Je ne verrai pas l'automne flamboyant

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Une femme, Yasmina, se retrouve seule, à une croisée du destin, après la disparition brutale de son compagnon de vie. Du fond de sa détresse, elle partage avec nous ses blessures, sa vision du monde à travers un regard incisif et sans concession, ses préoccupations aussi concernant son pays, le Maroc. Sa quête pour renaître de ses cendres va se déployer devant nous grâce à une correspondance ciselée d'émotion et d'humour. Ce seront des emails échangés avec Selma, la soeur toujours présente, Fatine et Bachir
Publié le : samedi 1 novembre 2003
Lecture(s) : 226
EAN13 : 9782296338678
Nombre de pages : 174
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Je ne verrai pas l'automne flamboyant...

Couverture:

œuvre du peintre Marocain Abdallah Hariri.

ANISS A BELLEFQm

Je ne verrai pas l'automne flamboyant...
roman

L'Harmattan

cg L'Harmattan

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris - France L'Harmattan, ltalia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-5315-5

À M.,

l'Élu, qui m'a légué son désir de vivre.

À M. et I.-R. qui donnent un sens à ma vie.

J'ai un Bien-Aimé que je visite dans les solitudes Présent et absent aux regards Tu ne me vois pas L'écouter avec l'ouïe Pour comprendre les mots qu'Il dit Mots sans forme ni prononciation Et qui ne ressemblent pas à la mélodie des voix C'est comme si en m'adressant à Lui Par la penséef je m'adressais à moi-même Présent et absentf proche et lointain Les figures des qualificatifs ne peuvent le contenir Il est plus près que la conscience pour l'imagination Et plus caché que les pensées évidentes.

Al Hallaj

Première partie

LE PHÉNIX

Le deuil de la paix

16 août 2000

Yasmina sortit d'un pas alerte du salon vers la telTasse pour prendre son petit-déjeuner. Un coup d' œil à son reflet dans la vitre de la porte-fenêtre lui renvoya l'image rassurante d'une femme encore jeune à la silhouette élancée. - Bonjour! lança-t-elle à son mari. Quelle superbe journée! - Bonjour, marmonna-t-il. Encore une mauvaise nuit due à ses soucis et qui augure d'une humeur très rose! Surtout ne pas se gâcher ce moment privilégié d'une nouvelle journée qui commence! pensa Yasmina. Avant de se verser du café, elle s'étira longuement et fit retomber sa tête en anière en fermant les yeux. Elle savourait la paix qui se dégageait des lieuxet appréciait, en silence, le gazouillis des oiseaux et le roucoulement de deux colombes nichées en haut d'un peuplier. Comme c'était la période de la pleine lune, la mer, qu'on pouvait apercevoir au loin, était houleuse et faisait aniver jusqu'à leurs oreilles le bruit de son tumulte. Elle ouvrit les yeux, sans regarder Younès. Elle ne voulait pas commencer sa journée avec, en face d'elle, quelqu'un à la mine renfrognée. Elle détourna légèrement la tête. L'angle de vision qu'elle prit lui permit de voir l'eau calme de la pe13

tite piscine qui égayait leurs étés et résonnait encore des rires de leur fIlle Gbizlaine et de ses amis. La clôture assez basse, du fait que la maison était sur un terrain en pente, laissait voir un paysage magnifique de verdure parsemée de villas tout aussi belles les unes que les autres. Elle était, comme toujours, fascinée par le panorama qui s'offrait à l'horizon. Une mer qui se découpait du ciel par une légère tonalité de bleu et qui offrait la beauté de ses vagues et de ses incessants ressacs. Merci, mon Dieu! Pour cette vue. Pour cette maison. Pour ce moment de paix. . .
- Yasmina! Mais enfin tu m'écoutes oui ou...

Elle sursauta et tourna la tête. Le visage convulsé de son mari lui fit comprendre qu'il avait dû lui dire quelque chose d'important qu'elle n'avait pas entendu. - Je ne comprends pas ce qui peut te mettre dans cet état À supposer que je n'aie pas entendu, tu aurais pu répéter ta phrase sans t'énerver ainsi. Alors, qu'est-ce que tu avais de si important à me dire? Il savait qu'elle exécrait les mauvaises nouvelles au petitdéjeuner, parce que c'était le seul moment de la journée où elle prenait son temps. - J'ai décidé de vendre la maison! Il n' y a pas d'autre solution. J'en ai parlé bier à mon ami Qaradi (en fait, c'est un de ses créanciers). Sachant qu'il est à la recherche d'une grande maison dans notre quartier, je lui ai proposé la nôtre. On s'est donc donné rendez-vous dimanche après-midi. « J'ai-décidé-de-vendre-la-maison. » Yasmina eut l'impression qu'une vrille essayait de faire entrer dans sa tête les mots qu'elle repoussait de toutes ses forces. « J'ai! » : donc, son avis ne compte pas, même si le titre lui donne droit, en théorie du moins, à la moitié de cette maison; 14

« décidé! » : donc, c'est sans appel; « vendre! » : vendre! vendre! mais vendre quoi? «La maison! » : mais ce n'est pas une maison! C'est MA maison! Mon nid! Je pensais avoir définitivement jeté l'ancre! Je me croyais assez bénie des dieux pour avoir eu droit à ce coin de paradis qui me faisait oublier le lac des larmes que la vie s'était évertuée à former dans mon cœur! Dieu du Ciel!

Dimanche 20 août Yasmina était dans son jardin au bas de l'allée qui mène vers l'entrée principale de sa villa Devant elle se tenait Younès avec le couple Qaradi qui lui souriait. Un sourire de convenance. Elle leur avait ouvert la porte, parce qu'elle était sur le point de sortir à leur anivée. Elle ne voulait pas les voir, mais un coup de téléphone de sa sœur Kenza l'avait retardée. Après un rapide « bonjour », elle s'était retournée pour appeler Younès. Elle n'eut pas à le faire, car ce dernier était derrière elle. Ils avaient certainement sonné et il était venu pour les recevoir. Un mouvement appuyé sur son bras lui signifia qu'elle ne pouvait plus sortir. - Bonjour! «On» vous attendait. Entrez. M. et Mme Qaradi ; ma femme, Yasmina... Leur nom ne l'intéressait pas. Les salamalecs de Younès la révoltaient. Elle plaqua un sourire machinal sur ses lèvres, leur donna une main molle et les salua d'une voix atone. Sortir ou rester? Elle n'eut pas à prendre de décision. Younès ferma la porte à clé et demanda si on voulait bien le SUIvre. Suivre! Mon Dieu, suivre! Cela devient insupportable! Qu'est-ce que je fais ici ? Je n'ai pas été consultée. Je ne suis pas concernée... Mon Dieu! Aidez-moi! 15

est-ce que tu te rappelles d'où viennent ces pielTes ? y ounès, au milieu de l'allée, interpellait sa femme. Il connaissait la réponse à sa question. C'était une manière de la ramener vers eux. Elle n'avait pas envie de répondre. Elle ne voulait pas être avec eux. Elle ne voulait pas les entendre. Elle ne voulait pas leur parler. Que faisaient-ils dans son jardin? Dans sa maison? Devait-elle parler? Les convenances voudraient qu'elle réponde à son mari devant des étrangers. Il lui semblait que les mots lui écorcheraient la bouche. Elle avait envie de garder le silence. Murée. Autiste. Attentive à son cœur et son âme sous perfusion. En danger de mort. Ces pielTes dont parlait Younès représentaient tellement à leurs yeux! Pour lui, qui était resté dans l'âme, un « homme de la montagne », le Rifain, ces pierres de montagne, rouges, inégales, il les avait choisies entre toutes les autres possibilités pour faire l'allée en pente de leur maison. Une allée sinueuse, naturelle. Elles venaient de Lourika. À quoi bon le leur dire? Yasmina était persuadée que ces gens avec qui parlait son mari les remplaceraient par du marbre pour se plier à l'idée communément admise qu'il faut épater les autres en étalant sa fortune dès l'entrée d'une maIson. - Alors? Tu m'as entendu? ...

- y asmin~

...
Elle tourna le dos en faisant mine de chercher dans la boîte aux lettres s'il y avait du courrier. Younès, ayant compris qu'elle ne voulait pas parler, avait continué d'avancer. Elle se résolut à rejoindre le groupe lorsque celui-ci fut sur le point de tourner au bout de l'allée. Elle ne voulait pas donner sa détresse en spectacle aux visiteurs. Elle avait, d'instinct, rejeté ce couple de nouveaux riches qui portaient toutes les décorations glanées sur les champs de la complai16

sance. Des signes de reconnaissance qu'il fallait impérativement avoir ou emprunter à l'occasion. Le paraître poussé à l'extrême. Le corps magnifié. L'âme en friche. Ils ne cachaient pas leur émerveillement devant la beauté des lieux. - Il est très cosy ce jardin. N'est-ce pas, chéri? Idéal pour les gaârden-party ! C'est géniaâl ! Vraiment! Apparemment, personne ne se souciait des états d'âme de Yasmina ! Elle marchait en silence. Ses yeux s'attardaient sur chaque coin de ce jardin auquel elle avait réussi, à force de patience, à apposer son label particulier, faisant oublier la composition classique qu'un paysagiste, au début lUliavaitdonnée. Des buissons d'amaryllis, un magnolia, un camélia qu'elle avait eu beaucoup de mal à faire pousser, un saule pleureur qui était mort et qu'elle avait transfonné en support pour des bougainvillées qui donnaient des cascades magnifiques de fleurs bicolores, roses et blanches, un coin de rocailles avec des plantes grasses de toute beauté, choisies avec amour et ... - Il faudra enlever ces arbres fruitiers. Quoi? C'est vraiment donner de la confiture aux cochons. Mes arbres! Nos arbres! Elle les avait choisis un par un après avoir visité plusieurs pépinières. Un prunier, un néflier, un abricotier, des orangers, des mandariniers. Un pamplemoussier dont il fallait consolider les branches quand les fruits les alourdissaient. Sans oublier un figuier immense que Younès chérissait pardessus tout: son père lui avait rapporté un jour une bouture de leur terre dans le Rif et lui avait recommandé d'avoir toujours un figuier chez lui. Le plaisir des fruits de la maison me sera donc défendu à jamais! Les confitures qui régalaient Ghizlaine ne seront plus qu'un souvenir?

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- On enlèvera ces trois palmiers pour agrandir la pisCIne... Mon Dieu! Ce ne sont pas des palmiers. Ce sont des phœnix rœbelenii ! Ces arbres exotiques qui embellissaient le jardin étaient pour elle un repère du temps qui passe. Ils poussaient très vite et ils étaient anivés, en effet, à couvrir rapidement la blancheur de la maison et à la rendre plus discrète de l'extérieur. Yasmina laissa entrer le couple à l'intérieur avec « le maître de maison» et s' assit un moment sur la balancelle de la terrasse. Ils ne comprenaient pas qu'ils étaient en train de violer son espace personnel. Cette intrusion, qui leur donnait le droit d'ouvrir tous grands les battants de son intimité, lézardait son cœur et « comatait » son âme. Ils vont entrer dans mon bureau, ma chambre à coucher, mon dressing, ma salle de bain avec mes produits de
beauté et.. .

Mon Dieu! Qu'est-ce qui me prend à utiliser autant de possessifs au moment où l'on me dépossède de mon âme! - Yasmina, tu viens! - J'arrive. Elle se recroquevilla sur elle-même et se balança doucement. Younès semblait tellement déterminé à vendre! Il en faisait une question de vie ou de mort. Réalisait-il seulement qu'en agissant ainsi, il saccageait une partie de son âme? Être dépossédée sans avoir droit à la parole! Elle venait de mettre le doigt sur l'essence même de la ligne de rupture qui donne le vertige et à laquelle on n'ose même pas réfléchir dans le secret de ses pensées. Un homme a toujours raison. Ou plutôt: il faut faire croire à un homme qu'il a toujours raison. C'est le prix de la paix conjugale. 18

Mais je ne veux plus de vie conjugale ni de paix si c'est à ce prix-là ! Elle eut un sursaut et regarda autour d'elle. Elle eut peur d'avoir parlé assez fort pour être entendue. Ou peut-être n'avait-elle même pas parlé? C'était une pensée nouvelle exprimée par un cri intérieur tellement fort qu'il aurait pu être décrypté si on lui avait accordé quelques secondes d'attention. Comment peut-il me faire ça ? Il ne peut pas me faire ça ! À moins..., à moins... qu'il n'y ait pas d'alternative. Sa colère devenait moins tumultueuse à mesure que ses pensées se fixaient sur Younès. Elle le connaissait assez pour savoir que, pour lui aussi, cela ne pouvait être qu'un déchirement. Il s'était tellement investi affectivement dans la construction de cette maison! Un rêve d'enfant exaucé ! Une idée émergeait lentement en elle. Pour un homme de la génération de Younès, la maison était sacrée. C'est un gage de sécurité pour ceux qu'on aime. Elle se rappela avec émotion le bonheur qu'il avait eu de la lui offrir. Un cadeau pour la surprendre, la séduire, lui dire son amour. Il prenait plaisir à répéter: « Nous vieillirons ensemble ici ». « - Quand nous serons vieux... - Dis Inchallah ! - ... la vie sera généreuse et je t'offrirai... Que n'ont-ils pas fait dans l'automne de leur vie ! Découvrir des pays lointains, regarder des petits-enfants grandir, cueillir des jours sereins et des nuits lumineuses. Être ensemble à plein temps et pleinement. - Tu verras, Yasmina, nous vivrons un automne flambloyant. - Tu me fais aimer la vieillesse, Younès! À tes côtés, le
monde sera toujours" beauté, sérénité et volupté"

... »

Mon Dieu! Comment en est-on arrivé là ? 19

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