Jebel Mout ou Le Testament des pierres

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Dans un décor de pierres du Haut-Atlas marocain et dans les murs de la ville mythique d'Essaouira, ce livre propose un voyage au coeur du Maroc profond et de sa littérature. On y rencontre un chef de tribu terroriste et un journaliste en quête d'identité, acharnés tous deux à défendre ce qu'ils ont de plus cher : leur mémoire.
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296317185
Nombre de pages : 241
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JEBEL MOUT
ou
LE TESTAMENT DES PIERRES

Du même auteur:
Le Théâtre à Nice de 1962 à 1974, Avant-propos de Jean Emelina, Editions du Centre du XXe siècle, Nice, 1976. La Brûlure des interrogations, Entretiens avec Abdellatif Laâbi, précédés d'un essai sur le poète, Une chrysalide de la révolte, Editions L'Harmattan, 1985; traduction en arabe par Ali Tizilkad et publication au Maroc aux éditions Toubkal en 1986. Essaouira, ville artiste, film documentaire réalisé par Philippe Fontenoy, en collaboration pour le scénario avec Omar Abdouh et Jamal El Achmit, coproduit par la Faculté des Lettres d'Agadir et l'Ambassade de France au Maroc, 1990.

Jacques ALESSANDRA

JEBEL MOUT
ou
LE TESTAMENT DES PIERRES

Roman

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4130-4

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions MOURRE Alexis, Francesco Pucci, Hérétique, 2002. CASAMBY Claire, L'Aube rouge, 2002. MENTHA Jean-Pierre, le Pied du mur, 2002. MERLIER Philippe, L'oublieux, 2002. MONTEIL Pierre-Olivier, Ce train ne prend pas de voyageurs, 2002. RUGGIERO Giovanni, Je le jure, sans ironie, 2002. LABBE Michelle, L'Endurance du Voyageur, 2002. COHEN Jacob, Moi, Latifa S., 2002. CHRISTOPHE Francine, Un Coup de Téléphone, 2002. ADAM Michaël, Le névrose et autres nouvelles, 2002. SOUSSEN Gilbert, L'histoire d'Ysabé et autres nouvelles, 2002. AGEL Geneviève, La vie est fantastique, 2002. De PORET Pierre, Les cheminsde Virginie, 2002. HAINSWORTH Michael, Evora, 2002. COHEN Olivia-Jeanne, Effraction, 2002.p SCHLESSER Gilles, Contes et légendes de la publicité, 2002. COHEN Olivia-Jeanne, Et le ciel si bleu, tellement bleu, 2002. HOSSELET Martine, A la première personne, 2002.
AURICOSTE Marianne, La Promesse précédée d'Autres Nouvelles, 2002.

SENED Yonat et SENED Alexandre, Terre habitée, 2003. KORCHIA Robert, Le cœur à l'envers, 2003. LACOMBE Bernard Germain, La saison opaline, 2003. VILLAIN Jean-Claude, Aissawiya, 2003. MILES John, Un silence hallucinant, 2003. VILLEFRANQUE Josette, L'Otage dans la forêt, 2003. MICKOVIK Slobodan, Alexandre et la mort, 2003. CREPIN Marie-Elisabeth, Les oranges sauvages, 2003. MOUNIC Anne, La spirale, 2003. VYNALIS Thierry, L'héritage de Laurianne, monologue, 2003. AMAR Hanania Alain, Inquiétante étrangeté, 2003. GAUTHIEZ-RIEUCAU Dominique, Duel (nouvelles), 2003. LEBUR Tatiana, Il paraît qu'il pleut sur Notre-Dame, 2003. VILLAIN Jean-Claude, Yeux ouverts dans le noir, 2003. BAUMONT Isabelle, Les Feux somnambules, 2003. CHAIGNE-BELLAMY Jacqueline, L'adieu aux larmes, 2003. RENOUX Jean-Claude, Au pays des toubabs,2003

Pour Arlette, César, Bertrand et Louis

Je me souvins de mon aventureuse enfance,. vrai ,. j'étais libre, j'étais heureux dans le lit du Rhummel. Kateb Yacine, Nedjma, 1956 La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Ilfaut imaginer Sisyphe heureux. Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1942.

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A Jebel Mout, comme chaque soir au coucher du soleil, Salah El Moussa Al Waatani se préparait à la prière. Dernier descendant des nomades Bariwatah, fils du plus étonnant charmeur de serpents de la région, petit-fils du Cheikh Abdallah Ibn Kerrouda, Salah s'apprêtait pour sa longue mélopée journalière. Il était superbe à voir. Dressé comme un étendard sur un rocher longiligne en forme d'épervier, en équilibre instable sur des éboulis caillouteux, les poings tendus vers le ciel, il parvenait à fendre de sa voix suraiguë l'épaisseur ouatée de l'air. Tour à tour vendeur d'eau, dresseur de serpents, acrobate, conteur et muezzin à Jamaa Lafna, il avait fini par se réfugier à Jebel Mout, minuscule hameau du HautAtlas perché au fond d'un monde minéral où le silence est roi. Sa voix résonnait comme un gong et ses cris de tête s'écrasaient au pied de la falaise en rebondissant sur des masures de pierre blotties en contrebas. Parfois, gagné par le jeu, il parcellisait à l'envi des syllabes ininterrompues et s'amusait à tenir la note le plus longtemps possible. Son visage se creusait sous l'effort. Puis, quand il sentait ses tempes enfler démesurément, quand ses cordes vocales menaçaient de craquer sous sa glotte en fusion, il s'arrêtait. Un étourdissant silence s'ensuivait, longtemps empreint des stridulations antérieures. Au milieu du hameau qu'on aurait cru
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sans vie, des hommes, des femmes et des enfants sortaient alors de leur torpeur et reprenaient en chœur les invocations de leur coryphée. Tous, sans exception, répondaient à l'appel de Salah El Moussa qui prêchait un évangile de la colère, comme tous ses ascendants dont il avait hérité le fanatisme. Il n'avait jamais pu se résigner à accepter sans agir une vie trop injuste et une société trop absurde, ni d'être humilié par un monde sans valeurs qui s'érigeait en modèle de vertu. Il n'avait pas supporté que les plus beaux ryads du vieux Marrakech, dont l'architecture ancienne abritait des trésors d'ingéniosité, fussent devenus les objets d'un incroyable pillage organisé pour quelques riches européens épris de mode sultane. Un beau jour, parvenu au bout de sa patience, il s'était résolu à former un petit groupe d'action pour assouvir ses instincts guerriers et égrener la ville où il vivait des fruits de sa haine. Salah eut du mal à convaincre ses amis de le suivre dans sa folle entreprise. Il réussit pourtant. Avec quelques compagnons d'infortune, il commença par briser dans le centre moderne des vitrines jugées trop agressives pour son regard ancien. Ce n'est que par la suite, par la suite seulement, qu'il leva des incendies, comme on lève des perdrix, juste avant l'éruption du soleil. Au bris de vitrines, incendies, destructions de voitures, pillages de magasins de luxe et vandalisme dans les villas des beaux quartiers, pourtant gardées par des miliciens en civil, succédèrent quelques agressions sur des touristes ébahis. Les services de sécurité réagirent vite et bien. Une nuit, vers deux heures du matin, une patrouille surprit le groupe en train de détrousser un couple d'Allemands affolés. Salah fut 8

jeté au sol, vraisemblablement atteint par un projectile. On s'acharna sur lui et on le crut mort. Les coups s'arrêtèrent quand, soudain, dans la nuit noire, une dizaine de femmes tatouées au henné, les sourcils allongés avec de l'antimoine et les dents blanchies au nogol, surgirent d'une ruelle en vociférant des mots incompréhensibles. La confusion permit à Salah de s'échapper. Il avait les lèvres en sang, les côtes et une jambe brisées mais il était vivant et vivre était sublime. C'est à cette époque que Salah avait décidé de se réfugier à Jebel Mout et d'en faire son foyer politique. Il lui fallait du recul, quitter la comédie sociale et les petits boulots cache-révolte. Sa dernière fonction de muezzin dans une mosquée de Marrakech l'avait rendu maussade. Tout devenait trop moderne, trop différent. Les valeurs les plus simples s'estompaient, remplacées par des contrefaçons. Les prières elles-mêmes, gravées sur des CD-ROM, étaient désormais gérées par des ordinateurs IBM. C'en était trop. Pour le dernier descendant des prieurs Bariwatah, élevé dans le mépris de tout changement hérétique, la modernité devait être combattue partout où elle dénaturait les esprits, partout où elle menaçait les mémoires d'extinction, partout où elle fracturait le moule des traditions. Salah n'en pouvait plus. Ce traquenard dans lequel il était tombé, où il avait failli mourir, pire être arrêté, torturé, l'avait forcé à suspendre ses agissements nocturnes. Il passa encore plusieurs jours et plusieurs nuits à dialoguer avec la conscience de Jebel Mout qui palpitait au plus profond de son âme avant de se décider: il partirait, 9

pensait-il, il abandonnerait la ville, il retournerait aux sources de lui-même pour être transparent, cohérent, enfin. Et par un splendide matin de janvier, il partit, très tôt, pour ne pas risquer de mauvaises rencontres car il était recherché pour terrorisme et actes de banditisme, comme c'était écrit au bas d'un portrait-robot punaisé dans tous les commissariats. Sa jambe n'était toujours pas consolidée et le faisait terriblement souffrir, mais il progressait pourtant, endurait les plus vives douleurs en claudiquant comme un beau diable sur des chemins de mulets rendus impraticables par le mauvais temps. Sept jours plus loin, il arriva. Le bonheur d'être à lebel Mout s'imprimait dans ses yeux. Il retrouvait, au milieu des paysages vertigineux du Haut-Atlas, son village natal. Pendant des heures, il déambula parmi les bâtisses recouvertes de neige. Des pans de murs sculptés, qui avaient maintes fois protégé les habitants des excès du climat et des visites indésirables, tenaient encore debout. Salah s'arrêtait parfois pour caresser avec volupté la rondeur des pierres qui avaient résisté à l'assaut des siècles. Dans le froid du soir et la solitude de la montagne, le hameau paraissait austère et noble à la fois. Il avait été abandonné trente ans plus tôt à la suite d'une querelle de voisinage alimentée par les fonctionnaires de police. Salah n'était alors qu'un enfant mais il se souvenait parfaitement du jour où tous les membres de sa famille s'étaient dispersés en fuyant sous les balles. Le souvenir grondait comme une rivière en crue. Il se mit à fredonner un air connu de tous les Bariwatah, le chant des grands guerriers blancs recouverts de brouillard qui partaient au combat sous une pluie d'éperviers. Sa 10

voix était grave, presque triste, un peu comme celle des Noirs américains du fond de leurs champs de coton. Cela ressemblait à du negro-spiritual ou à du flamenco ou encore à ces chants accompagnés au bandonéon qu'on entend dans les bodegas argentines. La voix de Salah émanait de la même profondeur infinie. Puis la neige redoubla d'intensité. Il s'enveloppa dans un grand burnous noir et se couvrit le visage avant de poursuivre lentement son chant. Au milieu de ce trou perdu, une vingtaine de masures à l'abandon et construites à flanc de falaise se serraient contre la muraille et semblaient l'écouter. Il savoura un long moment cet instant chargé d'émotions qui scellait en quelque

sorte ses retrouvailles avec Jebel Mout. Mais la nuit
arrivait. Il chercha un endroit pour dormir car la fatigue le gagnait. Il n'eut aucun mal à reconnaître la demeure de ses parents. Rien n'avait bougé depuis trente ans. Comme tous les autres habitants de la contrée, son père avait fait de la pierre un ersatz du bois. Comme eux, il avait précieusement stocké toute concrétion rocheuse figée par la nature en arc de cercle pour servir de couvercle à des sarcophages creusés à même le sol. Les vivants dormaient ainsi sur les morts, les côtoyaient chaque jour, s'efforçant de ne jamais les oublier. Quand la place manquait à l'intérieur et que le dallage était entièrement recouvert d'ellipses d'améthystes aux veines violacées, on ouvrait les murs ou on défaisait les toits après que les enfants en eurent chassé les reptiles. Et un nouveau cercueil apparaissait, posé sur deux chambranles. Des lignes de sang multicolores dessinaient comme des zelliges qui se tournaient vers l'extérieur et prenaient sous les effets
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confondus du soleil et de la lune une teinture plus vive, plus végétale. Salah était songeur. Il alluma un feu dans l'âtre de la cheminée avec du bois de cèdre qu'il avait pris la peine de transporter, et s'endormit. Dans les jours qui suivirent, le chemin de montagne qui menait à Jebel Mout, fut de plus en plus emprunté. On assista à un défilé incessant d'hommes en burnous de laine noire et aux yeux entourés de khôl, de femmes aux pommettes colorées de rouge et dont le front arborait des figures géométriques, des croix, des carrés, des losanges, des fibules, de simples lignes parfois. On vit même, montés sur des mulets, deux vieillards aux cheveux blancs qui portaient en bandoulière un sac de cuir ciselé et un poignard orné de pierres brillantes. Tous semblaient pressés et leur regard autant que leur allure soulignaient une irrévocable détermination. A certains moments, quand on reconnaissait un proche, des appels s'entrechoquaient pour se désintégrer aussitôt dans la froidure sèche de la montagne. Salah s'était souvenu des prescriptions que son père Ilyas lui avait transmises: «une fois le combat décidé, tu te manifesteras quand tu te sentiras le plus fort ». Nourri de cet enseignement, Salah sut faire preuve de patience et de persévérance pour rassembler et organiser sa bande. Le jour vint où les discussions cessèrent. On entrait dans la dernière phase des préparatifs, la plus importante selon les anciens, la célébration de leur rébellion et de leur entrée en guerre. Cela prit encore un mois, un mois de fêtes orgiaques et de nuits d'amour fou pratiqué sans mesure, un mois pour que la germination de leur 12

fureur fût efficace, trente jours de danses et d'absinthe qui marquèrent les mémoires d'images inoubliables: des gestes ne craignant plus la honte, des corps formant des arabesques sous le ciel étoilé de la musique gnawa, des sons embrasés par le rythme obsédant des crotales et le bourdonnement furieux des tam-tam, la lumière diffuse des brandons qui chauffaient à blanc les chairs ruisselantes de sperme et puis surtout cette odeur de fumée émanant de feuilles roulées à même l'écorce et qui reconstruisaient pour un instant les vestiges de leur mémoire éteinte. Trente jours de jouvence pour ensemencer leur humeur frondeuse. La horde de Salah El Moussa Al Waatani entrait dans la légende. Elle était née dans les cris de joie et dans l'ivresse démoniaque des jeunes filles en fleurs offrant leur sexe nu aux vieux enturbannés. Chiens errants revenus à l'originelle cruauté, enhardis par une foi inébranlable, les Moussafirs, comme ils s'étaient eux-mêmes surnommés, commencèrent à déverser, juste en bas de Jebel Mout d'abord, leurs relents de haine. Derrière eux, flottait une intense odeur de fumée. Salah était fier. Il dirigeait sa bande avec une incontestable autorité et bien qu'il n'eût jamais porté l'uniforme militaire, il n'ignorait rien de la préparation méticuleuse des opérations de commandos. Les attaques se déroulaient toujours à l'aube, quand la lune disputait sa place de ciel au soleil. Le reste de la journée, la meute se repliait sur les routes environnantes ou dans les montagnes, redevenait une simple caravane de nomades sur le point de vendre moutons et tapis au marché voisin. Si d'aventure un curieux
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s'approchait, il était complètement désorienté par la démarche hautaine de ces cavaliers vêtus de noir, par la noblesse de race et la magnificence de ces femmes qui déambulaient comme de vraies prêtresses amazones. Mais les curieux se faisaient rares. Des chiens de garde, aux crocs acérés, dissuadaient quiconque de venir troubler le repos diurne des Moussafirs. Une fois cependant, un pauvre paysan ahuri faillit percer leur secret mais il fut atrocement mordu au cou et au visage. Personne ne retrouva son corps. La contribution des femmes aux mouvements de la troupe ne se limitait pas à la satisfaction des besoins alimentaires. Elles se chargeaient avec un soin étonnant du repérage des endroits stratégiques autour du point d'attaque pour faciliter, une fois le feu allumé, le délicat moment du repli. Leur mission se déroulait en plein jour et elles se résignaient pour s'en acquitter à masquer la sensualité de leur corps sous les apparences de vieilles mendiantes courbées. Les plus aguerries s'associaient aux razzias nocturnes et ne laissaient paraître la moindre émotion. Les hommes admiraient leurs visages auréolés de couleurs vives et leurs grands yeux noirs démesurément ouverts derrière un rideau de cheveux défaits. Le vœu ancestral formulé par les Ibn Kerrouda et tapi depuis des générations au fond des mémoires bariwatah, se réalisait enfin. Les étrangers étaient particulièrement visés. Cela expliquait que les grandes oasis du Sud avaient pour les compagnons de Salah un attrait de prédilection. Là encore, ils firent preuve d'ingéniosité pour attirer dans leurs
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mailles des victimes de choix. Dès qu'ils avaient repéré une Land-Rover, deux moussafirs déguisés en fous du désert se mettaient à hurler du haut des dunes qu'ils avaient tué Dieu et que dorénavant tout le sable leur appartenait. Pour les touristes, c'était une aubaine. Ils imaginaient faire la photo de l'année, négociée à prix d'or à des magazines européens. Mais ils déchantaient bien vite quand les moussafirs fondaient sur eux avec brutalité, surtout si leur guide venait à la rescousse. En peu de temps, des plaintes pour coups et blessures, séquestrations et vols en tout genre, s'amoncelèrent sur le bureau du chef de la police locale. Une agence de presse

internationale se saisit du dossier avec précaution
d'abord, de peur des retombées diplomatiques, puis sans retenue devant l'ampleur grandissante des faits. Un important quotidien parisien ne put s'empêcher de publier dans sa rubrique étrangère un entrefilet sans titre qui fit frémir les organisateurs de voyages: Une dizaine d'hommes et de femmes cagoulés et armés ont envahi samedi dernier un palace marocain près de Tafraout. Rassemblés au dernier étage, les membres du commando vêtus de djellabas noires ont pris en otage trois jeunes touristes américains venus participer à un safari photographique. Les autorités locales, visiblement très embarrassées, pensent obtenir la libération des trois jeunes gens dans les plus brefs délais et croient avoir affaire à une bande d'étudiants désoeuvrés. De son côté, l'Ambassade des Etats-Unis a immédiatement déposé une plainte contre X D'autres enlèvements furent commis. Des ordres, parvenus de la capitale, instaurèrent des patrouilles régulières de nuit comme de jour autour des grands
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hôtels. Mais le Sud est un immense territoire. Les Moussafirs, que toutes ces dispositions policières amusaient, se divisèrent en petits groupes et accomplirent ainsi, en des endroits diamétralement opposés et au même instant, de fabuleux exploits, preuves d'une coordination parfaite et d'un courage exemplaire. Et ce qui devait arriver arriva: le directeur de la police régionale fut contraint de démissionner. Un certain Ahmed Alouaken, qui avait été directement lié à un trafic de denrées alimentaires après sa radiation de l'armée de l'air, le remplaça. C'était un homme intelligent, fortuné et terriblement influent. Il réclama et obtint l'appui logistique des militaires pour seconder les forces de police et envisager des actions d'envergure. Les Moussafirs s'en glorifièrent et pourtant ce n'était pas commode de déjouer les pièges du système de sécurité. En combattants lucides, ils savaient se faire oublier quand cela devenait trop dangereux et, tout naturellement, ils s'isolaient dans leur repaire de pierres pour mener une vie passagèrement tranquille. Dans ces moments de repos, telle une forteresse sarrasine en terre impie, Jebel Mout dressait la tête.

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A quatre heures précises, comme chaque matin depuis bientôt six mois, le visage déformé par des nuits d'insomnie accumulées en vrac, je m'installais à mon bureau pour tenter de déloger de mon imaginaire endormi quelques impressions inédites. Le métier de correspondant de presse indépendant ne me laissait guère de temps pour ces escapades dans la fiction que je comparais souvent à des écritures adultères. Les articles qu'on me commandait et qui me faisaient vivre, relevaient davantage du rapport de police que d'une page romanesque. Mon dernier contrat avait consisté à enquêter sur l'importance de la nourriture animale dans les supermarchés marocains. En recevant le fax, j'avais d'abord ri, mais en considérant sa provenance, en l'occurrence l'A.F.P., je m'étais vite attelé à la tâche, avec autant de soin que s'il s'était agi d'évaluer le poids de la politique monétaire du F.M.I. dans la gestion économique nationale. C'était le métier qui voulait qu'on s'intéressât à des problèmes immensément différents. Et cela me plaisait finalement. J'avais pu ainsi rencontrer des êtres exceptionnels, par exemple ce géologue syrien, ancien chanteur d'opéra au Capitole de Toulouse, devenu responsable de l'entretien de la barrière verte au Sahel, ou bien ce jeune économiste marocain nommé expert à la Banque mondiale de Washington avant même
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d'avoir célébré ses vingt-deux ans, ou encore cet historien et ami, auteur d'une dizaine d'ouvrages et d'un nombre incalculable de cartes sur les invasions successives du territoire marocain, et cet ingénieur français qui avait imaginé, tracé et construit des centaines et des centaines de kilomètres de route dans des endroits inaccessibles, sans oublier tous ces écrivains marocains, tous ces poètes, ces peintres, ces artistes, ces cinéastes, ces fous de l'imaginaire, ces fous de mots, sans cesse en train de réinventer le quotidien, de le modeler, de le rêver et d'en souffrir. Malheureusement, il n'y avait pas eu que des hommes d'exception. J'avais aussi été conduit à rencontrer des salauds, comme ce bourgeois graisseux, directeur d'une cimenterie modèle, qui abusait avec cruauté de son pouvoir sur ses jeunes domestiques, ou comme cet officier de police qui, devant mes yeux, avait massacré à coups de poings et de pieds un enfant affamé lors d'une des nombreuses révoltes du pain à Casablanca. Ce jourlà j'avais pleuré, je m'en souviens très bien, mais surtout j'avais pris conscience que la force, la richesse du peuple des rues résidait dans ses inaliénables réserves de violence. Cela faisait onze ans que j 'habitais au Maroc, dans l'ancienne Mogador, Essasouira, la ville-refuge des hippies dans les années 70, la ville du vent et des Onawa, la ville des sardines mangées sur les dalles du port, la ville des peintres et des sculpteurs. Depuis onze ans, je vivais là, à sept kilomètres au sud de la ville, dans une maison en pierres aux volets bleus, face à l'océan, perdu parmi les ronces, les rochers et les vagues. En un rien de temps, le rythme 18

lent des espaces infinis avait imprégné tout mon être. J'aimais la beauté mystérieuse et difforme des arganiers millénaires, l'allure hautaine et triste des femmes voilées de blanc qui venaient en fin d'aprèsmidi respirer l'air marin, celle de ces hommes aux corps rêches qui traînaient jusqu'au soir leurs souvenirs de fêtes anciennes et de cauchemars. Pendant onze ans, je m'étais construit la réputation d'un journaliste honnête, respectueux de ses devoirs et de ses obligations. Je fréquentais tous les milieux et répondais à pratiquement toutes les invitations, même les plus formelles ou les plus solennelles. Je vivais de plain-pied dans la réalité que m'imposait mon métier, avec assez d'intelligence toutefois pour fermer les yeux quand il le fallait mais sans que jamais on ne me prît pour un flatteur ou un vendu comme nombreux de mes confrères qui possédaient en permanence une chambre à la Mamounia. Mon respect des droits de l'homme n'était pas convertible. Néanmoins, depuis quelque temps, cette chape de la réalité me faisait mal. Je ressentais le besoin de vivre autrement, d'écrire autrement, et surtout de m'immerger dans une histoire inventée pour oublier mes devoirs de réserve, m'affranchir du réel ou plutôt pour le reconstruire, le transformer, l'embellir, l'enlaidir, selon mon humeur. En fait, et je le compris très vite, ce désir d'enfictionner la réalité, permettait d'entrer en contact avec le plus profond de moi-même, d'être en phase avec moimême, à tel point qu'il m'arrivait souvent de déchirer une page qui me ressemblait trop. Je me surprenais même à la réécrire d'une autre manière pour en faire aussitôt une nouvelle boulette que je jetais encore dans la corbeille. Il est difficile 19

d'échapper à soi-même, à moins d'avoir un talent fou. Ce n'était pas mon cas. Après six mois d'efforts matinaux passés devant mon bureau, je comptabilisais à peine trente à quarante feuillets jugés corrects. Quant au sujet de cette histoire, je le portais en moi depuis toujours mais j'avais horreur d'en parler, me contentant d'avouer du bout des lèvres, quand un ami me pressait trop, que je racontais une histoire située à la périphérie des multitudes inflammables. - Michel, où es-tu? J'étais sur la terrasse et j'avais reconnu la voix de Nedjma. Elle me rejoignit, m'embrassa furtivement et se mit à parler tout en retirant de son sac de voyage, comme d'un coffret de magicien, des tas de rouleaux de pellicule, des blocs de papier, des stylos, des objectifs de toutes tailles, un vieux Canon. - Je reviens du grand Sud où j'ai passé presque trois mois avec de vrais nomades dans le vent tournoyant du désert. J'ai conduit leur troupeau de chameaux. Comme eux, j'ai été droit devant, sans jamais me retourner, toujours en avançant, vers un territoire qui n'existe pas ou qui n'existe que dans un monde imaginaire. La peuplade que j'ai rencontrée et qui m'a offert l'hospitalité, ne connaît ni la notion de chef ni celle d'autorité, ni même l'idée de frontière. Ce sont des gens qui n'ont jamais pensé s'arrêter de marcher, et comme ils ignorent tout système d'habitat, ils dorment et mangent comme ils marchent, debout. C'est incroyable. Depuis des siècles, ils ont su résister à toutes les tentatives d'assimilation du pouvoir central et sont heureux de vivre sur la piste, dans un contact permanent avec le 20

sable et le ciel. Tu ne peux t'imaginer, Michel, comme ils sont beaux, comme ils sont libres. Leur liberté et leur beauté sont organiques, minérales, de vrais joyaux à l'état brut. . . Chaque empan de la vie de Nedjma aboutissait à son goût immodéré pour la sociologie, ses enquêtes et la photographie. A chaque retour de voyage, elle s'enflammait au contact de son propre récit, son visage se colorait, ses yeux fixaient l'infini et elle n'écoutait plus personne, prisonnière de son égoïsme et de sa passion. Elle était connue dans le milieu de la presse nationale et même internationale car elle savait parler aux choses immobiles, au vent, au sable, aux pierres, aux ombres. Ses photos aussi savaient parler, restituer tous les silences du monde, redonner vie à une terre en copeaux martyrisée par la sécheresse, traduire des odeurs tamisées par le vent, ou encore éclairer les nuits froides d'un halo d'argent quand, le soir tombé, le tranchant de la lune fendait les dunes de sable gris qui recouvraient la terre. J'avais rencontré Nedjma à Rabat, à l'occasion d'une journée de la presse organisée par le ministère de l'intérieur, de la police et de l'information et placée sous l'égide de son premier représentant qui avait fait pour l'occasion un déplacement remarqué. Personne n'était dupe, et mises à part quelques taupes, la plupart des journalistes faisaient semblant d'adhérer au prêche ennuyeux du ministre qui s'évertuait à donner des leçons de morale et de devoirs civiques alors qu'il venait d'ordonner son dixième ou onzième emprisonnement arbitraire de la semaine. Au bord de la nausée, je m'échappai de l'amphithéâtre et profitai de cet instant de solitude 21

pour visiter à un étage supérieur une exposition de photos de presse. C'est là que je découvris les portraits de Nedjma, notamment celui d'une jeune mendiante dont le corps friable semblait sculpté dans de l'argile. La pauvre gamine, figée devant une porte de la grande mosquée de Nairobi, tenait à peine debout, juste posée sur un tas de grosses pierres, prête à se casser ou à s'envoler en poussière tellement elle paraissait fragile. Je fus littéralement subjugué. Pourtant, dans ce décor hybride où se côtoyaient des débris de fossiles et de jeunesse prématurément châtiée, deux petits yeux clairs semblaient sortir de l'ombre, sourire et crier leur colère. Une voix, derrière moi, me fit sursauter: - La beauté des pauvres est toujours subversive. Elle agresse et fait peur. Vous, les occidentaux, vous vous en foutez et vous construisez autour de vos clubs de vacances des barrières contre la misère. Quant à nous, on n'a rien à dire, nos économistes formés dans les universités américaines planifient la pauvreté pour favoriser le marché d'une main d'œuvre servile qui profite aux bourges. Je me retournai, autant pour voir qui me parlait ainsi que pour vérifier que personne d'autre n'écoutait. Ce genre de discours ne se prononçait pas en public et il valait mieux être prudent. Même si l'on exagérait souvent la brutalité policière, même si finalement on fantasmait beaucoup sur les libertés et le droit d'expression, je savais qu'il valait mieux se méfier. Jusque là, j'avais eu de la chance. Evidemment j'étais fiché, surtout depuis ma convocation dans un bureau annexe du ministère de l'information, en plein centre de Rabat, face à la grande Poste. Un responsable m'avait reçu et avait 22

voulu me faire comprendre que les livres n'étaient pas tous écrits pour être lus, en particulier ceux que j'avais commandés en France et qui y retourneraient, les livres d'un poète marocain dissident. Les mots font peur dans ce pays. Ils laissent des traces. - Mes photos vous plaisent? Depuis cette rencontre, je voyais Nedjma aussi souvent que nos déplacements le permettaient et à chaque fois qu'elle revenait d'un reportage, c'était devenu un rituel entre nous, elle faisait un détour par Essaouira. Ce jour-là, j'avais pourtant décidé d'écrire jusqu'au bout de la nuit et j'avais, pour cela, installé mon bureau sur la terrasse, face à l'océan, sous les étoiles, mais cette histoire de nomades me plaisait, plus encore que cette jeune femme qui n'était jamais sortie de l'enfance et dont elle avait su conserver une bonne dose d'insouciance. En tout cas, sans s'en rendre compte, elle savait me faire rêver: - Tu as déjà marché sur du sable, je veux dire, vécu au quotidien, pendant trois mois, en te déplaçant uniquement sur du sable, sans que jamais tes pieds ne se posent sur une surface rigide? On a l'impression d'être en apesanteur, de glisser, d'être à la fois sur le toit du monde et au fond de la terre. Il m'est souvent arrivé d'avoir le vertige, comme en haute montagne. J'ai même eu la chair de poule, en plein cœur du Sahara, sous un soleil de plomb et j'ai fini par comprendre que le sable a toujours le dernier mot. Ce n'était pas le froid qui me faisait trembler, mais un sentiment indéfini de vide, une impression de vertige qui me prenait à la gorge lorsque je réalisais combien j'étais rien dans cette immensité de poussière. La première semaine, j'ai pris des tas
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de photos et les Touaregs l'acceptaient en silence. Par la suite, j'ai rangé mon appareil. Cela devenait incongru. Il me suffisait d'engranger les images dans mon cerveau. Mes compagnons ont apprécié ce changement d'attitude et j'en suis fière... J'adorais l'écouter. Elle usait sans s'en rendre vraiment compte d'une arme infaillible dans les relations humaines, une arme de joie, son sourire, un sourire magnétique et envoûtant qui me fascinait. Il y avait aussi chez elle un côté pascalien qui me plaisait, son attirance peu commune chez les jeunes femmes d'aujourd'hui pour une solitude collective en quelque sorte, qui se confondait avec un profond désir de partage et de communauté, cette façon d'être au monde, d'appartenir aux plus miséreux d'entre nous et en même temps ce repli sur soi, comme pour retrouver chez les autres des traces cachées d'elle-même et tenter de déchiffrer sa propre énigme. Mais ce que j'avais fini par admettre, c'était que Nedjma me renvoyait ma propre image. Notre relation allait ainsi, nourrissant l'un de l'autre inlassablement. Et puis, pourquoi le cacher, le prénom Nedjma me rappelait le roman de Kateb Yacine, l'écrivain algérien qui avait su construire au fil de ses œuvres toute une fraternité des peuples, qui avait su, dans des textes en fragments, restituer à 1'homme son inaliénable dignité. Je connaissais Kateb. Je l'avais rencontré à Alger, à l'époque où il dirigeait le Théâtre de la Mer. Pendant un mois, j'avais partagé sa vie de maquisard et d'écrivain errant parti en croisade avec sa troupe contre toutes les formes d'exploitation du peuple algérien, les prophètes religieux, les représentants du pouvoir 24

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