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Jonathan

De
233 pages
Ce livre est un roman d'amour et d'initiation. Il se veut aussi un témoignage sur la vie dans les écoles juives d'Europe centrale au début du XXe siècle, sur la vitalité d'un enseignement religieux basé sur la compassion et l'exercice de l'intelligence. Les séances secrètes d'initiation à la Kabbale, les récits des Sages ainsi que de nombreux détails de la vie quotidienne sont tirés de souvenirs réels, ceux d'un jeune homme qui fut élève à la Yechivah de Mir en 1905.
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Mon entrée dans la célèbre yechivah de Mir C'était durant l'automne 1901, quelques jours après les * Grandes Fêtes. Les paroles de mon père résonnent encore à mon oreille : -Jonathan, me dit-il, tu viens d'avoir quatorze ans, je te crois * suffisamment prêt pour entrer dans une bonneYechivah. J'ai choisi pour toi l'une des plus réputées, celle de la ville de Mir. J’en connais très bien le directeur, c'est un homme remarquable. Tu partiras le mois prochain. Et il replongea son regard dans l'un des grands livres de cuir sombre qui trônaient sur sa table de travail, un des douze tomes du * Talmud. La bibliothèque de mon père était une petite pièce aux murs recouverts de livres. Seule la flamme d'une lampe à pétrole réchauffait ce lieu sobre et austère. Rien ne devait distraire l'esprit de l'étude, aussi avait-il banni les bibelots qui retiennent l'attention et le chauffage trop intense qui ramollit le corps et laisse l'imagination vagabonder. Je me souviens encore du silence pesant qui, ce jour-là, suivit l'annonce de sa décision. Ma mère, immobile sur sa chaise, regardait obstinément ses mains, la petite Rachel toujours si insouciante avait brusquement croisé les bras en signe de mécontentement et fronçait les sourcils. Toutes deux se taisaient pourtant, sachant la décision irrévocable. Assis à côté d'elles, le cœur battant, je laissai échapper un soupir. Comment rester calme à l'annonce d'une nouvelle de cette importance ! Bien sûr, je le savais depuis quelques mois déjà, il me faudrait bientôt quitter mon village pour continuer mes études, on disait aussi que dès l'âge de treize ans un garçon n'est plus un enfant. Mais curieusement les paroles de mon père me bouleversaient comme si je n'y avais pas été préparé. La perspective de partir loin de ceux que je voyais chaque jour depuis le début de ma vie, l'idée d'être soudain privé des attentions dont ma mère m'entourait à chaque instant ne
* Rosh Hachana et Yom Kippour sont les deux grandes fêtes du Nouvel An Juif. * Ecole juive. * Recueil comprenant les lois et traditions datant de 200 avant l’e.c. à 500 après.  7
m’effleuraient pas encore, ou plutôt ce n'était pas les seules causes de mon émotion. Je dois l'avouer, ce ne fut pas l'amour qui ce jour-là gonfla ma poitrine mais plutôt un sentiment de fierté. J'allais, enfin, entrer dans le monde des adultes, accéder aux mystères de cette connaissance que l'on m'avait appris à aimer de toute mon âme et qui était déjà le but de ma vie. Je savaisque Dieu se manifestait à travers l'Étude. C'était bien une parcelle de sa lumière qui éclairait le visage de mon père, qui lui donnait cette sérénité et cette bonté qui me ravissaient. Bientôt je pourrais assister aux réunions qu'il organisait avec les membres les plus érudits de notre Communauté. Et, plus tard peut-être, si j'en étais digne, moi aussi je serais rabbin dans une ville d'Ukraine semblable à celle où nous habitions. Je souris, conscient de ma nouvelle importance, heureux de cet avenir glorieux qui s'ouvrait devant moi. Quelques semaines plus tard, ma mère, triste et affairée, préparait mon départ. Mon père, absorbé par la lecture d'un livre saint, semblait étranger à l'agitation qui secouait la maisonnée. Seule Rachel me manifestait de l'attention. Un après-midi, à mon retour de l'école elle approcha sa chaise de la mienne et me dit : -Alors c'est décidé, tu pars, tu nous quittes ? Ton absence va me causer un gros chagrin, la maison me paraîtra vide quand tu ne seras pas là. -Mais Père et Mère seront avec toi et tu sais combien ils t'aiment. -Moi aussi je les aime mais ce n'est pas pareil, tu vas beaucoup me manquer ! -Que veux-tu, nous n'y pouvons rien. Ah ! si tu étais un garçon, nous serions partis ensemble. -J'aurais été si heureuse ! dit-elle rêveusement. Puis brusquement : disons-nous au revoir pendant que nous sommes seuls. Nous nous embrassâmes et notre baiser dura plus longtemps que d'habitude. Quand nous nous séparâmes, je sentis une larme couler sur ma joue, ce n'était pas la mienne. Le lendemain, à l'aube, une carriole s'arrêta devant la porte. Un paysan en descendit. Il était très grand, ses moustaches rousses taillées en brosse faisaient ressortir ses yeux d'un bleu très pâle, comme délavé, sa casaque serrée à la taille et son pantalon
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bouffant lui donnaient une allure imposante. Il se rendait chaque semaine au marché de la ville de Mir. Il avait bonne réputation, on disait qu'il buvait peu, aussi les gens des environs lui confiaient-ils souvent les garçons qui devaient serendre à la villepourcontinuer leurs études. Mon père lui avait demandé de me déposer devant ma nouvelle école. Il entra dans la maison et s'adressa d'une voix forte à mes parents : -Ne vous en faites pas, leur dit-il pour les rassurer, le temps est clair aujourd'hui, nous allons faire bonne route et je l'arrêterai devant la porte ! ajouta-t-il en se tournant vers ma mère. Durant tout le mois qu'avaient duré les préparatifs, celle-ci semblait s'être résignée à mon départ. Elle était calme et stoïque. « Quand tu seras à laYechivah… » me disait-elle souvent, tâchant de résoudre, à l'avance, tous les problèmes que je pourrais y rencontrer, ou alors elle commençait sa phrase par : « Quand tu reviendras pour les vacances… » Avec elle, le temps perdait de sa consistance, j'étais déjà de retour et mes études n'étaient plus qu'une suite de souvenirs agréables que je racontais, confortablement installé dans la salle à manger familiale, entouré des miens. Mais ce matin-là, devant la charrette de Fédor, c'était le nom du paysan, elle ne pouvait plus cacher sa tristesse. Des larmes coulaient lentement sur ses joues. Elle s'avança vers moi et me tendit un paquet soigneusement enveloppé, des gâteaux pour la route. Elle me serra silencieusement dans ses bras. J'eus peur d'éclater en sanglots, tout mon courage m'abandonnait soudain mais je sentais le regard de mon père posé sur moi. Fédor, voulant écourter la scène, saisit ma valise d'une main et me poussa de l'autre vers la voiture. Je montai et d'un mouvement de son fouet, le paysan intima l'ordre à son cheval d'avancer. Nous partîmes au son des grelots qui rebondissaient sur le cou de l'animal. Je me retournai. Mes parents, immobiles l'un à côté de l'autre, regardaient la voiture s'éloigner. Le cheval quitta bientôt le sentier pour emprunter la grand-route. Je compris seulement alors qu’une période de ma vie s’achevait. Le brouillard plongeait encore le village dans une semi-obscurité. Je fermai les yeux pour retenir
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mes larmes. Mon Dieu, faîtes que je les revoie un jour ! Faîtes qu'il ne leur arrive rien de mal ! Tandis que j'implorais le Créateur, Fédor parlait à son cheval. Notre charrette avançait rapidement ; mais, au lieu de se diriger vers la forêt que nous devions traverser pour sortir de la ville, le paysan prit le chemin de sa ferme.  La banquette sur laquelle j'étais assis était dure et inconfortable et il me fallait m'agripper au montant de la voiture pour ne pas sauter à chaque pierre du chemin. Je regardais la route défiler devant mes yeux. C'était mon premier voyage et les environs même de ma maison m'étaient inconnus. Des champs de blé déroulaient leur tapis jaune jusqu'au bord de la route, le soleil, qui lentement colorait la brume d'où il émergeait, illuminait aussi les milliers de fleurs de tournesol qui s'inclinaient vers lui. C'était un spectacle surprenant, presque irréel. On avait l'impression d'assister à l'aube de la création. J'étais émerveillé.  Nous arrivâmes aux portes d'un village. Une femme jetait des graines aux poules qui la suivaient d'un pas saccadé, une autre nourrissait des cochons. Mon chauffeur s'arrêta bientôt devant une petite maison basse entourée d'un lopin de terre. Il entreprit, sans attendre, le chargement de sa charrette. Sa femme sortit brusquement de son isba. Grande, forte, ses cheveux blonds dissimulés sous un châle de laine rouge, elle s'avança d'un pas décidé dans notre direction et se planta devant son mari. On aurait dit qu'ils étaient frère et sœur tant ils se ressemblaient. -Fédor, je t'en conjure, tu ne vas pas recommencer comme la dernière fois ! - Elle se tourna vers moi - Tu te rends compte, il a dépensé en une nuit tout ce qu'il avait gagné ! Elle détachait chaque mot pour bien faire sentir l'étendue du drame. Tout ! Tu entends, tout ! Et, en plus, il est rentré ivre mort !  Je ne savais que dire mais, heureusement, elle n'attendait pas de réponse. J'étais stupéfait. Ce paysan connu pour sa sobriété était en réalité un alcoolique ! Saurait-il trouver sa route et conduire sa charrette sans nous précipiter dans un ravin ? Mes parents n'avaient-ils pas été imprudents de me confier à lui ? Je doutai d'eux pour la première fois. Changeant de ton la paysanne continuait : « Fédor, pense à tes enfants, Dieu te jugera ! » Á ce moment, deux galopins, sales, vêtus de haillons, surgirent en se querellant de la petite grange que l'on apercevait
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