J'ai épousé un palestinien

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Doucia, juive ukrainienne née à Bertichev en 1930, subit et raconte la persécution des Juifs par les nazis, à travers son regard de fillette de onze ans. Rescapée, elle est cachée par une famille chrétienne. Elle émigre en Israël en 1949 où elle rencontre Hassan, un musulman palestinien à qui elle taira ses origines. Hassan l'acceptera telle qu'elle est. Une déchirure : leur fils aîné séduit par le fanatisme religieux.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
Lecture(s) : 130
EAN13 : 9782296197985
Nombre de pages : 172
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J'ai épousé un Palestinien

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05614-5 EAN : 9782296056145

Gisèle Augustin Bellahsen

J'ai épousé

un Palestinien

L'Hartnattan

Du même auteur: Gisèle Bellahsen, Paris, 2000 Gisèle Augustin Bellahsen, Paris, 2005
Le Caftan, Récit, Ed. Caractères,

Regards croisés, Ed.Publibook,

Remerciements

A Philippe, mon époux, pour avoir permis, moralement et matériellement, la concrétisation de ce projet. A Marie-Laure Maggion qui, par son écoute, m'a aidée à formuler la trame du roman. A Gilbert Bar-Hen et Myriam Calvo, pour m'avoir fourni les premiers éléments d'information sur l'Ukraine. A Gilbert et Raymonde Bar-Hen, Sylvain et Lisette Hattab, pour m'avoir conduite dans la ville d'Akko. A Jacqueline Griguer pour avoir suivi, pas à pas, l'écriture du roman avec un regard critique. A Graciela Ubiria, Danielle Darmon et Danielle Aubin, premières lectrices avisées de mes balbutiements. A Marie-Christine Mansfield et Simon Bellahsen qui ont apporté un regard de synthèse sur le manuscrit terminé. A Monsieur Alexandre Dolut, de la bibliothèque du C.D.J.C de Paris, à Madame Jaroslava Josypyszyn, directrice de la bibliothèque Simon Petlura de Paris, à Mademoiselle Levyne, Monsieur Malthête et l'équipe de la bibliothéque de l'Alliance Israëlite de Paris, pour leur aide linguistique et logistique. A Micheline Labaeye pour sa participation à l'impression des exemplaires du manuscrit.

A Philippe Anne, Olivier, Stéphane, Lise, Sacha, Natan et Eden.

« Esprit du pin, du vert du pin à la saison du gel n'est-ce pas l'exemple.

On dit que le pin, qui est vert, en hiver est plus vert encore. Il aura la couleur du pin celui qui apportera la paix. «
1

Jacques Roubaud

1 Jacques Roubaud, Nous, les moins-que-rien, Fils aînés de personne. Edit. Gallimard 2006 p.263

Avant-propos Ce roman est une autobiographie fictive. Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé est purement fortuite.

Chapitre I

1

Ma pupille frémit, s'agite, grandit et envahit le miroir. Le vert de l'iris disparaît sous la buée. Mon regard s'immobilise, s'appronfondit et creuse le tain de ma mémoire.

La steppe apparaît. Etendue glacée battue par les vents. Mes bottillons déflorent la neige, cicatrices bientôt effacées par la prochaine rafale. Je rabats la capuche de mon manteau, remonte l'écharpe bleue sur mon nez, serre la bandoulière de mon cartable et hâte le pas. Soudain, je glisse sur une plaque de verglas et me rattrape à temps. Dans quelques mètres, la tannerie Ilitch. Je me hisse sur la pointe des pieds et tends mon cou. Le grillage est trop haut. J'attends. Une odeur d'ammoniaque. Je suffoque, pince mes narines et guette la silhouette de mon père. Dans la cour, les ouvriers s'affairent. Souvent, après l'école, je faisais un détour par l'usine. Brusquement, à droite de la cour, une porte s'ouvre. C'est lui, les bras chargés de peaux encore fraîches. Elles devront macérer dans des fosses jusqu'au printemps. En avril elles sècheront au soleil. Débarrassé, il avance vers moi, son pantalon gris, bouffant, retroussé jusqu'aux genoux. Il n'avait donc pas froid? Nos mains plaquées sur le grillage, nos doigts se touchent.

- Rentre vite à la maison, Doucia, tu n'aurais pas dû venir. C'est dangereux. - Oui papa, je voulais juste te voir. Le grillage tremble. Cadence suspendue. Mon père s'en va le premier. Sa démarche déjà lourde dévoile des mollets variqueux. Je détourne mon regard. Il faut partir.
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La boîte aux lettres claque, vide. Voilà deux ans que l'oncle Yakim est parti au nord de la France. Depuis, aucune nouvelle. Mes bottillons secoués sur le paillasson, j'enfile des chaussons usés. Une odeur de pain cuit. - C'est toi, Doucia ? Du fond de la cuisine, toujours la même question. - Oui mamè, j'arrive! Je lorgne la brioche. - C'est pour ce soir, ton père arrivera tard. En effet, Ina mère avait tout le temps de donner le grain aux poules, nettoyer la cour et terminer la broderie du corsage en voile, commandé par Rosalia, sa fidèle cliente. Je m'installe sur la chaise dépaillée de la petite pièce qui nous sert de salle à manger. Les portraits des grands-parents, Isaac et Hanka, sont accrochés au-dessus du buffet: héritage des aïeux maintenant figés au Inilieu du mur vieilli. Le fusain parfois maladroit avait su saisir l'ovale du visage, le nez empâté d'Isaac et son regard vif. Mon père gommait le croquis plusieurs fois: grand-mère s'impatientait. Son fichu était dérangé. Grand-père, lui, les poings fermés sur ses genoux, fixait le miroir dépoli: aucun geste! On ne sait jamais, l'inspiration pourrait s'envoler. Chaque dimanche apportait son dessin: champs de blé, épis de maïs, natures mortes. Mon père dessinait vite. Cependant, il avait mis deux mois à réaliser mon portrait. Je bougeais tout le temps. Mon sourire, il avait su l'éterniser. Une collection de cartes postales jaunies tapissait les pans de murs. Les lattes avaient perdu leur vernis. Ma mère a étalé sur la table un napperon en dentelle. Elle l'a terminé hier. Je tourne le bouton de la radio: « L'Armée allemande progresse partout. Dans l'Atlantique, succès de la Rudeltaktik. Une division de blindés avance vers Moscou.»

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- Eteins la radio, aujourd'hui on fait taire la guerre, c'est ton anniversaire, dit ma mère. Je n'oublierai jamais cette carte où je marquais d'une croix rouge les pays conquis par les Allemands: la Norvège, le Danemark, la Hollande, la Belgique, le Luxembourg et la France. J'avais entouré d'un trait bleu l'Angleterre en pleine campagne.
Ma mère a préparé un borsh avec beaucoup de choux. Je dresse le couvert.

Il y a, je ne me souviens plus exactement, peut-être un an, mon père avait capté radio Londres. Entre deux parasites, l'oreille collée au poste, il répétait: - Attention à Barba Rossa. On n'y comprenait rien. Il avait ajouté: - Oléna, fais des provisions, ne laisse pas sortir la petite seule, dans le steltl.lAccompagne-la à l'école chaque fois que tu peux. L'école des filles se trouvait à cent cinquante mètres de la maIson. Ce 18 décembre 1940, il n'en dit pas plus. Il s'enferma dans un silence angoissant. L'étau se resserrait autour de nous. Et si ça recommencait ? Le génocide de 1933 à Berditchev,j'en avais entendu parler. La famine, la dévastation, la mort. Sous Nicolas II, mes grands-parents avaient miraculeusement échappé aux pogroms de 1915. Et maintenant, que va-t-il arriver? Ce soir-là, je me suis couchée, les yeux ouverts dans l'obscurité. Chacun s'attendait à se réveiller sous les chars de la Wehrmacht, raflés, emprisonnés, déportés. Ma mère a fait un trou au milieu de la brioche. Elle y a mis deux bougies, elles forment le chiffre onze.
1 Quartier juif.

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