Je, tu(e), elle...

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Hier encore, j'étais traversée par un doux marasme, une mélancolie docile et une ironie grandissante. A travers elle, je m'étais rencontrée. Je grandissais. Je respirais et j'étais vivante... Je décidais alors d'écrire, de sauver mon expérience. Ecrire sur moi. M'impliquer avant d'atteindre les autres, comme un premier exercice, un autoportrait. Ecrire devenait cette espèce d'évidence rare qui colle aux tripes sans vous lâcher, les mots s'alignant sur les failles, les noirceurs et les sourires : le raisonnement de la folie.
Publié le : lundi 1 décembre 2008
Lecture(s) : 76
EAN13 : 9782296210981
Nombre de pages : 115
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JE TU(E) ELLE...

(Ç) L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

ISBN: 978-2-296-06794-3 EAN : 9782296067943

Estelle Couture

Je, tu(e), elle...

Récit

L'Harmattan

A toi

de briller plus dJ autre

« Il Y a des J'ours si beaux comme le solei~ cJest-à-dire espoir

quJ on a envie dJ éclabousser pousser»
des choses»

la terre avec des mots J. il Y a des heures si noires quJil ne reste
que ce cri quJ on voudrait

Simone de Beauvoir « La force

PREMIERE PARTIE

l

- Et sije connaissais la fin de lJ histoire? ette phrase, elle se la répète sans cesse. Là voilà assise devant mes yeux, le visage et les ongles rongés par le doute, comme un enfant brûlant d'impatience. J'assiste et célèbre son chagrin. Vital. Elle n'assume pas les surprises. Elle voudrait sa vie tracée comme une ligne, écrite comme une partition. Elle est de celle qui veut tout savoir avant de s'élancer ou de jouer. Mon contraire. Chaque nouveau pas

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remet ses croyances, ses espoirs en question. J'imaginais plutôt que peu de choses étaient suffisamment légitimes pour m'influencer. Et pourtant, c'est ainsi que tout a commencé.. . Mon récit avance et je complote avec fierté. C. a passé une nuit inconsolable près de mon dévouement qui ne la réchauffait pas. Sa douleur me transperce et je deviens malade de ses sanglots. Il n'y aura bientôt que de la colère et des regrets. Par expérience. Je ne suis pas une menace. Je n'ai aucun détonateur. Je suis simplement armée pour la défendre et je tiens le camp à ses côtés. Passéiste. Elle mâche ses airs et rumine ses souvenirs. Drôle de petit tyran. Je l'écoute tendrement me réciter ses fautes, ses pardons qu'elle attend sûrement que je valide. Mon existence ne fait plus aucun doute. Cette certitude nous déchire parfois et nous lie sans cesse. Je retrouve son regard. Son premier regard, malade, plein de vide et de manque, symboliquement mort et surjoué. J'étais là par hasard. Quelques aveux où l'on se frôle. Presque un défi. J'ai voulu la suivre dans sa fuite, la remplir et me battre en elle. Mais je suis bien pacifiste et ma douleur n'a aucune emprise. Elle l'éteint d'un coup de salive avec la puissance d'un dragon crachant sa flamme. Elle me toise alors d'un air satisfait et fécond, et je prends conscience que je suis faite d'une partie de ses traits, qu'elle est un bout incontournable de moi.

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Je vis une partie de mon histoire. Enfin face à moimême parce que je déduis que je suis en elle autant qu'elle est en moi. Familière. Je peux assouvir ce désir qui fait mal depuis tant de temps: écrire, exprimer l'incomplétude de ce qui me fait moi. Comme après un voyage en terre inconnue, un voyage sensuel. Je me dégage du poids de mon manque de courage. Tellement ci'occasions en l'air parce qu'on en a pas l'idée ou par absence d'élan. On pèche par omission. Pourtant, maintenant quelque chose se passe. Même meurtrie, même triste, même sombre, tout est bien réel. Je souris. Je ne résiste plus. J'écris. Impression surhumaine de coucher des sens pour l' éternité. Je peux ainsi réussir à sauver tant de choses. Aussi loin que je me souvienne, je voulais me raconter. Avec une espèce d'arrogance en lieu d'importance que l'on ne m'accordait pas. J'écris au présent et à la lueur des incidences du chaos tellement humain qui se déchaîne en moi. Singulier. Ridicule ou sordide même. Se prêter une importance dans les règles de l'Art: écrire. Bien sûr l'inspiration est ailleurs. On hume son parfum et l'encre se décrispe. On se sauve à travers elle. Je la récite dans chacune de mes pages. Je l'habite tout entière. Je me répète à l'infini et à l'inverse. Je m'enroule autour d'elle comme un fœtus. Je m'enivre de feuilles blanches. Familières et cruelles. Elles font le mal qu'il me faut. Elles interpellent mes lésions, les dépassent.

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Je nourrissais un songe nuageux, défier l'ordinaire et le temps contre les oublis qui m'ont faite. Je grandis et je réalise... plus rien n'a d'importance que cette ambition. Pourtant quelqu'un propulse, quelqu'un stimule, quelqu'un joue, quelqu'un tire les ficelles. Mes mots deviennent honteux s'ils ne se recoupent pas dans l'irréalité d'une vision que j'ai partagée, et échangée je crois. Une cicatrice qui rassure, qui ravive les ombres qui n'en finissent pas de me hanter. Est-ce un exutoire à mes émotions refoulées? Mes vies irréelles? L'histoire est infinie et je me complais dans cette béatitude sans fin et paradoxale qui me pousse vers un dépassement de moi-même. Je peine à me révéler. Le fruit hasardeux du flux de l'expérience m'a poussée à rompre avec la mansuétude que je m'accordais trop souvent. J'ai touché du doigt l'exactitude de mes sens et la manière de les réaliser, de les exaucer. Je ne suis pas certaine qu'une personne puisse nous découvrir telle que l'on naît, nous faire parvenir ce que l'on est dans sa plus fidèle retranscription mais je ne peux plus lutter contre certaines certitudes. Je fais désormais le choix de mon existence. Voilà mon entreprise sartrienne. Je m'installe dans cette idée délicieuse. Je l'ose enfin. J'ose enfin me sentir singulière. Bien sûr je n'ai rien d'urgent à dire, tout reste abstrait, «mes expériences à moi ne

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mettent pas le monde en question / elles sont purement subjectives ». Beauvoir devient présente dans ces moments de lucidité, je m'y accroche en décortiquant ses mots. Je me les accapare. Les torture. Les découpe. Les range soigneusement. Ils me disent la vérité. Je les respecte. Écrire semble plus vrai que la vie. L'écriture est plus vraie que la vie, l'Art est plus vrai que la vie. Je le crois. Sur la toile, sur le papier, on va jusqu'au bout. Je serais sincère sans être complaisante. Je m'arrache enfin les mots que je retiens depuis longtemps avec cruauté et maladresse, comme une sorte de trésor lisible sur mon squelette... Enfin pour imposer au monde entier mes certitudes et les ficelles invisibles de ma réalité sauvage. Ma cité interdite... Une fiction pour remplacer une compagnie forcément défaillante...

Je lis:

« le mal est nécessaire à IJArt ») je rajoute:

- Alors il est urgent de saigner mon amour. Une
première impulsion.
Quand j'ai rencontré C., je crois que je n'existais pas encore. L'éclosion n'a pas été sans bouleversements, aussi bien internes qu'externes. Pour écrire sur soi, il faut écrire sur tout le reste. Mes découvertes. Une autre conception du jour. .. du matin. .. de la lumière. .. de l'existence intense et fragile qui foire souvent, qui s'effrite au moindre coup de vent. C. ne m'a jamais paru étrangère. Une chaleur connue et reconnue. Cette chaleur essentielle, je savais déjà que j'allais aimer m'y envelopper. Qu'il est bon de sortir de la sé-

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