Jessie et Morgane

De
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Deux portraits de jeunes filles au relief tout "tolstoïeskien" ; un tableau de l'âge d'or de la bourgeoisie d'affaires russe à la veille de la guerre de 14, en plein essor, généreuse, sensible et éclairée ; une narration subtile portant la griffe du formalisme russe ; un roman qui a dû attendre 75 ans avant d'être réédité, pour sa non-conformité à l'image que l'on voulait donner de son auteur et de la période : toutes ces raisons confèrent aujourd'hui à la lecture de ce texte une fraîcheur spécialement attachante.
Publié le : samedi 1 mars 2008
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EAN13 : 9782296652118
Nombre de pages : 266
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JessieetMorganeALEXANDRE GRINE
JessieetMorgane
roman
TraduitparClaudeFrioux
L’HARMATTAN©L'HARMATTAN,2008
5-7,ruedel'École-Polytechnique;75005Paris
http ://www.librairieharmattan.com
harmattan1@wanadoo.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-05125-6
EAN:9782296051256L’auteurdédie ce livre à
Nina Nikolaevna Grine.
«Laraisonesticiimpuissante,
c’estpourquoinedépensezpaslàvosdéductions.
Ilsuffiradevousdirequelaquestion
concernelesaffairesducœur. »
R.L.Stevenson, Saint-YvesCHAPITRE I
Ilexisteun ancien mode de divination:on regardeun
miroirdansun autreplacé en face du premierdetelle façon
qu’ils échangent leursreflets, ce qui donne un corridor
étincelantinfini, tapissé de rangées parallèlesdechandelles.
La jeune fille qui pratique cette divination (seulesles jeunes
filleslefont)regarde ce corridor, et ce qu’elleyvoitalors
montrelesortquil’attend.
Un jour, c’étaitau printempsà onzeheurestrentedu soir,
la jeune JessieTrengan s’amusaitdela façon ci-dessus
décrite, seuledanssachambreàcoucher. Elle avaitplacé en
face de sa coiffeuseun second miroir, allumé deux bougieset
plongeaitsonregarddansletunnelétincelantdureflet.
JessieTrengan allait avoirvingt-et-un ans dans un mois.
C’étaitune jeune fille qui avaitson caractère, mais gaie et
bonne. Décrireson apparenceextérieuren’est paschose
aisée, et lesinnombrablestentatives littéraires de cet ordreen
sont la meilleurepreuve. Personne n’aencore jamais donné à
voirune femme àl’aidedel’encre ou descouleurs
typographiques. Il arrive de tempsà autreque l’on distingue
nettement un front, deslèvres, desyeux, ou que l’on devine
descheveux pointantderrièrel’oreille, mais jamais plus. Les
illustrations lesplusréussies ne font que semerletrouble, on
se dit:«Oui, elle pourrait aussi être comme ça!»Mais
l’impression nouéeou disperséeque l’on peut avoirest
toujoursautre, ne fût-ce que parson impuissanceà donner
une image précise. Le passage àlasuite estun peu
7inconséquent, mais nécessaire:Jessieavait descheveux de
couleursombre, un beau visage ouvert, une complexion
élégante et attirante, son profil évoquait dans l’âmeun pétale
attirépar la respiration contre la lèvre inférieure, de face elle
ressemblaitàun «Bonjour!»sonoreetgai. Dans le concept
de beauté appliquéàJessie, la nature avait inclus lumière et
chaleurfaisant largeplace auxmeilleurssentimentsdetous
ceuxqui laregardaientàl’exceptiond’uneseulepersonnequi
étaitsapropresœur,MorganeTrengan,tutricedeJessie.
Assise devant son miroiravecun souriremoqueur mais
satisfait, Jessieressentit soudain de lagênepuisdel’irritation
et de l’humeur. C’étaitl’effetque produisait toujourssur elle
toutempêchementinattendudelapartdeMorgane.
Apparuedanslachambre,Morganedit :
–Oh, Jessie!Tu n’as pashonte?N’as-tu pas encore
assez examinétonvisage? !
Jessies’arrachaàson jeu, mais ne réponditpas pour une
raison que nous allons tout de suite comprendre. Autant la
sœur cadette étaitbelle, autant l’aînée étaitaffreuseet
désagréable, et, du fait d’une acuité froide et âpre qui luisait
dans sesyeuxétroits auxregards sombres, sa laideur
monstrueusen’éveillaitaucunecompassion.
Parmiles visagesdefemmeslaides, une immense
majorité estadoucie, parfois même de façon touchante, par
une certainedignité, de l’humilité, de la noblesse ou de la
gaieté.
On ne pouvait rien dire de pareilàpropos de Morgane
Trengan. Avec son expression d’ennemie, elle étaithorrible
d’une façon militante, consciente, aussi soigneusement
étudiée que le sont lestraits d’une actrice célèbre ou d’une
cocotte. Sescheveux étaientcoupésras, et sa grosse tête
semblait couverted’un pelage sombre. Ce n’estque parmiles
criminelsque se rencontrent desvisages semblables,àlaface
8aplatie, auxpommettes saillantes, avec des lèvres minces et
une expression maladivedelabouche.Sessourcilspitoyables
donnaientàson regard lourd une nuanced’effortsméchants
et impuissants. C’est avec nostalgie que le spectateur
attendait un souriresur ce visage désagréable, et, de fait, le
sourirelechangeait, il luidonnait un airparesseux et rusé.
Morganeétait grande, anguleuse, avec desépaules larges;et
tout le reste, d’amples enjambées, de grandesmains
parsemées de tâches de rousseur et desoreillessaillantes,
faisaitque contempler ce personnage avaitquelque chosede
gênantetderêche.
Elle portait desvêtements d’une coupe spéciale, fermés,
dursetdecouleursombrequi biffaient son sexeet, de façon
générale,rappelaientunmauvaisrêve.
Le père desdeuxsœurs étaitmortquatre ansauparavant,
etleurmèredepuisunan.
John Trengan étaitavocat, il avaitvécu sur un grand pied
et n’avaitpas laissé d’héritage. Jessieen avaitreçu un,
considérable, de son oncle, frère de son père, tandisque
Morgane, désignée tutricedesasœurjusqu'à sa majorité,
avaithérité partestament d’une petite propriété comportant
une maison de pierre nomméelaFlûte verte. Le restantdu
capital, quarante-cinq mille livresetune grande maison de
ville,étaitrevenuàJessie.
Faceàlasilhouette ténébreuse de sa sœur, le peignoirde
soie japonais étaitun insupportablerappeldeladifférence
qui existait entreellesetaussi de leurs âges respectifs:35
anspourMorgane,20pourJessie.
–Tu n’as pasbesoin de chercheràdeviner ce qui t’attend
comme fiancé, continua Morgane, savourantl’air sombre de
lajeunefille,tuenaurastoujoursplusqu’iln’enfaudra.
Jessierougit et repoussa d’un mouvement brusque le
miroirquifaillittomber.
9–Pourquoi te moques-tu de moi, Mory, une femme de
chambrem’a montré cette façon de se dire la bonne aventure,
etjem’amuse;pourquoicelatemet-iltellement encolère ?
–Oui, celamemet en colère et m’ymettra toujours,
réponditMorgane avec la franchise qu’aurait eu un tiers pour
parler d’elle. Regarde-moi, et, après, regardeton cher miroir,
unmonstrepareilnepeutqu’êtreirritéenvoyanttonvisage.
–Mais est-ce ma faute, Mory?dit la jeune fille avec
reproche, et elle eutpitié de sa sœur. Imagineque je suis si
habituéeàtoi que je ne sais même plus si tu es bonne ou
mauvaise !
–Je suis mauvaise, impitoyablement, horriblement
mauvaise.
–Pourquoi mehais-tu ainsi? s’écriaJessieregardantavec
désespoirles yeux fixesdeMorgane. Cela fait longtempsque
tu me tourmentes avec desscènes de ce genre. Je ne sais
vraiment paspourquoi nous sommesnées toutes les deux si
différentes!Crois-moi, je pleure souvent en pensantà toietà
tessouffrances !
–Je netehais pas, réponditdoucementMorgane, étudiant
avec jalousie le visage ému de sa sœur auquellejeu des
sentimentsdonnait encore plus de charme. Je t’aime, je
t’aime beaucoup, Jessie, mais j’aime l’intérieurdetoi, quant
àcette parure, cette fête que sont ton visage et ton beau corps
élancé, ils me sont plus que haïssables. Je voudraisque ne
restedetoi que ta voix, alorsmes paroles, àmoi aussi,
seraient tout aussi tendres, sincères et naturellesque ton
discoursenfantin.
–Ce n’estpas ma faute, répéta Jessiedéconcertée. Les
frémissementsd’âme impudentsdeMorgane luiinspiraient
de la terreur, bien qu’elle leseût souvent observés. La cruelle
franchisedesasœurl’accablaittoujours.
10–Je comprends tout ce que tu dis, continua Jessie. Je
comprends tout, oh, si tu pouvaist’adoucir!Soisbonne,
Mory!Elève-toi au-dessusdetoi-même, sois courageuse !
Alorston visage changera. Tu serasclaire, et ton visage
aussi… même s’il n’est pasbeau, sachequ’il changera !
répéta Jessiesivivement que leslarmes luivinrent auxyeux
etqu’ellerit.
–Petite fille, que sais-tu de tout cela?marmonna
Morgane. Tu n’as jamais rien su de mestourmentsetjamais
tunelesconnaîtras;ilssontaussiaffreux quemoi.
–J’ai souvent penséàl’énigmedelanaissance, ditJessie,
nous sommesnées desmêmes personnes, de notre mère et de
notrepère,maispourquoidois-tutetorturer,etmoinon ?
–J’yaipensé aussi, réponditMorgane aprèsun bref
silence, et il me semble avoirune explication juste, quelque
monstrueusequ’ellesoit paressence. Tu n’es plus une enfant,
et tu doissavoirqueldessin étaitaccroché au murdela
chambreàcoucherdenotre mère quand elle étaitenceintede
moi, c’étaitune étude de Gavrilian pour son tableau Les
prisonniersdeCarthagereprésentant desgalériensenchaînés.
Cette étude figurait l’esquisse d’une têted’homme, une tête
de bagnard ravagée, perverse avectoutes les passions infâmes
de son existencerepoussante:un hybridedechimpanzéet
d’idiot. Lesfemmesenceintes ont parfois descaprices
inexplicables. Notremèreavait fait accrochercette étude en
face de son lit et la regardaitlonguement, attirée parle
sentiment mystérieux que suscitait dans son état cette histoire
terribleetpécheresse. Parlasuite, elle s’estelle-même
moquéedesalubiesansjamaisréussirà se l’expliquer.
J’avaisdix-huitans quand maman m’aracontécette histoire,
et quand elle l’afait, sesyeuxétaient remplis de larmes, elle
me caressait la joue, penchéesur moiavecinquiétude et la
volontédemeconsoler. Quelquesannées plus tard, j’ai
11trouvé dans desouvrages de pathologie desréférencesàla
réceptivité particulièredes femmesenceintesaux impressions
visuelles. Ne vois-tu pasclairementque notre mère m’a
dessinéeelle-même ?
S’appliquant ànepas comprendrecedont parlait
Morgane, Jessie, le visage rosi parune tension impuissante,
demeuraitles yeux largementouverts.
–Ce ne peut être cela, Mory. Tu te fais desidées, dit-elle
pour essayerdeconsoler sa sœur. Ilya là quelque choseque
nous ne savons pas. Sois gentille, arrêtons cette conversation
quim’esttrèspénible.
–Tu as raison, ditMorgane, un être telque toialedroit
d’être révolté parles souffrances et de ne pasles laisser
s’approcherd’elle;jenepeuxéveillerl’amour parceque ce
n’estpasdesitôtquejecommenceraiàêtreagréable.
Cesparoles, ditesavecindifférence, sans amertume ni
espoir,ébranlèrentfortementJessie.
–Oh, Mory!s’exclama-t-elle en essayant d’attirer la
main depierredesasœur. Tu as besoind’amour? Aime-moi,
etjet’aimeraidetoutmoncœurpacequetuesmasœur.
–Suffit, ditMorgane en libérantsamain et en fronçant
lessourcils. En ce moment je suis très loin de toi, et je ne
perçoispas tesparoles. Je ne suis pasvenue pour des
exercices sentimentaux. Consentiras-tu àvenir vivreàla
Flûtevertependantlestravaux quiseferontici ?
Jessieregardasasœursansriendire.
Bien qu’elle fûtémueetdésemparée, quelque chosede
semblableaux bruitsàpeine perceptiblesdequelqu’un qui se
serait approché en tapinoislui inspiraune réponsedirecteet
ferme.
–Non!dit-elle,etsonfrancvisagerépétasesparoles.
–Non ?
12–Non, Mory, non, répéta Jessie en s’efforçantde prendre
un ton plaisant. La Flûte vertemedonne surles nerfs. Là-bas
on estloin de tout. Je regrette, bien sûr, maisjepréfère rester
ici.
–Tu n’as tout demêmepasl’intention depassertoutl’été
àLiss ?
–Du tout. J’irai peut-êtrechez EveStratton, dans sa villa
desPoisfleuris.
–Comme tu veux, ditMorgane, jugeantinopportun
d’insisteretrepliéesursespensées.Bonnenuit !
–Bonnenuit,Mory,ditJessieenbâillantetens’étirant.
Elleseleva.Morganeluisouritaupassageets’en alla.
13CHAPITREII
J essie, aliasGermaineTrengan, étaitune jeune fille qui
ne présentait rien de particulieraux yeux de quelqu’un qui
aurait exigéune originalité spécialementdouéeou une
gracieuse vanité. Elle étaitleplussouvent absorbée dans ses
pensées et s’abandonnait complètementàses impressions si
celles-ci s’emparaient d’elle. Toutes lesidées avaientà ses
yeux l’intérêtdelanouveauté, indépendamment du fait
qu’ellessoientou non partagées pard’autres. Elle ne se
souciait pasdel’effetqu’elle produisait surson entourageet
ne soupçonnait pasque le natureldeses paroles et de ses
gestes faisaittravaillerl’espritplusfortque le charme d’une
jeune «wunderkind»poursuivantles objectifsà la mode
prescrits parledernier livre d’un prophète de sixmois.
Quelquefois elle avaitl’impression qu’on l’admiraitpour un
motif qui ne luiétait pasclair, et, remettant la cause de cette
admirationàlaconscience de celui qu’elle soupçonnait, elle
souriait avec une coquetterieparfaitement consciente. Elle
aimait la musique, mais elle-mêmejouaitmal sans s’en
soucieroutre mesure. Elle n’avaitfaitni tentatives pour
dessiner, ni vainsessais pour alignerdes vers, ni rien de
semblableàces prurits d’amateur. Comme si, fatiguée
d’avoirproduitdes êtrescompliquésetnesachantque faire
d’eux-mêmes, la nature avaiteu simplement enviedese
reposer en se disant:«Qu’elle soit justeune jeune fille. »
Avec tout celaelle étaitloin d’être sotte, et son cœur se
mutinaitetcompatissait lorsqu’elle se heurtait au mal,
15comme celui de toutereprésentante du sexe féminin avec sa
tendanceàfaire des bons sentimentsson monopole etàles
utiliser parparagraphes. Elle étaitsimple, mais de cette
simplicitéàlaquelleles autres ne sont conduits que pardes
expériences difficiles et douloureuses. Pour lacomparaison,
puisqu’il s’agit d’une femme, nous évoquerons un exemple
éculé:un vêtement précieuxqui aurait l’aird’avoirété payé
unprix accessibleàtous.
Le lendemain matin, Jessieselevademauvaisehumeur,
mais, jetant un regard au miroirdesacoiffeuse, elle ne put
s’empêcher de sourire. Dans sesmauvais moments, elle était
étonnéepar la différencedediscoursentre son reflet et ses
sensations intérieures. La jeune fille du miroir, avec ses
épauleslissesetson regard clair, semblaitnejamaisconnaître
de mauvaisedisposition.Aces moments-là, Jessiesesentait
étrangèreàsapropreimageetdoutaitdesonauthenticité.
Mais le regard au miroirôta tout de mêmelatoile
d’araignée qui couvraitson visage. Sespensées de la veille,
apparues aprèslascèneavecsasœur, l’assaillirentde
nouveau tandisqu’elle se coiffait, mais ne purents’emparer
d’elle touteentière. Aprèssamajorité, Jessieavait l’intention
de partir pour un lointain voyageavecson amie EveStratton,
puis, au retour, de s’installerà Oungan afin de ne plus
rencontrersasœur. Elle ne luiavait encore rien ditdeses
projets, mais ne pouvait, dans la profondeur de son âme, lui
pardonnercette arme terribledont usaitMorgane pendant les
crises où elle mettait son cœurànu. Quelque pitié que Jessie
eûtdesasœur, sa raison se refusaitàs’affliger complètement
pour desmotifsirréparables, de même qu’un arbrevertne
pourrait accepterlejoug d’un arbresec qui luitomberait
dessus. Il en eûtété autrements’ileût dépendu d’elle d’aider
Morgane, et plus d’une fois elle avaitréfléchià cela. Elle
n’auraitpashésitéalorsàdonnersarichesseetsabeauté.
16La haineest le
degrésuprêmedel’inhumanitétransforméeen passion, et heureux qui n’apas éprouvé son voisinage
attentif. Jessieauraitbien ri si on lui avaitdit que Morganela
haïssait pour de bon et, dans sa haine, n’étaitpasloin de
sangloterà sespieds en implorant son pardon commeon
aspireàdu repos après un travailau-dessusdenos forces. Les
autres femmesbellesou joliesn’éveillaient chez Morgane
qu’une émotion amèreetméchante, prêteàsetransformer en
critique. Mais Jessiesesituaità part comme le motprincipal
de la jeunesse et de la douceur. Pour Morgane, elle était, en
une seulepersonne, tout un monde qui avaitgrandi à côté
d’elle.
En cequi concerneJessie, elleétaitquelquefois en proieà
une légère tristesse quand, sous l’effetd’une conversation
maladive avec sa sœur, passantàpied ou en voiture dans la
rue, elle recherchaitdanslafouledes visages
impitoyablementmarquéspar la nature afin de lesjustifierde
quelque façon parsavue claire et précise. Mais ce n’estque
très rarement qu’elle réfléchissait à ces choses difficileset
douloureusesavecl’intrépidité d’un chevalierlancé dans le
pays desmonstres. Sespensées se tournaient d’elles-mêmes
vers d’autres sujets de réflexion. Seseffortscontre nature se
dissipaient, leur philosophieimpuissantes’effondrait, et
Jessierevenaitàsonmondeoùelleétaitheureusedevivre.
Morganeparut au petit-déjeunerl’allure digne, avec un
airdemoqueriecondescendantecomme si ce n’étaitpas elle,
mais Jessie, qui, la veille, avaitfait desaveux étouffants.
L’humeursilencieuseetinterrogativedes deux sœurspassa
de courtesremarquesà une vraieconversation. Etantdonné
que destravaux étaientprévus, Morganedéclaraqu’elle allait
prochainements’installerà la Flûteverte, et Jessieannonça,
elle, qu’elle allait provisoirementsetransporterdansla
bibliothèque qui avaitune entrée séparée. La partie de la
17maison habitéepar Jessien’exigeaitpas de réparations, alors
que presque tous lesautres locauxavaient subi des
dommages. Aprèsletremblementdeterre de l’hiver
précédent, lescorniches décorées de stucss’étaient émiettées,
le cadre desportesétait faussé, en maintsendroits le plâtre
desmurss’étaitdécollé,déchirantlespapierspeints.
–En me réveillant, je jetteraides regardsd’ignorante sur
lestitres savantsdes livresdelabibliothèque, mais toute
l’émanation scientifique se glissera en moi. Je suis
convaincuequ’àl’automne, quand tu reviendras –mais d’ici
là tu passerasbien nous voir? –, je serai, sans efforts
particuliers, devenue un véritableprofesseur. C’est une
grandechosequelelatin !
Disant ces mots, elle ouvrit un œufetplongeadanssa
bouche une petite cuillère remplie de son contenu. Elle était
en train de sortir lentementlacuillère de seslèvresfermées
quand une pensée soudaine:«Lepoussin nes’estpas réalisé,
il estmort, ou plutôt ilapéri…»lafit rire horsdepropos.
Dans cette idée,àlafoisavaricieuse et apitoyée–essayez
donc de l’exprimersérieusement–, clapotait une somptueuse
bêtise. Parlemystère desassociations, Jessiesereprésenta
tout de suite aprèsun monsieur guindé apparaissanten
sociétédanstout son apparat, mais ayantoublié d’enfilerson
pantalon. «Le poussin, c’estleprincipe », disait-il en agitant
avec dignité son genou velu… La nourriture couchée entre
lesdents blanches de Jessies’arrêta net, un rire secoua la
jeune fille despiedsàlatête;elle n’avaitlaforce ni d’avaler
ni de recracher ce qu’elle avaitpris, et, impuissanteàse
dominer, touterougepar peur de tousser, elle pouffa de rire,
etdesmorceaux d’œufvolèrentsurlatable.
–Oh, je ne sais paspourquoi je suis si gaie!finit-elle par
dire quand elle retrouva son souffleeteût essuyé seslarmes
18de rire. Le regard de Morganes’arrêta sur elle avec une
expressionfermée.Morgane,tuesmonpetitoursenpeluche.
–Qu’est-cequiaprovoquécettecrise? demandasasœur.
–Quand onaenviederire, peu importe la raison, dit
Jessiepour se justifier. Maintenant, c’est passé. Mais de
l’œuf… Elle surmontaun nouvelaccès de gaieté, sans quoi
elle serait repartie de plus belle… pouvait sortir un poussin.
C’estsûr,Mory.Voilapourquoij’aieuenviederire.
Si Morganen’avait pasressentidefaçon si aiguëtoutela
vérité et le charmeinnocentdecettesortiefutile, elleseserait
sentie mieux. Jetant un regard timideàsasœur, Jessiese
redressa, eutun mouvement de sourcils et fixason assiette.
Alors, parun caprice soudain et feintdont elleeut
honteellemême, Morganesemit àrirebruyamment, et ce rire de
commandeattardélarenditrepoussante.
Le petit-déjeunerpris, Morganeselevala première pour
allerchez le notaire, comme elle le fit savoirà Jessie. Jessie
ne s’intéressait pasà l’argent et considéraitlerôledesasœur
dans lesaffaires de finances et de notaire comme un exploit.
Ellesseséparèrentavecaménité. Puis Jessiesesouvint des
billets:elledit «Ahlala! »etsefitdesreproches.
19CHAPITREIII
Laveille, Jessieavait fermementdécidé d’allerporterle
matinàses amis dixbillets qui luiavaient étéconfiéspourun
spectacledonné au bénéfice desvieux musiciensdel’Opéra.
Elle avaitrepoussé cette affairedurant troisjours. Hier le
tempsavait étémaussade, et, comptant qu’aujourd’hui il y
aurait de la pluie, Jessiedécida d’utiliser une journéede
mauvais tempspour rendrevisite auxfamilles Watson,
Apperbaum, Gardingov et autres forteressesimprenables où
elle seule, avec sesmanièresdésinvoltes et insouciantes,
pouvait opérerquelquespillagessansprovoquerl’irritation
propreàune vanité cousue d’or. Mais c’estprécisément alors
que le mauvais tempsavait pris fin:lecieletlaterre
brillaient, criaient. Dèslematin, Jessie avaitété touchéepar
la flèchedu mouvement qui résonnaàson oreille comme un
motlancéàlacourse. Mais elle n’avait pasenvied’allerà la
ville. «Demain, demain, pasaujourd’hui, c’estceque
chantent lesparesseux », se répétait distraitement la jeune
fille en arpentantlamaison sans but, mais passant avec
satisfaction d’une pièce àl’autre. «Aujourd’hui, je me
repose, demain je feraimes devoirs!»Lemobilieravait l’air
animé de quelqu’un quiabien dormi;lesoleilluisait surla
laque;les hautes fenêtres associaientlebleu du ciel aux
espaces du parquetetdes tapissur lesquels, au sol, lesrayons
prenaientun éclat doré. Jessieparcourut toutes lespièces du
bas, elle passa même dans le cabinet de Trengan qui était
21restétel queldepuis sa mort et porta attention au tableau
figurant LadyGodiva :
Dans une ruedéserte, sur un cheval qui allait au pas,
passait une femme nue qui avaitl’air au supplice. Très belle,
lesyeuxremplis de larmes, elle s’efforçaitdedissimuler sa
nudité sous la capedeses longscheveux. Un serviteur, qui
conduisait le cheval parlemors, gardaitlatêtebaissée. Bien
que lesvoletsdes fenêtres fussent hermétiquement clos, une
personne voyaitLadyGodiva:celle qui regardaitletableau,
et, pour Jessie, celaparut être une tromperie. «Tout de
même, se dit-elle, parcompassion et délicatesse leshabitants
de cette ville ont ferméleurs voletset ne sont passortis dans
la ruependant que la malheureuseladychâtiéesouffrait le
froid et la honte, et ces habitantsvraisemblablement n’étaient
pasplusdedeuxou troismille, et maintenant combien de
personnesont vu Godiva surlatoile?!Y compris moi. Ces
habitantsont étéplusdélicatsque nous. Pour représenter
l’histoire de Godiva, il aurait fallu être fidèleàson esprit,
dessinerl’intérieur d’une maison où, frémissantd’indignation
parcequ’on entendait le bruitlentdes sabots du cheval, les
habitantsétaient rassemblés, silencieux, le front plissé. L’un
d’euxfaitsigne de la main, pasun motdetout cela«chut! »
Mais, parlafente du volet, passe un pâle rayon de lumière, et
c’estlàtoutGodiva. »
C’estavecces idées en tête que Jessiesortit du cabinet et
vitdesservantesquiroulaientuntapis.
–Mais vous l’avez déjà battu ilya deux jours, dit-elle,
pourquoilesortirànouveau ?
Jessienesemêlaitpas desaffaires du ménage, mais si,
parhasard, elle portait attention àquelque chose, on lui
obéissait sans réserve, même si elle contredisait desordresde
Morgane. Elle n’avaitpour celaaucun effort àfaire. Les
servantes, deux jeunesfemmes, se hâtèrent d’expliquerque
22l’on enlevait lestapisen vue destravaux projetés, et Herda,
l’uned’elles, jetaun regard surunefenteauplafond.Jessiese
souvintdutremblementdeterre.
–Vousétiezdéjàcheznous ?
–Moi, oui, réponditHermine auxjouesrouges et à la
fermecomplexion. Herda, elle, estarrivée deux semaines
après.
–Oui, je me souviensmaintenant, ditJessieen observant
avec un sourirelatrèsblonde Herda. Vous êtes toutes les
deux du Nord, non?Etest-ceque chez vous, vous avez aussi
destremblementsdeterre ?
Lesdeuxservantes échangèrent un regard et éclatèrentde
rire.
–Jamais!dit Hermine. Nous, nous n’avons rien de
pareil, ni la merniles montagnes, en revanche nous avons
l’hiver:septmoisdegrand froid et de la neigepar-dessusla
tête,dupurargent !
–Quellehorreur,s’écriaJessieindignée.
–Oh non!Neditespas cela, mademoiselle, l’hiverest
trèsgai.
–Je n’ai jamais vu la neige, expliqua Jessie, mais j’ai lu
ce qu’on en dit, et il me semble que marcher pendant sept
mois avec de l’eau glacialejusqu’auxgenoux estun plaisir
douteux.
S’interrompantl’une l’autre, lesdeuxservantes
racontèrent de leur mieux la vieen hiver:la maison bien chauffée,
lescoursesen traîneau, le gel, la neige qui crisse, lespatins,
leskietcequis’appelle «avoirlesjouesquibrûlent ».
–Mais c’estseulement une affaired’habitude, répliqua
Jessieavecun peu d’humeur. Posons franchement la
question:auriez-vous enviederetournersur-le-champ dans
votre pays?En ce moment, là-bas, c’estjustement… Au fait,
quelmoissommes-nous?En avril. Chez vousàprésent vous
23avez traîneau, feu dans lepoêleet skis. Allons,laisseztomber
votre patriotisme et regardez le jardin, et, de la tête, elle
désignalafenêtre.Sivousavez lecouragedementir,allez-y !
–Bien sûûûûr, ici, c’est trèèèès joli… ditHermineen
traînantsurlesmots.
– Il yaunetellemassede fleurs!ditHerdaavecavidité.
Jessiefronçalesourcil :
–Ouiou non?Etes-vous sous le drapeau du Sud ou sous
celuiduNordavecsesmaraisglacés ?
–Bah, nous sommesencorejeunes, ditsimplement
Herda,nousallonsrestericiquelquetemps.
–Quellescréatures rusées vous êtes!s’exclama Jessie,
s’il en estainsi, comment pouvez-vous souhaiter que votre
visage en fleursoit, durantseptmoisdel’année, transformé
en bloc de glace?Maisqu’est-ce que c’est?Qu’est-ce que
c’estquecesbruits? !
Lestrois femmesseturentpour écouter. Par lesfenêtres
ouvertes montaientdes exclamations furieusesetdes bruits
decoupssourds.
–Çarecommence!laissaéchapperHermine.
Jessielaregardaavecattention.
–Qu’est-cequirecommence? demanda-t-elle.
–C’estlejardinier et le palefrenier!s’exclama Herda,
brûlantdeseprécipiterverslafenêtre. Qu’est-ceque je n’ai
pasfaithierpour essayerdeles calmer!C’estàcause de
Malvina. Ou je ne sais pastrop pourquoi. C’est un vrai
scandale !
–C’estquoi,unebagarre? s’enquitJessiesansaménité.
–Oh,mademoiselle,nenousenveuillezpas !
Jessieles apaisa d’un gesteetsedirigea rapidement vers
la sortie escomptant l’effetdetonnerre qu’allait produire son
apparition.
24Lorsque, lesmains derrière le dos, elle s’arrêta à
l’extrémité du passage qui séparait la grangedes écuries, le
tableau suivants’offrità elle:Bill, le palefrenier, qui avait
tombélaveste et retroussé lesmanches de sa chemise, avait
l’avantage surSavatier qui reculait mais soutenaitencore
l’assaut. Pâle et ensanglanté, le jardinierregardait son
adversaire, guettant le moment propice pour le frapperdela
main droite tout en parant de la gauche lescoups qui lui
étaientassenésavecrapidité et violence. Pour ce qui étaitde
Bill, son visage plein de santéétait simplement empourpré
sans compterune égratignuresur la pommette. Ilsfaisaient
penseràun chien etàun chat. Savatier, épuisé, mettait au
combat tous lessentimentsdangereux d’un homme furieux,
alorsque Bill, qui avaitl’air de s’amuser, prenaitl’avantage
surson ennemi. Aleurs piedstraînaientleurschapeaux
piétinés. Cependant Savatierétait surle point de marquerun
coup important:Bill découvrit sa tête, et un soufflet
vigoureuxdu jardiniers’abattit bruyamment surl’une de ses
oreillesquientinta.Etonné,lepalefreniers’avança.
–Suffit, ditJessieen s’interposant. Comment osez-vous
faireunscandalepareilchezmoi ?
Lescombattantsrestèrent figés, la tête basse. Ilsfaisaient
pitiéàvoir. Bill ramassa son chapeau et restadebout, fixant
le sol. Effrayé, Savatieressayait de reboutonnerlecol de sa
chemised’une main tremblante, et son souffle rauque et
furieux résonnaitdecolèreetdehonte.
–Nous…ditBill,je…il…excusez-moi !
–Quelle estlacause de cette empoignade?continua
Jessiesur un ton glacé et en examinantles balafresécarlates
sous lesyeuxdeSavatieravecune grimace de dégoût comme
si quelqu’un avaitmangé du citron devant elle. Donnez-m’en
lesraisons. La jalousie?Une insulte?Les cartes?Attendez,
ordonna-t-elle, voyantque lesdeuxadversairesrassemblaient
25leurspoingscontre leur poitrinedansl’intention de se
répandreen explications et en serments. Après tout, jen’en ai
rienàfaire. Arrangez-vous avec votre conscience. Ce n’est
pasbien, Bill!Savatier, c’esttrèsmal!Ilsemblecependant
que vous ayez plus souffertque Bill. N’est-ce pasparce qu’il
défendait son bon droit?Hein?Bon, si vous n’avez pas
perdu votre langue, maintenant ditesquelque chose, mais
sansvousemporter.
–Je jure parlaBelgique, ditSavatieren crachantun poil
de sa moustache, que c’étaitpurementdelaboxe, du sport.
Mais il se trouve que je ne savais pasà qui j’avaisaffaire.
Billfaitusagedeprocédésquinesontpaspermis. Il…
Bill essuya vivement sesmains contre son pantalon et
s’avança,passantdevantSavatier.
– Il suffitque Savatiervous aitfaitun faux serment, dit-il
avec une franchise calculéepour suggérerque la sincérité et
la malhonnêteté étaientincompatibles. Il s’agitbien sûrd’une
querelle, et je vous demande encore une fois pardon. Et il n’y
apas de querelle sans cause… mais mesprocédés étaient
honnêtes;ça, je peux le jurerpar l’Irlande et la Belgique
réunies. Est-il le seul àavoireu l’impression que j’avais
quatrepoings ?
–Bon, ditJessie. Savatier, que pouvez-vous reprocherà
Bill? Dites-le.
Sans oser désobéir, Savatiers’approcha de Bill et lui
appliquasouslementonletranchantdelamain.
–Voilà ce que je te reproche:lesalecoup qui consiste à
frapperàlagorge.
Jessieserepentit aussitôtdesacuriosité. Dans le geste
que fitSavatierpassa un éclaird’inhumanité calculée, et le
visagedelajeunefilles’attrista.
–C’estbon, j’ai compris, dit-elle doucementmaisavec
autorité.Maintenant,faiteslapaix.Donnez-vouslamain.
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