Jamaa Al Fna

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Ce texte qui tourne autour de la place Jamaa Al Fna à Marrakech nous raconte l'histoire de Hnina , une jeune institutrice à l'Alliance israélite, qui s'amuse à apprendre le français à Omar , le jeune apprenti de sa soeur aînée Mezal. Encouragée pas sa vivacité et sa soif du savoir, elle lui fait faire d'immenses progrès. Mezal, ne cache pas sa crainte de voire les sentiments des jeunes gens évoluer. Fouad, jeune préparateur en pharmacie de la place, tombe follement amoureux de Hnina et ignore que avant de quitter le Maroc Omar et Hnina se sont avoués leur amour et ont convenu de se retrouver aux . Le destin en décide autrement.
Publié le : lundi 1 mars 2004
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EAN13 : 9782296341524
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JamaaAl Fna ou Le rassemblement de la dernière heure

2004 ISBN: 2-7475-5462-7

@ L'Harmattan,

Mohamed El Habib Fassi Fihri

JamaaAl Fna ou
Le rassemblement

de la
dernière heure

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A Khadija pour nos noces d'or

À l'exception des personnalités
histariquescitéesnomm6nentdansceraman, toute ressemblance avec d'autrespersonnes qui ontpu exister ou avec desévénementsqui

se sont déroulés par le passé est pure coincidence.

Chapitre premier Souiqa. Mokhtar, les jambes croisées, le buste penché au bord de son échoppe, manie avec dextérité les fils de soie tendus par son apprenti. Debout au milieu de la rue étroite, le bambin les enlace et les décroise au rythme de son travail. Les passants contournent l'obstacle machinalement, sans manifester le moindre signe de contrariété. Tous sont habitués à circuler dans la vieille ville en comptant avec les imprévus qui peuvent surgir subitement sur leur passage. C'est à eux de se protéger du seau d'eau sale, lorsque la ménagère camouflée derrière sa porte d'entrée dévoile ses bras vigoureux, puis balance, sans crier gare, le contenu du récipient dans la rue . I ammee. Tout en saluant, discutant ou plaisantant avec les gens qu'ils croisent, leurs sens demeurent en alerte pour parer à toute éventualité. Ds évitent animaux surchargés, porteurs d'eau ruisselants ou colporteurs fonçant sur eux avec leur charrette à bras et qui crient à tue-tête leur avertissement: «balek... balek... »Ce terme a une double signification: Attention ou «enlève-toi de là ! ». Les portefaix annoncent par intermittence la nature de leur chargement: Bois, peaux, huile, viande fraîche, etc. Les passants qui n'ont plus le choix se fondent dans le mur, leur cédant précipitamment le terrain. Avant de replonger dans son ouvrage, Mokhtar a le temps d'apercevoir Rqia qui vient d'apparaître à l'entrée nord de la souiqa.1
I Souiqa ; diminutif du mot souq; petit centre commercial du quartier.

Elancée, la démarche discrètement ondulante, la jeune femme porte à ses pieds des babouches brodées de fils dorés. Emmitouflée dans un ample drap immaculé, elle cache son visage derrière un simple voile blanc qui met en valeur des yeux enjoués. Cette mode de porter le voile, jugée peu convenable il y a peu de temps encore, les femmes actives l'ont imposée pour garder leurs mains libres. Elles n'ont plus, comme par le passé, à tenir fermement le tissu plaqué sur leur visage. Elles se couvraient alors de la tête aux pieds d'un épais drap blanc, qui ne laissait à l'air libre qu'un œil unique, avec lequel elles se dirigeaient, la tête tournée de côté. Déjà d'autres femmes sont allées bien au-delà. Ne bravent-elles pas les interdits du pacha en s'habillant comme les hommes de djellabas qui permettent de distinguer leur forme? Libérées de toute entrave, certaines enfourchent à présent des bicyclettes de dames. Elles sillonnent la ville sans se soucier de ceux qui, sur leur passage, claironnent leur admiration ou au contraire leur jettent un regard chargé de , .

mepns.

Du coin de l'œil, Mokhtar suit les pas de la veuve de son ancien ma~tre. Le regretté hadj Abdeslam l'a formé à la couture, férocement il est vrai. N'avait.il pas l'habitude de proclamer que les rudiments de tout métier ne se retiennent définitivement que si la chair en garde le souvenir cuisant? Leur nuit de folie lui revient fréquemment à l'esprit et l'enflamme aussitôt. De retour de l'hôpital où ils viennent de conduire hadj Abdeslam, ils laissent libre cours à une passion impétueuse que rien ne semble pouvoir apaiser de toute la nuit. Mokhtar a dix-huit ans, Rqia vingt-cinq, le mari la soixantaine. Au matin, ils regrettent déjà leur in~nque de ~oyauté enverschadj Abde.slam. Depuis, sans se concerter,ilsévltent de

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se retrouver en tête-à-tête. C'est ainsi que la jeune femme fait appel systématiquement à la compagnie vigilante des voisines, chaque fois que son mari retourne à l'hôpital pour des séjours de plus en plus longs. Ils continuent à s'aimer en silence, mais se contentent le cœur battant, de s'effleurer imperceptiblement des doigts lorsqu'elle lui tend le verre de thé. Le maître tailleur, qui a senti leur trouble, a-t-ildeviné le reste? En tous les cas, il leur manifeste depuis, paradoxalement, plus de tendresse que par le passé. A-t-il eu conscience de ce qu'il leur en coûte de s'imposer un tel sacrifice? En faisant un jour allusion à sa première hospitalisation, comme pour regretter de leur imposer encore sa présence, il a cette réflexion

désabusée: «Je n'y peux rien, Dieu avoulu prolonger mavie! »
Au bord des larmes, Mokhtar est sur le point de tomber à ses pieds pour implorer son pardon. Après la disparition de son patron, Mokhtar reprend généreusement l'atelier à Rqia, tout en continuant à l'aider discrètement. Faisant mine de la découvrir soudain, Mokhtar se penche dangereusement au bord de son échoppe surélevée pour la saluer avec respect. Il déverse sur elle un flot ininterrompu de paroles. Il y est question de sa santé, du souvenir du défunt, de la cherté de la vie, du jugement dernier et de son souhait qu'elle accomplisse, un jour prochain, le pèlerinage à La Mecque. D'une voix douce et claire, Rqia l'abreuve à son tour de mille compliments sur sa générosité et sa loyauté envers le défunt. Elle lui souhaite de se marier bientôt avec la plus belle femme et d'engendrer les enfants les mieux éduqués.

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Cet échange de phrases anodines ne signifie-t-ilpas leur renoncement réciproque et définitif à un amour incompatible? Célibataire, Mokhtar est en droit de prétendre effectivement à une jeune fille pure, tandis que son allusion à l'hypothétique pèlerinage de Rqia à La Mecque, n'est-elle pas la meilleure manière de l'exhorter à s'installer d'ores et déjà dans la dévotion. Après dix bonnes minutes de cet exercice, ils s'arrêtent tous les deux essoufflés. Mokhtar relève alors le pan de l'épais feutre sur lequel il s'assoit et dégage son sac en cuir rehaussé de broderies de soie jaune-or que les hommes du Sud portent en bandoulière. Il prélève deux billets de mille francs qu'il tend à son ancienne patronne. Consciente du sacrifice qu'il s'impose, elle tente de s'emparer de sa main pour l'embrasser. IlIa retire rouge de confusion. " Vous n'avez pas à me remercier, lalla2.Jen'ai rien fait pour vous et me le reproche suffisamment. Je vous ai déjà dit qu'un saint homme, qui m'impose de taire son nom, me charge de distribuer quelques subsides à des personnes dignes d'intérêt. Qui d'autre mérite son argent plus que vous? N'élevez-vous pas seule deux orphelins, auxquels vous sacrifiez vos plus belles années? " Rqia n'est pas dupe de ce pieux mensonge que le tailleur a forgé pour sauver les apparences. " À propos, que fait donc Omar? interroge-t-il. Il est né en 1928 si je ne m'abuse. Il a onze ans maintenant, c'est bien ça? Sa sœur Aïcha, que Dieu la garde, n'est-elle pas devenue déjà, grâce à vous, experte dans l'art de la broderie? " " Ne m'en parlez pas. Cet enfant si éveillé travaille de plus en plus mal à l'école qoranique. Le maître le maltraite trop souvent. Je ne sais s'il est vraiment dissipé ou s'il l'a pris en

2 Lalla: madame. 10

grippe. Pour tout résultat, Omar refuse obstinément retourner à l'école, "

de

" Envoyez-le-moi! Il est temps qu'il apprenne le métier de ses ancêtres. " " J'implore Dieu de vous rendre au centuple tous vos bienfaits et qu'Il vous garde pour nous. " Après le départ de la femme, Mokhtar reste pensif un long moment. Il revoit le jour où sa mère lalla Tarn le confiait au maalem 3 Abdeslam Sbaï. n pense à toutes ces années passées à son service à apprendre à coudre et, bien plus tard, à couper les djellabas et les burnous. Promu ouvrier, il dispose à ce titre d'un jeune apprenti qui se tient à hauteur de celui du patron. Cet homme qu'il a tour à tour haï, maudit, craint, 1\ I . I I I l ' respecte, aIme et venere, II sent encore sa presence a ses cotes. " Il se surprend à mimer ses gestes et à réagir en toutes circonstances exactement comme il l'a vu faire. Il en est de même de ses histoires qu'il raconte inlassablement, ses jeux de mots qu'il s'efforce de placer à l'occasion et ses chansons qu'il fredonne lorsqu'il est de bonne humeur.
I

En début d'après-midi, Mokhtar trouve Omar planté au bas de son échoppe. La tête fraîchement rasée, à l'exception d'une longue tresse noire au côté droit, pieds nus, vêtu d'une courte djellaba à même le corps, il embrasse la main de Mokhtar. Celui-ci, sans prononcer un seul mot, monte dans son atelier à l'aide d'une corde en chanvre pendue dans l'encadrement de la porte et atterrit sur son tapis en douceur. TI connaît pourtant très bien l'enfant, pour l'avoir porté dans ses bras jusqu'à l'âge de cinq ans, à la mort de son père. Il le cajolait, le faisait jouer et semblait l'aimer, À voir de quelle manière il l'accueille ce jour-là, on jurerait qu'il ne l'a jamais vu auparavant, Son admission au même âge auprès du père de
3

Maalem: patron.

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l'enfant inspire très largement l'accueil qu'il lui réserve à son tour. " Va donc remplir cette théière au café maure et lave ces deux gobelets à la fontaine. " Cette phrase scelle son intégration dans la petite équipe. L'enfant parti, Mokhtar se retourne vers son ouvrier pour recueillir ses compliments sur sa générosité. Celui-ci s'empresse de répondre gauchement à cette invitation, proposant, dans un élan de bonté exceptionnel, de faire don de ses vieilles babouches délavées au jeune orphelin. Omar a fait vite. La théière brûlante et les verres propres sont déposés à ponée de la main de Mokhtar, l'anse placée dans sa direction. Le patron regarde méchamment l'enfant qui blêmit et qui jette un regard furtif par-dessus son épaule, espérant découvrir ailleurs la raison de ce courroux. "Espèce d'âne, explose Mokhtar, comment veux-tu que je me serve de mes mains occupées? " À peine Omar a+il fait le geste de s'emparer de l'ustensile pour déverser le thé dans le verre, que le patron lui attrape vigoureusement le bras et le repousse au loin. Les deux jeunes apprentis, qui s'attendent à cette réaction, s'empressent de lever très haut leurs bras pour éviter que la chute du garçon n'entraîne celle des fils tendus. Omar se relève, décidé à ne point frotter l'endroit endolori. TIs'entend alors reprocher les risques qu'il a fait courir à l'ouvrage. " Le propriétaire, qui n'est autre que l'assistant principal du pacha, n'hésiterait pas à te couper en menus morceaux si un tel malheur s'était produit. " Le maalem ne s'intéresse plus à son jeune apprenti tout le temps qui les sépare de la prière du coucher. L'atmosphère se détend dans l'atelier au repos lorsque Mokhtar se rend à la

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mosquée pour participer à l'avant-dernière prière de la journée. L'ouvrier et les deux apprentis profitent de ce moment d'accalmie pour prévenir Omar qu'il doit se préparer à subir, à l'avenir, d'autres brimades du même genre. lis lui conseillent lorsque le maalem entreprend de le corriger de ne pas trop crier au risque d'attiser sa colère, ni, au contraire, de le défier en serrant les dents. Il faut qu'il apprenne à adapter ses supplications aux circonstances pour qu'il ne s'échauffe pas trop." Je demande pardon à Dieu! Je ne recommencerai plus jamais! Que Dieu plante les ossements de vos parents au

paradis!
hargne.

..

Ces phrases suffisent généralement à limiter sa

À son retour de la mosquée, Mokhtar semble furieux. À peine laisse-t-il son ouvrier et ses apprentis l'approcher pour lui rendre l'hommage du crépuscule! Il fulmine avant d'éclater en reproches: "Vous n'êtes donc pas des musulmans? Vous n'avez peut-être pas besoin de faire vos prières comme tout croyant? Vous êtes peut-être en bas âge encore? Vous n'avez pas besoin, non plus, de faire vos ablutions pour vous préparer à entrer en communion avec votre Créateur? Vous préférez jouer au plus malin avec Allah. Vous oseriez Lui dire: je ne vous obéis pas. Je n'en fais qu'à ma tête. Si vous voulez agir ainsi, c'est votre affaire! Sachez seulement que je crains Dieu, moi. Je ne peux L'offenser en fréquentant des mécréants de votre espèce. Que Dieu me pardonne de vous avoir fréquentés! Mes clients ne méritent pas de porter des vêtements que j'ai façonnés en croisant le fil avec vous. Partez, quittez cet atelier. Allez répandre ailleurs votre ingratitude envers Celui qui a créé la Terre et les cieux. Allez, dehors. .. Après cette longue tirade, joignant le geste à la parole, Mokhtar récupère délicatement les fils de soie tendus des mains

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de son apprenti, les dépose sur son tapis avant de reprendre son sac. Ses babouches jetées dehors, il les chausse en atterrissant. n détache en un tournemain le battant supérieur de la porte sur lequel il rabat la partie inférieure et ferme à double tour d'une énorme clef noire en fer forgé. Dans ce genre d'échoppe, les deux battants se rencontrent horizontalement. Ouverte, la partie haute sert d'auvent. Elle est alors fixée de chaque côté du cadre par un crochet, tandis que la partie basse vient pendre au pied du petit local surélevé. Sa djellaba jetée négligemment sur l'épaule, Mokhtar disparait aussitôt, à grandes enjambées, en direction de la place Jamaa Al Fna. Les jeunes gens ne savent s'ils doivent se réjouir ou pleurer de leur libération avant l'heure prévue. Le maalem est si furieux! Si jamais il s'avise de les congédier définitivement ? Pire encore. S'il allait se plaindre de leur impiété aux autorités? Sur les conseils de l'ouvrier inquiet également de la tournure que prend l'affaire, ils décident de paraitre à la mosquée le lendemain à la prière de l'aube. L'ouvrier recommande aux apprentis de rentrer directement chez eux et de ne pas trainer en route. n vaut mieux s'expliquer avec les parents au sujet de ce retour prématuré que de tomber inopinément sur leur patron au détour d'une rue. À l'ouverture, le lendemain, le teint rose et des habits propres, ils se présentent au travail un baluchon sous le bras. ns ont manifestement pris un bain chaud de bon matin avant de se rendre à la mosquée. Tout sourire, Mokhtar se laisse embrasser la main, tout en souhaitant gentiment à ses employés de passer une journée agréable. Chacun s'installe à son poste. Le jeune Omar qui semble en être devenu le préposé va chercher le thé

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au café maure. Le maalem chantonne doucement ne s'arrêtant que pour rendre leurs salutations aux voisins et aux passants. Un client appara~t, un morceau d'étoffe protégé par un léger voile blanc sous le bras. Les deux hommes croisent leur bras qu'ils remontent à hauteur de leur cœur, leur visage se touchant presque. lis se congratulent et formulent des souhaits à un débit accéléré. Après plus d'une minute de cet échange de compliments, ils se séparent à regret, semble-t-il. Mokhtar s'empare de l'étoffe qu'il palpe, tourne et retourne dans tous les sens. TIsoumet l'objet aux rayons du soleil pour s'assurer de la pureté des fils, sous le regard inquiet du client. " Que Dieu vous permette de l'user jusqu'à la trame et d'en posséder bien d'autres, s'écrie-t-il! C'est une belle doukkalia (tissée dans la tribu des Doukkala). Ne me dites pas combie~ vous l'avez achetée. Je sais que vous êtes très fort. Je vous connais bien. Vous avez certainement réalisé une bonne affaire! " Son interlocuteur hésite à avancer un montant élevé au risque de passer pour peu averti ou au contraire trop bas et de déprécier son acquisition. L'artisan saute à terre pour prendre les mesures du client. TIdéploie depuis les épaules jusqu'aux pieds l'étoffe pliée en deux. Il l'entame d'un coup de ses vieux ciseaux noirs puis tranche le tissu vivement de haut en bas d'un coup sec des deux mains. Déposant cette première partie, il prend les mesures dans le sens de la largeur en coupant une nouvelle fois en deux l'étoffe restante. Les différents morceaux de tissu soigneusement pliés, il remonte promptement s'installer à sa place.
« Nous sommes à deux mois de la fin du ramadan. Puis-je espérer cette djellaba pour la fête? »

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Le maalem se répand en compliments sur les gens qui savent vivre et qui ont le sens du travail bien fait. Ils ne prétendent pas récupérer trop vite leur djellaba comme s'il s'agissait de coudre un simple matelas de laine à l'aide d'une aiguille grossière. »
« «

Combien? », interroge leclient.« Combien quoi? »,

rétorque Mokhtar. Affreusement gêné, le client balbutie qu'il aimerait connaître à l'avance le prix de la façon. Au froncement des sourcils de Mokhtar, il s'empresse d'ajouter: «S'il m'arrivait d'envoyer mon fils la chercher. Vous savez que je suis souvent à la campagne. »
«

Envoyez-le! Envoyez-le! La question d'argent ne se

pose pas entre nous. Je ne discute jamais du prix de la façon avec les gens de votre qualité. » À peine le client tourne-t-ille dos que Mokhtar jette négligemment les morceaux de tissu au haut d'une étagère qui croule déjà sur d'autres coupons. Il glose: ces campagnards ne se contentent pas de vous apporter des étoffes grossières. Ils prétendent en payer la façon encore moins chère. «Le jour où il viendra reprendre sa djellaba, il s'apercevra de ce qu'il en coûte de s'adresser à de vrais "maalems" », commente-t-ill'air gourmand. Le salon du barbier hadj Mahjoub se trouve juste en face de l'atelier de Mokhtar. Haut en couleurs, le personnage occupe une position singulière dans la ville. Il est prévôt de sa profession, opère les circoncisions et les saignées et il façonne délicatement, sur des moules en cuivre, les turbans des personnalités les plus en vue de la ville. C'est ainsi qu'il a

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bénéficié du grand privilège d'accommoder le grand turban que le Sultan, Commandeur des Croyants, avait porté lors de sa dernière visite officielle à Marrakech. Les barbiers sont également maîtres de cérémonies lors des grandes réceptions organisées entre hommes. Hadj Mahjoub n'a pas failli à la réputation de lourdeur qu'on attribue généralement à ses confrères. Il semble même, qu'en sa qualité de chef de la corporation, il les surpasse tous. Son salon de coiffure ouvre ses portes deux heures avant son arrivée aux environs de dix heures. Il laisse à ses deux ouvriers tout le temps de nettoyer l'endroit de fond en comble avec l'aide des trois apprentis. Hadj Mahjoub se débarrasse de sa djellaba et dépose délicatement son turban sur une petite table recouverte d'un feutre vert. Le couvre-chef est constitué à la base d'une chéchia souple couleur sang sur laquelle plusieurs mètres de mousseline immaculée se superposent délicatement. Il s'installe lourdement sur un fauteuil en osier, encombré de vieux tapis de prière en pièces, et entreprend de , ., commenter a sa manlere Ies evenements. Son 1 mono Iague ong " est endigué uniquement par l'aspiration du thé à la menthe, de son verre constamment rempli. Le monde se partage à ses yeux en deux catégories: ses clients et les autres. Il méprise souverainement tout téméraire qui a eu l'impudence de faire appel à un autre barbier pour exercer l'une ou l'autre de ses aptitudes. Il lui déclare une guerre sans merci, n'hésitant pas à lui refuser définitivement l'accès de son salon de coiffure.

Lorsqu I il le rencontre par hasard, sur son chemin, il
passe le reste de la journée à le disséquer à souhait. Il s'empare tour à tour de ses ascendants, ses alliés, ses associés ou ses clients, pour l'achever, le cas échéant, par ses descendants.

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il n'a pas en réalité de véritables concurrents à Marrakech. il arrive, toutefois, que certains riches négociants louent à l'occasion de fêtes familiales les services de barbiers réputés de Fès, leur ville d'origine. Lancé, il compare le savoir-vivre de ceux qui ont recours à lui à ces stupides «étrangers» dont il se met à imiter drôlement l'accent qu'il proclame écœurant. Sa suprématie n'est-elle pas démontrée du seul fait que d'éminentes personnalités de Rabat viennent le chercher spécialement? N'est-ce pas la preuve irréfutable que même la capitale de l'Empire ne dispose pas de son égal? Il ne manque jamais de glisser dans la conversation, d'une manière ou d'une autre, l'affaire du turban de Sa Majesté impériale qu'il avait confectionné. Requis par un client important, il fait répéter son nom plusieurs fois, pour que tout le monde sache à quoi s'en tenir. Aussitôt, il récupère son turban et s'empare de l'un des trois sacs en cuir qui contient, selon le cas, les outils ou les instruments appropriés. Il est le seul à se permettre de circuler en ville sans djellaba, vêtu seulement de son caftan cerise que couvre une simple robe en voile. Il traverse, à grandes enjambées, l'air important. Les gens comprennent qu'il se rend à un rendez-vous décisif et s'abstiennent de proférer leurs plaisanteries habituelles sur les performances de leur organe intime qui porte sa marque ou, pour les plus âgés, celle de feu son pere.
\

Plus détendu pendant le trajet de retour, il se laisse accoster, tout disposé à partager l'information inédite recueillie auprès de la personnalité qu'il vient de quitter. Larbi, son dernier, et Omar se fréquentent depuis l'école qoranique de Si Bachir qu'ils ont désertée presque en

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même temps et se retrouvent dans les deux boutiques qui se font face. Ils échangent des mimiques à longueur de journée tout en faisant bien attention à ne pas provoquer la colère de leur patron respectif. Chaque soir, ils se retrouvent pour rêver ensemble, au pied de la muraille patinée d'un vieux palais délabré. Larbi encourage Omar à laisser pousser ses cheveux et obtient de son père de lui faire une coupe moderne que le barbier accorde généreusement à tout orphelin sans ressources qui le sollicite. Juste à l'angle de la rue, tournant le dos au salon de coiffure, se situe la petite papeterie de Si Abdeljalil qui distribue également les journaux nationalistes dont il assure la correspondance locale. Cet homme, au pied bot, porte été comme hiver la même djellaba de laine bleue, ainsi qu'un fez grenat mité aux bords. Il est respecté pour son courage et pour sa détermination à combattre ouvertement pour l'Indépendance du pays. L Iautocar en provenance de Casablanca annoncé, il se rend à la gare routière de la place Jamaa Al Fna, distante de deux cents mètres tout au plus de son magasin. Ces journaux ne bénéficient pas d'une distribution par l'agence officielle. Il récupère les paquets, à moins qu'ils n'aient fait l'objet d'une saisie ce jour-là. Après les avoir ficelés sur le porte-bagage de sa vieille bicyclette, il retourne à son magasin où l'attendent déjà ses clients les plus impatients. Illes sert, puis compte quelques exemplaires qu'il place de côté sous son comptoir. Il parcourt rapidement les deux tabloïds, barrés de plusieurs colonnes en blanc qui figurent l'emplacement des textes censurés. Ils s'efforcent de deviner, à travers le contexte général de l'article, les mots ou les phrases disparus. Ils complètent les blancs par l'écoute assidue de la BBC ou de la Voix des Arabes du Caire. En supprimant un seul mot au beau milieu d'une phrase, la

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censure se doute bien que les lecteurs soient en mesure de le deviner aisément. Elle n'en cherche pas moins à interdire des termes qu'elle ne peut souffrir. C'est ainsi, par exemple, qu'elle s'acharne sur les mots: indépendance, nation ou simplement citoyen. Les clients les plus craintifs n'osent venir prendre les journaux et attendent d'être livrés discrètement chez eux à la nuit tombée. Par contre, les militants déclarés circulent en tenant ostensiblement un exemplaire sous le bras, le titre bien en évidence. Ils commentent les nouvelles à voix haute, défiant courageusement les autorités. Omar et Larbi sont pleins d'admiration pour le journaliste taciturne. Parfaitement au courant de leurs déboires avec le fqih Si Bachir, à l'égard auquel il ne cache pas son mépris, Si Abdeljalil encourage les deux enfants à apprendre seuls. Il leur prête des livres pour enfants en arabe qui circulent, eux aussi, sous le manteau, contribuant ainsi, pour une large part, à leur éveil. En échange, les deux enfants sont volontaires pour livrer discrètement, à la tombée de la nuit, cachés sous leur djellaba, les périlleux journaux aux moins courageux de ses clients. Chacun des articles de Si Abdeljalil peut lui valoir la prison. Pendant des années, il trouve un arrangement avec le pacha El Glaoui dont tout le monde craint légitimement la main lourde. Il évite d'évoquer son nom dans ses écrits, en bien comme en mal. Son parti politique avait donné la consigne de le ménager, tant qu'il ne s'en prenait pas directement à ses militants. Cette trêve prend fin dès lors que les autorités du protectorat se servent du pacha, dans leur politique d'intimidation du Souverain. Durement malmené depuis, à plusieurs reprises à cause de ses critiques contre le féodal, Si Abdeljalil voit sesjournaux saisisà l'arrivée àMarrakech, même lorsqu'ils sont tolérés ailleurs. L'affrontement avec le pacha n'a

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pas duré très longtemps. Les deux journaux sont définitivement interdits de parution et Si Abdeljalil, comme tous les' nationalistes affichés, est banni dans les confins désertiques du pays. Pendant toute la durée de sa détention, son fils Allal continue d'ouvrir régulièrement la petite papeterie. Quelques rames de papier-ministre, des porte-plume et des crayons figurent seuls, éparpillés sur les rayons vides. Le jeune homme est pourtant toujours là, de l'ouverture à la fermeture de la souiqa. Rares sont ceux qui savent que son magasin sert de plaque tournante à un vaste élan de solidarité avec les familles privées de leur soutien.

Le Moqadem 4 est installé juste en face de la petite
papeterie, dans l'autre coin de rue, sur le marchepied en maçonnerie qui permet de monter sur les mules. Il s'assoit sur une peau de mouton qu'il range le soir dans le sanctuaire voisin. De sa position stratégique, le chef du quartier surveille étroitement les faits et gestes de ses administrés auxquels il notifie les documents administratifs ou judiciaires qui leur sont destinés et s'assure qu'ils sont en règle avec le fisc. D'habitude, il ne quitte pas des yeux la petite papeterie de Si Abdeljalil, qu'il surveille étroitement. Depuis l'incarcération du journaliste et la suspension des journaux nationalistes, l'homme est plus rasséréné. Il ne se doute évidemment pas du r&lejoué dans la clandestinité par Allal qui vient juste de quitter l'enfance. Ille taquine de porter le même prénom que le président du parti qui lutte pour l'Indépendance, lui souhaitant d'avoir une meilleure santé mentale que l'homonyme honni. Ali l'horloger est un autre vis-à-vis de Mokhtar. Il demeure penché sur son établi toute la journée, l'œil vissé à sa
4 Moqadem:

chef du quartier.

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loupe noire. Des dizaines de montres de gousset encombrent sa grande table de travail couverte d'une épaisse glace qui en laisse apparaître d'autres dans la profondeur du tiroir. Il les remonte régulièrement en attendant leur propriétaire ou un éventuel acheteur. Les montres en or sont enfermées à double tour dans le petit coffre-fort scellé au mur et plus ou moins bien camouflé par le portrait du Sultan. Ali aime faire, tous les vendredis matin, le tour des mausolées de la ville pour régler les grandes horloges murales de ces lieux. Il se rattrape largement de cette bonne action sur les puissants et les riches de la ville. Ils le réclament souvent pour nettoyer et régler les horloges qu'il est de bon goût de collectionner dans les grandes maisons. Il tourne, en ce jour de repos hebdomadaire, dans les rues désertées par la population qui se prépare à la grande prière. À partir des senteurs épicées qui émanent des intérieurs, il s'efforcede deviner le tajine 5 en préparation. Il ne se lasse pas d'admirer les tableaux que forment les portes d'entrée inégales des maisons. Elles sont plantées, semble-t-il, au hasard dans des murs d'un âge vénérable qui ont perdu depuis longtemps leur crépi. Elles changent de couleur et d'apparence en fonction de la position du soleil dont les rayons parviennent plus ou moins à s'infiltrer à travers les terrasses qui se rapprochent à s'enlacer. Certaines portes sont si petites qu'elles commandent aux visiteurs de s'incliner profondément comme pour leur rendre un hommage , appuye. Marié à quatre femmes, Ali a perdu, quelques années auparavant, celle qui en était la doyenne et la mère de tous ses enfants. Il s'est abstenu de la remplacer, lui manifestant au-delà de la mort cette forme de fidélité!

5 Tajine:

plat mijoté.

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Ali n'aurait pu avec son seul revenu d'horloger mener un tel train de vie. Son père lui a laissé un petit domaine aux portes de la ville qui lui fournit du blé, de l'huile, des œufs, de la volaille, du lait frais, etc. Les années fastes, il peut même espérer mettre de côté quelques économies. Sa coquette maison, héritée également de son père, se compose de quatre grandes salles autour du patio. Les épouses disposent, dans le prolongement de la chambre qui leur est affectée, d'un réduit qui leur sert en même temps de cuisine et de salle d'eau privée. Le matin, les femmes reçoivent une part scrupuleusement égale de nourriture et d'ingrédients que chacune apprête selon son goût. Ali est pris en charge depuis l'aube, à tour de rôle et pour vingt-quatre heures consécutives, par chacune de ses trois épouses. .II partage avec l'élue du jour le petit-déjeuner, le déjeuner, le repas du soir et son lit, la nuit venue. Au matin, avant de le laisser partir, elle lui verse sur tout le corps, dans son réduit, quelques seaux d'eau tiède pour le purifier. Dada, la gouvernante noire de ses quatre enfants, vit avec eux au premier étage. Leur père monte les voir à la fin de la journée pour s'informer de leurs études et écouter leurs éventuelles revendications. Il met à profit ce moment pour se renseigner également sur l'état d'esprit de ses épouses que les jeunes gens observent, depuis leur appartement qui surplombe toutes les pièces du rez-de-chaussée. Ali a fière allure avec son fez coquettement penché de côté. TIest vêtu en été d'une djellaba légère. Quand vient l'hiver, ilIa troque contre une autre, parfaitement imperméable, en poils de chèvre, tissée par les Berbères du Haut-Atlas et qui lui tient chaud.

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La polygamie est conditionnée, en droit musulman, par une totale équité entre les épouses. Aussi, Ali s'efforce-t-il de traiter ses trois femmes avec la plus grande justice, non seulement au plan de l'habillemeD;.tet de la nourriture, mais également de celui du sentiment! A son corps défendant, il se contraint de ne rien laisser voir de sa passion pour la dernière venue, dont il peut être aisément le père. En face de l'horloger se trouve le magasin de l'électricien Hmad. TIle laisse grand ouvert toute lajournée sans garde. TIest vrai qu'il contient seulement un vieil escabeau en bois et des rouleaux de fils électriques usagés. Hmad se déplace tout le temps dans le quartier pour effectuer des travaux d'installation ou de dépannage. Il est suivi à la trace pour convenir d'un rendez-vous. Ses clients l'admirent de manipuler à l'aise des commutateurs branlants, sans paraitre le moins du monde incommodé. À ceux qui lui demandent son secret, il répond en riant que les génies de l'électricité lui sont entièrement soumis. À ses côtés, Ben Qacem, le marchand de cycles, répare les chambres à air tout en bavardant avec le client qui doit s'armer de patience avant de reprendre son moyen de locomotion. Les roues en l'air, la bicyclette repose sur le guidon et la selle, pendant qu'il gonfle avec sa petite pompe la chambre à air sortie des entrailles du pneu. TIla plonge ensuite dans un seau plein d'eau pour repérer le trou, grâce aux petites bulles d'air qui font surface. Triomphalement, il exhibe sous le nez du client, comme pour le lui reprocher, le petit clou qui a provoqué la déchirure. TIfrotte alors l'endroit avec du papier de verre et colle par-dessus une pièce récupérée sur de vieilles chambres à air qui traînent sur le sol de son magasin.

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Son atelier est le rendez-vous des jeunes collégiens des environs. Ils s'attardent qui à graisser sa chaîne, à resserrer ses freins ou à regonfler ses pneus. Ben Qacem est toujours disponible pour eux, les encourageant adroitement à vider leur sac. Il est ainsi parfaitement renseigné de tout ce qui se produit dans leur famille, y compris dans les maisons les plus fermées. Célibataire, il occupe, non loin de là, une chambre au fond d'une ruelle sombre qu'il prête volontiers à quelques intimes. Ils s'y rencontrent pour fumer en cachette ou pour s'exercer à tirer sur les cordes de son luth. L'endroit est sujet d'inquiétude pour les voisins qui se font du souci pour leurs enfants que ce diable d'homme semble prendre sous son charme. La trentaine à peine, il affiche ses penchants pour les jeunes adolescents peu farouches auxquels il lui arrive de prêter sa bicyclette de course et qui ne semblent pas faire grand cas des insinuations ou moqueries de leurs camarades. Le sanctuaire de la confrérie des Tijaniyènes se situe juste au milieu de souiqa. Si Mekki enseigne le Qoran aux plus petits et officie également en ces lieux, à l' heure des cinq prières de la journée. Il s'installe avec son petit monde, dans un coin d'ombre du patio d'où il observe les avancées des rayons de soleil sur le sol. Ils lui indiquent, selon les saisons, l'heure à laquelle il doit faire signe au muezzin de grimper sur le minaret, pour se préparer à lancer l'appel à la prière. Les rares jours de pluie, il aménage avec sa classe à l'intérieur de la mosquée. Du haut de l'édifice, le muezzin surveille le minaret blanc et vert de la mosquée universitaire Ben Youssef. Son astronome donne le signal à toute la ville en hissant le jour, au sommet, un pavillon hlanc et la nuit en faisant jaillir une vive lumière.

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Au milieu du sanctuaire, un jet d'eau surgit élégamment en bruissant au milieu de la grande vasque en marbre de Carrare ciselé qui offre à même le sol ses pétales ouverts. Elle renouvelle sans cesse l'eau pure et claire du bassin dans laquelle les fidèles puisent pour faire leurs petites ablutions. Têtes et pieds nus, ils s'accroupissent tout autour, en faisant porter tout le poids de leur corps sur les doigts du pied et ils se lavent à grande eau, dans l'ordre. Tout d'abord les deux mains qu'ils frottent l'une contre l'autre vigoureusement, puis se gargarisent et passent l'auriculaire sur leur dentition qu'ils frottent. Ils se nettoient ensuite le nez et les bras jusqu'au coude trois fois avant de passer leurs mains ruisselantes, sur leur crâne rasé. Ils terminent par les oreilles et les pieds auxquels ils réservent une attention particulière. La toilette terminée, ils prennent le temps de sécher au grand air, avant de se couvrir les bras de leurs manches qu'ils ont pris soin de relever auparavant. Ils se recoiffent de leur fez, tarbouch, turban ou d'une simple calotte tricotée au crochet et rejoignent à l'intérieur les autres assemblés. Les fidèles prennent le soin de retirer leurs babouches avant de pénétrer dans la mosquée. Ils les tiennent éloignées de leur corps, les semelles placées l'une sur l'autre pour protéger les lieux d'une quelconque souillure sur laquelle ils ont pu marcher par mégarde dans la rue. Ils les déposent précieusement à portée de regard, dans de petits meubles en bois blanc, disséminés autour des piliers. Dix minutes s'écoulent entre le moment de l'appel et celui où l'imam se lève et se place dans la niche tournée en direction de La Mecque, au milieu du bâtiment. Offrant son dos aux fidèles, il commence une série de prosternations. Décontractée et sereine, l'assistance se tient debout, en rangs serrés sur toute la largeur de l'édifice. Chacun s'efforce de faire

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le vide absolu en lui, pour vivre ces instants détachés des contingences terrestres. Les fidèles accomplissent méthodiquement les actions commandées par l'imam qui les ponctue d'un retentissant Allah Akbar que répètent à sa suite le muezzin, puis tous les fidèles en chœur. La prière terminée, l'imam se rend auprès de ses élèves qui reprennent immédiatement leur place en demi-cercle autour de lui. Les écoliers s'emparent de leur planche sur laquelle ils ont écrit de bon matin la leçon du jour. Ils l'apprennent par cœur fébrilement d'une voix forte, à l'affût des rectifications du Fqih. Les parents qui ont participé à la prière observent du coin de l'œil, en passant, leur progéniture studieuse. Les enfants demeurent vaguement inquiets jusqu'à leur disparition dans la rue, de crainte d'une dénonciation toujours possible d'une faute qu'ils ont pu commettre sans même s'en apercevoir. Les jeunes garçons pubères se lèvent dès la fin de la nuit et accompagnent à demi endormis leur père pour la prière qui précède l'aube. Les enfants de moins de douze ans restent au lit jusqu'au lever du soleil, puis rejoignent leurs aÛlésdirectement à l'école. Tous les élèves récitent à tour de rôle le contenu de leur planche qui comporte d'un côté la leçon de la veille et de l'autre celle de l'avant-veille. Comme ils sont habités par le texte qu'ils répètent inlassablement, leur mémoire demeure en alerte même pendant leur sommeil. lis doivent réciter correctement leur leçon sinon, gare aux morsures d'abeilles que produit en vibrant le jeune rameau d'olivier ou de grenadier. Lorsque la leçon est correctement récitée, l'enfant, soulagé, s'incline sur la main du maître et s'éloigne vers la bassine d'eau dans laquelle il efface la plus ancienne. Il laisse sécher sa planche contre le mur après l'avoir enduite de craie tendre. Il met à profit cet instant pour se préparer aux interrogations orales en ressassant les leçons précédentes. La planche bien sèche, il est prêt à recueillir la

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nouvelle leçon dictée par lefqih. Les élèves, quel que soit leur niveau, crient à tue-tête et en même temps le dernier membre de phrase qu'ils viennent de transcrire, sollicitant dufqih de leur dicter la suite spontanément. Les enfants s'empressent d'écrire la nouvelle phrase tout en la répétant à haute voix, pour s'assurer de la prononciation exacte des mots qu'ils écrivent. Cette cacophonie ne semble pas gêner le moins du monde le maître d'école qui répond patiemment à l'attente de plusieurs élèves à la fois, sautant en vinuose d'un verset à un autre. La plume constituée d'un morceau de roseau taillé en pointe s'imprègne d'une encre jaunâtre qui s'assombrit en séchant et qui a la panicularité d'être parfaitement lavable. Elle est produite à panir de laine brûlée de mouton. Une fois dissoute dans de l'eau claire, elle est versée directement dans de grands encriers carrés de terre cuite, ornementés de motifs aux couleurs vives que les potiers de la ville se font un devoir d'offrir gracieusement aux écoles qoraniques. Les encriers sont bourrés de laine qui absorbe l'encre pour l'empêcher de se renverser. Les enfants dégustent comme une sucette la pointe de leur plume pour la nettoyer, n'hésitant pas à avaler le liquide un peu amer. Cette encre est réputée nourrir et développer la mémoire au même titre que l'eau de lavage de la planche dont les élèves avalent parfois quelques gorgées. Ces deux éléments n'ont-ils pas été en contact direct avec le Livre sacré? Une fois la leçon entièrement écrite, elle est lue et relue à tue-tête des dizaines de fois par l'enfant. li s'efforce ainsi de la retenir, cenes, mais également de permettre aufqih, en cas de besoin, de rectifier son élocution. Vers les neuf heures du matin, les élèves sont libérés pour le premier repas de la journée. lis rentrent chez eux et avalent, vite fait, le bol de soupe traditionnelle et le verre de thé

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, , , . a 1 ment h e tres sucre accompagne d un morceau de pam sec. a " Pendant cette pause d'une heure à peine, ils emportent notamment au four, sur une planche rectangulaire, en équilibre instable sur leur jeune tête, le pain pétri de la journée. Les petits profitent de ce moment de répit pour jouer des parties de billes ou de toupies acharnées. Adossés au mur de la place de la mosquée principale du quartier, les plus grands tricoten~ furieusement des calottes chatOyantes dont la matière première leur est fournie par les revendeurs qui les rétribuent à la pièce.
Pendant les deux heures qui les séparent de la prière de la mi-journée, les élèves répètent inlassablement leur leçon, la planche sur les genoux. lis la frottent avec un morceau de bois dur comme pour forcer l'accès de leur mémoire. La tête tournée de côté pour ne pas se laisser tenter par un coup d'œil indiscret, ils testent auprès de leurs camarades le texte appris. ils peuvent même s'offrir le luxe de proposer au maître de lui réciter la leçon avant l'heure prévue de l'interrogation. Après la prière du midi, ils vont déjeuner puis ils reviennent une heure plus tard s'acharner sur leur texte jusqu'au moment de la troisième prière. Sitôt ce devoir accompli, ils sont invités à tour de rôle à réciter, face au maître, le contenu des deux côtés de la planche, reliant les deux leçons à la suite, comme il se doit. il ne faut surtout pas hésiter, emmêler des versets ou confondre leur emplacement exact. En plus des coups du jeune rameau flexible, l'élève sera tenu de revenir autant de fois qu'il est nécessaire devant le maître d'école; le châtiment étant toujours plus douloureux. Ce cap de la récitation franchi, l'écolier, plus détendu, reprend sa lecture plus calmement en attendant la prière du coucher. Les plus petits sont alors libérés pendant que ceux qui ont atteint ou dépassé la puberté demeurent sur place.

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