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Joséphine l'impératrice créole

De
391 pages
Joséphine, l'impératrice créole, est née à la Martinique en 1763 dans la famille Tascher de la Pagerie, de riches Créoles originaires du centre de la France. Très jeune, elle épouse, en France, Alexandre de Beauharnais, fils d'un ancien gouverneur de l'île. Son mari sera guillotiné à Paris. La Créole aura la chance d'être sauvée par la chute de Robespierre. Quelques mois plus tard, elle rencontre le jeune général Bonaparte, qui s'éprend follement d'elle. Avec lui, elle se révèle être une femme brillante. Il se sépare d'elle cinq ans après l'avoir couronnée lui-même en 1804, à Notre-Dame de Paris.
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« Peude femmes, disent lesauteurs de «La Biographie
desContemporaont mieins »,ux mérité de fixer les regards
de lasociété, oùelle (l’impératriceJoséphine) fut toujours
chérie etdistinguée.Surletrône, ellesesouvint toujours
d’elle-même, etdonna, parl’affabilité, etpresque parla
simplicité desesmanières,une paruretoute nouvelleàla
Majesté impériale;aussi laissa-t-elle de profonds souvenirs,
aprèsavoirété pendant vingtansl’objetde l’admiration et
du respectde l’Europe ».

MonsieurdeSaint-Allais.
Nobiliaire universel deFrance, 1877.

Unecolonie exemplaire.
«Pouren prendreune idéesuffisammentjuste, peut-être
faudrait-il direqueSaint-Domingue estàl’économie
e
française deXVIIIsiècle,cequ’estl’Afrique noiretout
e
entière dansl’économie française duXXsiècle. »

AiméCésaire.
Toussaint Louverture.La Révolution
problèmecolonial.
LeClubfrançaisdulivre, 1960.

française

et

le

Une si belle impératrice

Une fois de plus,Parisestle pointde mire de l’Europetoutentière.
Nous sommesle2décembre1804, le 11 frimaire de l’anXIII,un
dimanche.Letempsaété plutôtmédiocretoute lanuit.Ilaneigé
pratiquementjusqu’au matin.La capitale estassez sinistre dansle
noir, d’autantquetoutes les heures, lecanontonne.Aupetitmatin, la
situations’est un peuaméliorée.Enrevanche il fait un froid glacial.Il
gèle même, lethermomètre marque -3°Cetles rues sont
excessivementglissantes.Lesoleil necommencera àfaire fondre le
givrequ’àpartirde neuf heuresdumatin.Le long dupassageque doit
emprunterlecortège,une foule immensese presse depuislaveillesur
les trottoirs, derrière lesbarrières qui empêchentlapopulation de
déborder surle passage descarrosses.Lesforcesde police déployées
1
parle ministre,JosephFouché ,sontimpressionnantes!Ellesontété
misesen place dansles rues,surles toits, maisaussiaumilieudes
gens quiattendentavecimpatience, depuisl’aube, leurnouvelle idole.
Detempsentempsdescrisfusentde lafoulecompacte:«Napoléon,
Napoléon...Vive l’empereur,vive l’empereur… »,reprisplusloin par
d’autres.

1
Joséphineaététrèsproche dece ministre,son informatrice, luirendantcompte de
toutcequi faisaitlequotidien de l’entourage deBonaparte.Pourlarécompenser, il
larémunéraitensous-main.Etbien évidemment,àl’insudeson mari !

9

Le parcoursestbienbalisé.Et rien n’aété laisséauhasard.Le
Premierconsul doitquitteren débutde matinée le palaisdesTuileries
qu’il occupe déjàdepuis quatreans.Aprèslecoup d’Étatdu18
brumaire de l’anVIII(le 9 novembre 1799), ilaencore habité lapetite
maison de larueChantereine pendant sixjours,cette demeure
2
qu’avaitacquiseJoséphine ,avantde lerencontrer.Commeconsul, il
ne pouvaitcontinueràhabitercecharmantpetithôtel particulier.Les
directeurset,aprèseux, lesconsuls se devaientd’avoir unerésidence
digne d’eux.Pourcela, le magnifique palaisduLuxembourg étaitmis
àleurdisposition.Le lendemain deson élection,Bonaparte et
Joséphines’installent toutnaturellementauPetitLuxembourg, dans
lesmeublesd’unancien dirigeant.Ainsi,Joséphinevaoccuperceux
desonamiLouis-JérômeGohier, l’ancien directeur quiaété
démissionné l’avant-veille.Le généralarefusé de prendre pourlui et
safamille lesmagnifiquesappartementsducitoyen directeur, et
ancienvicomte,PaulBarrasetdesesmignons.Lorsducoup d’Étatde
brumaire,ce dernieraétérenvoyé manumilitari,avecune escorte de
centhussards, dans son magnifiquechâteaudeGrosbois.Peudetemps
3
après, le 19 février1800, lePremierconsul,quiveutmarquer sa
différenceaveclesautresconsuls,Jean-JacquesCambacérèset
Charles-FrançoisLebrun,choisiradélibérémentlesTuileries,symbole
royal parexcellence.Là, lePremierconsul, malgré les réticencesde
Joséphine,vas’installerdanslagrandechambre de parade du roi
LouisXVI,aupremierétage duchâteau.
Pour serendreàla CathédraleNotre-Dame, l’immensecortège de
Napoléon doitemprunterleCarrousel, les ruesSaint-Nicaise (de
sinistre mémoire plus tard),Saint-Honoré etduRouleavantde
traverserla SeineauPont-Neuf.De là, onvapasserduQuai des
Orfèvresaux ruesSaint-Louis, duMarchéNeuf
etduCloîtreNotreDame.Toutesles voiesontétésablées.Détail important,si l’onveut
que leschevauxne glissentpas!D’immenses travauxontété
entrepris, en particulierlarue deRivoliquiaété pavée pour
l’occasion.Danscertaines rues,qui ne fontpas septmètresde large,
commeautourdeNotre-Dame, de nombreuximmeubles vétustesont

2
C’estNapoléonBonapartequi, en 1796, décide d’utiliser son deuxième prénom:
Joséphine.Jusqu’àladate, oùil larencontre,toutle monde l’appelleRose.Pourla
compréhension decette histoire, nousn’emploierons quecelui deJoséphine.
3
Àpartirde maintenant, nousabandonneronslecalendrier républicain pourle
grégorien,quisubsiste encore de nosjours.Mais, pourlesévénementsimportants,
nousdonneronsla concordance,bienquecela alourdisse letexte.

1

0

étéabattus pourlaisserpasserlecortège, oudégagerl’espace
nécessaireau stationnementdesinnombrables voitures.
Pourle moment, lescoursdesTuileries sontenvahiesparles
carrosses, leschevauxetlesrégimentsqui peinent àtrouverleurplace
danscecharivari gigantesque.Etc’est unvaletdechambrebien placé
quivanousdonnerl’ambiance decette folle journée.Pourquoibien
4
placé?Maisparcequ’il estaucœurdetout!C’estConstantWairy,
levaletdeNapoléonqui, dans sesmémoiresintimes, nousapporte les
détails queréclame notrecuriosité.
DanslesappartementsdeNapoléon, noteConstantdans ses
mémoires,toutest restécalme jusqu’àhuitheuresdumatin.
5
Normalement,c’estRoustamqui dort sur un litdesanglesdevant sa
porte,qui leréveilletouslesjoursàsixheures.Maisaujourd’hui ila
dormiun peuplus que d’habitude malgré latension etl’excitationqui
letravaille, en pensantà cetterude etextraordinaire journée.
L’appartement qu’il occupeàl’étage donnesurlesjardinsetcomporte
uneantichambre,unsalon pourlesaidesdecamp,unautre, plus
grand,que jouxtent unebibliothèque et sa chambreà coucher.Celle-ci
estmagnifique, mais toutn’est-il pasmagnifiqueautourde lui?Cette
pièce estgarnie detenturesen damascouleurponceau.Bonaparte dort
dans un litposésur une estradequ’entoureunebellebalustrade dorée.
La chambrecommuniqueavecunesalle debainqu’ilutilisetousles
jours, etavecunevaste pièce où sont rangées sesaffaires
personnelles.
Napoléon estencoreun jeune homme.Ilaeu trente-cinqansle15
aoûtprécédentetil estdéjàempereurdepuisplusdesixmois.Ila, en
effet, été proclamé empereurdesFrançaispar«sénatus-consulte »
sousle nom deNapoléonPremier, le18 mai précédent.Les sénateurs
avaient,àl’occasion,vuleursindemnitésaugmenterdetrente pour
cent.Laveille, plusieursd’entre euxétaient
venusprésentereuxmêmeslesexcellents résultatsduplébiscite.

4
ConstantWairy(ouVéry)quirentre en 1799au service deNapoléon, grâceà
Joséphinequi l’asélectionné etle placeauprèsdupremierconsul.Ilrestera avec
l’empereurjusqu’en1814, dateàlaquelle il désertera,sansgloire, en emportant
l’argentetlesbijouxdontilavaitlagarde.
5
OuRoustanRaza,son mameloukqui luiaété donné parlebeyduCaire, lecheikh
El-Becri,avecunautre prénomméAli, le 12août1799.Il est un fidèleserviteur(et
non pas un esclavecomme on le présente parfois),rattaché etappointé,6 000livres
paran, parla Garde impériale jusqu’en1806. Lui aussidéserterason poste en1814.
Napoléon ne lui pardonnerapas sadéfection.

1

1

Ce n’est plus,à cette époque, l’espèce dechatbotté malingre etau
teint verdâtreque nous ont montréquelques peintres,commeAntoine
Gros,aumomentde la campagne d’Italie.Il n’estpasgrandcertes,un
mètresoixante huitàpeine, maisilaune présence incroyable, etdéjà
unetêteàlafigurecreusée,unetête d’empereur, «àla César».Ila
gagnéun peudecorpulence,cequi luiva bien et surtout, ilameilleure
minequ’autrefois.Malgréson jeuneâge, ilaprisdeshabitudes.Sauf
pourl’heure desecoucher, oùil n’apasd’horaire fixe.S’il n’estpas
sorti et setrouve fatigué, ilse metaulitàdixouonze heuresdu soir.
Maisle plus souvent, ilveille jusqu’àdeuxou troisheuresdumatin,
aprèsavoirétudié despapiers,qu’il jettetout simplementpar terre
aprèslesavoirannotés.Aux secrétairesensuite de les ramasser, de les
mettre en ordre etde lesfaire parvenirauxintéresséspourexécution.
Quand il décidequ’il estl’heure dese mettreaulit, ilse déshabille en
jetantàdroite etàgauchechacun deseshabitset se débarrasse deson
grandcordon en le lançantàterre.Samontre,uneBréguetou une
Meunier,toutesimple, maisen or,àrépétition,sansornementsni
chiffres, il lalanceaussiàlavoléesurl’un desmeublesetla casse
souvent.Heureusement, il peutcompter sur sonréveil,unMeunier
également, placéàsonchevet.Il le faisait sonneravecune petite
ganse desoieverte.Plus tard il enauraunautre, enassezmauvaisétat
d’ailleurs,celuiqu’ilavaitemporté deBerlin et quiavaitappartenuau
grandFrédéricdePrusse.Unbien médiocre larcin, mais qu’il
contemplerasouventavecune grandesatisfaction.
Il exige d’avoir toujours quelqu’unàproximité.Il dispose en
permanence d’aumoins trois valetsdechambre, mêmequand il n’était
que général.Ceux-ci leserventetpréviennent sesmoindresdésirs.En
réalité il lui estimpossible des’en passer.Aumomentdesecoucher,
ilappelleàgrandscrisceluiqui estdeservice:«Ohé !Oh !Oh ».Ou
bienquand il estfâché et quec’estletourdeConstant:«Monsieur!
MonsieurConstant! »Laveille, on luia bassinéson litavant qu’il ne
s’yétende, etils’estendormicommeun enfant.Enun instant!Sa
veilleuse envermeilallumée et recouverte pourdonnermoinsde
lumière.
Le matin du sacre, ils’est réveilléàhuitheures, et,toutdesuitea
réclamé latasse dethéqu’il prenaitchaque jour, enalternanceavec
desfeuillesd’oranger.Constant,suivant une habitudequotidienne
depuisplusieursannées, luicommunique lesdernierspotins que luia
fournis sonamiVeyrat,un inspecteurde police.Napoléon est
particulièrementfriand decesdétails,surtout s’ils sontcroustillants.

1

2

Ensuite, dès le saut du lit, il prendsonbain et sansperdre detemps se
6
faitlirequelques documents parM. deMéneval ,quiaremplacé
Bourrienne en1802,etquivientpourcela.Desdépêches urgentes,
maisqu’il n’écoutequ’àmoitiéce jour-là.Latêtecouverte d’un
madrasnouésurlatête, «àlapirate »,il n’y reste paslongtemps, le
tempsdese laveretdebondirentièrementnu versla cheminée, où
brûleun grand feudevantlequel ils’essuie.Ensortant, ilcommenceà
seraserdevantle miroir que luitendRoustam.Maisilcapitule
rapidement,caril n’ajamais vraiment sule faire lui-même.C’est
Constant qui prend lerelais.Ensuite ilse lave levisageavecun linge
pendant qu’on lui frotte lebusteavecunebrosse ensoie extrêmement
douce.Sonvaletdechambreattrapealors un grand etétroitflacon
7
vert quicontient son «EaudeCologneroyaple »,réparée
parJeanMarieFarina,qu’ilaffectionneratoutesavie,ainsiqueJoséphine, et
l’enaspergeabondamment.Ensuite il enfileuncaleçon detoiletrès
fine oude futaine,un pantalon et unerobe dechambre de molleton,
caril faitplutôtfroid danscesimmensespièces, pourtantbien
calfeutrées.Enfin, il metdesbottesmollesàl’écuyère, oude petites
bottesanglaises.Il est très soigneuxdesapersonne,cequi n’estpas
courantà cette époque.
Napoléon ne garde paslongtempscecostume,carce matin là, on
lui faitendosser unriche habitd’apparatcouvertdebroderies.Celui
misaupoint,spécialementpourlui parle grand maître des
cérémonies, lecomteLouis-Philippe deSégur,unancienci-devant qui
asauvésatêteàla Révolution.C’estluiquiatoutordonnancéavecun
goûtfastueux, mais voyant quivaravirlesfoules.Le grand
chambellan est unautrearistocrate,Maurice deTalleyrand-Périgord,
unancien évêque défroqué, maisd’authentique noblesse,quis’amuse
beaucoup de participerà cetteaventure,bienqu’ilsachequeNapoléon
ne l’aime pas.Il leserviratant quecelal’arrangera.Pourle momentle

6
Claude-FrançoisdeMéneval entreau service deBonaparteaprèsavoirété le
secrétaire deJosephBonaparte.Ilcommence en mars1802par remplacer
Bourriennequi,cupide,s’estcompromis une nouvelle foisdans uneaffaire de
fournitures,celle desfrèresCoulon.Ménevalarencontré d’abordJoséphineaux
Tuileries.Celle-ci,quiaime placerdeshommesàelleauprèsdeson mari,
l’encourageàprendre le poste desecrétaire duPremierconsul.Il luiresteratoujours
fidèle.
7
Onappelleraensuitece flacon, en forme decylindreàglisserdanslesbottes, le
«rouleaude l’Empereur».L’empereurestaussiunadepte du«canardFarina»,un
morceaudesucretrempé dansl’EaudeCologne, dontles senteurs stimuleraient
l’esprit.

1

3

Sacre est unecérémonieàgrandspectacle dontlesoutrancesle font
sourirecommebeaucoup d’autres.Mme deRémusatn’écrira-t-elle
pas:«Nousnousfaisions spectacle les unslesautres, il fauten
convenir, maiscespectacle était tellementbeau. »
Napoléon ne peut s’empêcherde faire des remarquesacerbes
contresontailleur,uncertainHippolyteLeroyinstallérue de la Loi,
quialancérécemmentleJournal desdamesetde lamode, maisaussi
contre d’autresfournisseursdetoutpoil,comme lebrodeur, maître
Picot, le passementierGobert, le fourreurToulletetautres
cordonniers,ceinturiers, gantiersouchapeliers.En fait, ilrouspète
surtoutcontre lesnotes que lui présentent sesfournisseurset qu’il juge
exorbitantes.Le futurempereurest remarquablementéconome deses
deniersetne gaspille pasaisément.Aujourd’hui, ilvaporter un habit
dessiné parle peintreJean-BaptisteIsabey, faitdevelourscramoisi
avecdesparementsenveloursblanc,brodésur touteslescoutures,
étincelantd’oretfermé pardevantjusqu’enbas.En dessousilaune
veste, enveloursblancégalement, maisbrodée d’or, lesboutonsétant
en diamants,sur unechemise en finebatiste fermée par unecravate en
mousselinetrèsfine.La culotte estblancheaussiavecdesbouclesen
diamantsauxjarretières.Sesbas sontensoiebrodésen oravecla
couronne impériale.Autourducouon lui passe le grandcollierde la
Légion d’honneuren orémaillé.Pour sortir, ilvaendosser un
demimanteaucramoisi, doublé desatinblanc,couvertde feuillesde laurier
etd’abeilles, portésurl’épaule gauche et rattachéàdroitesurla
poitrineavecune doubleagrafe en diamants.Lesinsignesimpériaux
viennentdechezBiennais.Enfin, il estcoiffé d’unetoque envelours
noir surmontée de deuxaigrettesblanches.Laganse esten diamantset
8
lebouton est tout simplementleRégent,un énorme diamantdecent
quarantecarats,cherà LouisXVIetà Marie-Antoinette.Et qu’onapu
heureusement reprendreauxbijoutiersdeBerlin oùilavaitabouti
pour réglerdesdettescriantesde l’Étatpendantla Révolution.
Ainsivêtu, il estfin prêtpour rejoindreJoséphine etgagnerla
cathédraleNotre-Dame deParis.Il est toutàfaitparé pourentrerdans
l’Histoire.Ilveutaussi fonder sadynastie, mais, là,c’estJoséphine
qui ne l’estpas, en ne lui donnantpasl’héritierespéré.C’estdéjà,à

8
Ilreste,à cette époque, fortpeude diamantsde la couronne, dontleRégent
récupéréauprèsde diamantairesétrangers.En1812, ilyaura à l’inventaire:54 514
diamants, pierresprécieusesouperles, pour unevaleurde 14 millionsde francs ;le
Régent seul, montésurl’épée deNapoléon, étantestiméà6millionsdeF;le grand
collierde l’impératriceà1,2million;etcelui de l’empereurà320 000F.

1

4

cette date,un furieuxobjetde friction entre eux!Il est
particulièrementfier,surtout, de montreràl’Europestupéfaitequ’un
nouvel homme fort vientenfin d’émergerde larecomposition
sanglante de la Révolution française.
Joséphine, la bellecréole dontil ne peut se passer, occupe, elle,aux
Tuileries,un fortbelappartement,accessible par un perron ouvert sur
leCarrousel, prèsdupavillon deFlore.Etparlequel onrejoint
l’escalier quiconduitàl’appartementdeson mari.On peutdésormais
l’appelerainsi, puisque, l’avant-veille, lecardinalFesch lesamariés
religieusement,cequi n’avaitpasété faithuitansauparavant.Joseph
Fesch est unbeauprélatdequaranteans,qui estle demi-frère de
Maria-Letizia Buonaparte, lamère deNapoléonquia boudé la
cérémonie enrestantenItalie.Elle n’arriveraquequinze joursaprès!
Cequiulcèreson fils quivoudrait voir toutesafamilleàsespiedsle
jourdesontriomphe.L’oncleFesch estl’ancienarchevêque deLyon,
primatdesGaules, etpourl’heureambassadeurdeFranceauprèsdu
Saint-Siège.Ils’estentremispourfairevenirle papeauSacre du
nouvel empereur.Etdecela Napoléon lui en est reconnaissant!
On entrechezJoséphine par unebelleantichambre donnant surles
jardins.Les salons, euxaussi ouvrant surlesparterres,sont tendusde
soiesdecouleurs souslesmagnifiquesplafondsdatantdu roiSoleil.
Peintsdansle goûtdeMignard, ilsétaientmeublésdecommodesetde
tablesenacajou,ainsique desièges recouvertsde gourgouran jaune.
Plusloincommençaientlesappartementsintérieursde lafuture
impératrice,c'est-à-direune grandechambreà coucher,une
bibliothèque,uncabinetdetoilette etlasalle debains, fort utiliséspar
ellequotidiennement.Ontrouveaussi diversespiècesdeservice.
Toutescelles setrouvanten façadesurlesjardins, ontété décoréesau
débutduConsulatetne plaisentpasà Joséphine,qui lesfait refaire
sans relâche, pendant qu’ellesuit son mari en province ouàl’étranger.
Cette nuit-là, on n’apasbeaucoup dormi danslesappartementsde
Joséphine.Celane lagène pas trop,carelleal’habitude desecoucher
très tard etdese lever relativement tôt!Àl’inverse despièces
réservéesàl’empereur, l’excitation esticiàsoncomblechezces
dames quisesontpartagé les servicesde nombreuxartisans.Toute la
nuiten effet,coiffeurs, manucures,tailleurs,cousettes,vont se
succéderauprèsdetoutescesdamesexigeantesetpassablement
énervées.Une foiscoifféesetapprêtées, elles s’asseyaientdigneset
compassées surdesfauteuils, despoufs, descanapés, nebougeantplus
d’uncil pourne pasbouleverserlebel ordonnancementdesfigaros.

1

5

Au centre de cetteagitation,Joséphine papillonne, maisellesurveille
tout.Comme d’habitude, elleapris un petitdéjeunerléger,une
infusion ou une limonade,cequ’elleregretteraplus tard.Son médecin
Corvisartestpassé lavoir,commetouslesjours.Et,selonson
habitudequotidienne, en se plaignantde mauximaginaires, ellese
croit toujoursmalade, elle luiademandé desmédicaments.Le
praticien,qui la connaît bien, lui donnequelques pilules inoffensives
(des petitesboulettesde painrouléesdansdu sucre le plus souvent),
quivontlaravir,car,àl’ordinaire, il ne lui donnerien.Auprèsdeses
femmesqui l’entourent, elle n’apasmanqué d’exigerle meilleur, pour
être laplusbelle.Et réellement, elle l’est!Elleapourtantquarante et
unans, maiselle en paraitdixde moins.C’estaujourd’huison jourde
gloire,une gloirequ’ellesaitpourtantéphémère etdontelle neveut
manqueraucun instant.Elle estaidée dans satoilette par sesfemmes
dechambre,MmesMallet,FourneauetMlleAvrillon.Elleresplendit
dans une merveilleuserobe, fournie parlecouturierLeroy,àmanches
longuesensatinblanc,semée d’abeillesd’oretbrodée d’argentet
d’or.Surlecorsage etle hautdesmanches unsemisde diamants
(d’unevaleurde plusd’un million de francs) etenbasdesbroderieset
crépinesd’or.Ellea auxpiedsdes souliers, descothurnesenvelours
blanc brodésd’or.Joséphine est splendideainsi etelle faitletourde
sesdames, ense montrant sur touslescôtés,aumilieudes
applaudissementsadmiratifs.Ellevaporter, par-dessus sasomptueuse
robe,un manteaudecour, égalementenveloursblanc brodé en or, et
quiaété encore enrichi de franges.Pourparaître plusluxueux sicela
estencore possible !Quand elleseraprête,MlleAvrillon laquitte et
emporteàl’archevêché le manteauimpérial etla couronne, dans une
voiture précédée d’uncourrieràlalivrée de l’empereur.
Avantde partir, encortègeversles voitures, elleva ceindresur sa
têteun éblouissantdiadèmeréalisé parMargueritecomme la
couronne, faite de perlesfinesetde diamants,avec aucentre,un
énormebrillant.Letoutenchâssésur une légère monture.Unbijou qui
aura coûté plusd’un million de francs toutde même et qui neservira
que pourletrajetaller.Àla Cathédrale, elle en porteraunautre,
encore plusbeau!Ellescintille debijoux, notreJoséphine,cequ’elle
aime par-dessus toutetlarendtrès souriante et séduisante.Elle porte
un magnifiquecollier, desbouclesd’oreillesen pierre gravée,
qu’entourentdesdiamants.Sa ceinture est, elleaussirecouverte de
brillants superbes.Elle en porte pourdesmillions, etcelaluiva bien.

1

6

Elle étincelle littéralementquand elle descend le grand escalier
d’honneur, oùelleretrouvesoncherBonaparte.
Ensevoyantainsivêtus, ilsne peuvent réprimer unsourire
moqueur.Ah !Il estloin letempsoùlajeunecréole nesubsistaitque
grâceaux subsidesdeBarras.Etoùle jeune général,toujourspressé et
impécunieux,tentaitde laséduireavecsonuniforme défraîchi et
légèrementélimé, làoùfrotte lagarde deson épée.Loinaussi le
tempsoùle notaire,uncertainMaurice-JeanRaguineau,consultésur
lechoixdeson mari parJoséphineavant son mariage, le luiavait
vivementdéconseillé en lui déclarant:« onn’épouse pas un homme
qui n’a que la cape etl’épée ».Huitans,seulement, les séparentde
cette époque, mais un monde nouveau estpassé parlà.Aujourd’hui
sonarme d’apparatest sublime.Elleaété façonnée parl’un des
meilleursorfèvresd’Europe,Jean-BaptisteOdiot.Etquiauraitpu
prédirecetteapothéose?Joséphines’avanceverslui d’une démarche
pleine de grâce, ondoyante,sonallure inimitable de petitecréole.Elle
a,toujours,uncharme fou, incomparable !
Les voituresattendentdepuislongtempsdevantle grand escalier.
Eten premierlesuperbecarrossevertauximmenses roues rouges
cercléesd’acier, lavoiture decérémonie de l’empereur.C’estle
carrossierGettingqui l’aréaliséesur uncroquis faitparMM.Percier
etFontaine, lesarchitectesde la Malmaison.Une merveillequia
coûté plus decentdixmille francs.Onvientjuste deretirerles
couverturesde laine destinéesàprotégerleshuitchevauxisabelle,
panachésdeblanc qui y sontattelés.Onaeudumalàlestrouver!Ils
sont tousexactement semblables, la queue etla crinière nattées,
pomponnéesetcocardéesderubans rouge etoretportent un harnais
de maroquin de la couleuridentique, mais garni debronzeciselé.Un
homme,àpied, les tientchacun en main, pendantque le piqueurest
déjàmontésurle premierchevalàgauche.Lesautres serontmenésà
grandesguidesparCésar(un nom prédestiné !)Germain, lecocherde
Bonaparte depuislongtemps.Il estperchésur son énormesiègerouge,
galonné d’oràprofusion, écarté ducorpsde lavoiture.Il est, luiaussi,
magnifique en grandetenue:habitetculottevertebardée de galons,
giletécarlate,basdesoieà coinsbrodésd’oret unchapeauàplumet
vertetblanc.Lecarrosse impérial estimmense etentièrement vitré,
avechuitglacesbiseautées toutautour,afin de permettre devoir
parfaitementceuxquise tiennentàl’intérieur.Il estpeintd’unvert
tendre etl’impériales’agrémente d’une grossecouronne,que portent
quatreaigles.Lesportières sontfrappéesdublason de l’empereur.

1

7

Derrière, desdizainesde pages s’accrochentauxmontants.Ils sont
tous vêtusde lagrande livrée noire galonnée d’oretportent un
chapeauàpans.
D’un même élan,Napoléon etJoséphine montentavecdécision
danslecarrosse dontl’intérieurestdeveloursblanc,toujoursbrodé
d’or.Ils s’installentensemble,avecmajesté,surlaprofonde
banquette.Aussitôtle fourire les reprend,carils sesontassisle dosà
lamarche,rien ne distinguantlesdeuxbanquettes l’une de l’autre.
L’empereur se metalorsaufondàdroiteavec Joséphineàsagauche.
LesdeuxfrèresdeNapoléon,se mettentde l’autrecoté,Joseph en
face dufuturempereuretLouis, le mari d’Hortense, lafille de
Joséphine,à côté de lui.Il fait un froid decanard danslavoiture, mais
aucunechaufferette n’aété prévue.Seuleune immense peaud’ours,
jetéau sol, protège lespieds.
Au signal deBonaparte l’immensecortèges’ébranle précédé parle
gouverneurdeParis,JoaquimMurat, dans ununiformechamarré,
voire extravagant,couvertde pierreriesetmontésur uncheval portant
un harnachementd’unetellebeautéqu’il enthousiasme lafoulequise
presseautour.Muratatoujoursaimé leclinquant, maispourlecoup,
c’estplutôt réussi.Quatre escadronsdecarabiniers,autantde
cuirassiers,unrégimentdechasseursà cheval de la Garde etle
peloton de mameloukscommandésparRoustam, précédentleshérauts
à cheval.Derrière eux treizevoitures,àsixchevaux,accueillentle
reste de lafamille,ainsique lesofficiersde l’empereur, lesdames
d’honneurdeJoséphine, etlesgrandsdignitairesdunouveau régime.
Enfin, lecarrosse impérialsuitcette prestigieusecavalcade.Autour
deschevaux, lesaidesdecamps’activent tandis que lesofficiers
générauxde la Gardesontauxportières.Lesécuyers suiventderrière,
avecle maréchalquicommande la Gendarmerie.Derrière, pasmoins
desix régimentsdecavalerie précédentlesnombreuxautrescarrosses
quiaccueillentla Couretlesproches.Lesgrenadiersà cheval et un
escadron de gendarmesd’élite entourentlesfanfares qui ontété
recrutéespourl’occasion.Sur toutletrajet, lesimmeublesontété
souvent richementpavoisés:guirlandes,tapisseries, draperiesornent
lafaçade de presquetouslesbâtimentsdontlesfenêtresontété
louées,souventàprixd’or, etoù s’entassentde nombreuses
personnes.On estimeque plusdecinqcentmilleParisiens sesont
déplacés.Lecortègeavance lentement, presqueaupas, etce n’est que
versmidi moinslequart que l’onvoitapprocherles
toursdeNotreDame.

1

8

Dans lecarrosse de l’empereur, oncommenceàtrouverletemps
long, d’autantqueJoseph faitgrise mineàtoutle monde.Iladumalà
supporterles vivatsetlescrisglorifiant son frèrecadet.Detout temps,
ilaété persuadéqu’étantl’aîné,toutcela auraitdûluirevenir.Louis
n’estpasnon plusparticulièrementépanoui.C’est un méchant
atrabilairequi soupçonnetoutle monde de luivouloirdumal,à
commencerpar safemmeHortensequ’ilterrorise pard’incessants
reproches!À côté deBonaparte,Joséphine,qui estcomplètement
décolletée,commenceàgrelotter.Elleregretteune improbable
chaufferette etaimeraitbienque l’onatteigne enfin leboutde
l’interminabletrajet.
Lecarrosses’arrête dans un passage particulièrementétroit.
SoudainunevieilleAntillaise, enbouboumulticolore,sortde lafoule
et tente de lui donner unesuperberose, en luicriant:«Vive
l’impératrice !Vive lareine ».Joséphineseremémorealorsla
prédiction de lavénérableCaraïbe,au visage d’ocresombrecouturé
deridescommeunevieille pomme, et vêtue de guenilles, maisen
Madras superbementcolorée.Et qui, là bas,auxAntilles, dansle parc
d’une habitation de la Martinique, luiavaitpromis, enétudiant
attentivementlapaumebienblanche desamain gauche ouvertevers
lecielcommeun pétale derose:
«Mafille,croismoi,tu te marierasbientôt.Tuneseraspas
heureuse.Tudeviendras veuve etalors toutcequetupeux souhaiter
seréalisera, etbienau-delàdecequetupenses.Tu seras un jourplus
quereine ! »,avait-elleaffirmé.
Plus quereine,Joséphines’ensouvientcommesic’étaithier!Et
aujourd’huic’estle grand jour,celuiqu’elleattendaitdepuis si
longtemps.Ellevaêtrecouronnée impératrice, lapremière impératrice
9
créoleduplusbeaupaysd’Europe, la France.

9
Contrairementà ceque pensentbeaucoup, lescréoles sontdespersonnesderace
blanche, maisnéesdanslesanciennescolonies(AntillesetGuyane en particulier).Il
ne fautpaslesconfondreaveclesmétis quisontissusdecroisementsdeblancset
d’unequarteronne, lesmulâtres quisontnésd’un noiretd’uneblanche oud’une
noire etd’unblancoules quarterons quiviennentd’uneunion d’unblanc avecune
mulâtresse.

1

9

Chapitre premier

Les Tascherde la Pagerie

En 1726, un jeunechevalierfrançais,Gaspard-Joseph deTascher,
seigneurde la Pagerie, le dixième dunom,va quitterl’Orléanaisoùil
végètecomme officier très subalterne et sansavenir, et venirchercher
fortuneauxAntilles.C’est un jeune homme décidé, mais unassez
mauvais sujet,semble-t-il,qui serendcompteque sonavenirn’estpas
dansleroyaume, mais, peut-être dans sescoloniesantillaises.Même
si lasécurité n’yestpasassuréeàlongterme.Le gouvernementdeces
territoiresest, en effet,remisencausesansarrêtparlesAnglais.Qui
rodent sans relâcheautourdecesîlesfrançaisescaribéennes,si
opulenteset si prometteusescommeSaint-Domingue, la Guadeloupe,
10
la Martinique,Sainte-Lucie ,etbien d’autres.
L’année précédente, leroiaépousé laterneMarieLeszczynskaet
commencétoutdesuiteàlui faire desenfants, encommençantpardes
filles.LouisXVestalors sousla coupe de l’abbéFleuryqui devient
premierministre en juin 1726,avantderecevoirlechapeaude
cardinal enseptembre.C’estégalementcetteannéeque deuxAnglais
MayetMeyerinstallentà Parisleurpremière machineàvapeur
destinéeàl’origineà alimenterdesbassins, puisàpomperde l’eau
danslesmineset qui serviraenfinàfaire marcherdespressescomme
cellesqui écrasentlescannesàsucre danslesAntilles.
LafamilleTascherestde petite noblesse de l’Île deFrance etde
l’Orléanais, maisfortancienne.Elle prétendavoirparticipéaux
Croisadesavec Philippe-Auguste etSaint-Louis.Maiselle n’eutpas

10
Sainte-Lucie estladernière desîlesantillaisesfrançaisesàêtre passée desmains
desFrançaisà celle desAnglais, pasmoinsdequatorze foisaucoursdes siècles.

2

1

les « entréesàla Cour», oùelle n’occupa aucunecharge importante.
Leursalliancesfurentdebonne maison, maisavecdesdotspeu
susceptiblesde les sortirde leurmédiocrité.Il estavéré pourtantqu’il
yeutde nombreuxet valeureuxmilitaires.Le plusancienTascher
répertorié dans uneantiquechroniqueserait uncertainAimericus
Tascher quiauraitfait une donation en 1142àl’abbaye
deSaintMesmin.OntrouveaussiunTascheren 1406,Imbert,qui est seigneur
deRomphais,BréméantetdeLa Pagerie.Detout tempspourtantla
famille noble desTascherde la Pagerieaététrèsattentiveàla
régularisation etaumaintien deses titres: confirmation dans sa
noblesse, en1518, parordonnance deM.Boucherd’Orçai,conseiller
11
d’État,commissaire départi pourle «régalement» des taillesen la
Généralité d’Orléansen faveurd’IsaacdeTascher ;maintenue pour
FrançoisdeTascher, les12marset
30juillet1667parMM.BernardHectordeMarle etdeMachault, lesintendantsdesgénéralités
d’Alençon etd’Orléansparexemple.Lafamillerenouvellera
régulièrementlaproduction deses titresdevantlesinstances
concernées, notammenten 1700, puisle
4août1750devantNicolasPascalClairambault, généalogiste desOrdresdu roiLouisXV.
Le jeuneGaspard-Joseph, lui,avingtet unansen 1726, etilveut
quitterla Métropole oùilvitmédiocrement.Ilaété lieutenant
d’artillerie, puiscapitaine de dragons.En fait,c’est safamillequi le
pousseàpartir,carilsembleavoirété dans unesituation délicate etne
peut resterà Blois.Il ne faitpasgrand-chose eton le prétendun peu
trop porté, dèscette époque,surlesdélicesdeBacchus!Ontrouve
doncle moyen de l’expédierauxcolonies,àla Martinique, oùl’on
pensequ’ilse feraoublieret, pourquoi pasd’ailleurs,y trouver
fortune.D’autresl’ontfaitavantlui, mais sansdoute plus travailleur
que lui.
PourallerauxAntilles,Gaspard-Josephaprislaposte pour
Bordeaux, oùon luiadit qu’il peut trouver un embarquementfacile, et
surtoutpeucoûteux,caril n’apas unsoudevantlui, oupresque.Sinon
les quelqueslouis que luiaenvoyés son futuremployeurmartiniquais
pourpayer sonvoyage.Enarrivantauport situésurla Garonne, il est
frappé d’étonnementàlavue desdizainesde navires quistationnentle
long des quais, maisaussi dansle litde larivière.Maiscequi

11
Régalement: Répartition d’unetaxe, d’unesomme imposée, faiteavecégalité ou
avecproportion,surplusieurscontribuables,afinquechacun en paye lapart qu’il en
peutporter. (Dictionnaire de l’Académie française. 1778)

2

2

l’impressionneaussi,cesontlesmouvementsnombreux, et
apparemment sans règlespour unterrien, deceuxqui mettent àla
voile.Heureusementpourlui, lesnaviresquivont auxîles sont
nombreuxetilyenasouvent.Ilala chance de pouvoirprendreun
bateau quivadirectementauxAntilles, etnoncelui d’unarmement
qui pratique latraitetriangulaire.Carilauraitalors, étéconfronté
beaucoup plus viteà cequ’iltrouverapartoutàla Martinique, etaux
Antillesen général:l’esclavagequiyestpratiqué depuisl’installation
desFrançais.Auxîlesdu vent: Martinique etSainte-Lucie (1625) et
Guadeloupe (1635),ainsiqu’auxîles souslevent, partie ouestde
Saint-Domingue (1640).Maisaussi enAmérique, enGuyane eten
Louisiane.
Bordeaux, en effet,se livreà cetraficpeu ragoûtant, mais
modérément, par rapportàdesportscommeNantesouLa Rochelle.
Mais,comme lesautres, la capitale girondinevapratiquerla
«Triangulaire »,un infâmetraficqui durerade
1672à1826.LeSaintEtienne-de-Paris,de la Compagnie desIndesauraété ici le premierà
faire latraversée.Audébutilyaurapeud’activités.Ainsi, de 1707à
1728, lesarmateursn’aurontaffrétéquesixnaviresnégriers, pendant
queNantesen enverraplusde deuxcents.Ensuitecelairaen
progressionconstante.Au total,ceserontpasmoinsdecinqcents
navires quiaurontétéarmésà Bordeauxet transporterontenvironcent
cinquante milleNoirs verslesAntilles.Maislerythmeresterapeu
soutenujusqu’àlafin de laguerre d’indépendanceaméricaine.Dès
lors, on pourra compterplusd’unevingtaine debateauxbordelais
chaqueannée, entre 1782et1792.Avecun maximum detrente-huit
voyagesl’année dudébutde la Révolution française oùBordeaux
approcheradetrèsprèslescore deNantes:trente-huitnavirescontre
quarante-six.
Lesbâtiments qui emportent, pourles vendre, de l’eau-de-vie, des
verroteries, desfusilsetde lapoudre etdesobjetsde pacotille,vontde
Bordeauxauxcomptoirsafricains, oùilschargent, en échange de leurs
marchandises, desNoirsàl’île deGoréeauSénégal ouà Ouidahau
Bénin, maisaussi dansd’autresportsde moindre importance.Là, des
chefsdetribusafricaines, maisaussi descommerçantsnoirs,
proposentleurcargaison humaineauxcapitainesnégriers.Une fois
remplis, lesbateaux vontpiquerdroit surla Martinique oud’autres
portsdesAntillesetde l’Amériquecentrale.Ils retournerontensuiteà
leurpointde départenEurope, lescalespleinescette foisde
marchandisesen provenance desîles:rhum,sucre,tabac,cotonnades,

2

3

café, indigo…etc.La capitale de l’Aquitaine estplutôtaxéesurle
négoce.Latransformation du sucre, en particulier, est trèsactive.Ce
nesontpasmoinsdevingt-sixraffineriesdesucrequi sontenactivité,
essentiellementdanslequartierSainte-Croix, prèsdesquais.
QuandGaspard-Joseph embarquesur son navire, lesplus récents
quisontpartisdeBordeaux,sonten 1724 laGrandeFlore(200
tonneaux),capitaineMichelDubocage puisM.Lemasson,armateur
RenéBriceau quiconduirapourla Compagnie desIndesplusdecinq
centsNoirs, d’Angolesitué non loin ducapbien nommé, leCap
Négro,àla Martinique;leDucdeBourbon(250 tonneaux),capitaine
FrançoisTessier,armateurRené-MarieFlochqui en emmènera,
toujourspourla Compagnie desIndes, prèsdetroiscents, de la Côte
deJudajusqu’àlamême destination.L’expéditionsuivante n’auralieu
quetroisansplus tardquand l’Union(65tonneaux),capitaine
FrançoisBrousse puisPierreLaragon,armateurJeanMarchais, irade
Goréeàla Martinique, emportantdans sesflancscent vingt-cinq
Sénégalaiséchangés,à boncompte, enAfriquecontre du tabac, des
clousetautresarticlesdeverroteries.
Gaspard-JosephTascherestfortpauvrequand ilarriveaux
Antilles.Il étaithorsdequestionqu’il puissese lancerdans une
exploitation personnelleàla Martiniqueaveclesfaibles ressources
dontil disposait.Aussis’est-il misau service d’un planteurinstallésur
la commune deSainte-Marie,aunord-estde l’île,comme « engagé ».
Danscette partie de l’île, exposée directementauxalizés, on de
nombreusesplantationsdebananiers s’étagent surlesflancsde la
montagnePelée, despitonsduCarbetetdumorneJacob,ainsique de
grandesexploitationsdecannesàsucre.C’est surl’une deces
dernières quevatravaillerle jeuneTascher.Au-dessusc’estlerègne
de laforêt tropicale oùlavégétation estabondante.Avecd’abord les
arbresà bois:lecourbaril et surtoutle magnifique mahogany(acajou)
àgrande ouàpetite feuille,
dontcertainspeuventatteindrequarantecinqmètresde hauteur.Ceux-cirivalisentavecletoupetd’un
gommiergéantou unchâtaignier séculaire.Lesfromagerscôtoientles
palmiersetdesarbresdu voyageur, importésd’Amérique duSud etde
l’OcéanIndien,que l’onrencontre partout.Aupied deceux-ci les
caroubiers, lesgaïacs, lespalmiersetlesgrandesfougères
arborescentesde plusde deuxmètresde hautetlesenchevêtrements
deracinesetde lianesne facilitentpasla circulation humaine déjà
coupée parlesnombreuxcoursd’eau quicascadentle long despentes.

2

4

Gaspard-Joseph est venudanslecadre d’uncontratdetrente-six
mois,sur une exploitationsucrière,situéeaulieuditCapesterre.Il est
cequ’onappelleuengn «agé »,cequi est unecondition plus que
modeste etpénible.Des volontaires s’engagentainsitouslesanspour
venir travaillerdanslesîles, où, dit-on, on peutfaire fortune
rapidementdanslebois, letabacou, mieuxencore danslesucre.Mais
onymeurt toutaussiviteà cause de larudesse duclimatetdes
maladies tropicales.Parmi lescandidatsaudépart, ontrouveaussi
bien desaventuriers que descommerçantsoudesfilsde famille.Des
famillesentièresdébarquentégalementen provenancesurtoutde la
Gironde, maisaussi desBouches-du-Rhône, de la Seine-Maritime, de
la Charente-Maritime, desBasses-PyrénéesouduMaine-et-Loire.
Aprèslarévocation de l’ÉditdeNantes,ceserontdeshuguenots qui
les remplaceront.Ony verra aussi desmilitairesen fin decontrat.Ces
colonsdisposenteuxdequelquescapitaux,cequi n’estpaslecasdes
jeunesgens que lescolonsfont venirpour travaillerdansles
plantations.
Les« engagés»,commeGaspard-Joseph, en provenance de la
Métropole,viennentauxAntilles, en étant souscontratavecun
planteur,uncontratdetroisanspendantlesquelsils sontnourris, logés
ethabillés.On lesappelleaussi les«trente-sixmois».C’estle
planteur, en général de lamêmerégion deFrancequeson employé,
qui prend encharge lesfraisdevoyage jusqu’àla Martinique.La
législation est stricte.Chaquebateau,quittantlesportsfrançais, esten
effet tenud’avoirplusieurs« engagés»àsonbord.De deuxàsix
selon letonnage,c’est une mesure destinéeàpeuplerlescoloniesetà
les rendre encore plusprospères.Àdéfaut, l’armateurpayeune
amende desoixanteà cent vingtlivres,cequi n’estpas rien !Mais sur
leshabitationsaussi, desordonnances royalesde 1686contraignentles
employeursà avoird’abordun engagé pour un esclave, puis un
engagé pour vingtNoirs.Cesystèmeseradifficileàmettre en place et
encore plusàmaintenir.Ils sontaunombre deseulement490en 1719,
etde662en 1730pourla Martinique.Aprèsavoir travaillé
physiquement, ilspeuventprogresser s’ilsensontcapableset
effectuer untravail de gérance etd’encadrement surlaplantation.Ils
deviennentalors régisseurs,commandeursouprocureurs, et sont
chargésde fairetravaillerlesesclavesdecouleur.Pourl’engagé
métropolitain,c’est untravailsouventpénibleà cause de la chaleuret
de l’humidité,auxquellesil n’estpashabitué.Mais,s’il passe lecap
des troisans,celalui permetdetoucher un pécule d’environtrois

2

5

centslivresdetabac.Cequi lui donne lapossibilité, d’une partdese
libéreràl’issue desoncontrat, etd’autre partdesevoirallouer une
terre de mille pas surdeuxcents,quivalui permettre de devenir
planteuràsontouretd’acheter un oudesesclaves.
On neconsidère pasque les engagés dérogentàleur rang en
travaillantainsi.En général,quand ilsterminentleurpériode
d’engagement,cesjeunesgens s’associentàdeux, mettantainsi leurs
affairesencommun et s’entraidant.Onappellecelale matelotage.Ily
a cependant un impératif, les terresallouéesdoiventêtre défrichéeset
misesenculture dans uncertain délai.Maislesengagésdisparaîtront
rapidementdesplantationsdecannes.D’abord parcequ’ils ne sont
pasassezrobustespour travaillerphysiquementsous detelsclimats.
Ensuite, dufaitdumoindrecoûtdes esclavesafricains,taillableset
corvéablesàmercitroiscent soixante-cinqjoursparan.
Gaspard-Josephvatravaillerpendanthuitans surlaplantation du
planteurqui l’afait venir,avantque la chance ne lui sourie.D’abord
desesmainsencoupantlescannes, ensuitecommecommandeur,
12
c'est-à-direqu’il fait travaillerdeséquipesde «Nègres» , des
esclavesnoirs.Lui n’apaslesentimentde dérogeràsonrang.En
effet, en 1730, il n’oublie pasde faire enregistrer ses titresde noblesse
auprèsduConseilsouverain établiàla capitaleSaint-Pierre.Celane
se faitpasfacilementà cause de l’éloignementdesjuridictions
métropolitaines.Maisily tient,carila compris toute l’importance
qu’apporteun noble lignageauxAntilles.En 1745,c’estchose faite, il
estmaintenudans sanoblesse !
C’estaucoursd’uneréception dans uneréunion de planteurs,qu’il
rencontreune jeune fille devingt-cinqans,Marie-FrançoiseBoureau
de la Chevalerie,appartenantàune familleconsidérable etfortunée de
Touraine, mêmesi elle n’estpasinstalléeauxAntillesdepuis très
longtemps.On nesaitni où, nicommentils’en
éprend.Peut-êtrea-til,tout simplement, étéattiré parl’étatde fortune decescréoles,qui
sontdesdescendantsdirectsdePierreBelain d’Esnambuc?
Esnambuc,que l’onappellesouventleconquérantdesAntilles
françaises,quiadébarqué en 1635,auPrêcheurdansl’extrémité
nordouestde l’île de la Martinique et yaprospéré de façonconsidérable.

12
Àl’époque leterme de «Nègre » n’arien de péjoratif.Ils’agit tout simplementde
personnesderace noire.Il en estde mêmeaujourd’hui pourlesnatifsdesAntilles,
maisl’emploi dece motestconsidérécomme « politiquementincorrect»chezles
Européens.

2

6

Etdepuislafamille n’a cessé de développerplantationsdecanneset
sucreriesavecprofit.
LesBoureaude la Chevalerieaccueillentce nouveaucompatriote
avecfaveur.Mais,s’ils se flattentd’êtrealliésauxmeilleuresfamilles
de l’île, lesJaham desPrés,LesDyel deGraville, lesDyel de
13
Vaudroque oulesDyel duParquet, lesLevassoroulesGiraud du
Poyet, ilsne peuventproduireaucuntitre.Ils sontheureux, en
revanche, detrouver uncompatriotequi estentrain de faire
reconnaître lesien, pourêtre maintenudans sesdroits, etdontils
jugentl’origine familialeconvenable pourleurfillequitardaitàse
marier.
Gaspard-Joseph épouse donc, en 1734auCarbet,à côté
deSaintPierre,Marie-FrançoiseBoureaude la Chevalerie, dontilaura cinq
enfants.Hélas,Gaspard-Joseph n’estpasaussisérieux quesa belle
famille le pense.Depuislongtempsilaprisdeshabitudes,qu’il ne
perdra, niavecl’âge, ni en gagnant unecertaineaisance.
«Le jeu, lerhum etlesfillesdecouleur sollicitaientd’une manière
pressante leshabitantsdesÎles,remarqueJacquesJanssensdans son
ouvrage «Joséphine … et sontemps».CommentGaspard-Joseph,au
tempsoùilvivait seul,aurait-il eulaforce derésisteràde pareilles
tentations ?Peuàpeu, ils’estlaisséaller sans retenueàdespenchants
qui paraissent s’être déjàmanifestéschezluiavant son départde
France ».Sanouvelle position lui donne malheureusementlesmoyens
desatisfairesesfâcheusesinclinations quivontleconduire en
quelquesannéesàlaruine.Rapidement, ilvafaire de mauvaises
affaires,s’endetteret se faire exproprierdesbiensprovenantde ladot
versée parlesBoureau, des terres surla commune duCarbetoùla
familles’estinstallée, etd’autresà Sainte-Lucie.Lafamille partalors
prèsdeFort-Royal oùGaspard-JosephTascher trouveàs’employer
comme économe d’une plantation decannesàsucre.Il n’y réussitpas
bien !On leverra aussitravailleren 1755-56,comme économe de
l’habitationsucrerie de l’Anse-à-l’Ane,surlaparoisse desTrois-Îlets.
Une exploitationquiappartenaitaucomteLouis-Victorde
Rochechouart,chezlequel elle étaitentrée parmariage.Iladûce
poste, probablementàlarecommandation d’une demoiselle
Rochechouart quiavaitépousé le futurgouverneurde la Martinique,

13
L’épouse deGaspard-Joseph estlapetite nièce deJacquesDyel
duParquet(16111658)qui futgouverneurgénéral de la Martinique de 1650à1658etd’AdrienDyel
deVaudroquequi luisuccéderajusqu’en 1662.

2

7

M.LevassordeLa Touche,un parentlointain desBoureaudeLa
Chevalerie, maisaussi desBeauharnais.M.Levassor remplacera
d’ailleursM. deBeauharnaiscomme gouverneurde l’îleaprès son
départenFrance.
Gaspard-JosephTascherne dutpas réussirmieuxque dans ses
anciens postes,caril neresta qu’unanàl’Anse-à-l’Ane,avantd’être
remplacé par uncertainChevalierqui, lui, yrestera quatreans, le
mêmetemps
quesonsuccesseur,uncertainLiancourt.MarieFrançoiseaura beaucoup de malàélever sesenfants.Etlaposition
médiocre deson mari,ainsiquesaréputation, ne faciliterapasles
chosesensuite pourlesétablir.
L’aînéJoseph-Gaspard, né en 1735, et son frèreRobert-Marguerite
quia cinqansde moins,auront, grâceàun oncle paternel,resté en
métropole,François-Marie-StanislasTascher,chanoine deBlois,abbé
et vicomte d’Abbeville,vicaire général deMâcon, pourvude plusieurs
abbayes, mais surtoutaumônierde ladauphineMarie-Josèphe de
Saxe, la bonne fortune de pouvoirdevenirpage de laprincesse.
Joseph-Gaspard partenFrance en 1751,àseizeansdonc, maisen
revient troisansaprès,avecun modestebrevetdesous-lieutenant,
dans unecompagnie franche.Quand ilrentre, le jeune officier quia
belleallure,sera bienconsidéréà FortRoyal malgréson manque de
fortune.Deuxansaprès, en 1757, ilseranommé lieutenantdes
canonniersde la Martinique.Robert-Marguerite,que l’onappellera
plus tard lebaron deTascher,serendit, luiaussicommeson frère, en
Métropole et regagnaplus tard la Martinique,comme lieutenantdes
vaisseauxdu roi.Il feradansl’îleunebellecarrière.Leur sœur,
l’aînée desfilles,Marie-Euphémie-Désirée,auraun destin plus
compliquéquicroiserasouventcelui deJoséphine,sanièce.Après
êtrerentréeau service deMme deBeauharnais, l’épouse du
gouverneur,comme demoiselle decompagnie, elle prendrade
l’ascendant surcette femme, mais surtout sur son mari.Elle occupera
rapidement une place moinsofficielle, maisplusprocheauprèsde
celui-ci, en devenant samaîtresse.Ceserale débutd’une longue
relationqui durerajusqu’àlafin du siècle etdontnousaurons
l’occasion dereparler.
LesTascherprogressentdifficilementdansla bonnesociétécréole,
mêmes’ilsfontdesmariagesconvenables.Joseph-Gaspardva
épouser, en 1761,Rose-Claire desVergers-de-Sannoisdontles
parentspossèdent unebelle plantationauxTroisÎlets.Cette paroisse,
située de l’autrecôté de la baie deFort-de-France,s’estappelée
«Cul

2

8

de-sac àvaches » parcequ’elle estétablieaufond d’uncul-de-sac, en
face de « l’Îletàvaches».Longtempsdesservie parlesJésuites quiy
avaient une habitation,vendue en 1698, la paroissereviendraensuite
auxCapucins.LesVergers-de-Sannois sont unevieille famille de la
noblesse deBrie etl’une desmieuxconsidéréesde l’île.Ils seraient
e
passésauXVIIsiècle de la Franceà Saint-Domingueavantd’aboutir
enMartinique.Ils sontparentsducommandeurdePoincy qui fut
gouverneurdu roià Saint-Christophe.Leurfortuneaétérespectable,
provenanten partie d’unealliance matrimoniale,àlagénération
précédenteavec Marie-Catherine-FrançoiseBrown,que l’on dit
appartenirauxBrown d’Irlande, plusconnu sousle nom devicomtes
deMontaigue.Maiscette prospéritéa beaucoup diminué,semble-t-il !
Le mariéavingt-sixans,safemmeunan de moins,cequi fait que
l’on n’estpas tropregardant surl’étatdesbiensdufutur.Quisonten
véritéassezminces!Vingt-quatre mille livres seulement.Etencore on
nesaitoùils setrouvent.Lamariéeapporte, elle, dix-huitmille livres
etdes rentespour un montantdetroismille livres.Mais, elleajoute,
14
en dot,unebhelle «abitat, longion »tempsdénommée «Lapetite
Guinée »,qui deviendraplus tard «La Sannois», puis«La Pagerie ».
LafamilleVergers-de-Sannoisdisposeaussi deterresauCarbet,
commune oùle père deJoseph-Gaspardcommença àtravailler,ainsi
que d’autres, dansl’îlevoisine deSainte-Lucie.
Le mariage, devantle frèreYves,uncapucin, estfortmodeste.Il
n’ya aucunreprésentantdesautoritésde l’île.Les témoinset quelques
voisins remplissentàpeine lapetite église desTroisÎlets.
Joseph-Gaspard estle père deMarie-Rose-Josèphe,quiseraleur
première fille.C’estnotreJoséphine, lafuture impératricecréole des
Français!Dansle dictionnaire de lanoblesse deLa
ChesnayeDesbois,Joseph-Gaspard estindiquécommechevalier,seigneurde la
Pagerie, page deMadame ladauphine, lieutenantd’artillerie etest
mentionnécommechevalierdeSaint-Louis.Peudetempsaprès son
mariage, en 1762, il est rappeléau service,comme lieutenant
canonnier, lesAnglaisayantopéréune nouvelle descentesurlescôtes
de l’île.Joseph-Gaspard estchargé d’unebatterieà La
Pointe-desNègresoùilseconduitbrillamment,avantde décrocher, dansles
15
bagagesdugouverneur,M.LevassordeLa Touche ,versles

14
Uhne «abitation »est une plantation decannesàsucre, decaféiersou
d’indigotiers, employant souventplusieurscentainesd’esclaves.
15
Qui lui estdonc apparenté par sesgrands-parentsBoureaude la Chevalerie.

2

9

batteriesdeLatapyetduMorneTartenson.Ilaccompagneraensuite le
gouverneurjusqu’à Saint-Pierre, oùil déposeralesarmes.Renduàla
viecivile, ilvivrasurl’habitation desesbeaux-parents.Il estcensé
surveillerl’exploitation martiniquaise ou s’occuperdesbiens qu’ils
avaientà Sainte-Lucie.
Enrègle générale lespropriétairesdece genre de domaine ne
viventpas surplace.C’estheureusementlecasà«La Pagerleie »,s
VergersdeSannoishabitantà FortRoyal, de l’autrecôté de larade.
Le jeune ménage,qui ne disposealorsd’aucun domicile,vadonc
s’installer surl’habitationqui dispose d’unebelle demeure, lagrand'
case,aumilieude jardinsmagnifiques,bien fleurisgrâceàl’eaud’une
petiterivièrevoisine, dunom de la Pagerie.Lagrande maison est
située loin de lasucrerie etdescases réservéesauxNoirs.Elle est
entourée de parterresplantésde poinsettiasetd’hibiscusflamboyants
que ponctuentdesgroupesde palmiersetbananiers, maisaussi des
avocatiers, desorangersoudesmandariniers.Desoiseauxauplumage
multicolores’activent un peupartout, en piaillant, pour trouverleur
nourriture, pendant que lescolibris viennentfaire du surplace pour
repérerlescorollespleinesdesucs savoureux.
Lescases-nègres sontassezloin de là,carleurshabitants sont
plutôtbruyants.Malgré lafatigue de lajournée, lesoirlesesclaves
noirsfontdubruit.Sous unclimat tropicalqui leurconvientplutôt
bien, ladouceurde lanuitlesinciteàretrouveretàreproduire les
rythmes qu’ilsont rapportésde leursanciennescontrées.Etlesamedi,
malgré lesinterdictions répétées, ilsdansentla Calendaque l’on dit
venirdu royaume d’Aradasurla côte deGuinée.Le pèreLabat, dans
sesécrits, indiquait:«Ladanse estleurpassion favorite. »Etlebruit
des tams-tamsestlancinantdanslesnuitschaudes.Plus tardla
Calendaseradansée dansleséglises, etaucoursdesprocessions ;et
on prétendque les religieuses vontmême ladanserlanuitdeNoël,
danslechœurde leurschapelles.Sanshommebien entendu!
Lagestionquotidienne estassurée pardeséconomes qui font valoir
l’exploitation etparlescommandeurs
quis’occupentdesNoirs.Ceuxcivivent séparémentdu reste desemployésetforment unecasteà
part.
Ilyauraiteu,àl’époque dumariage deRose-Claire
etdeJosephGaspard plusd’unecentaine d’esclaves travaillant surles terresde
l’habitation.Cequi estbeaucoupàla Martinique, oùlasurface des
champsdecannesest, en général modeste.Malgré les vicissitudes,
climatiquesouautres,La Pagerierestera constammentàun niveaude

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0

production identique.Cequi estattesté par tousles récitsde l’époque
etparletestamentde lamère deJoséphine décédée en1807.
16
Testamentirréfutablequ’apuconsulterPatrickLeighFermordans
lesannées1950, grâceaudocteurRose-Rosettequiavaitacquisla
Pagerie, et toutcequ’ellecontenait.Pouren faireun lieude
mémoire !Dansce documentirréfutable dressé en1807, devant
témoins: Alexandre d’Audifrédy(famille déjàprésenteaumariage de
ladéfunte),AugusteChasteaudeBalyon,GeorgesCacquerayde
Valmenière etThomasVillaretdeJoyeuse, le notaireymentionne pas
moinsdecent trente-deuxesclaves vivantdans«trentebaraquesaux
toitsfaitsdebranchesde palmiers,construitesenroseaux».Dontle
coûtestestiméàuntotal de267 000livres, le poste le plusélevé de la
succession.Enrègle générale on jugeque lesbâtiments, les terresetle
bétailreprésentaientle même montant que lesNoirs.Cequi permetde
chiffrerlecapitalàenvironCinqcentmille livres,sanscompterla
maison deFort-de-France.Une jolie petite fortune !
À cette occasion,un inventairetrèsprécisdesesclavesaété dressé.
Onyapprendainsi leurnom et…leur valeur.Ony trouve par
exemple:petitMédas(38 ans, non estimé),troisinfirmes(non
estimés),Théodule (N°6,70ans,3 000livres),Apoline,Zabeth,
Désirée diteDody,Pierette (sic),Léocadie,Victorine,Gertrude dite
Zaza,Mignon,Hyacinthe,Guillaume (quia une herniecequi le
dévalorise);Eloi ditGros-Jean,Lucette lamulâtre,Uldarix,
Charlemagne,Ovide,Radegonde …et unecentaine d’autresdontla
valeur vade 1000à4000livres.Suiventaussiuneribambelle
d’enfants: Siméon etNarcisse (11 et15ans), puisChrysostome (7
ans, 1200livres),Laurencine(5ans),Sabine (2ans, 4000l.) et
Francine (en nourrice, lameilleure marché, 100l.seulement).Mme
Taschern’estpas si démunieque le prétendentcertainshistoriens,
puisque peudetempsavant samort, elleaprocédé encoreàdesachats
récents,avec Zacharie,Siriaque,Clovis,Grise etSéverine, «cinq
nouveauxnègresâgésdevingtans,valeur 3.300livrespar tête ».Ces
derniers sontindiquéscomme provenantd’Afrique.Danscet
inventaire, ontrouveaussivingt-huitmules(34300livres),cinq
chevauxet une jument,celle-ci étantévaluée pluscher qu’un esclave
(5320livres).

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Rapporté dans son livre:Au-delàde la Désirade,Amiot-Dumont, 1953.Ila
relevésurletestament, le nomsuivant:« ladéfunte dameRose duVergerde
Sauvis… »SauvisaulieudeSannois ?

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1

Toujoursest-ilque cette habitation, de parle nombre d’esclaves,
figurantauxeffectifs,setrouve danslamoyennesupérieure parmi
cellesdescolonsde l’île.Le nombre moyen deNoirsemployésdans
leschampsdecannesmartiniquais étant,à cette époque d’une
centaine environ, pourcentdixàla Guadeloupe, l’île voisine, mais
beaucoup plusà Saint-Domingue oùlesfortunesdescolonsétaient
sanscommune mesure.Àla Pagerie on pouvaitainsicompteràpeu
prèsquatre-vingtspersonnes, en étatdetravailler, et qui produisaient
huitcentsàmillequintauxdesucreblanc.Dumoinsjusqu’enaoût
1766, date de « l’ioüallou» ou« l’ouracan », lecyclonequi dévastala
Martinique.
Une dizaine d’esclaves fontpartie dupersonnel de maison.Cesont
desdomestiquesqui ont unstatutprivilégié,carilséchappentà
l’autorité des«commandeursnoirs» et,surtout,sontplusprochesdes
maîtres.Lesfonctions,à assurer,sontattribuéesdifféremment.Aux
hommesleschevaux, la cuisine, leservice detable, le jardin.Aux
femmeslesoin desenfantsdesmaîtres, letravail danslamaison, le
nettoyage, lalessive.Leshoraires, enrevanche,sontlesmêmespour
touteslescatégoriesdetravailleurs:réveilà cinqheures, débutdu
travailune demi-heure plus tard, pause danslamatinée,aumilieude
lajournée, etdansl’après-midi.Travail jusqu’àdix-huitheures, heure
ducoucherdu soleilsurlesTropiques, mais qui peut se poursuivre
auxfourneauxde lasucrerie ouaumoulin.Aprèscesnombreuses
heuresdetravail, lesesclavespeuventnon pas sereposer, mais
s’occuperde leurspropres tâchesdomestiques.Évidemment, on est
mieuxloti entravaillantdanslagrand'case où unsystème de
ventilation, faitdecourantsd’air savammentorchestrés, maintient une
relative fraîcheur.Tandis que dehors, il fautcouperlescannes sous un
soleil de feu.Etl’onyestpluscorrectementnourri.Aussi lesplaces
prèsdesmaîtres sont trèsappréciéesetdéfenduesavec âpreté parleurs
titulaires.Maiselles sontprécaires.Àlamoindre incartade,c’est
l’envoi «aujardin »d’abord,àlasucrerie ensuite, puisdansles
champs.Le fouetestlechâtimentcouramment utilisé.Lesenfantsne
restentpasinactifs.Heureuxceux qui partagentlavie despetits
blancs.Pourlaplupartils travaillentaupotagerouàl’entretien de la
grande maison.
Maisne nous y tromponspas, enEurope lasituation desjournaliers
n’estpasplusenviableà cette époque.EnAngleterre parexemple,
chez un grandaristocrate, le ducdeLeinster, lesordresdonnéspar sa
Grâce, pourl’exploitation deson domaine,sontles suivants:

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2

«J’ai donné des instructionspourquetous les ouvrierset
journaliersarriventau travailaussitôtque le jourpointe.À ce moment
la cloche lesavertitet,unquartd’heure plus tard, ilsdoiventêtreau
travail;àneuf heuresla clocheannonce le petitdéjeuneur ;nquart
d’heure plus tard, ilsdoiventêtrerevenus surleurlieudetravail et
vingtminutesaprès, êtreau travail.Àune heure, lamêmeannonce le
dîner ;une demi-heure plus tard, ils sontderetour surplace et trois
quartsd’heureaprès,au travailaussi longtempsqu’il ferajour.Tout
ouvrieragricole oujournalier qui neseconformerapasà cesordres
sera congédié.
Chezle personnel domestique, lasituation est, iciaussi, meilleure:
ceux-cise lèvent très tôtpourallumerlesfeux, faire le ménageavant
que lesmaîtresne prennentleurpetit-déjeuner.Ilsdisposentdesalles
spéciales, office,réfectoire oucuisine pourprendre leur repasàune
heure.Maisils sontplutôtbien nourris: bœufcuit,chouetlégumes
lespremiersjoursde lasemaine, mouton ouporcnavetspoiset
pommesdeterre le jeudi, poissonsalé levendrediavecpomme de
terre etfromage.Quantaudimanche,c’étaitpresqueun festin: bœuf
rôti et tarte.Lesouperest servi entre neuf etdixheuresavant que les
quartiersdesdomestiquesnesoientfermés.Là aussi l’amplitude
horaire estfortcontraignante ! »
Certesilresteauxjournaliersouauxdomestiqueseuropéensla
possibilité des’enaller,cequi n’estpaspossible pourl’esclave, mais
pouralleroù ?Lesgrandspropriétaires terriensnesontpas si
nombreuxàdonnerde l’embauche etdansles usineslesconditionsde
travailsontencore pires.
Sur une plantationtelleque « la Pagerie », lavie estdoncrude pour
les travailleurs.Maispeut-être moins quesurd’autres terres, où
l’encadrementdescommandeursnoirsfait régner unrégime de fer.
DesesclavescommeFaisan,Manon,Théodule,Appolino ou
Dorothée… oulesautres, doivent quand mêmetrimer sanscesse pour
gagner une maigre pitance.Les terres sont vastes.En plusde lagrand'
case etdu village nègre, ilyalesécuries, lesmagasinsdestockage,
un moulinàtractionanimale, lesparcsà cannes, lescasesà bagasse et
unesucrerie.C’est unbâtiment trèsimportant quecelui-là,troiscents
mètrescarrésaumoins, danslequel prennentplaceuntrain decuites
avecdeschaudières,unrafraîchissoiretdes resserres.Àl’écart, non
loin de là, la caseàouragan, dite «caseàvent», oùl’onseréfugie en
casde nécessité,côtoie lesdeuxou troiscachotspourlesfortes têtes.

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Toutcelaestentouré d’unecentaine
decarrées,soitàpeuprèscenttrente hectares, dont quelques-uns,rareàvrai dire,sont réservésaux
cultures vivrièrespourlescaptifs:patates, manioc, pimentsetpois.
Le maîtrerajoutesouventdeuxoutroispotsde farine, dubœuf, du
poissonsalé et,annuellement quelques pièces detoile pour
l’habillement.
Sur toutesleshabitationsde la Martinique, la vie estàpeude
chosesprèsidentique.Faite detravail, de misère, maisaussi
d’opulence pourlesmaitres.
Lavie dansl’arc antillaisestfortancienne etnecommence paspar
ladécouverte de l’île parChristopheColomb.Elleremonte
vraisemblablementauVe millénaireavantJésus-Christ, période
pendantlaquelle il y eut une premièrevague de migration.Plusprès
de nouslesArawaks, deshommes venusdubassin de l’Orénoque
(Venezuela), occupèrentlespetitesAntillesduIIIesiècle jusqu’àla
fin dupremiermillénaire.CesAmérindiensn’ontlaisséaucunsigne
« écrit», maison lesconnaîtgrâceàleurspoteries.L’invasion desîles
ème
parlesCaraïbes, en provenance de la Guyane,auXsiècle
provoqueral’expulsion desArawaks.Et,comme lanatureahorreur
du vide, lesTaïnos viendrontplus tardivementprendre laplace des
Caraïbes.
LesEspagnols serontlespremiersEuropéensàdécouvrirles
Antilleset, en particulier, la Martinique.ChristopheColomb, le grand
navigateur, l’aurait vue de loinaucoursdeson deuxièmevoyageaux
Amériques.C’étaiten novembre 1493.Maisc’est vraisemblablement
aucoursdu quatrièmevoyage, le3avril ou, plus vraisemblablementle
15 juin 1502, jourde la Saint-Martin,comme lerapporte le docteur
DiégoChanca, médecin deson escadrequiregroupe le «Santiago de
Palos», la«Gallega» etla«Vizcaina»,qu’il lareconnaît, en
débarquant sur une plage entrecequisera Saint-Pierre etleCarbet!
Suivrontensuite la Dominique, la Guadeloupe, lesSaintes, la
MarieGalante, la Désirade et quelquesautres.La Martinique portealorsle
nom deMadinina(l’îleauxfleurs) ouMatinine, maisaussi
Jouanacaera(l’îleauxiguanesencaraïbe) ouCanara.Pendant
longtempslesEspagnols vontdominer toutecetterégion, maisne
s’approchentpas trop des terres,carilsjugentcesîles trop petites,
mais surtoutinfestéesd’Indiensanthropophageset trop dangereux.
Ainsique lesflibustiers quiyfaisaientescaleseulementpourfaire

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Une «carrée »représenteun peuplusd’un hectare.

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«aiguade, s’approvisionnerenvivreseteau, etcommerceravecles
indigènesde la côte ».Ilspréféraient, etde loin, l’île d’Hispaniolaou
Saint-Domingue.DeuxFrançais y touchèrentauXVIesiècle, mais
sans y resterà cause deshabitantsjugés« excellents tireursd’arcset
de flèches»: AndréThévet, etFrançoisLeclercdénomméaussi
«Jambe debois».
Pendant troisquartsdesiècle desexpéditions vont sesuccéder, en
provenance essentiellementdeDieppe etduHavre.Maisceluiqu’on
considèrecomme le grand découvreurdesAntilles restePierreBelain
d’Esnambuc,qui s’installe, d’abordà Saint-Christophe,audébutdu
e
XVIIsiècle,sansdoutevers1625.La Guadeloupe etla Martinique
suivrontensuite.Ce gentilhomme normand, plutôtflibustierd’ailleurs
que gentilhomme,se dit, lui,capitaine etgouverneurpourleroi, de
l’île deSaint-Christophe.Il fondeunecompagniequi,avecl’appui de
Richelieu, ouvreàla Franceune partie de la conquête desAmériques.
CetteCompagnie, dite deSaint-Christophe, on leverraplusloin,
deviendraen 1635 la compagnie desîlesd’Amérique puisplus tard
encore la compagnie desIndesoccidentales.
Dixansplus tard, en mai 1635,CharlesLiénard,sieurde l’Olive, et
JeanDuplessis,sieurd’Ossonville, montent une expédition en partant
deDieppe, etdébarquent,àla Martinique,aufondLaillet(ouLayet),
en juin,avec cinqcentcinquante hommesetfemmes.Quatre
religieux, dontle pèreRaymondBreton, lesaccompagnent.On
associecomme d’habitude laprise de possession politique enclouant
àunarbreun écusson portantlesarmesdu roi,àlapossession
religieuse enchantantl’hymneVexilla Régis.Maisontrouvequ’ilya
«trop deserpents, de précipicesetdesauvages».Toujoursest-ilque,
quelquesheuresaprèsle débarquement,toutle monderembarque pour
la Guadeloupe (appeléeautrefoisKarukera, l’îleauxbelleseauxen
langagecaraïbe),que l’on juge plushospitalière.Enréalité les
conditionsdeviey sont,toutaussi épouvantables.Le pèreBreton
raconte:« onsouffritbeaucoup de lafaim etde misèrequiréduisirent
laplupartdesgensàde grandesextrémités».Entoutcas, lebon père
assureson office etassiste lesmalheureuxjusqu’aubout.Il les
« enterre dansdesfeuillesdebananiers.Et, le plus souvent, deuxou
troisdanslamême fosse » !
Enseptembre de lamêmeannée,centcinquante hommesd’élite
débarquentde nouveauàla Martinique en provenance
deSaintChristophe,cette fois souslecommandementdirectdeM.
d’Esnambuc.Ils s’installentdansla baie,que domine lamontagne

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Pelée,auPrêcheurdansl’extrémité nord-ouestde l’île, oùleur
premièretache estdeconstruireun fort, le fortSaint-Pierre.Pierre
d’Esnambucy reste deuxmoisavantdereprendre lamer, en laissant
surplacesonsecond,M.Dupont.Enrentrant, il feraescaleàla
Dominique, en en prenantpossessionaunom du roiLouisXIII.
Lecardinal deRichelieuavaitdonné lesmoyensdecoloniserles
îlesencréant, en 1626, la«Compagnie deSaint-Christophe »qui
compteradouzeassociés, dontleCardinal deRichelieudétienten
proprecinqdes seize partsducapital.La compagniereprendune
partie desinstallationsdeM. d’Esnambuc.Ce derniercontinueà
œuvrerdanslesîles, maisil mourut troptôtpour terminerl’affaire.En
1635, « la Compagnie desIslesd’Amérique »remplace la Compagnie
deSaint-Christopheafin decoloniserla Martinique etla Guadeloupe,
deuxîlesmoinsconvoitéesparlesAnglaisqueSaint-Christophe.
M. d’Esnambucdisparaîten 1637et touteslespossessions
françaises sontplacées sousl’autorité ducommandeurdePoincy,
chevalierde l’Ordre deMaltequi ne s’entend pasavec Patrocle de
Thoisyenvoyé,semble-t-il parAnne d’Autriche, pourprotéger ses
intérêtsen 1646.M. deThoisy serafaitprisonnierl’annéesuivante et
rembarqué pourla France,bienqu’ilsoitle détenteurde l’autorité
légitime.
Entre-temps, en 1639, la Martiniqueavaitété partagée en deuxpar
le gouverneurJacquesduParquet,un neveud’Esnambuc : auNord et
àl’Est,surla côteAtlantique,c’estle domaine desCaraïbes.Àl’ouest
deSaint-Pierre jusqu’auCul-de-sac Royal,celui desFrançais.Maisla
cohabitation neserapas toujoursidyllique, lespremiersoccupants
trouvantlesEuropéensenvahissants.
En 1648,après une guerrecivilequiavaitconduitàlaliquidation
de la Compagnie desÎlesd’Amérique, la Martinique etplusieurs
autresîles,Sainte-Lucie, la Grenade etlesGrenadines sont venduesau
sieurJacquesDyel duParquetpour soixante mille livres.Dixansplus
tard, lesindigènescaraïbes serontexpulsésde l’île.
Lesautresîles sontcédéesaumarquisdeBoisseret(la
Guadeloupe,Marie-Galante, la Désirade etlesSaintes) pourlamême
somme etM. dePoincyacquiertpourl’Ordre
deMalteSaintChristophe et sesdépendancespourcent vingtmille livres.Tousles
trois serontgouverneursdesîlesenquestion.Elles seront toutes
rachetéesplus tard parla Compagnie desIndesoccidentales, fondée
parColberten 1664, pourêtrecertainqu’elles restentdansle giron de

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la France.LesHollandais s’yintéressantdetrop prèsà cause du sucre
brutqu’ils récupéraienten échange d’étoffes, deviandesetdevins!
Lesystème économique de la Martinique estbasésurla culture de
l’indigo, du tabac(pétun), ducafé etducacaoquise pratiquesurdes
exploitationspetitesoumoyennes, puisde la canneàsucre,àpartirde
1664,quandM. duParquetaccueille enMartiniqueun groupe de juifs
hollandaischassésduBrésil parlesPortugaisetpassésmaître dans
l’artd’extraire lesucre dujusdecanne.Cettetechnique, perfectionnée
parlePèreLabat(auFondsSaint-Jacques)vamodifieren profondeur
lesméthodesd’exploitationsurleshabitations.En effetcette dernière
culture demande de grandsespaces, etd’importantsbesoinsen
maind'œuvre,que ne peutfournirla Métropole.Lesblancsnerésistentpas
souslechaudsoleil desTropiques.Letravail estalorseffectué pardes
esclavesnoirsdirigés,comme nousl’avons vu, parceque l’onappelle
des«commandeursnoirs» etpardes« engagés»quitravaillent
souventaussi durement que lesNoirs.Cesderniers sonten
provenance de l’Afrique occidentale, grâceàlatraitetransatlantique
quiaétécréée, en1528 parlesEspagnolspouralimenter, en
maind'œuvreservile, lesAmériques.
En 1638 la premièrecompagnie detraite estfondée,aveclesoutien
duCardinal deRichelieu:la Compagnie duSénégal.Celle-ci,avecla
Compagnie duCapVert,s’organise pourallerchercherdes« nègreset
desbestiaux» danslescomptoirsafricains.De huitcentsàdeuxmille
NoirsprovenantduGolfe deGuinéeviendront remplir,chaqueannée,
lescasesnoiresdeshabitations, et travailler surlesplantations.Ils
serontgérésde façonanarchique d’abord, puisleCode noirest
promulgué en 1685 parColbert, ministre desFinancesdeLouisXIV.
Cetteréglementation,qui necomprend pasmoinsdesoixantearticles,
estdestinéeàdonner unstatutlégalau système de l’esclavage,sans
lequel l’île ne peut vivre.Elle préciseaussibien leursdispositions
matrimoniales,religieuses(catholique), disciplinaires,civiles, durée
detravail, nourriture, maisaussichâtiments.Lesesclaves sontdèslors
considéréscomme desbiensmobiliersavecl’institutionnalisation de
certains sévices.Apparaîtalors une nouvellearistocratie,celle des
grandspropriétaires terriens, desgrandspropriétaires« d’habitations»
oude plantations,utilisant souventdescentainesd’esclaves.
Désormaisaussi l’autorité militaireconcentre l’ensemble des
pouvoirs.Carl’Angleterreatoujours tenuladragée hauteàla France
danscesparages.Sesescadres rodent toujoursdanslamerdes
Antillesoudansl’Atlantique, prêtesàfondresurlesîlesaumoindre

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signe derelâchementdesgarnisonsfrançaises.Lapremièreattaque
avorteraen 1693.
En 1759ceseraencore lecasenMartinique !LesAnglais
débarquent, mais sevoient repousseràla Pointe-des-Nègresetau
MorneTartenson parlesmilicesmartiniquaises.Ils réitèreront
l’opération en janvier1762, maisavecdesforcesbeaucoup plus
importantes,unevingtaine de milliersd’hommes.Ils s’installentau
sud de l’îleà Sainte-Anne etauxansesd’Arlets, etoccupentleMorne
Garnier situéàlapointesud, faceauRocherdudiamant.Ilsiront
ensuiteversla CaseNavire etde nouveauàla Pointe-des-Nègres.Du
MorneTartenson, ils vontpilonnerFort-Royalquicapituleun mois
plus tard.Maîtresde l’île, ils vont y resterpendantneuf mois.
Jusqu’auTraité deParisexactement, le 10février1763,quivamettre
18
finàlaguerre deSeptAns.La France,quiaperdu sespossessions
nord-américaines(quelquesarpentsdeterreauCanada, d’après
Voltaire),conserve heureusement sesîlesàsucre.La Martinique
redeviendra,cinqansplus tard lesiège dugouvernementdes
possessionsfrançaisesauxAntilles.Àpartirdecette date, l’îleva
prendreune positionstratégiqueconsidérable, de par saposition
proche de l’Amérique.
En 1778, la Martiniquevasubirencore des répercussionsde la
guerrequise déclenche entre la Grande-Bretagne et sesanciennes
coloniesd’Amérique, maiselleva aussi en profiter.D'abord, les
Anglais vontl’accuserde favoriserlescoloniesinsurgéesen
accueillant unagentduCongrèsdesÉtats-Unis.Cequi n’estpas
faux!Un dénomméBingham,résidantmêmeà Saint-Pierre, pour
assurerlesfluxlogistiquesetmilitaires versl’Amérique etjouer un
rôle d’agentde liaison.Cequi est sûr,c’est queSaint-Pierre
etFortRoyalvontconstituerlesportsprincipauxfavorisantleravitaillement
arrière desfutursÉtats-Unisd’Amérique, le premier surle plancivil,
lesecond pourlesopérationsmilitaires.L’île devientalors uncentre
decommercetrèsflorissant.En 1784, parexemple, lesnavires
américainsapportentpourplusdetroismillionsde livresde
marchandisesàla Martinique etenachètentpour un millionaumoins.
En 1785, pasmoinsdecinqcent-dixnavires toucherontle portde
Saint-Pierre, dontplusdetroiscentsétaientaméricains.Laguerre

18
Voirdumêmeauteur,le princeLouis cardinal deRohan-Guéméné oules
diamantsdu roi,L’Harmattan,2007.

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d’indépendancerencontraitlesfaveursdesgrandsplanteursqui
rêvaientde plusd’autonomie.Peut-êtretrop d’ailleurs!
MaislesAnglais veillentet vinrentbrouillerlescartes.L’île
redeviendra anglaiseàdeuxoccasions.Une première fois, en 1794,
quand l’abolition de l’esclavage, décidée dujouraulendemain parla
Convention le 4 février1794,viendra compliquerlasituation
économique detoutecette partie dumonde.Manquantdétruireaussi
celle des richescoloniesbritanniques ethollandaises voisines.La
Martinique neredeviendrafrançaiseque huit ansaprès, en1802au
momentde la Paixd’Amiens.Et une deuxième fois, en1809. Ce n’est
qu’en1816 qu’elleresterafrançaise définitivement.

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