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JE VOUS DIS AU REVOIR,
VANESSA MON AMOUR
Pierre-Emmanuel Desanges JE VOUS DIS AU REVOIR, VANESSA MON AMOUR
La fin du nucléaire
Roman
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-55877-9 EAN : 9782296558779
Prologue
Elle entendit d’abord le glissement des pas dans le couloir. Ils s’arrêtèrent derrière la porte. Puis ce fut le frottement de la clé qu’on enfonçait dans la serrure. Deux hommes entrèrent dans sa chambre, la regardèrent. « Joyeux anniversaire, Vanessa ! » dirent-ils en souriant. Vanessa ne pensait pas les avoir invités : elle n’avait jamais apprécié les anniversaires, les amis ou les cadeaux. Et aujourd’hui, qu’on soit le trente mars ou un autre jour, elle ne souhaitait qu’une chose : rester seule.
Vanessa aimait la pièce où elle passait ses journées, allongée sur le lit sans bouger. Quatre murs de pierres aussi blanches que la blouse qu’ils lui avaient donnée à son arrivée, en échange de ses vêtements. Un plafond gris, un sol carrelé de blanc, toujours froid, étincelant sous la lumière du plafonnier allumé en permanence. Une porte d'acier fermée de l’extérieur. Une fenêtre décorée de barreaux. Un lavabo et des toilettes, blancs eux aussi. Une table en formica, blanche, et une chaise de la même couleur. Un lit de fer peint en blanc, caché par une couverture blanche. Seule note de fantaisie : les draps, finement rayés de gris. Cette pièce représentait l’univers de Vanessa. Vanessa attendait depuis un an, sans s’être jamais demandé ce qu’elle attendait. Par la fenêtre au-dessus de son lit, elle pouvait apercevoir le ciel. Elle ne s’en lassait pas. A l’automne, à la nuit tombée, les lumières d’une ville tout proche coloraient les nuages de reflets orangés. Elle ne connaissait pas le nom de la ville et s’en moquait. Elle avait imaginé les passants sous leur parapluie. Les trottoirs luisant sous l’éclairage des phares. Les voitures qui klaxonnaient, bloquées pare-chocs contre pare-chocs. Les feuilles emportées par l’eau boueuse du caniveau, flottant quelques instants avant de se noyer dans une bouche d’égout. Puis était venu l’hiver et les flocons aussi blancs que les murs de sa cellule. Et le printemps avec son ciel d’un bleu transparent.
Elle sortait une fois par jour, dans un parc, à l’arrière du bâtiment. De hauts murs cachaient l’extérieur, filtrant tous les bruits. Vanessa parcourait en boitant ses allées gravillonnées, profitant des rares moments où il ne pleuvait pas. Le jardin aussi avait suivi le
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rythme des saisons. Les platanes s’étaient parés de teintes rouille, jaune pâle ou chocolat. Les cyprès, insensibles à la fuite des jours, avaient conservé la même couleur, vert presque noir. Ils formaient un bosquet au fond du jardin, silhouettes sombres dressées contre le ciel, veillant à la sécurité des lieux. Cet hiver, Vanessa s’était dissimulée sous leurs branches chargées de neige. Elle était restée des heures à respirer l’odeur résineuse des aiguilles qui recouvraient le sol, assise, les genoux serrés dans ses bras, à attendre que la neige recommence à tomber. Vanessa était toujours accompagnée de la même personne, une femme ni jeune ni vieille aux yeux mi bleus mi verts, si clairs qu’ils paraissaient transparents. Sœur Véronique. Vanessa était certaine de la connaître, elle ou quelqu’un qui lui ressemblait beaucoup, mais elle était incapable de se rappeler à qui sœur Véronique pouvait lui faire penser. Vanessa l’avait surnommée numéro Trois. Trois, vêtue d’une blouse grise serrée à la taille, un voile couvrant ses cheveux, arborait sur la poitrine un Christ en bois. Elle venait la chercher dans sa chambre, ouvrait d’une clef noire la porte du jardin, puis la suivait, quelques pas en retrait. Elle ne lui adressait jamais la parole. Trois n’aimait pas voir Vanessa se réfugier dans le bois de cyprès.
Au fil du temps, les promenades de Vanessa étaient devenues de moins en moins fréquentes.
Les visites d’autres personnes venaient parfois rompre sa solitude. Deux hommes. Elle les avait appelés numéro Un et numéro Deux. Contrairement à numéro Trois, ils ne s’étaient pas présentés, ou, s’ils l’avaient fait, Vanessa l’avait oublié. Ils étaient tous les deux jeunes, plutôt beaux garçons, et portaient des lunettes rondes presque identiques. Seule la couleur de la robe les différenciait : la blouse de l’un était blanche, celle de l’autre noire. Tout le reste les rapprochait, surtout la manière doucereuse d'essayer de la rassurer, de la convaincre que tout allait s'arranger. Vanessa ne savait s’ils étaient avocats ou médecins.
Numéro Un et numéro Deux lui rendaient visite au milieu de l’après-midi, trois ou quatre fois par semaine, traînant leurs chaises derrière eux. Ils les disposaient en face de son lit, s’asseyaient après lui en avoir poliment demandé l’autorisation. Même leurs attitudes étaient identiques. Les mains croisées posées sur leur estomac
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naissant, le buste légèrement penché en avant, la tête inclinée sur le côté, ils l’interrogeaient d’une voix douce, l’assuraient qu’elle n’avait aucune raison de s’inquiéter. Ils semblaient pourtant préoccupés par sa santé. Vanessa leur parlait peu. Elle n’en avait pas envie, leur réponse se limitant toujours au « Oui… Oui… » dont ils ponctuaient toutes ses paroles. Ils refusaient de lui donner la moindre information sur leur identité, sur son lieu de séjour ou sur le monde extérieur, comme ils refusaient toute visite.
Au début de son séjour, ils l’avaient réveillée à l’aube. Une voiture attendait dans le parc, numéro trois au volant. Vanessa était montée sur la banquette arrière, encadrée par Un et Deux. Ils avaient roulé pendant une heure, sans prononcer un mot. Vanessa n’avait pas reconnu la ville déserte. Ni le bâtiment de béton gris, éclairé par le soleil levant, devant lequel numéro trois avait garé la voiture. Ils avaient traversé un hall vide, monté un escalier qui se voulait imposant, toujours sans croiser qui que ce soit. Une dame aux cheveux blancs attendait derrière un bureau sentant le bois ciré. La grand-mère l’avait fait asseoir, puis avait ôté ses lunettes cerclées d’or pour mieux lire une déclaration à laquelle Vanessa n’avait rien compris. Numéro Un et Deux étaient restés debout, légèrement en retrait. Numéro Trois s’était assise devant un ordinateur. Mère-grand avait posé plusieurs questions auxquelles Vanessa n’avait pas su répondre, puis renoncé à poursuivre leur entretien. Vanessa avait signé le papier tendu par numéro Trois sans même le lire. Elle ne leur avait pas demandé ce que cela signifiait. A la fin de l’entretien, mère-grand avait demandé à Un, Deux et Trois de sortir. Ils avaient obéi. Mère-grand lui avait souri. Elle l’avait regardée lentement puis hoché la tête de gauche à droite. « Vanessa… si tu veux me revoir, parles-en à Véronique. »
La vieille dame, blouse grise, blouse blanche et blouse noire étaient les seules personnes que Vanessa avait vues depuis un an. Les repas, avec les sorties dans le parc, étaient ses uniques distractions. Numéro Trois lui apportait, selon l'heure, le plateau du petit déjeuner, du déjeuner ou du dîner. Vanessa le replaçait avec soin à l'endroit approprié, souvent à peine entamé. Elle ne mangeait plus beaucoup. Elle devait se forcer, et ce n’était pas facile. Tous les jours soupe, une fois par semaine une viande blanchâtre, repoussée de peur que cela
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soit du porc. Une autre fois par semaine un poisson resté plusieurs mois au congélateur, refusé avec la même vigueur. Vanessa se contentait de grignoter. Seule exception, la douzaine de médicaments accompagnant le plateau. Elle les avalait toujours comme si sa vie en dépendait. Une guirlande de pilules multicolores, son arc en ciel. Puis elle se rallongeait. Vanessa s’était faite à cette situation. Un an à profiter du temps qui passait. A rester couchée les yeux grands ouverts, se servant des murs pour mettre en ordre ses pensées.
Ils s’inquiétaient de la voir demeurer immobile, le regard dans le vague, mais ils avaient tort : Vanessa vivait dans un musée dont les collections auraient fait pâlir d'envie le Louvre. Pendant longtemps, elle n’avait pas su où elle rangeait ses souvenirs. Sa mémoire ressemblait à un marais. Elle n’en voyait pas le fond, il était facile de s’y perdre, cela sentait moyennement bon, et les habitants étaient peu fréquentables. Sa vie s’était noyée dans des fondrières boueuses. Son passé y était broyé pour finir par se décomposer. Mais rien ne reste enfoui éternellement, et, progressivement, les souvenirs qui attendaient dans la vase étaient remontés à la surface comme des bulles clarifiant l’eau trouble. Ses bulles. Une seconde naissance. Elles ne restaient que quelques secondes à la surface, drapées des couleurs d’un arc-en-ciel mille fois plus resplendissant que son chapelet de médicaments. Puis elles s’envolaient, sans que Vanessa puisse prévoir la direction qu’elles allaient prendre. Vanessa les cueillait avant qu’elles n’éclatent, les déposait dans le creux de la main, délicatement, pour ne pas les briser : c’est si fragile, un souvenir. Elle les rapprochait du mur, les accrochait comme des tableaux. Chaque jour, elle modifiait un détail, ravivait des couleurs. Elle aimait ses tableaux. Des paysages, des portraits. Alexis était le personnage central de la plupart de ses œuvres. D’autres mettaient en scène François, d’autres encore racontaient une histoire. Une esquisse nouvelle venait régulièrement rejoindre son musée imaginaire. Vanessa disposait une toile à côté de la porte, une autre au-dessus de la fenêtre, dans l'espoir de découvrir un sens à ce qui s’était déroulé. Sans beaucoup de résultats. Vanessa ne se souvenait pas de qui elle était. Elle ne comprenait guère plus les souvenirs qui lui revenaient. Elle ne se désespérait pourtant pas. Regardant des murs
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en apparence vides, elle décrochait puis accrochait ses souvenirs, essayant d’accorder les couleurs, les thèmes, les formats. Les heures devenaient des jours, des semaines, des mois. Certains tableaux ne changeaient pas de place, d’autres faisaient le tour de la pièce. Il n’y avait plus un espace vide sur les parois de sa chambre.
Ils entrèrent dans sa chambre en souriant. « Joyeux anniversaire Vanessa, nous sommes le trente mars ! » Vanessa était allongée sur son lit. Elle restait couchée de plus en plus longtemps. Bouger exigeait des efforts trop importants. Elle feignit de ne rien entendre, ignorant le paquet qu’ils lui tendaient. « Vanessa, c’est votre anniversaire ! Vous n’allez pas dormir toute la journée ! » Un et Deux surent la convaincre de sortir se promener. Et, pour la première fois, Trois la laissa seule dans le jardin.
En revenant dans sa chambre, Vanessa trouva un second paquet posé à côté de celui qu’Un et Deux lui avaient apporté. Rectangulaire, plat et mince. Elle en retira une enveloppe ivoire dont le papier lourd caressait la peau de ses doigts. « On » avait dû la déposer pendant son absence. A l’endroit un seul mot, son prénom, écrit en lettres élégantes. A l’envers un cachet de cire comme on n’en faisait plus scellait le rabat. Un entrelacs de courbes se détachait en relief, dessinant trois F enlacés. Vanessa les effleura du bout des doigts, avant de se décider à briser le sceau rouge sang. Plusieurs centaines de feuilles s’échappèrent de l’enveloppe. Vanessa prit la première d’entre elles. Un titre : «Phénix». Vanessa se cala sur l’oreiller, commença sa lecture. Elle sautait de chapitre en chapitre, lisant tantôt quelques lignes, tantôt plusieurs pages, tournant si vite les feuilles qu’elle menaçait de les déchirer, bénissant pour la première fois le plafonnier qui ne s’éteignait jamais, sursautant à chaque bruit de peur d’être surprise, de peur qu’on lui enlève son cadeau d’anniversaire. Une heure plus tard, pour la première fois depuis presque un an, le décor qu’elle avait dessiné dans sa chambre lui plut. Les pièces du puzzle s’étaient unies les unes aux autres pour esquisser un tableau magnifique. Elle avait trouvé un inconnu qui devait apprécier ses talents de peintre amateur : c’était son histoire que les premières pages du livre racontaient, ses tableaux qu’elles décrivaient.
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Vanessa ne voyait pas de différence entre ce dont elle se souvenait, ce dont elle avait rêvé et ce qu’elle lisait. Cela n’avait pas d’importance. Vanessa reprit sa lecture au début dePhénix. Elle ferma les yeux, partant rejoindre le premier de ses rêves.
La chambre est quelconque. Une chambre d’adolescent comme beaucoup d’autres. Rien ne manque, même pas l’odeur de sueur des vêtements qui trainent sur le sol. La lumière est éteinte, et on y voit à peine. Les volets fermés laissent passer une faible lueur. Des posters décorent les murs, des maquettes de Star Wars pendent du plafond. Sur les étagères, les mangas côtoient une collection des derniers numéros de Science et Vie. Un piano encombré de partitions occupe le mur à côté de la porte. Dans le lit…
Vanessa rouvrit les yeux, pour mieux voir dans le lit…
Dans le lit, un adolescent, enroulé dans ses draps. Plongé dans ce demi-sommeil qui précède le moment précis où l’on va décider de se lever. Quelques cheveux blonds dépassent de la couette. La lumière se fait d’un coup plus vive. L’adolescent remue, se retourne, repousse son oreiller. Alexis, dans son lit. Six jours avant la fin du monde.
Phénix Chapitre 1 Le jour filtrait à travers les volets de la chambre. Il remonta le long des draps, caressa les cheveux d’Alexis, effleura ses paupières closes…
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