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J'appartiens au monde

De
170 pages
Née dans un quartier défavorisé de Montréal d'une mère africaine, archétype du parent absent et irresponsable, et d'un père canadien qui a pris la poudre d'escampette bien avant sa naissance, Lucie-Espoir Grenier-Ngassam grandit dans l'immeuble du « prince du taudis ». C'est dans cet espace insalubre, qu'elle fait la connaissance d'hommes et de femmes issus de différentes communautés culturelles... Le roman aborde la principale question identitaire : « Qui suis-je ? », que se posent les enfants issus de l'immigration.
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Jappartiens au monde
Encres Noires Collection dirigée par Maguy Albet et Emmanuelle Moysan La littérature africaine est fortement vivante. Cette collection se veut le reflet de cette créativité des Africains et diasporas. Dernières parutions N°355, Kolyang Dina Taïwé, rupture ou les déboires dune La conversion,2011. N°354, Blaise APLOGAN, du rince OuaniloGbêkon, e ournal, 2011. N°353, Saah François GUIMATSIA, et des chaînesDes raines, 2011. N°352, Sémou MaMa DIOP,En attendant le dernier u ement, 2011. N°351, Lottin WEKAPE,Montréal, mon amour, 2011.N°350, Boureima GAZIBO,Les génies sont fous,2011. N°349, Aurore COSTA,Les larmes de cristal. Nika lAfricaine III, 2011. N°348, Hélène KAZIENDE,Les fers de labsence, 2011. N°347, Daniel MATOKOT,La curée des Mindjula. Les enfants de Papa, 2011. N° 346, Komlan MORGAH,Étranger chez soi, 2011. N°345, Matondo KUBU TURE,Des trous dans le ciel, 2011. N°344, Adolphe PAKOUA,La République suppliciée, 2011. N°343, Jean René OVONO MENDAME, zombis de la capitale Les, 2011. N°342, Jean René OVONO MENDAME,La lé ende dEbamba, 2011. N°341, Ndo CISSÉ,Les cure-dents de Tombouctou, 2011. N°340,Fantah Touré,Des nouvelles du sud, 2011. N°339, Harouna-Rachid LY,Les Contes de Demmbayal-LHyène et Bodiel-Le-Lièvre, 2010. N°338, Honorine NGOU,Afép, létrangleur-séducteur, 2010. N°337, Katia MOUNTHAULT,Le cri du fleuve, 2010. N°336, Hilaire SIKOUNMO,Au poteau, 2010. N°335, Léonard MESSI,Minta, 2010. N°334, Lottin WEKAPE,Je ne sifflerai pas deux fois, 2010. N°333, Aboubacar Eros SISSOKO,Suicide collectif. Roman, 2010. N°332, Aristote KAVUNGU,Une petite saison au Congo, 2009. N°331, François BINGONO BINGONO,Evu sorcier. Nouvelles,2009. N°330, Saah François GUIMATSIA,Magheghaa Temi ou le tourbillon sans fin, 2009. N°329, Georges MAVOUBA-SOKATE,De la bouche de ma mère, 2009. N°328, Sadjina NADJIADOUM Athanase,Djass, le destin unique, 2009. N°327, Brice Patrick NGABELLET,Le totem du roi, 2009.
Lottin Wekape Jappartiens au monde LHARMATTAN
© L'HARMATTAN, 2012 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-96229-3 EAN : 9782296962293
Pour Maria Jabrane, mon élève, dont la plume vigoureuse fera bientôt danser le monde.
Toute culture na lan e la rencontre, ît du mé g dese, d  meurent les chocs. À linverse, cest de lisolement que civilisations.Octavio Paz
Chapitre I
 Ce matin encore, il mest impossible de résister à lappel pressant de mon passé qui me fait de grands gestes, me hèle si bruyamment quil mest presque impossible de rester silencieuse. Jai beau fermer les oreilles et les yeux, jai beau faire semblant de ne pas entendre, ces voix anonymes sont là et grondent sans relâche dans ma conscience meurtrie. Il ne me reste plus quà jeter les armes de ma frêle résistance après avoir répondu dune voix boudeuse : « Présente ! »  Au balcon de notre appartement à partir duquel jadmire, extasiée, le festival enivrant des flocons de neige qui se trémoussent gracieusement dans les airs avant dhabiller artistiquement les arbres orphelins de leur robe blanche, je me retourne nonchalamment et plonge mon regard interrogateur dans le rétroviseur de mes souvenirs. Cest alors que je repense à toi, oh, vieux clochard ! Toi qui as tendrement bercé mon passé turbulent. À lheure où ton image déchue, Masque de glace crémeuse, Grimace dans la triste brume hivernale À lheure où ton souvenir défait se compose et se recompose Dans ma mémoire en lambeaux À lheure où le vent montréalais capricieux Feuillette à mes yeux étonnés Tes longues pages de joie et de peine À lheure où le puzzle de ton énigme centenaire, Magiquement, se déploie dans mon cur et dans ma voix, Je pense à toi, oh Afrique absente et si présente !  Triste clochard que je voyais toujours noyé dans le tourbillon de folie de la rue Vézina, te rappelles-tu ce chant lointain qui rythmait chacun de tes douloureux battements de cils ? Te rappelles-tu cette musique lente et langoureuse qui a maintes fois déchiré ton cur déjà 7
meurtri quand ses notes, comme des balles de soldats, fondaient littéralement sur tes sens ? Tu vagabondais nonchalamment sur la rue Vézina, éternellement flanqué de ton chien, plus malingre et plus à plaindre que toi, le regard hagard, la mine cadavérique, la bouche béante. Lui et toi formiez alors un drôle de duo quand il rythmait ta marche titubante de ses pitoyables jappements qui filtraient à peine. Te rappelles-tu cet habituel concert de ma mémoire défaite dont tu étais toujours, malgré toi, lunique spectateur ? Dis, te rappelles-tu, étranger ? Ne me dis pas non, je ten prie. Je souhaite tant que tu te rappelles.
À lheure où la neige poudreuse meurt silencieusement Sous mes pieds gelés À lheure où ma peau arc-en-ciel blanchit Sous le fouet laiteux des flocons glacés Je pense à toi, Afrique-mère seconde À tes grands îlots de soleil Aux rayons berceurs de ton ciel argenté Qui réchauffent toujours mes nuits canadiennes À tes Himalaya de fêtes ininterrompues À tes matins riches de chaleur et de joie Dans les yeux, dans les bouches et dans les jambes en transe Je pense à toi, Afrique.  Gueux infortuné, constamment en bute aux crocs de la misère, otage de la fièvre maladive de la rue Vézina, te rappelles-tu ce pitoyable chant de fillette qui cadençait tes marches nocturnes tandis que tes jambes maigrelettes martelaient timidement lasphalte lézardée ? Avec ton vieux manteau de clochard égaré, tu flânais paresseusement sur la rue Vézina, la bouche béante, le col défraîchi de ton manteau dansant dans le vent boudeur comme un drapeau de misère. Te rappelles-tu ces notes émouvantes qui tarrachaient par moments des larmes solidaires lorsquen retournant la tête, mon regard de mendiante daffection plongeait dans le tien comme une 8
lame vicieuse dans une plaie béante ? Te rappelles-tu seulement ces faibles cris de ma conscience que tu recevais toujours avec des hochements de tête spasmodiques lourds de silence ? Te rappelles-tu aussi ces hoquets convulsifs, ultime marque moribonde de mes journées de douleur, que tu accueillais presque toujours avec la rage tenace du boxeur en proie à une volée de bois verts ? Je veux que tu te rappelles, fidèle témoin, ces matins sans vie, ces nuits sans étoiles, que tu as longuement partagés avec moi jusquau jour où tu as rasé les murs de Vézina sans crier gare, comme les centaines de rêveurs déçus qui désertent chaque jour le Québec, sur la pointe des pieds, à la recherche des prairies plus vertes et plus broussailleuses. Peut-être as-tu aussi été victime de la fièvre de lor noir dont souffrent tous les chasseurs de trésors qui écument les villes de lAlberta à la recherche du pétrole à siphonner. Où que tu sois, je veux que tu te rappelles, triste clochard, ces cris étouffés dans une vie sans âme, je veux que tu te rappelles.
À lheure où dinsolentes tempêtes de glace Meurent piteusement sur mon crâne endolori À lheure où le froid sadique des soirs dhiver Nargue méchamment mes oreilles meurtries Afrique inconnue, les larmes aux yeux, je pense à toi Pourtant, dans mon costume noir et blanc Dans mon somptueux manteau multicolore Je ne suis ni le fruit du fertile limon africain Je ne suis ni la graine du champ québécois Je ne suis ni la gousse du sol canadien Je suis lentre-deux pluriel tant vanté Mabreuvant au confluent de deux fleuves paisibles Je suis ladmirable trait dunion Je suis le solide cordon ombilical Reliant le Canada, la mère première Au Tout-Monde si proche et si loin 9
Je suis la marmite généreuse Qui gave le monde entier De sa savoureuse canadiafricanité Je suis le fruit composé et recomposé Du limon de tous les continents amoureux Jappartiens au monde  Bel étranger ému par léternelle ambiance festive de la rue Vézina, te rappelles-tu ces mélopées arrachées à la terreur de certains soirs dagonie ? Et ce lamento qui a mille fois fouetté ton âme au plus fort de tes promenades ? Et cette fillette que tu appelais au gré de tes fantaisies « Québafricaine » ou « Canadiafricaine » ? Cest bien moi, rassure-toi ! Avec le temps, jai appris à parler comme tout le monde. Avec les jours qui se sont piteusement volatilisés, jai appris à donner une voix, un timbre, un débit, une émotion et même une énergie aux mots. Cest bien moi la petite métisse que tu tenais par la main certains soirs canadiens en me murmurant tout bas au creux de loreille : « pleure plus, ma ptite minoune ; pleure plus, ma belle Québafricaine, tes la plus jolie des princesses, ne loublie pas ! » Aujourdhui que jai bouté le mutisme du territoire de ma langue, aujourdhui que jai cassé ma voix longtemps en berne, aujourdhui que jai mis le verbe en liberté, convaincue que jamais plus je ne souffrirais des bâillons froids du musèlement, je peux enfin, sans trembler, te raconter toute mon histoire, oh étranger !  Je ne te connaissais pas, brave vagabond qui promenais inlassablement tes rêves démesurés de richesse sur la rue Vézina, mais ton visage décharné rempli de tendresse et de vie est resté gravé dans ma mémoire et je le dessine toutes les fois où je recompose lhistoire de ces interminables années sans vie. Tu ne me connaissais pas, chaleureux étranger riche de rêves de bonheur, mais tu mas amicalement tendu une main chaude au cur de mes journées hivernales. Même si tu nes plus là au matin du réveil de ma voix pour enfin mécouter, je veux que tu te 10