Itinérantes

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Echanges de voix, humeurs, échos, les mots comme les personnages se révèlent, se séparent ou font semblant, voyagent et s'inscrivent dans leur propre destin en marge de toute rationalité. Dans la plupart de ses nouvelles, l'auteur aux quatre coins du monde et dans un souffle, simule le réel, fait osciller la balance de la vie, ses évènements traumatisants. Des images, une musique qui bouscule. Rencontrer le lecteur, "atteindre ses oreilles". C'est voulu.
Publié le : dimanche 1 décembre 2013
Lecture(s) : 6
EAN13 : 9782336332017
Nombre de pages : 167
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Bernadette Lazard

Itinérantes
Nouvelles






























© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01996Ȭ3
EAN : 9782343019963

Itinérantes

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.
Aguessy (Dominique), Les raisins de la mer, 2013.
Pommier (Pierre), Au bout de l’été, 2013.
Oling (Sylviane Sarah), Tes absents tu nommeras, 2013.
LeroyȬCaire (Marjorie), Le marché aux innocents, 2013.
Lebaron (Cécile), Une vie à l’œuvre, 2013.
Meyer (Florent), Maelström, 2013.
Le Guern (JeanȬMarc), Sillages, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Bernadette Lazard

Itinérantes


nouvelles
















LȇHarmattan

Du même auteur :



Tous les volets du matin s’ouvrent sur le monde, Poésies
Editeur La BartavelleȬ2011




à Maryvonne





Innombrables sont nos voies, nos demeures incertaines.
St John Perse


Notre plus grande joie n’est pas de tomber
mais de nous relever.
Confucius

Partition dȇensemble

Aux premiers accords du Concertino pour quatuor à cordes
de Stravinsky, Nicolaï ne quitte pas des yeux la femme
dont les cheveux auburn, maintenus sur la nuque par une
barrette du même ton, scintillent comme aux soirs de lune
dans son lointain Caucase.
Sur l’assise de sa chaise de bois cannelée, paisible
derrière ses lunettes, sous ses cheveux grisonnants, il se
tient face à Tatiana. Il joue.
La pointe de lȇarchet de son violon glisse sur les cordes
pendant que la note qu’il éveille de son index gauche jailȬ
lit, ronde et haute, de son Stradivarius reconquis.

Comme tu l’aimes, la musique. Tu aimes les mots qui
chantent, qu’on mêle et qu’on appelle des notes. Comme
tu la connais, la tierce que tu nous invites à mesurer, à
respecter, à tenir de nos mains en soutenant le ton sans
faillir sur nos instruments. Comme je te retrouve, maestro
de notre quatuor reconstitué.

Tatiana, son violoncelle tenu contre elle, pince la même
corde dȇun même élan au même moment.
Deux jeunes musiciens blonds, lui près de Tatiana et
attentif à Nicolaï, elle fermant le carré et les yeux suivant
la partition, les deux jeunes musiciens, la joue appuyée au
violon, enlèvent tour à tour les premières notes qui, difféȬ
rentes et semblables, s’unissent et se confondent. Le jeune
homme à la fine moustache esquisse un sourire.

13

Sous les mèches vives de ses cheveux, le visage clair de
l’altiste se fond dans la douceur du petit salon blanc auȬ
tomnal.
L’ouverture se joint au jour qui décline et prend une
teinte safran, et la lumière de la lampe de soie nimbe Les
Jeunes Filles au Piano de Renoir. Elle va, ample, et enveȬ
loppe la tiédeur des premiers échanges. Les cordes, dans
des staccatos enlevés, s’interpellent, jettent des touches ici
et là. Les corps se cherchent et se surprennent, les sons se
frôlent et s’échappent, se recouvrent puis se séparent. Les
quatre interprètes se rapprochent enfin. La musique et
eux. Une seule identité.

Andante

Comme autrefois sur la Koura – le fleuve désormais
perdu – le flot monte, redescend et surprend le bateau
que ralentissait ou poussait, toutes voiles avant, le tempo
du vent. Une légère crispation dans la nuque de Nicolaï
qui plisse imperceptiblement les yeux. Adoucir les souveȬ
nirs. RappelleȬtoi Nicolaï, rappelleȬtoi le temps. Et comme
tu songeais à Igor, aussi, en ce temps.

Cadenza.

SouviensȬtoi du Concertino tant de fois entendu dans la
solitude blanche, entendu en toi malmené. Comme il te
soutenait, comme il t’a sauvé.
Tu es là, à présent, à leurs côtés.
Il faudrait leur dire, dans le feu de l’instant et le répons
des instruments.
Il faudrait leur dire aujourd’hui.
Tu voudrais leur dire sur le champ.

14


Chaque partition, froissée pour le mouvement, anȬ
nonce une consonance parfaite et une résonance vive qui
rehaussent le timbre du Concertino, puis peu à peu, sous le
passage enlevé des quatre archets, les cordes vont en meȬ
sure ; les notes s’étirent, s’élargissent, coulent à même les
eaux du souvenir envasé jusqu’à l’insupportable inondaȬ
tion.

RemémoreȬtoi Stravinsky le sacré et son tempérament
de conquistador, Moussorgski l’impressionniste, l’original
qui alliait musique et fraternité, Tchaïkovski l’étincelant
de perfection, RimskiȬKorsakov l’oriental aux arabesques,
Prokofiev et ses inventions mélodiques.
Tous t’avaient grisé de leur talent jadis dans ta jeuȬ
nesse, tous t’offrirent la promesse d’un avenir plus tard
au camp de Norilsk.

Pizzicati.

Chaque note s’éveille entre les mains des quatre conȬ
certistes, des mains qui savent jouer comme on sait aimer.

Au camp de Norilsk où tu rassemblas tout ce qui porte
un homme auȬdessus des flots, tes compagnons de peine
et toi fredonniez la musique, pas à pas, jour après jour,
silence après silence, secrètement. Elle subsiste en vous.
Ils n’ont pu vous l’ôter. Inscrite à jamais. Partage entre
galériens du fond des neiges, vous jouiez du bout de vos
doigts gelés sur des pianos de songe, vous voguiez auȬ
dessus de ce qui ne connaît plus de mots, vous chantiez
de vos lèvres muettes, vos pas et vos bras battaient la meȬ
sure des jours, vous demeuriez debout.

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