a donné l'autorisation d'user de la force. Mais j'ai préféré recourir à la ruse. Je m'en fus chez Emile et lui dis que ma femme était à l'agonie et qu'elle avait besoin des soins de quelqu'un de chez lui. Je lui fis savoir que je souhaitais que ce soit Narjissa qui vienne, prétextant que son épouse n'était pas capable de veiller tard, et que, de son côté, ma femme avait besoin d'une main légère, sans compter que les soins qui lui convenaient exigeaient beaucoup d'application. Il ordonna à sa fille de partir avec moi sur-le-champ. Je l'entends encore lui dire: « C'est l'épouse d'un ftère ! » Chaque fois que je me rappelle ces paroles, j'ai l'impression qu'un poignard me perce le cœur! Et je partis livrer sa fille à l'infamie. A présent, les yeux de Jacob étaient injectés de sang. Ce n'était plus l'homme arrogant qui se vantait à tout moment d'être le garde particulier du gouverneur. - J'étais blotti comme un chien contre la porte. J'entendais ses cris suppliants et je soufftais le martyre. Mais c'était bien moi qui, de mes propres mains, l'avais conduite à l'infamie. J'ai tué une âme; oui, j'ai tué une âme. J'aurais pu faire irruption dans la pièce et sauver Narjissa, mais je n'en fis rien. Je voulais être torturé. Il y a de ces moments où l'on se trouve incapable de bouger; je soufftis ainsi atrocement au point d'en avoir le cœur brisé. Au bout d'un moment, la jeune fille s'était tue; je n'entendais plus ses prières et ses cris; à vrai dire, sur le moment, j'en fus déçu. En voilà encore une, me disais-je en moimême, qui se soumet finalement avec plaisir! Ce sont bien les filles du démon! Soudain, le gouverneur ouvrit la porte et me fit signe d'entrer. Il était presque nu; ses cheveux en désordre me firent pressentir le désastre. Lorsque je fus au milieu de la chambre, je vis que tout était éparpillé et brisé, comme si un ouragan avait voulu détruire ou raser la chambre. Je ne voyais pas Narjissa. Je me tournai vers lui, abasourdi: où pouvait-elle donc bien être? Il me poussa vers l'autre côte de son immense lit, jusqu'à ce que mes pieds heurtent un obstacle: quand je baissai les yeux, il ne put me forcer à faire un pas de plus. Je poussai un long gémissement qui m'est resté, jusqu'à ce jour, noué au fond de la gorge. Il s'éclaircit la voix, en tirant la langue: - J'étais pétrifié et c'est avec peine que je parvins à tourner vers lui un visage fou de terreur; j'ouvris la bouche et je balbutiai des mots incompréhensibles. A ce moment, il ricana et dit: - Comme elle ne voulait pas jouer avec moi, j'ai été obligé de la maîtriser. Je suffoquais. - J'ai employé tous les moyens et, tel que tu me vois, je suis parvenu à mes fins; maintenant, elle est à toi. Je suffoquais. - L'affaire n'est pas aussi terrible que tu te l'imagines. Ce n'est... Je suffoquais. - ... rien que de très ordinaire. Le gouverneur poursuivit, tout en essuyant avec son mouchoir une tache de sang qui s'était coagulé au coin de sa bouche: - Tu te dis que c'est inconcevable, et quand cela t'arrive à toi, tu te retrouves piégé, un point, c'est tout. Il examina la tache de sang sur son mouchoir, puis m'ordonna d'une voix rude: 24

- Prends-la, et à partir d'aujourd'hui, considère-toi comme le garde particulier du gouverneur, comme mon garde; oui, comme mon garde! J'en avais le souffle coupé. Pour un peu, mon cœur se serait arrêté de battre! Je n'avais plus peur. J'avais, en revanche, une perception aigut! de la faute, du crime, que je ressentais jusqu'au tréfonds de mon être. Je ne pouvais faire taire les reproches de ma conscience. Mahmoud se leva et s'approcha un peu de la lampe à pétrole. Tout en jouant avec la mèche, il ironisa: - Toi? Après tout cela, tu as encore une conscience? Jacob se fTappa la poitrine avec rage et s'écria: - Oui, elle est bien là ; j'attends de pouvoir expier. Mahmoud s'esclaffa, tout en fTottant la lampe: - Et quand? Où penses-tu donc pouvoir expier? Dans un bordel? - Je réparerai un jour et j'expierai pour l'âme de Narjissa, pour qu'elle cesse de me tourmenter. - Est-ce que tu es bien sincère, Jacob? J'en viens à douter de toi et à redouter de trinquer avec toi. Il prit la bouteille de pétrole et remplit la lampe. Il avait réussi à mettre Jacob hors de lui: - Mais voyons! Si tu n'étais pas un ami intime, est-ce que je te raconterais cela? - Tu l'aurais raconté à n'importe qui, tant cela te pèse sur le cœur. - Il est possible que cela me pesait sur le cœur, mais je l'aurais supporté. Pourtant, c'est pour moi une épreuve, oui, une terrible épreuve que je renferme ici! dit-il en se fTappant la poitrine avec le poing. Mahmoud remonta la mèche pour donner plus de lumière bien que l'obscurité fût devenue moins épaisse. Chaabane ne tarda pas à entendre le chant de l'oiseau de nuit, grisé par les gorgées enivrantes bues au verre du firmament. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête: il crut entendre les accents d'une procession funèbre et apercevoir le corps de Narjissa qui sortait de sa tombe avec grâce. Le corps s'approchait de lui, entièrement nu, ses plaies encore béantes, tandis qu'un cri implorant déchirait ses oreilles. Mahmoud demanda, en mâchonnant les mots qui lui venaient aux lèvres: - Et où cette ordure a-t-elle planté son poignard? Jacob serra si fort ses paupières qu'on ne voyait plus ses yeux dans sa face bouffie; il but la dernière goutte de son verre et marmonna: - Entre les cuisses, dans le sexe, en plein milieu. Sa main relâcha le verre qui se brisa en mille morceaux. Jacob partit d'un grand rire hystérique qui chassa de l'imagination de Chaabane le corps surgi de la tombe. Il se mit à méditer sur le fait que toute chose s'arrête à ce point, sur le retour inéluctable de toute chose à ce point final. De son côté, Mahmoud, acide, s'exclama: - En somme, cela a été une baise géniale! Jacob se leva de son siège et se dirigea vers la fenêtre, tandis que Chaabane grommelait derrière lui: - C'est la coupe du vainqueur qui se brise finalement! Jacob ne fit pas de commentaire, mais dit: - J'ai besoin de respirer l'air du matin. Il poussa la fenêtre des deux mains. Un air fTais pénétra dans la pièce Il l'aspira profondément, puis, se retournant vers eux: 25

- Espèces de salauds, vous n'allez pas jouer aux prudes devant moi! Pourquoi est-ce que vous me regardez comme ça? Vous voudriez que j'endosse toutes les conséquences, mais cela, je ne le veux absolument pas! Il s'approcha de la bouteille d'alcool, vide, et la retourna; une goutte s'écoula lentement qu'il s'efforça de laper au goulot, mais elle glissa sur son menton. - Quel dommage qu'elle soit finie, dit-il en désignant la bouteille. Cela a été un vrai plaisir! Chaabane lui demanda alors subitement: - Est-ce que tu as des regrets? Le ton de Jacob se durcit: - Je t'ai dit que cela a été un vrai plaisir. Pourquoi ne la regretterais-je pas maintenant qu'elle est finie? Chaabane, choqué, murmura une bordée d'injures. Jacob dit, surpris: - Je t'ai répondu ce que je croyais juste de te répondre. Chaabane hurla: - Je vous emmerde, toi et tes réponses! Ce que je te demande, c'est au sujet de la fil1e d'Emile et non de ton plaisir ou de tes orgies, vraies ou fausses! 11se reprit et répéta la question plus calmement: - Est-ce que tu as des regrets à cause d'elle? Je veux savoir si tu éprouves du repentir. 11ajouta d'un ton accusateur: - Ce n'est pas parce que tu comprends que tu as fait une faute que tu te repens forcément. Après avoir refermé la fenêtre, Jacob se courba péniblement. Il se tourna vers Chaabane, le regard perplexe, et murmura: - Je ne sais pas. Je n'y avais jamais pensé jusqu'à aujourd'hui; comment exprimer cela? Chaabane rendit sa sentence, comme s'il avait été son juge: - Tu ne t'es pas repenti, Jacob. Tu as peur qu'on te crucifie au jour de la Résurrection. Tu ne voudrais pas, mais tu t'y attends malgré toi; et c'est pourquoi tu t'estimes perdu et que tu veux expier ta faute: du moins, tu t'y emploies, mais tu n'y parviens pas. Il se leva et saisit la poignée de la porte, en pensant: « Il veut jouer les purs pour échapper à son crime. Non, Jacob n'est pas encore complètement soûl! » Et, se tournant vers Mahmoud: - La prochaine fois, tu doubleras la dose d'alcool. 11laissa à sa perplexité Jacob qui se sentait perdu, au plus profond de lui-même; alors qu'il était sur le seuil de la maison, Chaabane l'entendit dire d'une voix chargée de doute: - Je ne comprends pas ce qu'il veut... Il m'est toujours possible de me repentir de n'importe quoi, mais je ne veux pas de ça, moi, parce que j'estime que c'est immoral! Impressionné par la solennité de ses propres paroles, il répéta: - Oui, j'estime que c'est immoral! Le voilà qui m'abandonne comme ça... Il agita sa main en l'air: qui m'abandonne tout simplement maintenant au repentir! Eh oui! Le voilà maintenant qui me fait penser que je dois me repentir... Mais ce serait un repentir tardif; alors, à quoi bon? Mahmoud avait pris deux assiettes dans un petit placard et les avait déposées devant lui.
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des haricots à l'huile - sans viande, bien sOr. Et voici du blé bouilli ! Jacob poussa un soupir et, cherchant à revenir sur un registre plus léger, s'exclama: - Espèce de con! Espèce de con! Tu as encore du blé, espèce de con! - Je le cache pour les vrais amis comme toi, mais... Il leva un doigt menaçant: - Gare à toi si tu me dénonces! - Puisque j'en mange, tu peux être tranquille. lis se mirent à manger. Très vite, la question lancinante revint assaillir Jacob. Il toucha l'épaule de Mahmoud et lui dit: - Qu'est-ce que le repentir a à voir là-dedans? Mahmoud pensa: «Je t'abandonnerai au mal jusqu'à ce que tu te repentes », mais s'exclama avec une légèreté feinte: - Ah ! J'oubliais! Il y a ici un peu d'alcool blanc. Hé, le juif, cela te fera plaisir d'en boire une gorgée: c'est de l'arak volé. Jacob eut à nouveau son sourire visqueux et il se roula une boulette de blé avec les doigts en disant: - Il n'en sera que meilleur! Mahmoud sortit la bouteille et la porta à hauteur des yeux; c'était une bouteille plate comme la main. Il répondit tout en cherchant un autre verre: - Ce n'est pas moi le voleur, mais disons... disons, c'est de la contrebande. - De la contrebande! - Oui, de la contrebande! Il posa le verre devant lui et, avant de lui verser un peu d'arak, il lui montra le cachet: - Regarde. Il lut et s'écria, étonné: - Fait au Liban ! Ricanant à demi, il l'injuria : - Sacrée fripouille! - En ce moment, je te sers l'essence même du Liban... Souviens-t'en! - C'est l'infraction dont je rêvais depuis longtemps. Il huma le verre avec amour, puis, après avoir soupiré d'aise, il ajouta un peu d'eau et il l'avala à petites gorgées: - Il a un goOt que j'aime, un véritable goOt d'anis. Il lui en versa une deuxième rasade: - Cela vient de chez le maire. - De chez le maire! Le maire en vend donc? - Oui, aux amis. - Naturellement! Et toi, tu es un client on ne peut plus fidèle. - C'est ce qu'il me dit. - Mais comment est-ce qu'il se l'est procuré? - Auprès des gardes-frontières. - Des gardes-frontières? - Oui. - Tu mens, sacrée fripouille! Est-ce que tu crois que je suis soûl? - C'est comme je te le dis; ce sont les gardes-frontières; et ils le vendent cher. Il lui reprit la bouteille des mains et lui versa encore un demi-verre d'arak, qu'il coupa ensuite avec de l'eau. Puis, le regardant bien en face, il ajouta: 27

- Voici

- Les gardes-frontières sont en contact avec des vignerons libanais de la région de Safad. Ils n'acceptent que des dollars. - Bien sûr, bien sûr! Car quiconque est pris là-bas en possession de nos livres est considéré comme un espion, et, d'après ce que j'ai entendu, les Arabes coupent la tête des espions sans les juger. Il but avec délectation. - Est-ce que ça te plaît? - Oui. Est-ce qu'i! y en a beaucoup chez le maire? - Pas beaucoup. - C'est étonnant! - Mais... Il se tut. Jacob dressa l'oreille, se tourna vers lui et, tout en essuyant l'assiette de haricots avec un morceau de pain, il demanda: - Mais quoi? - Mais, si tu veux, nous pouvons conclure un marché. Il murmura: - Quoi donc? - J'ai dit« nous », c'est-à-dire nous deux; et cela nous rapportera gros. Jacob se mit à rire avec malice et lui dit d'un air rusé: - Arrête avec ça ! Sacrée fripouille! Arrête donc! Dévoile tes batteries! Vas-y, ne me cache rien! - Je vais te dire. - Tu vas me dire tout ce que tu sais, je veux tout savoir, moi! - Je ne te raconterai pas d'histoires. Tout en s'essuyant la bouche avec les doigts, Jacob insista: - Pourquoi tu ne commences pas? - Je vais commencer. - Fais vite, lejour se lève déjà. - L'affaire n'est pas aussi compliquée que tu pourrais l'imaginer. Je peux, en effet, contacter le maire et passer un marché avec lui, dans une première étape; puis, lorsque j'aurai vendu les bouteilles dans la région sans qu'il ne nous arrive d'ennuis, nous aurons remporté un premier succès. Mais il est indispensable que nous-mêmes, et non le maire, puissions établir le contact avec les gardes-frontières; de la sorte, nous économiserons la commission que nous devons lui verser. Néanmoins, ce n'est pas facile d'entrer en contact avec les gardes-frontières: il doit y avoir un mot de passe que le maire connaît. En tout cas, j'essaierai à l'occasion du prochain marché que nous passerons avec le maire d'être son délégué, et, si c'est nécessaire, nous lui graisserons la patte et nous deviendrons ainsi les maîtres d'œuvre. Un instant de silence, quand soudain Mahmoud ajouta: - Mais cela dépend... - De quoi? - De toi, car c'est toi qui as l'argent. -Ah! Les yeux inquisiteurs de Jacob roulèrent avec animation: - Nous voilà au cœur du problème! - Tu sais que je ne suis qu'un pauvre paysan. Je possède cette bicoque et une terre d'où vous essayez quotidiennement de m'exproprier. Mes moyens de subsistance dépendent des 28

saisons mais vous me les pillez presque intégralement. Vous ne me laissez que ce que je parviens à vous dissimuler. Il aurait voulu chasser de son esprit la pensée suivante. - Et si je vends ma terre, ceci éveillera les soupçons: or, c'est ce que nous devons tous les deux éviter. Jacob s'agita sur son siège: - Et de combien penses-tu avoir besoin? - Il s'agit... il s'agit d'une somme qui est dans tes moyens. Jacob frappa dans ses mains en s'exclamant:
-

Mais quel con! Est-ceque tu me crois plein aux as à ce point?

Je ne veux pas te gruger. - Mais dis-le donc... dis-le que tu veux t'engraisser sur mon compte! - Je te jure... - Laisse tomber les serments... De quel montant s'agit-il? - Bien entendu, pour une première affaire, rien qu'une petite affaire à titre d'essai... Il se tut avant d'ajouter sur un ton lapidaire: - Mme dollars. Jacob bougonna; il porta l'assiette de blé bouilli à sa bouche et y fit glisser les derniers grains un par un. Pour hâter sa décision, Mahmoud lui versa encore un verre d'arak qu'il coupa d'eau. Il chercha à lui arracher les mots de la bouche. - Qu'est-ce que tu en dis? Comme tu vois, c'est une affaire lucrative. Nous allons devenir riches en un clin d'œil! Jacob répondit en affichant un air désinvolte: - Mais, comme tu le sais, on a des difficultés à se procurer des dollars dans notre région. Si c'était à Tel-Aviv ou à Haifa, ce serait facile. - Débrouille-toi! Que le gouverneur te propose ses services et que la femme du gouverneur te propose les siens! La vie est ainsi faite. Un prêté pour un rendu. Ce sont bien là tes paroles, non? - Oui, oui, ce sont bien mes paroles. Je ne cesse de le répéter: la vie est ainsi faite. Un prêté pour un rendu.

-

- Donc...
- Nous verrons... - Sache que la dernière échéance, c'est après-demain samedi, jour de congé, tu le sais. Jacob se mit à répéter: - Nous verrons... nous verrons... Il se leva. Mahmoud fit de même: - Je suis sûr que tu apporteras la somme. Jacob le repoussa en arrière. - Tu ne doutes pas... Tu ne doutes jamais de rien, sacrée fripouille! - Tu as un porte-monnaie bien épais et j'ai peur qu'un jour il ne soit atteint d'une maladie contagieuse! Tu sais combien je suis jaloux de tout ce qui touche à ton bien-être, lejuif! Jacob s'était légèrement reculé: il se tenait au milieu de la pièce, titubant avec son gros ventre. Quand il se précipita vers la porte, Mahmoud la lui ouvrit et lui dit en guise d'adieu: - A après-demain soir, le juif! 29

Jacob ne dit pas un mot. Il emprunta le sentier qui coupait le jardin et reliait la maison au chemin de terre. Il était bordé de rangées de pierres et, derrière, de plates-bandes avec un peu d'herbe et de nombreux pieds de laitue. Mahmoud était resté planté près de la porte et suivait Jacob du regard. Il n'était encore qu'à une courte distance lorsqu'il cria presque: - Et surtout, n'oublie pas l'autorisation de circuler! Tâche de l'obtenir ou, du moins, fais les démarches préliminaires pour qu'on l'obtienne! Et il ajouta, un ton plus haut: - Dors bien, le juif, dors bien, mon garde! Jacob s'était arrêté au milieu du silence lorsque des chiens errants se ruèrent dans ses jambes. Il ramassa des pierres pour leur tracasser la tête et parvint à les chasser. Il poursuivit sa route, le souffle court. Au bout de quelques pas, il se pencha pour attraper de ses doigts velus une petite laitue dont il se mit à contempler les feuilles. Quelques gouttes de rosée s'attardaient sur les feumes et, à la naissance du pétiole, un ver grignotait le bord d'une des petites feuilles. Jacob se retourna vers Mahmoud qui n'avait pas bougé et lui fit signe de la main, un sourire visqueux accroché aux lèvres, un sourire sans joie. Avant qu'il ne disparût dans le chemin, les lueurs de l'aurore surgirent de derrière la montagne. Il ne vit pas qu'elles avaient laissé dans la vallée une traînée de sang; il ne sut pas non plus comment les feuilles de lierre avaient atterri dans sa bouche, ni comment il se retrouvait à mâcher leurs pétioles amers, à les mâcher avec opiniâtreté.

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Chapitre 2

Chaabane traversa la place et passa sous un lampadaire de bois légèrement incliné dont l'ampoule projetait une faible lueur. Il décida de s'engager vers la droite, dans l'étroite ruelle dont les dômes des maisons encerclaient la place comme des turbans blancs. La nuit se retirait et faisait place au matin sur le vieux quartier. Au loin, il vit le musulman se diriger à pas vifs vers la grande mosquée qui se dressait au bout de la rue. Il se tapit dans l'ombre d'un mur puis se remit en route. Il sentait le poids de la fatigue de la nuit et son cœur qui battait anormalement. Chaabane tourna dans une ruelle et la traversa rapidement: ses pas le portaient chez Rita et iJ en était le premier surpris. Comment pouvait-il faire cela, se rendre chez Rita à l'aube? N'avait-il pas cessé de la voir depuis longtemps déjà? Mais il éprouvait le besoin pressant d'un sein tiède, et la terre était dure sous ses pieds. Il irait donc chez Rita et se jetterait à nouveau dans ses bras, si elle acceptait de le recevoir. Il était sûr qu'elle J'accueillerait avec joie. « J'aurais mieux fait de rester chez Mahmoud ou d'aller chez Isaac, se dit-il. J'aurais mieux fait d'aller à la mosquée ou de rentrer voir Amina, en lui demandant pardon comme d'habitude. J'aurais mieux fait de me jeter dans le ruisseau et d'attendre que le soleil se lève et me réchauffe le corps et les os de ses rayons. » Il s'arrêta et serra frileusement les bras contre sa poitrine. « Je dois prendre le premier chemin pour la frontière. Si l'on crie: « Qui va là? », j'avance. Sans même attendre ma réponse pour savoir s'ils doivent tirer ou non, ils tirent, pensant qu'il est encore temps de m'empêcher de passer alors qu'il est déjà trop tard: je suis bel et bien passé », pensa-t-il encore avant de reprendre son inéluctable route. Cet oiseau irascible qui retient entre ses ailes les derniers lambeaux de la nuit est un voyageur qui ne veut pas mourir! Tant que Rita était amoureuse de lui, qu'elle l'accueillait et que son lit confortable lui prodiguait chaleur et parfum, pourquoi se priverait-il d'y aller? Pourquoi ne frapperait-il pas à sa porte en lui criant d'ouvrir rapidement? Il fallait bien qu'il aille quelque part, de toute façon, tandis qu'il mûrirait dans sa tête son plan pour entrer en Cisjordanie. Il rabattit le col de sa veste de cuir pour se protéger du violent courant d'air qui le frappait au visage. Tout en montant les marches qui menaient à la terrasse extérieure de la maison de Rita, il pensa qu'on était à la mi-mars. Il tendit l'oreille pour écouter une dernière fois l'oiseau de nuit et sursauta quand quelque chose de lourd qui ressemblait à un gros tas de viande tomba à ses pieds et se mit à miauler lamentablement: la chatte! Chaabane était arrivé sur la terrasse, devant la porte. Il se baissa vers la chatte, commença à lui parler, à jouer avec elle, à la flatter tout bas en hébreu: - Petite! Petite! Petite! Il tendit la main vers elle en geste de conciliation. Rien de ce qu'il avait raconté à Mahmoud n'était vrai, mais cela aurait pu effectivement lui arriver car la chatte lui avait toujours manifesté une grande animosité. - Petite! Petite! Il ne voulait surtout pas qu'elle crie de peur de provoquer un vacarme qui réveillerait le village. - Voyons! Rita, celle qui t'aime beaucoup, c'est ma sœur! Allez viens, minette!

La chatte s'approcha de lui et se frotta en ronronnant contre sa jambe. IlIa laissa faire et quand il pensa avoir gagné ses faveurs, il allongea la main et lui caressa le dos. ElIe continua à ronronner. Il se décida enfin à frapper à la porte et s'avança, laissant la chatte derrière lui. Il frappa deux coups tandis que le vent soufflait de plus en plus fort. Il frappa encore deux coups tout en regardant autour de lui: il avait complètement oublié la chatte. Un vent de panique s'empara de lui. Il recula de quelques pas, puis, à nouveau, il s'avança pour frapper à la porte. C'est à ce moment que la chatte s'élança et enfonça les crocs dans sa jambe, avant de s'enfuir sur le toit comme un éclair. Elle poussa un miaulement de fillette possédée. Chaabane ne put réprimer un cri de douleur. - Fille de pute! Fille de pute! gémit-il entre ses dents. La voix pleine de sommeil de Rita se fit entendre de l'intérieur de la maison: - Qui est là ? Chaabane demeura silencieux, préoccupé qu'il était par la morsure que lui avait infligée les dents pointues; ilia pressait, sans parvenir à contenir la douleur. Rita appela: - Riri ! Riri !... Riri poussa un miaulement semblable aux lamentations d'un groupe d'enfants abandonnés. - Riri, Riri ! C'est toi, Riri ? Riri... Rita ouvrit la porte. Quand elle le vit, elle sursauta et croisa les mains sur sa poitrine à moitié nue: - C'est toi! Que fais-tu là? - Je suis là depuis une heure. - C'est bien le moment, comme tu vois. - Ta chatte m'a mordu à la jambe et je crois que j'ai besoin d'être soigné. Rita s'exclama sur un ton exaspéré, mais où perçait une note de coquetterie:
-

Chaabane entra tandis que Rita se précipitait dehors et appelait: - Riri, Riri, viens, les gens dorment, tu devrais avoir honte, désobéissante! Si tu ne veux pas venir, pourquoi geins-tu comme un chiot? Tais-toi, sale chienne! Mais les miaulements ne cessèrent pas pour autant. Rita s'empara de têtes d'ail dans le panier qui pendait au mur près d'elle, et les lança en direction de la chatte pour tenter de la faire taire. - Je t'ai dit de te taire! Riri s'arrêta enfin de crier et, dans le silence revenu, on entendit le bruit de ses pattes. Rita se pencha au-dessus de la terrasse: le quartier était encore mort, et la lumière du réverbère cédait la place aux lueurs rouges. Elle se hâta de rentrer. Chaabane était debout au même endroit. Elle ferma la porte et lui demanda: - Est-ce que c'est la dernière de tes inventions? - Plût au ciel que ce soit la dernière! - Tu débarques à l'aube, après un mois sans donner de tes nouvelles, et voilà que tu te bats avec Riri ! - Si tu savais comment ça s'est passé! Au début, elle a été très genti1le avec moi, elle m'a souhaité la bienvenue, mais, au dernier moment, elle s'est rappelée qu'elle me détestait. Il leva les mains en signe de reddition puis les laissa retomber: 32

Entre! Entre donc! Il est encore planté là ! Je t'ai dit d'entrer.

- Voilà tout. Elle répéta en l'imitant: - Voilà tout! Puis, d'une voix plus tranchante, elle demanda: - Que viens-tu faire ici ? Est-ce pour me montrer ton cou et ton visage souillés de terre? Est-ce que, par hasard, ils t'ont roulé dans la mare du village? - C'est une longue histoire! Je ne peux pas te la raconter en deux mots. - Je le pense aussi! - Si tu veux que je m'en aille une seconde fois, je n'hésiterai pas un instant à partir. Elle se mit à secouer la tête avec désespoir, comme s'il l'avait 1Tappéeà la tête. Elle se ressaisit enfin: - Tu es dans un tel état! J'ai peur pour toi! Il se mit à rire et croisant les bras: - Et que veux-tu que je fasse? Elle s'écria: - Comme s'il ne connaissait pas le chemin de la salle de bains! ElIe le tira par le bras. - C'est là, là ! - Mais moi, j'ai besoin d'être soigné. Il se pencha et toucha sa jambe: - C'est la faute de Riri, ce monstre! Mais Rita ne l'écoutait plus; eHe le poussa dans la saJle de bains et l'enferma. Elle lui cria derrière la porte close: - Tu seras soigné après! Chaabane répliqua à voix haute: - Moi, Rita... Il fit une pause, puis: - J'ai envie de te parler. Comme elle demeurait silencieuse, espérant secrètement des mots de réconciliation, il ajouta: - Beaucoup de choses se sont passées. Il l'entendit s'éloigner, et il lança avec insistance: - Et moi, Rita... Mais il n'acheva pas sa phrase. « Elle est toujours comme ça, au début. », pensa-t-il. Il se fit couler un bain et se déshabilla. Une fois nu, il porta la main à son cou et en retira le pansement. Sous ses doigts, il palpa la croûte qui s'était formée sur ses plaies. Il regarda ensuite sajambe : son sang s'était coagulé en deux endroits et cela le brûlait. Il leva la jambe pour essayer de toucher sa blessure et il sentit son membre comme un battant de cloche entre ses cuisses. Il lui jeta un regard satisfait. Il fut envahi par un sentiment de pureté, semblable à celui que ressent un pèlerin en pénétrant dans un sanctuaire. Il plongea dans le bain. Il essaya de flotter mais la baignoire était trop étroite. Il se sentait assez fort pour renverser les murs, s'il les repoussait. Mais il était déjà dedans, à l'intérieur, c'est pourquoi il n'en fit rien. ***

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Il faisait encore sombre dans la pièce; le volet de la fenêtre était fermé et retenait la nuit à l'intérieur: au plafond flottait un nuage de parfum. Chaabane ne distinguait que les flammes qui jaillissaient du poêle. Il murmura: « Le lit blanc, le tiède drap blanc, enfin! Le drap de coton. » Il repoussa la couverture, la foulant aux pieds et reposa avec précaution sa jambe bandée sur le drap: son pansement blanc formait une allée circulaire dans la forêt de poils qui garnissait sa jambe tandis que le petit pied de Rita se promenait là-bas. Elle était allongée à côté de lui, nue, et jouait avec les mèches de sa chevelure. Chaabane regardait le plafond: son corps reposait sans bouger, flottant avec le nuage de parfum jusqu'au moment où lui parvint la voix de Rita. - Le voilà reparti, le voilà reparti dans ses rêves! Il se sentit glisser du nuage de parfum tandis que Rita poursuivait: - Lui, il part ! « Ah ! J'aurais bien besoin de partir! » pensait-il. Rita soupira contre sa poitrine et mouilla de sa langue la pointe de son sein, en riant de ce rire qui chatouillait son corps comme un soleil. Elle embaumait exactement comme la première fois où il s'était étendu calmement à côté d'elle, avant que la tempête ne l'emporte dans ses premières vagues. Rita monta sur lui, il l'embrassa dans le cou, la laissa reposer sur son bras et murmura: - Je suis fatigué, Rita. Rita s'étendit à plat ventre, la tête sur l'épaule de Chaabane et se mit à respirer comme un poisson rouge. Chaabane profita de ce répit pour remonter sur son nuage: il voulait, tel un petit enfant, en connaître les dimensions. Quand il fut rassasié par ce vagabondage, il détourna les yeux et regarda Rita, abandonnée sur son épaule. Il ne pouvait détacher ses yeux de ses hanches, de sa croupe majestueuse qui descendait en un cri étouffé en entraînant ses épaules. Il sentit jaillir du plus profond de lui-même une force impétueuse qu'il ne pouvait retenir et qui enfla jusqu'à devenir une montagne de neige. Il tendit la main et la caressa, mais ses doigts retombèrent. Il dut lever sa main pour atteindre de nouveau la montagne de neige. Sa main se noyait dans la colère de la vague, mélange d'écume et de puissance. Cela ne dura que quelques instants, au bout desquels Rita lui retira sa main et la fit planer comme une abeille qu'on chasse. La main que les vagues recouvraient lui était aussi familière que la main qui décrivait des cercles comme une abeille en plein vol. Chaabane dit d'une voix ferme: - Je veux effectivement partir. Il lui laissa le temps de composer sa réponse. -Ici, il n'y a pas de travail convenable pour moi, poursuivit-il. Je n'en trouverai ni ici, ni en ville, et il est temps maintenant que je trouve un travail convenable. Il vit la colère briller dans ses yeux; il se pencha sur elle et la prit entre ses bras: - 11fallait que ce1a arrive et tu le savais. Elle ouvrit la bouche et dit d'un ton de reproche: - Je sais maintenant pourquoi tu es venu et j'ai vraiment été bien sotte! Elle se dégagea d'entre ses bras et se leva. Il regarda furtivement ses seins qui voletaient comme deux colombes blanches. Elle enfila sa robe bleue qu'elle noua à la taille. Chaabane attendit qu'elle s'assied sur le bord du lit. Elle J'invita de son regard interrogateur à poursuivre. Chaabane parla sur un ton ironique: - Vous nous avez donné des « droits raisonnables », comme on en donne aux voleurs et aux criminels dangereux et, pour nous, « patriotisme» est devenu synonyme de vengeance de votre race contre notre race. 34

Ce fut au tour de Rita de demander: Pourquoi me dis-tu cela à moi? Et elle ajouta: - Calme-toi! - Me calmer! Comment le pourrais-je? Comment oublier le regard de Rosa? Comment faire pour qu'il ne me poursuive plus? Simplement parce qu'en étant musulman, j'étais aussi un démon! Il l'entendit répéter d'un ton pensif: - Tout cela parce que tu es à la fois démon et musulman! Chaabane reprit: - Est-ce que tu peux arracher ta peau, Rita? Est-ce que tu peux devenir autre chose que juive? - Moi, je ne te demande pas de changer de race ou de religion. Toi, tu es arabe et musulman, et tu seras toujours cet Arabe musulman, tout comme mon amie Olga restera arabe et chrétienne. Chaabane répliqua: - C'est pour cela, c'est justement pour cela! Il eut un rire amer tandis que Rita lui disait tendrement: - Ô mon chéri! Ô mon chéri! Mais qu'est-ce que tu entends par là? Moi, je te demande des explications! insista-t-elle. Il répéta avec colère: - Des explications! Des explications! Il reprit: - Si les autres sont capables de te donner les explications que tu réclames, moi pas, c'est impossible. - Tu penses ça ? Qu'en ce qui te concerne, toi, personnellement, c'est impossible? - Oui, en ce qui me concerne, moi, personnellement. Il ajouta en serrant les dents: - Je peux insulter le gouverneur en lui déclarant: « Je veux une explication! » Mais une explication qui s'arrête sur chaque mot, sur chaque lettre, est considérée comme sacrilège. En fait, je suis condamné à ne pas poser de questions, à accepter les choses amères telles qu'elles sont, sans explication, qu'elles se produisent une fois ou cent fois. Rien n'est fait en définitive, pour ou contre moi, en mon discrédit ou en ma faveur, mais c'est à la base que le système est vicié. Je suis enfermé dans une cage: voilà d'où provient mon impuissance. Rita tendit la main et dit d'une voix tremblante: - Nous faisons tous la même erreur quand nous regardons dans le miroir pour n'y voir que notre reflet, sans regarder autour! Il pensa à elle, il pensa à ses yeux, ses yeux violets, à son cœur, au cœur de Rita qui battait. Le pensait-elle vraiment ou le disait-elle à son intention? Quand il l'avait quittée, plus d'un mois auparavant, il l'avait quittée en colère, et voilà maintenant qu'il était assis dans son lit, encore en colère. Etait-ce sa faute à elle? Qu'avait-elle donc à voir avec tout

-

cela? Elle le regardait avec une profonde affection parce qu'il lui faisait part de ses
préoccupations avec sincérité. Il oubliait qu'elle était la seule parmi « les élus de Dieu» à l'écouter. Elle en souffiait mais faisait taire sa souffrance. Quand elle était dans les bras des autres qui l'enlaçaient ou la rejetaient, elle trouvait incroyable la force qu'elle sentait

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sourdre en elle quand Chaabane la prenait dans ses bras. Elle repoussait l'idée du suicide, mais n'était pas sûre que Chaabane en faisait de même. Rita insista: - Tu n'es pas la seule victime! Il s'écria avec humeur: - Moi, je suis différent! Et murmura avec douleur: - Quand je suis seul avec moi-même, je vous regarde, Arabes et juifs, et je me trouve égaré parmi vous. Il sourit avec amertume: - Je te connais depuis longtemps, Rita, nous avons grandi ensemble dans ce village maudit; ta judaïté est ton unique talisman. Elle s'écria: - Ne me juge pas! Ne me juge pas! - Mais fais attention à toi... ils sont à tes trousses! ElIe dressa l'oreille. - Ne m'as-tu pas dit une fois qu'ils t'avaient réclamée pour le service militaire car, selon leurs critères, tu avais le profil idéal: tu es célibataire, riche et, en plus de cela, jolie. Si tu ne leur avais pas fourni des certificats médicaux truqués et si tu n'avais pas usé de ton charme, ils te poursuivraient encore maintenant. Je pense, d'ailleurs, que le fait qu'ils ne t'ont plus recontactée ne signifie pas qu'ils te laisseront échapper. Ils te guettent en attendant la première occasion. Rita frémit. « Comme si je ne le savais pas! songea-t-elle. Dois-je lui dire qu'ils me suivent et que je les suis et que je n'ai pas d'autre solution pour éviter le suicide? » L'idée du suicide la tourmentait: sa pauvre mère s'était suicidée après que les nazis eurent tué son père et son frère. Son père était allé rendre visite à son frère qui travaillait dans une usine à Berlin, au moment où la guerre avait éclaté. Le directeur de l'usine, qui était lui-même juif, les avait livrés aux nazis, eux et d'autres, pour sauver sa peau. Elle répliqua; - Ecoute, laisse-moi te chercher un travail convenable! Ta place n'est pas dans le kibboutz d'à côté, je le sais. Tu es un paysan cultivé, qui lit et écrit couramment l'hébreu! Chaabane s'adossa confortablement contre la tête de lit: - Tu veux me chercher un travail convenable? Ce n'est pas la première fois que tu me le dis... Ilia regarda dans les yeux, et poursuivit: - Sinon, pourquoi nous serions-nous querellés il y a plus d'un mois? Cela m'étonnerait que tu en trouves un: d'aiJ1eurs, quel travail pourrais-tu me trouver? ElIe s'approcha, posa sa joue sur le cœur de Chaabane en murmurant avec hésitation; - Si je te le disais... si je te le disais... Tu ne le prendras pas mal? Il la releva entre ses bras et de nouveau plongea son regard dans le sien: il contempla longuement la nuit bleue de ses yeux et sentit que lui-même y figurait une étoile. Finalement, il lui demanda: - Que veux-tu dire? Elle lui répondit tout à trac: - Le gouverneur est venu me rendre visite chez moi... Il se raccrocha à l'écho de ses paroles « Ne me juge pas! Ne me juge pas! » - JI fera quelque chose pour toi. 36

Elle se tut en attendant une réaction qui ne vint pas. - Il t'obtiendra un permis de travail comme fonctionnaire dans sa circonscription. Elle effleura de ses lèvres sa bouche, son nez, sa joue, ses sourcils et insista longtemps sur son front: - Laisse-moi quelque temps pour arranger l'affaire. Il veut faire quelque chose pour moL.. Un sourire amer fleurit sur ses lèvres et elle ajouta rapidement: - Je sais ce qui te trotte dans la tête mais... Elle ajouta un instant après: - Et puis, abandonne cette idée de départ, oublie-la... moi... Elle hésita, puis déclara d'une traite, comme si elle se jetait à l'eau: - Moi je veux, Chaabane, que tu restes près de moi. Elle l'embrassa en l'étreignant de toutes ses forces. - Il faut que je parte, fit-il d'une voix sourde. Elle ferma les yeux, suppliante, et Chaabane répéta: - Il faut que je parte. Elle rouvrit les yeux et dit, comme si elle venait juste d'y penser: - As-tu réfléchi qu'ils ne te donneront pas de laissez-passer? - Naturellement, ils ne me le donneront pas! Je l'obtiendrai de force. Elle devint encore plus pâle et Chaabane ajouta : - Tu vois bien par toi-même ce que sont des « droits raisonnables ». C'est par la force que je dois obtenir une autorisation de sortie, alors que n'importe qui d'autre peut l'obtenir en invoquant le motif de la sécurité d'!sraêl. Il y eut un long silence. Rita se dirigea vers sa table de toilette, légère comme un papillon. Elle se regarda dans la glace, arrangea sa chevelure et se saisit d'un grand flacon de parfum. Elle versa le parfum entre ses seins et le laissa couler jusqu'à ce qu'elle en ressente la brûlure sur son nombril. Elle voulait échapper - provisoirement - à leurs problèmes par n'importe quel moyen. Elle retourna vers Chaabane et l'étreignit, le flacon ouvert toujours à la main. Elle l'approcha du cou de Chaabane; il sentit contre lui une bouche s'ouvrir d'où coulait de la salive. Rita s'effondra soudain sur son bras et commença à baiser de ses lèvres vermeilles le grain de beauté qui luisait comme une lune noire et il l'entendit murmurer « Je t'adore! Ma lune, je t'adore! » Comme il était fatigué, ilIa repoussa doucement: - Je suis fatigué, Rita! Mais elle, elle voulait se révéler avec le jour. Elle inclina le flacon ouvert et le parfum se répandit sur l'oreiller. Elle se jeta entre les bras de Chaabane, se colla contre lui, et tendit son cou vers sa bouche. Elle lui dit d'un ton pressant, en désignant son slip: « Enlève-le! » Elle se redressa, monta sur lui et le supplia encore: - Enlève-le! Enlève-le! De sa bouche vermeille, elle semait des baisers sur la poitrine de Chaabane et gardait longtemps entre ses lèvres la pointe de ses seins, ne sachant comment se rassasier de cette herbe noire qui tapissait sa poitrine. Le cœur de Chaabane battait la chamade comme celui d'un oiseau irascible qui refuserait de poursuivre son vol vers le néant. Son cœur se réchauffait à la chaleur de ce tendre corps étendu sur lui. Il aurait pu la retourner et verser sa semence en elle. Il attendit que souffle sur lui le vent du nord qui le fertiliserait. Rita, elle, rythmait calmement l'ascension de son matin, goutte à goutte, avec ses cuisses en mouvement. Elle portait le monde dans ses bras, forte comme une jument. Elle fondit sur la bouche de Chaabane et lui mordilla la langue. Il poussa un cri perçant et ses mains se 37

dressèrent comme des faucilles. Il arracha sa robe qu'il déchira entre ses doigts et il pétrit ses seins de caresses brûlantes. Rita frémit. Pour calmer sa poitrine en feu, il palpa ses seins, les pressa de toutes ses forces et Rita commença à gémir comme une parturiente. L'instant fut suspendu à sa dernière extrémité avant de s'élancer, resplendissant comme l'aube. - Enlève-le, enlève-le, mon chéri ! Ilia retourna au moment où elle lui retirait son slip. Il la pénétra, et le corps radieux de Rita tout entier s'épanouit de plaisir. Le moment de la délivrance était arrivé: il était sur le point de sauver l'animal innocent qui jouait dans la forêt vierge, il n'allait pas tarder à lancer l'animal sauvage. Des cris de plaisir accompagnaient ses mouvements de lutte, de résurrection et d'accomplissement. Quand ils se dénouèrent l'un de l'autre, des gouttes de parfum et de sueur perlèrent sur leur corps. A peine Chaabane se fut retiré d'elle qu'il sombra dans un sommeil profond.

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Chapitre 3

Comme chaque matin, Ammar fut réveiUé par les cris de sa mère. Son beau-père, tel un chameau furieux, était certainement encore en train de s'acharner sur elle à coups de savate. La sœur d'Ammar, qui avait un an de moins que lui, avait dû réussir à s'échapper des mains du beau-père tandis que son grand-père, enfermé à double tour dans sa chambre, faisait le

mort pour éviter d'intervenir. Ammar prit son courage à deux mains et alla voir sa mère. Il la trouva qui gisait dans
son sang. Son beau-père lança une chaise bancale dans sa direction et voulut l'attraper en le

menaçant d'un fouet noir. Mais Ammar, avec la légèreté de ses treize ans, lui échappa comme un oiseau. Il avait juste eu le temps d'entendre sa mère proférer ses terribles imprécations et souhaiter que le monde s'écroule, que ses enfants meurent et que l'éclair foudroie son mari. Puis elle s'était mise à essuyer son sang sur le sol tout en poursuivant sa litanie. Ammar se retrouva en train de courir entre les citronniers. Il grimpa avec agilité sur un amandier dont les branches pendaient par-dessus un mur, et, de là, sauta avec souplesse sur le mur. Il leva la jambe pour essayer d'atteindre un autre amandier mais décida qu'il ferait mieux de se laisser tomber à terre. Il ne risquait pas de se faire mal car la terre venait d'être labourée et il ne voulait pas que son beau-père le rattrape: celui-ci aurait tôt fait de le transformer en chair à pâté. Sans hésiter, il s'élança. Voilà, il était à l'abri des punitions. Il songea qu'un jour viendrait où il tordrait le cou de ce colosse qui avait épousé sa mère; il souhaita qu'une nouvelle guerre éclate afin qu'il y soit tué comme son père l'avait été. Il eut envie de grandir vite et se fit le serment de beaucoup manger pour stimuler sa croissance. Mais il eut vite fait d'oublier l'incident. Son rendez-vous avec Sophie, la fille du courtier juif du village, était bien plus important. Ils passaient leur temps à chasser des oiseaux qui, une fois rôtis, étaient leur mets favori. Mais, avec le temps, chaque fois qu'Ammar ramenait un moineau, une perdrix ou une caille, Sophie avait paru triste, voire effTayée, malgré la joie que lui procurait le succès de ]a chasse elle-même, organisée de conserve. Un jour, alors qu'il était de retour, un perdreau égaré à la main, irradiant par tous ses pores la joie de la victoire, ilia trouva assise dans l'herbe: elle s'amusait avec la cage dont elle avait ouvert la porte pour libérer les oiseaux, le butin de toute une journée d'efforts. Quand elle le vit debout devant elle, J'air stupéfait, n'arrivant pas à croire ce qu'elle avait fait, elle jeta la cage au loin et se mit à sangloter. Il fut étonné par sa réaction et, s'il fut tenté de la frapper, il se retint. Cependant, i] ne put s'empêcher de lui adresser de véhéments reproches. Et quand il l'entendit murmurer: « Je ne veux pas qu'ils meurent », il se sentit bouillir de colère. Néanmoins, il fut effrayé par ces petites lèvres si pincées qu'elles étaient devenues fines comme des lames, et qui s'étaient blessées à force de trembler. Il fut ébranlé dans ses convictions de chasseur admirable et le perdreau cendré qu'il tenait à la main devint une preuve à charge. Que se passerait-il si quelqu'un le chassait, lui, et lui mettait le couteau sous la gorge? Ammar s'émut, se troubla, se mit en colère: il ne voulait pas qu'on le tue. Il ouvrit les doigts et, en un instant, sa proie s'échappa: lorsqu'il la vit s'élever dans le lointain et saluer son retour à la vie d'un cri perçant, i] réalisa que, par ce geste, il lui avait rendu la liberté. Pour la première fois, il prit conscience de ce qu'était la liberté et de ce que représentait le fait de tuer une créature vivante. Depuis ce jour-là, Ammar et Sophie continuèrent à passer leurs journées à chasser les oiseaux, parce que c'était leur passion. Mais, au crépuscule, ils

ouvraient les portes de la cage et les laissaient regagner leur nid: la fascination que les enfants éprouvaient pour les oiseaux n'avait pas de limites. Ammar se dit qu'aujourd'hui, il irait compter le nombre d'œufs qui n'étaient pas encore éclos. Il descendit le long du chemin sablonneux en pressant le pas. En face de lui se trouvait la maison du courtier. Où donc allait-il? Dans le jardin de la villa du courtier parce que Sophie, qui avait dix ans, serait cachée entre les branches de l'arbre « fou». Sophie était blonde et belle. Pour décrire sa beauté, il n'avait qu'un seul mot: merveilleuse! Elle était merveilleuse! A la voir, on lui aurait donné quinze ans; elle était étonnamment intel1igente et éprouvait pour Ammar une profonde affection. Ammar grimpa sur la clôture du jardin. Il n'eut aucun mal à trouver des prises pour ses mains et ses pieds, car, bien que la maison fût neuve, le mur était criblé de trous. C'étaient les enfants du village qui les avaient creusés à l'aide d'outils divers pour pouvoir J'escalader plus facilement et voler les fruits du jardin, le samedi, jour de congé où le courtier faisait la tournée de ses quelques propriétés dans la colonie proche de Yazour. Les enfants se remplissaient les poches de citrons, quand les agrumes étaient mûrs, et de nèfles, quand c'était la saison des fruits à amande. Ces larcins les réjouissaient et faisaient bondir leurs cœurs d'aise: ils attendaient toute la semaine avec impatience qu'arrive le samedi. Cela dura jusqu'à ce que le courtier achète un petit chien de berger qu'il éleva avec soin et à qui il attribua une niche au milieu du jardin; quand le chien eut grandi, les enfants cessèrent d'escalader le mur, négligèrent les trous qu'ils avaient creusés et le courtier n'eut plus besoin de les menacer. Toutes les fois qu'il rencontrait un groupe d'enfants en train de jouer près de la maison, il lui suffisait de leur désigner du regard le mur, tandis que le chien n'arrêtait pas d'aboyer, puis il leur disait d'un air menaçant:

-

Maintenant, que celui qui en a me les fasse voir un peu!

Et si on lui demandait pourquoi il n'avait pas bouché les trous de son mur, il répondait: - Je ne réparerai pas le mur pour voir s'ils oseront! Mais, en vérité, c'était parce qu'il ne voulait pas faire de frais supplémentaires. Plus il chassait les enfants de devant sa maison, et plus ils revenaient jouer. Ce n'était pas qu'ils voulaient à tout prix lui tenir tête, mais la viIla, avec ses pierres blanches toutes neuves, les attirait irrésistiblement: c'était la construction la plus récente du village. 11n'y avait plus qu'Ammar pour en escalader le mur de temps à autre, avec l'accord de Sophie. Encore se contentait-il de rester debout sur le bord et de siffler Sophie de la façon dont ils étaient convenus. Elle surgissait alors d'entre les branches de l'arbre « fou ». Ce matin-là, quand elle vint à sa rencontre, il remarqua tout de suite la pâleur de son visage, et il lui demanda d'une voix dépourvue de sa gaieté habituelle: - Est-ce que tout va bien? Elle s'approcha, s'assit au pied du mur tout en jetant vers les fenêtres fermées des regards inquiets: - Mon père est là et j'ai peur qu'il s'aperçoive que je suis sortie. - Tu m'avais dit qu'il partait en voyage aujourd'hui. -Il a dû changer d'avis. Pensif, Ammar baissa la tête et dit affectueusement; - Et alors, tu ne viendras pas? - Et puis... il y a aussi le chien. - Est-ce qu'il n'est pas attaché? - Non, il n'est pas attaché. 40

- Donc tu ne viendras pas. J'ai vu quelques beaux oiseaux, ceux qu'on appelle des sansonnets, et nous pourrions cueillir un bouquet de roses. - Comme j'aimerais venir avec toi! - Alors viens! Ton père ne le saura pas. - Mais si, il le saura. S'il sait que je sors avec toi, il m'égorgera. - Pourquoi? - Il m'a dit de ne jouer qu'avec Golda. - Et parmi les Arabes? - Il m'a dit de ne jouer avec aucun Arabe. Ammar poussa un cri moqueur et demanda: - Pourquoi? - Il m'a dit que vous étiez des criminels. - Si ce n'était pas ton père,je lui fracasserais le crâne avec une pierre. Elle le supplia, affligée: - Non, non, ne fais pas ça, ne fais pas ça, je t'en prie! - Je le ferai quand tu me le permettras. - C'est d'accord! Quand je te dirai: fracasse le crâne de mon père, tu le fracasseras. Mais ne lui fais pas de mal, je t'en supplie. - D'accord. Ammar se mit à plat ventre sur le rebord du mur, ses pieds nus ballant dans le vide: - Alors je m'en vais, j'irai tout seul. - Tu es taché, je le vois bien! Je te promets que nous irons ensemble demain. - Non, je ne suis pas fâché, nous irons ensemble demain. - Et si... si je te suivais? - Tu ne me trouveras pas, je serai dans la forêt. Le cœur de la fillette se mit à battre: - Garde-toi d'entrer dans la forêt, n'y va pas! - Pourquoi? Je vais aller y compter les œufs des nids qui n'ont pas encore éclos. - Non, non, ne va pas dans la forêt. Mon père m'a dit qu'il y avait là-bas des Arabes qui tuaient les enfants. Ammar partit d'un éclat de rire retentissant: - Cette fois, je fracasserai le crâne de ton père sans attendre ta permission et nous lui dirons que ce sont les Arabes de la forêt qui l'ont fait. Sophie réfléchissait à toute allure; elle ajouta: -Je lui ai demandé, à mon père: « Et Ammar, n'est-il pas fils d'Arabe?» Il m'a alors répondu que ceux-là, c'étaient d'autres Arabes, de ceux qui portaient des khanjars.. - Ne crois pas ça. - Comment ne pas le croire? Mon père m'a montré des photos: on dirait des démons. Ammar, taché, cria: - Ne le crois pas, ne le crois pas, il te ment, il veut parler des Arabes qui vivent en Cisjordanie, pas vrai? Moi, je te dis qu'ils sont doux comme des agneaux et qu'ils ne feraient de mal à personne. La petite avait besoin de se débarrasser de ce qu'elle avait sur le cœur.

. Poignards
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- Mon père m'a dit: « Quand tu seras grande, je t'apprendrai à manier le khanjar. » Moi, cela me fait peur! - Que veux-tu que je fasse pour te prouver qu'il te raconte des histoires? Comme si elle voulait se rassurer, elle lui demanda: - Est-ce qu'il me mentirait? - Il «truque» la réalité: ce mot, c'est mon grand-père qui me l'a appris. Ça veut dire déformer la vérité. I] reprit quelques instants après: - Je m'en vais, je vais dans la forêt. Quand je reviendrai te voir demain, sain et sauf, tu n'auras plus peur. Elle lui dit, l'air abattu:
- Ecoute...
Il n'attendit pas. Il descendit comme il était monté, agile comme un chat. *** Les paysannes arabes qui se rendaient au travail dans la plantation du kibboutz voisin marchaient à petits pas rapides, portant sur la tête ou au bras des couffins. Une jeune paysanne disait: - Nous n'avons pas à nous mêler de leurs affaires. Toute leur vie, ils ont demandé des augmentations de salaire pour eux, comme si nous ne travai]]jons pas deux fois plus qu'eux, en gagnant deux fois moins! De sa main libre, elle souleva sa longue robe pour marcher avec plus d'aisance. - Aucune force ne nous empêchera de faire notre travail quand ils feront la grève aujourd'hui, vous comprenez? Une paysanne, dans la quarantaine, approuva. - Evidemment, évidemment, sinon c'est sur nous que cela retombera, a10rs que nous avons déjà assez de soucis et de malheurs comme ça ! - Qu'ils soient en grève ou non, ça ne nous sera d'aucun profit; et s'ils se bouffent le nez, ce ne sont que des loups qui se dévorent entre eux. Ammar n'entendit pas ]a suite de la conversation car elles s'étaient éloignées sur le chemin qui mène au point de rassemblement. Il se retourna vers elles une dernière fois et son front prit un pli soucieux: il croyait encore entendre leurs dernières paroles: « des loups qui se dévorent entre eux» ! Il hocha la tête à plusieurs reprises, dubitatif, avant de poursuivre sa route. Il dévala la pente en sifflant, les yeux rayonnant de bonheur. Ammar s'approcha du champ de la « vieille» : c'est ainsi qu'il désignait le champ de la mère de Chaabane. Les enfants du village l'avaient si souvent entendu l'appeler ainsi qu'ils s'étaient mis à leur tour à l'appeler « le champ de la vieille ». Une saison où la mère de Chaabane avait planté du maïs, les enfants du village avaient décidé d'aller le lui voler: « Dans le champ de la vieille, il y a du mai's qui a des épis jaunes comme de l'or! » Mais lui les en avait empêchés, allant jusqu'à les menacer. Non, ce n'était pas par amour pour la vieille qu'il avait agi ains,i; la vieille était laide et avait une langue de vipère comme le courtier. C'était pour Chaabane avec qui il avait souvent joué au ballon et à qui il espérait ressembler quand il serait grand, fort et musclé! Et c'était aussi pour Amina. Il s'approcha de la clôture du champ: sa course folle l'avait essouflé et son cœur battait à tout rompre. Il vit Amina assise sous le mûrier, une bassine de linge entre les jambes: ses belles cuisses étaient mouillées et n'en étaient que plus belles. Il resta un long 42

moment à les fixer, le souffle court, sa virilité en émoi. Le cœur battant, il se reput du spectacle des longs cheveux noirs d'Amina qui tombaient jusqu'à terre. Devait-il ou non signaler sa présence? Ilia regarda tordre un vêtement sombre entre ses mains: dans l'effort qu'elle fit, des gouttes de sueur perlèrent sur son front doré et il eut envie de voir ses yeux noirs. Cette envie insidieuse allait grandissant, mais Amina ne tournait toujours pas les yeux dans sa direction. Il comprit de façon fulgurante que cette incomparable beauté qui le fascinait tant manquait d'attentions et qu'elle avait terriblement besoin d'affection. Et, de désir, l'étrange sentiment viril qu'il portait en lui se mua en pitié. Il ramassa une pierre et la lança à proximité de l'endroit où elle se trouvait. Elle sursauta comme si elle sortait d'un cauchemar. Elle leva les yeux et vit son sourire. Son visage s'éclaira aussitôt. Elle lui fit signe d'approcher: - Viens! Mais il ne bougea pas. - Pourquoi ne viens-tu pas? Elle avait prononcé ces mots avec beaucoup de chaleur. Lui n'avait pas quitté des yeux ses lèvres sur lesquelles il aurait voulu déposer un baiser, ne fût-ce qu'une tTaction de seconde, avant de prendre la fuite. - La vieille est sortie. Il se glissa entre les fils barbelés de la clôture après les avoir écartés. La poche arrière de son pantalon se prit sur l'une des pointes en fer. Amina éclata d'un rire limpide qu'elle essaya en vain d'étouffer derrière sa main. Ce rire doux, qui éclatait en cascade comme un ruisseau, le mit en colère: il tenta de se dégager d'un secousse brusque et son pantalon se déchira de haut en bas. - Maudit soit... Mais il n'acheva pas son juron: il écoutait son rire cristallin s'écouler tout doucement le long de son cou. - C'est cette maudite pointe! La déchirure laissait voir sa chair. Comme il n'avait pas l'habitude de porter de slip, il eut un peu honte et s'approcha d'elle en essayant de se couvrir les fesses. Amina riait de bon cœur. Il s'arrêta devant elle, embarrassé, les joues empourprées, et de nouveau son regard se posa sur les jolies cuisses d'Amina. Elle dut remarquer l'éclair que lançaient ses yeux et qui, semblable à une flèche, se posait sur ses cuisses après avoir transpercé la lumière. Elle tendit la main, saisit sa robe et la secoua pour en défaire les plis. La longue robe tomba jusqu'à terre, et s'imbiba de l'eau sale répandue autour de la bassine. Pour chasser les mauvaises pensées de la tête de l'enfant, elle s'esclaffa: - Tu es un diablotin! Elle se leva et lui tourna le dos sur le seuil de la cabane. Il lui dit: - Je ne vois pas ta fille. Sans se retourner, elle lui répondit: - La vieille l'a emmenée au dispensaire. Elle ajouta en tournant la tête de son côté: - Pour la faire vacciner. Amina rentra dans la cabane, suivie d'Ammar. En arrivant au milieu de la pièce, il lui dit: - Les maladies se répandent vite ces jours-ci, il faut faire attention. Elle souleva le couvercle de la boîte à pain; Ammar lui demanda: - Qu'est-ce que c'est comme vaccin? 43

- Contre la tuberculose. Il ne put se retenir de rire: - Mais elle est trop jeune pour ça ! Elle vint vers lui avec une lourde miche noire en forme d'éponge, et elle expliqua: - Bien que sa grand-mère ne la supporte pas, elle a dit qu'elle craignait qu'il ne lui arrive du ma!. A la vue de la galette, Ammar se frotta le front: elle lui faisait venir l'eau à la bouche. Mais il dit: - Moi, je pense à la vieille: je me demande si elle ne serait pas par hasard tuberculeuse. Elle le tira par l'oreille en plaisantant et dit: - Ne t'inquiète pas pour eUe; elle est forte comme un bœuf! - Mais toi, tu ne sais pas pourquoi la vieille se fait du souci; il faut donc que tu la surveilles quand eHe tousse, et que tu examines son mouchoir, si elle en a un. Le cœur d'Amina se serra d'appréhension. Elle réfléchit au conseil qu'il venait de lui donner et dit: - Je vais surveiller ça de près. - Et si son mouchoir est taché, fais attention à toi. Elle pâlit et cria: - Mais tu es un vrai diable malin! - Il faut faire attention. Il se tut un moment et dit, fier de son expérience: - C'est ce que m'a appris mon grand-père. - Tu as un grand-père avisé! Tiens, fit-elle en lui tendant la miche de pain, c'est pour toi, je l'ai cachée à ton intention. C'est tout le blé noir qui nous reste. Ammar saisit la miche en tremblant de bonheur, s'approcha d'Amina tandis que son cœur battait de nouveau avec violence. Sans avoir besoin de se dresser sur la pointe des pieds, il passa les bras autour des épaules d'Amina et l'embrassa sur la joue : - Tu es bonne, Amina ! Elle lui ébouriffa les cheveux en disant: - Va jouer, maintenant! Allez, va ! Ammar fut blessé par son ton involontairement condescendant. EUe lui parlait comme à un enfant! Aussi lui répondit-il en penchant la tête sur le côté, ce qui, pensait-il, lui donnait un air grave: - C'est que moi, je ne joue pas comme les autres enfants du village. Elle dit en souriant: - Tu as tes propres jeux, Ammar. Il recula d'un pas en serrant la miche contre sa poitrine. - C'est vrai, j'ai mes jeux à moi. Les yeux d' Ammar lançait des éclairs dans l'ombre de la cabane, et, pour la première fois, elle sentit la marque de son baiser sur sa joue. - J'attrape les oiseaux puis je les relâche, expliqua-toi!. Elle rit de bon cœur et lui dit d'un air moqueur : - Tu es fou! Et pourquoi les relâches-tu? Ammar répondit d'un air résolu: - Parce que je ne veux pas qu'ils soient tués. 44

Amina reposa distraitement le couvercle sur la panière tandis qu'Ammar disait: - J'en apporterai à la petite si tu me promets de leur donner à manger et de les relâcher ensuite. - Je te le promets, dit-elle en se dirigeant vers la porte. Avant de reprendre son poste près de la bassine de linge, elle le regarda encore une fois: il était toujours debout derrière elle et lui jetait de longs regards fiévreux. - Eh bien, tu n'y vas pas? Elle perçut dans ses yeux la même étincelle qu'auparavant et qui lui faisait battre le cœur plus vite. « Ammar est encore jeune pour être amoureux », se reprit-elle. Elle s'efforça de prendre un ton autoritaire: - Vas-y! Allez, va ! Ammar rompit un morceau de pain qu'il porta à sa bouche et s'exclama joyeusement : - Comme tu as été généreuse! Puis il se mit à courir vers la clôture. Son pantalon déchiré laissa entrevoir un bout de ses fesses et, tout à coup, elle se sentit obligée de lui crier: - Fais bien attention à toi! Il était maintenant derrière la clôture et lui faisait un signe de la main: - J'apporterai des oiseaux à la petite, et toi, je t'apporterai des roses. Il s'éloigna en sifflant joyeusement. Amina le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse hors de sa vue. Elle resta un moment les yeux fixés dans la direction où il était parti. « Il se peut qu'il rencontre Chaabane », pensa-t-elle. Elle vit un oiseau noir à l'horizon, et son cœur se serra. *** La femme disait: - Ils vont te dénuder la cuisse car ils refusent de piquer au bras. Sa voisine lui demanda en approchant sa tête couverte d'un voile blanc: - Est-ce qu'il estjuif? Le médecin, est-ce qu'il est juif? - Oui, juif, il estjuif, et compétent, à ce qu'on m'a dit. La femme releva la tête qu'elle tenait penchée et poursuivit: - Mais c'est un homme passionné. Et l'autre répéta avec perplexité: - Un homme passionné? - Il aime les femmes jusqu'au péché. Elle n'entendit pas l'exclamation de surprise et de perplexité de la femme, car un cri rauque venait de retentir. C'était la mère de Chaabane, Oum Chaabane, qui insultait l'infirmier: - J'irai me plaindre de toi au médecin du dispensaire, fils de chien! L'homme, très mince, devint fou de rage. Il la menaça de ne pas la laisser entrer chez le médecin, même quand son tour viendrait. - Mais c'était mon tour, mais c'était mon tour! Et tu as fait passer l'autre avant moi parce que c'est une putain! L'infirmier blêmit et ne put s'empêcher de dire: - C'est une femme plus noble que toi. Oum Chaabane, offusquée, se mit à se frapper la poitrine puis elle jeta la fillette à terre et planta ses ongles dans le cou de l'infirmier. 45

Toi qui cires les pompes des juifs, cochon! Elle l'envoya à terre, lui aussi, et la salle d'attente fut plongée dans un désordre indescriptible. Certaines femmes qui attendaient là criaient: - Aidez le bonhomme! EUe va le tuer si on ne l'aide pas! En effet, l'infirmier paraissait impuissant à réagir sous la violence des coups qui pleuvaient sur lui. - Prends ça, fils de chien, prends ça ! Il fallut l'intervention de quelques hommes qui attendaient leur tour dans la salle voisine. A peine eurent-ils mis l'infirmier à l'abri que son arrogance reprit le dessus et qu'il se mit à taper des pieds en hurlant: - Jetez-moi cette bâtarde dehors! Jetez-la dehors! Mais il n'osait pas faire le moindre pas en direction d'Oum Chaabane. Cel1e-ci, fermement maintenue par quelques hommes, frappa le sol du pied et lui dit avec une joie mauvaise: - Prends garde à tes couilles ou tu te retrouveras comme une gonzesse! Sale maquereau! J'ai bien failli lui casser le cou! Qu'il ose encore me toucher le cul! Elle déversait son chapelet d'injures, indifférente aux réactions de pudeur effarouchée des autres femmes. Certaines avaient carrément pris le parti de sortir de la pièce, terrorisées. Les hommes du village n'osèrent pas la retenir, mais l'un d'eux, pour calmer le jeu, lui dit: - Tu es une noble femme! C'est lui qui s'est mal conduit envers toi. - 11fallait la faire entrer, c'était son tour, renchérit un autre à l'attention de l'infirmier. L'homme se mit àjurer: - Par Dieu Tout-Puissant, je jure que ce n'était pas son tour! Il y avait trois femmes avant elle! - Tu aurais dû la faire passer de toutes façons. - Je jure par Dieu Tout-Puissant que... - Ne jure pas, tu n'avais pas à faire tant d'histoires! Finalement, le médecin ouvrit la porte. Oum Chaabane fut immédiatement impressionnée par ses cheveux et ses sourcils blancs. « 11a l'allure d'un vrai médecin! » pensa-t-elle, admirative. - Mais que se passe-t-iI donc ici ? Le médecin interrogea du regard son collaborateur. Plusieurs personnes ouvrirent la bouche pour expliquer la situation, mais Oum Chaabane les devança tous et sa voix sonore explosa: - C'est votre assistant, monsieur, qui m'a humiliée, moi, une dame! Le médecin lança à son infirmier un regard en coin. - Il a tenu des propos insolents à mon égard, poursuivit-eHe, et il a même osé lever la main sur moi! L'infirmier, frêle créature effarouchée, se raclait désespérément la gorge. \I avait tout J'air d'être sur le point de défaillir et quelques homme se précipitèrent vers lui, prêts à Je soutenir. Mais la vieille n'en avait pas encore terminé: - C'est un froussard, comme vous voyez, mais il en a fait passer une avant moi parce qu'i! choisit les plus jolies filles! Le médecin pivota légèrement pour faire face à l'assistance et dit à la femme: - Entrez, madame, je vous en prie, puisque c'est votre tour! Elle prit joyeusement la fillette dans ses bras en s'exclamant: - Viens, ma petite! C'est notre tour maintenant, ma poupée! 46

- Je suis plus noble que toi, fils de pute!

Elle ne put s'empêcher de se retourner une dernière fois, avant de franchir le seuil, et de lancer à l'infirmier d'un ton menaçant: - Quand j'en aurai fini avec la fillette, j'irai déposer plainte contre toi, et ce ne sont pas les témoins qui manqueront! Le médecin la pressa courtoisement d'entrer et ajouta d'un ton menaçant à l'encontre de son employé: - Ce n'est pas à vous de le faire, madame! Si vous le permettez, je ferai moi-même ce qu'exige votre respect; il faut que vous sachiez qu'il est nouveau dans la profession. Le médecin avait fait mouche. Oum Chaabane sembla se radoucir. Avant que la porte ne se referme sur eux, Oum Chaabane dit encore, tout sourire: - Si c'est comme ça, je réfléchirai à la plainte plus tard; vous semblez être un homme de cœur, docteur! Quand eUe sortit du cabinet du médecin, la fiUette pleurait dans ses bras, comme une orpheline, sa petite cuisse gonflée de sang. Quand elle passa à côté de l'infirmier, Oum Chaabane lui tira une langue toute crevassée, cracha par terre. Il ne réagit pas, se contentant de baisser la tête et de lui tourner ]e dos. Une fois sur le chemin du marché, eUe entreprit de consoler la fillette qui pleurait toujours: - La hyène est morte... la hyène est morte... tais-toi, princesse, tais toi, vilaine... la hyène est morte... la hyène est morte! Rien n'y fit, la fillette pleurait toujours. Soudain, la grand-mère en eut assez et

s'adressa d'amers reproches:

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- Qu'est-ce qui m'a pris de vouloir t'emmener? C'est parce que j'ai été trop gentille avec toi que tu n'arrêtes pas de pleurer! Elle la fit descendre de son dos et la planta sur le trottoir: - Assieds-toi là et pleure tout ton soûl ! Elle s'éloigna de quelques pas et les cris de la fillette redoublèrent tandis que des passants s'arrêtaient pour la regarder. Oum Chaabane revint en arrière en criant à pleins poumons: - Puisque c'est comme ça, quand nous arriverons à la maison, je te couperai la cuisse puisqu'elle te fait mal! EUe la saisit par le bras et l'entraîna de force derrière elle. Avant de tourner en direction du marché, elle aperçut Mahmoud, plus suffisant que jamais, vautré dans la voiture de sport rouge de Kassem. Son air arrogant la dégoûta. EUe fut tentée de l'arrêter pour lui demander des nouvelles de son fils, mais elle se dit pour se consoler: « Il finira bien par revenir! » Mahmoud la reconnut au dernier moment, alors qu'elle traversait déjà la rue. Il demanda à Kassem de faire marche arrière et la voiture rouge vint rouler lentement à côté d'eIJe. Mahmoud l'interpeIJa : - Ma tante, holà, ma tante! Oum Chaabane se retourna et vit Mahmoud passer la tête par la portière: - Bonjour, ma tante! - B'jour. Mahmoud lui demanda, en affichant un large sourire: - Chaabane est-il encore à la maison, ma tante? Il n'est pas venu au café comme d'habitude. Le visage d'Oum Chaabane se figea en un masque effrayant de haine. 47

- Je n'ai rien à voir avec Chaabane ! cracha-t-elle avec amertume. Je ne suis pas sa mère et il n'est pas mon fils ! Mahmoud n'insista pas et se hâta de rentrer la tête; la voiture de Kassem démarra en trombe. - Quel traître, quel sale traître, ce Mahmoud! grommela Oum Chaabane. Elle entendit quelqu'un la héler à ce moment: - Enfin, je t'ai rattrapée! C'était Aaron, le cordonnier ambulant. Elle recouvra aussitôt ses esprits et lui fit, d'un ton irrité: - Ah ! c'est toi, sépharade de malheur! C'est toi, vieille savate? ! Le cordonnier éclata d'un rire bruyant et se mit à marcher près d'elle, sa boîte sur l'épaule et, à la main, la forme sur laquelle il ressemelait les chaussures: - N'oublie pas que je suis aussi un vieux génie! Si tu m'avais connu quand je dirigeais à moi tout seul une usine de pneumatiques! - Ah, si j'avais pu te connaître quand tu dirigeais l'usine de ta propre mort! Est-ce que ce sont les tTuits de ton génie que tu récoltes maintenant? Oum Chaabane se pencha pour prendre dans ses bras, comme on prendrait un agneau, sa petite-fille qui avait l'air épuisée. La petite s'endormit sur-le-champ. Oum Chaabane dit sèchement au cordonnier, espérant se débarrasser de lui: - Donne-moi ce que tu as et fiche le camp! Je n'ai pas envie que tu m'accompagnes. Aaron éclata de rire: - Tu plaisantes, Oum Chaabane, j'entends battre ton cœur! Il se pencha un peu, faisant mine de prêter l'oreille aux battements du cœur d'Oum Chaabane. - Tu voudrais bien que je reste toute la vie à tes côtés. Oum Chaabane grinça des dents et s'écria: - Moi? Souhaiter t'avoir toute la vie à mes côtés, toi, un lèche-bottes! Ne me dis pas qu'ils ne t'ont pas fait lécher leurs bottes avant de te laisser tomber comme un vieilJe savate! Je vomis les habitants de ce maudit village de t'avoir accepté parmi eux. Et tu viens me dire que je souhaite t'avoir à mes côtés toute la vie! Il ne se laissa pas impressionner par la dureté d'Oum Chaabane. Il y était habitué: - C'est ça! C'est cela même! Et avant qu'elle ne reprenne son chapelet d'injures, il s'empressa d'ajouter: - Ce sont les derniers jours, je ne te cache rien, les derniers jours! Il baissa la voix en cachant sa bouche de la main. - Car la guerre est pour cet été. Surtout, ne dis à personne que c'est moi qui te l'ai dit! C'est un secret militaire que je tiens d'un de mes amis qui est général. Elle dit précipitamment: - Quoi? - Je t'assure, un de mes amis général. Si jamais il y a une fuite, je crains que cela ne lui cause des ennuis. En fulminant, elle le poussa par l'épaule: - Laisse-moi, espèce de fou! Elle lui tourna le dos et pressa le pas. Aaron essayait de l'arrêter en répétant: - Attends, attends, Oum Chaabane ! Il courait après elle, et elle criait aussi fort qu'elle pouvait: 48

- Si tu continues à me suivre, je vais dire à tout le monde qu'une guerre se prépare pour cet été! Elle passait près des boutiques et les gens l'entendaient. Des charrettes tirées par des ânes la dépassaient, tantôt au galop, tantôt au pas. Un charretier cria en fouettant son âne: - Hue, en enfer! Aaron mit un doigt sur sa bouche pour la mettre en garde: - Tais-toi! Tais-toi, ma bonne! Mais elle était lancée. Elle s'arrêta si brusquement, le doigt pointé vers Aaron, qu'elle lui heurta le bout du nez. Elle se mit alors à crier de toutes ses forces: - C'est lui... C'est lui qui dit qu'il y aura une guerre cet été! Une fois qu'elle eut baissé le doigt et retrouvé son calme, il lui demanda: - Et après? - Que veux-tu encore après ça ? Maintenant, tout le monde connaît le secret de ton généra] ! Aaron balbutia: - Je serais heureux si... Il s'éloigna et cria de loin: - Je serais heureux si tu acceptais. Elle demanda, le visage dur: - Si j'acceptais quoi? Il recula pour être suffisamment loin d'elle: - J'en parlerai à Chaabane ! Et il répéta à haute voix: - Il va y avoir la guerre! Il va y avoir la guerre! Il va y avoir la guerre de toutes façons! Oum Chaabane réfléchit: « Et alors, qu'est-ce que cela peut me faire si la guerre arrive? Elle provoquera les mêmes dégâts et les mêmes victimes! » Elle comprit alors de quelle affaire il souhaitait parler à Chaabane, et se promit de n'en rien dire à personne. Elle repensa à son mari et sa gorge se serra. Elle avait pris sa mort comme une véritable trahison, et le fait qu'elle-même puisse continuer à vivre après sa mort, une autre trahison. Elle s'assombrit et son visage se couvrit de rides. Oum Chaabane arriva à la boutique du courtier. En le voyant, elle pensa qu'elle le connaissait depuis l'époque avant 48 et qu'il n'avait pas du tout changé. « Ce juif vieillit, maugréa-t-elle, sans que blanchisse un seul de ses cheveux! » Il pointait un doigt sous le nez d'une jeune fille pétrifiée, tout en la menaçant sur un ton calme mais bougon: - Si ta mère ne me paie pas ses dettes demain, j'irai au tribunal. Voilà six mois que ta mère ne paie pas un seul matlik.. En voyant Oum Chaabane, ilia salua aussitôt d'un signe de tête: - Dis-lui qu'elle n'est pas ma femme, que j'en ai déjà une et que je n'ai pas encore marié mes enfants! Compris? La fille s'en fut sans dire un mot. Le courtier dit à Oum Chaabane sur le même ton calme et bougon: - Alors, c'est toi? - Oui, le juif.

. centime
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- Tu as vu de tes propres yeux comment ça se passe! Dans ce village, personne ne veut travailler, et ils croient que je leur prête de l'argent ou que je prends à gage les biens qui leur restent pour mon salut! Si on ne les menace pas, ils ne pensent pas à payer! - Pourquoi ne changes-tu pas? - Changer quoi? - C'est un village de morts! Il sortit du tiroir de sa petite table une liasse de billets: - Je ne changerai pas parce que mon magasin n'a pas de jambes! Elle eut un rire sarcastique; - Cela te plaît de rester ici, juif! Cela te plaît de nous tondre la laine sur le dos! Il s'apprêtait à lui donner une des liasses, mais il suspendit son geste. Oum Chaabane fut plus rapide que lui et s'en empara, malgré lui. Elle lui demanda: - Ce sont les mille livres que je t'ai demandées? Le courtier grommela et, baissant la voix, mentit; - Je n'ai pu en réunir que la moitié. Ilia laissa compter les billets. - Tu vois la situation! Puis, il poursuivit amèrement: - Un vrai cimetière, avec ces morts qui ne paient qu'en rendant le dernier soupir! Et les intérêts doivent toujours être payés dans les délais fixés. - Mais les gens finissent par payer, sinon tu les dévores, eux et leurs biens. Il eut un geste fataliste de la main et, en baissant la voix, il ironisa; - Mais les gens finissent par payer! Elle glissa l'argent dans son corsage et fit mine de s'en aller: - Eh bien, nous nous reverrons à la moisson. Mais il lui présenta une feuille de papier et un tampon encreur pour la signature: - 11manque ça ! - Oh! j'avais oublié la signature. Elle imbiba son pouce d'encre et posa son empreinte sur la feuille pour s'acquitter au plus vite de cette formalité « légale» exigée par le courtier. - C'est la somme convenue depuis toujours. - Je sais, malin voleur! Je sais que tu en dévoreras le double. Le courtier plia la feuille et la déposa dans le tiroir qU'i] ferma à clé. JI la raccompagna vers la sortie tout en expliquant: - .. .Comme tu le sais, on a beaucoup de taxes et elles sont lourdes sur les commissions d'intermédiaires. Malgré cela, nous essayons de satisfaire les gens qui paient; mais avec ceux qui tardent à payer, c'est nous qui supportons les pertes. - Et pour couvrir tes profits, courtier, arrache-les avant qu'ils ne t'échappent et disparaissent. Oum Chaabane passa par la boutique de M. Omrane, de l'autre côté de la rue; il était en train de disposer ses produits devant sa porte. Elle prit deux sacs des petits oignons que le maire venait d'empiler et lui cria à son adresse, alors qu'i! était plongé dans l'obscurité de sa boutique: - Tu mettras ça sur mon compte! Quand le maire apparut sur le seuil de sa boutique, elle était déjà loin. « Elle a des mains de voleur! », pensa-t-il.
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Oum Chaabane jeta un regard en arrière, et vit Jacob, le garde du gouverneur, qui sortait de chez lui pour se diriger d'un pas rapide chez le courtier. Pour rentrer à sa cabane, Oum Chaabane prit le même chemin de terre qu'à l'aller et pressa le pas, la fillette toujours endormie sur son épaule.

***
Il y avait partout des drapeaux qui flottaient, des drapeaux de couleurs et de dimensions variées. Amina les avait étendus sur la corde à linge et sur la clôture. Dans la corbeille d'osier, il y en avait d'autres tordus par l'essorage, qui ressemblaient à des vipères. Lorsqu'Amina vit arriver sa belle-mère portant sa fillette sur l'épaule - l'image même du malheur -, ses doigts se figèrent sur la corde à linge. Elle laissa échapper le drapeau déchiré qu'elle tenait pour se précipiter vers la fillette. Elle tendit les bras pour la prendre, mais la grand-mère ne la laissa pas faire et poursuivit son chemin vers la cabane. Amina la suivit en observant avec inquiétude la tête qui dodelinait. Avec ses doigts, elle essuya les traces noires des larmes sur les joues de l'enfant et demanda: - Est-ce qu'elle va bien? Mais la vieille ne répondit pas avant d'être arrivée devant le monticule de matelas qu'on empilait tous les matins dans un coin de la cabane. Là, eUe s'arrêta et eut un regard terrible. Amina comprit ce qu'elle voulait et retira la couverture qui recouvrait le tas de matelas; elle fit glisser à terre le matelas du dessus. Oum Chaabane y jeta la petite et poussa un profond soupir. Elle dit par-dessus la tête d'Amina qui s'était jetée pour prendre sa fille endormie dans ses bras: - Ene devra prendre une deuxième dose dans huit jours, mais ils décideront à ce moment-là si c'est nécessaire. Elle jeta les oignons dans une cuvette et enleva sa robe noire. - Tu l'emmèneras toi-même, la prochaine fois, car je ne suis pas prête à recommencer, moi! Ses jambes maigres lui faisaient tellement mal qu'elle retira ses bas. Amina, qui venait de lever la tête, vit que la chair de ses jambes était comme atrophiée. Elle ferma les yeux, incapable de supporter un tel spectacle et serra encore plus fort le corps chaud de la fillette. Oum Chaabane dit: - Si tu savais comme ta fille est ingrate! Elle posa sa tête entre ses deux mains croisées: - Elle n'a pas arrêté de hurler une seconde! Et elle a fait une scène devant le médecin. Comme si elle avait été condamnée à mort ! Elle fut irritée de voir Amina coller sa joue contre celle de sa fille: - Quant à toi, tu es la première à la gâter! Elle se dirigea vers le coin de la pièce qui tenait lieu de cuisine et s'accroupit sur le sol. Elle releva ses manches et découvrit ses deux bras tatoués d'une tête de serpent pourvue d'une langue à trois fourches. Elle prit le couteau sur la planche et l'enfonça dans les deux sachets qui se déchirèrent: les petits oignons roulèrent sur ses genoux. Elle en saisit un qu'elle lissa en le caressant un peu dans sa paume, puis elle le coupa en deux. Elle dit d'un ton sévère: - Apporte-moi un peu d'eau.

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Elle poussa vers Amina une cuvette qu'elle avait prise sur une étagère voisine, mais Amina, préoccupée par la respiration sifflante de sa fille malade, ne l'entendit pas. Alors Oum Chaabane, furieuse, se mit à crier: - Hé ! toi! Donne-moi un peu d'eau! Combien de fois faut-il te le répéter avant que tu entendes? Tu es sourde ou quoi? A chaque mot qu'elle disait, elle lançait un morceau d'oignon sur la tête d'Amina. Chacun des projectiles faisait à la jeune femme l'effet d'un coup de marteau. Elle se mit à trembler de tous ses membres et jeta à la vieille un regard furibond. Mais la vieille savait parfaitement à quel moment attaquer. Une fois les hostilités lancées, elle ne laissait jamais à son adversaire l'opportunité de riposter: - Qu'est-ce que tu as à me regarder de cette façon insolente? Elle dirigea le couteau vers Amina : - Ne me regarde pas comme ça ! Ne me regarde pas comme ça ! Amina ne baissa pas les yeux pour autant, et la viei1le commença à devenir de plus en plus nerveuse, car ce qu'elle lisait dans les yeux de la jeune femme n'était autre chose que de la haine. - Ne me regarde pas comme ça ! Ne me regarde pas comme ça ! répéta-t-elle. Les yeux noirs comme la nuit la fixaient toujours. La vieille cacha son visage émacié derrière sa main qui tenait le couteau, et se mit à marmonner: - Comme j'ai envie de te les fermer! J'attends ce moment depuis si longtemps! Avec un geste d'une extrême violence, eUe planta le couteau dans la planche qu'elle transperça de part en part. Puis elle se mit à trembler d'angoisse et de douleur. Amina était terrorisée par ce qu'elle voyait. Elle jeta un coup d'œil à sa fille et fut rassurée de constater que celle-ci dormait toujours. El1e prit une profonde inspiration et se précipita à l'extérieur vers le puits. La vieille n'avait pas cessé un seul instant de grogner: c'étaient les signes avant-coureurs de la crise. Oum Chaabane pensait au jour où son fils lui avait signifié son intention d'épouser Amina. C'est depuis ce jour-là qu'elle était devenue folle, car la mère d'Amina était sa pire ennemie. Elle appelait cette dernière « l'accoucheuse», car elle n'avait jamais eu besoin de personne pour mettre au monde ses enfants. Ce jour-là, la vieille avait dit à Chaabane, d'une voix pleine de reproche: - Alors, c'est J'accoucheuse! Et comme ça, tu vas devenir son gendre. - C'est Amina que j'épouse, Amina et pas sa mère! - Mais c'est la fille de l'accoucheuse! - Je la veux et je ne reviendrai pas sur ma décision. Oum Chaabane s'était tiré les cheveux comme pour se les arracher et s'était lamentée: - Je n'en veux pas, je ne supporterai pas de voir sa fille, je n'en suis pas capable; elle me rappeIJera toujours sa mère et je ne veux pas être sans cesse poursuivie par son fantôme. - Si tu ne veux vraiment pas, eh bien, je m'en vais et tu ne me reverras plus. Elle dut s'avouer vaincue, mais ne se résigna pas pour autant: le démon de la violence couvait en elle. - Que le diable t'emporte! Va en enfer, fils maudit! s'était-elle écriée. A contrecœur, elle finit par accepter et par demander eUe-même la main de la fille. Mais elle n'assista pas à la cérémonie. La nuit où Chaabane amena sa femme à la maison, elle lui flanqua une volée de coups en se lamentant: - Mauvais fils! Tu t'opposes à ma volonté! Mauvais fils! Dis-moi pourquoi! Comment peux-tu me livrer à une prostituée! Mauvais fils ! Dis-moi pourquoi!

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