JOUER AVEC LE FEU

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1945. La Corée vient d'être libérée du joug colonial japonais. Mais la vague d'enthousiasme se transforma vite en désespoir. Le 25 juin 1950 l'armée nord-coréenne envahit le sud. Fervent partisan communiste, M. Bae croit que l'heure de la révolution est venue. Au nom de celle-ci il sème la terreur et massacre ses anciens maîtres coupables, à ses yeux, d'être nobles. Mais le rêve est vite brisé. Désespéré, M. Bae passera sa vie à cacher son passé, pour échapper à la justice. Un jour, pourtant, le fils de l'une de ses victimes retrouve sa trace.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296377264
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JOUER AVEC LE FEU

Collection Lettres Coréennes dirigée par J. Byon-Ziegelmeyer

Déjà parus Pak Kyong-Ni, Les filles du pharmacien Kim, 1995. Han Mahlsook, Le chant mélodieux des âmes, 1995. Huh Keun-Ouk, Où est donc ma patrie?, 1995. Kim-Won-II, La maison dans la cour du bas, 1995. Kim Chohyé, Mère, 1995.
Lee Ka

- Rim,

Le Front contre lafenêtre,

1997.

Collectif, Théâtres coréens. Sept pièces contemporaines, 1998. Jong-nae Jo, traduction Byon Jeong-Won et Georges Ziegelmeyer, Arirang ou nos terres sont notre vie (3 vol.), 1998. Park Jung-ki, Paroles d'un sage coréen à ses petits-enfants, 1998. Kim Cho-Hyé, Cent Pétales d'amour, 1998.

(QL'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-7300-8

Jo Jong nae

JOUER AVEC LE FEU

Traduit du coréen par Byeon Jeong-won et Georges Ziegelmeyer

UNESCO
7, Place de Fontenoy 75007 - PARlS
L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9
L'Harmattan 5-7, rue de ['École Polytechnique

75005 Paris - FRANCE

Du même auteur La dame de Tchongsan , publié en 1973 et paru en français chez Eibel / Fanlac en 1970 Arirang, oeuvre en douze volumes, de 1994 à1995. Les trois premiers volumes sont parus en français en 1998 aux Editions L'harmattan, sous le titre Arirang ou Nos terres sont notre vie.

Artifice humain

1
L'affaire éclata comme un coup de tonnerre dans un ciel sans nuage, brisant l'harmonie et la routine quotidienne. Au coeur de la cité, au moment où le soleil, sur son déclin, projetait ses derniers rayons entre les gratte-ciel, le directeur, comme à son habitude, releva d'un cran son fauteuil pour adopter une position plus confortable. Les paupières à peine entrouvertes, il jeta un coup d'oeil sur le monde qui s'étendait douze étages plus bas sous ses pieds. « Encore une journée qui s'achève sans incident », se dit l'homme observant la foule des passants qui se pressaient dans les rues apparemment sans but précis. Il sousentendait par là que cette journée avait été propice au développement de ses affaires. Il souhaitait qu'il en soit ainsi tous les jours. Déjà il se voyait dominer la rue, non plus du haut de douze, mais de cinquante, et pourquoi pas de cent étages. C'était l'heure de la journée qu'il appréciait le plus; un moment de relaxation qui lui procurait le même plaisir qu'une cigarette après un bon repas ou encore une séance de massage dispensée, non par sa vieille épouse, mais par les doigts agiles d'une belle jeune fille. Il éprouvait une espèce de sentiment de victoire et tous les jours il ressentait ce besoin de crier à la face du monde sa réussite. « l'ai réussi! »
7

Il avait besoin de se conforter dans cette certitude en regardant le monde du haut des douze étages à travers ses paupières plissées. Pareil à un vieux bonze qui égrène son chapelet bouddhique, il se redisait en silence son triomphe. Son seul regret était que chaque jour il ressentait un peu plus les effets de l'âge. Tous les jours, quarante minutes avant la sortie des bureaux, sa secrétaire, Mlle Kang, lui apportait une tisane de ginseng au miel avec des dattes rouges, des noix et des pignons de pin. C'était le signal que plus personne ne devait le déranger. Sauf incident qui risquait de mettre en péril la société, plus aucun rendez-vous n'était possible et il ne répondait plus au téléphone. C'est pourtant à cette heure précise que l'affaire éclata au travers d'un coup de téléphone. le récepteur à la main. Le timbre de sa voix révélait non pas l'autorité ou la colère comme en temps ordinaire, mais trahissait la peur et l'angoisse.
- Monsieur le Directeur,vous m'avez appelée? - Ma... mademoiselleKa-ang... cria le directeurtenant

Réglée comme une poupée automatique, Mlle Kang, arrivée sur le champ, et pourtant habituée à ses cris, sursauta, tendue. - Cet appel de tout à l'heure, d'où venait-il? - Monsieur le directeur, seriez-vous malade? se permit de demander de façon irréfléchie la secrétaire. Mlle Kang n'avait pourtant pas failli à ses obligations. En l'espace de quelques minutes, le directeur était devenu blême. Habituellement si jovial, il avait pâli; il faisait peine à voir avec ses deux mains tremblantes tenant le combiné du téléphone. S'étant retournée à la hâte, la secrétaire appela au secours le chef du bureau qui accourut en demandant ce qui se passait. - Silence! Taisez-vous! ordonna le directeur, complètement abattu. - Vous avez l'air bien malade; posez le téléphone et asseyez-vous, lui proposa calmement le chef du bureau en lui tendant le main par précaution. 8
- Monsieur le chef de bureau!

Le directeur lui eut à peine passé le combiné, qu'il s'effondra dans son fauteuil.
-

MademoiselleKang ...

venait de la part du patron de l'entreprise Taeyang. Il voulait s'entretenir avec vous d'un sujet important touchant le contrat signé aujourd'hui. C'est son secrétaire qui avait appelé. Ayant pressenti qu'il s'agissait d'une affaire grave, Mlle Kang lui avait répondu sans marquer la moindre pause.

- Oui, monsieur le Directeur! Cette communication

ment le directeur, comme s'il était pris de nausée à cause d'une odeur de sang. Par réflexe, il mit sa tête dans ses mains en gardant les coudes appuyés sur le bureau. «Le salaud, il connaît tout jusque dans les moindres détails... » Frissonnant au point que tous les poils de son corps se hérissèrent, il se dit qu'il ne fallait pas chercher à le fuir. tu peux me le passer à n'importe quel moment. Il avait failli dire « Shin Born-ho, ce salaud », mais avait préféré passer sous silence cette insulte. mieux pour vous de rentrer tôt...

- La société Taeyang... murmura avec un gémisse-

- Ecoute, si Shin Born-ho me demande au téléphone,

- Monsieur, vous avez l'air très fatigué. Il vaudrait - Va, sors maintenant! ordonna-t-ilde manière autori-

taire, comme à l'accoutumée. Le directeur repensait à ce qui venait de se passer quelques instants plus tôt. Sa secrétaire lui ayant dit qu'il s'agissait du patron de l'entreprise Taeyang, il avait décroché le téléphone avec d'autant plus d'empressement que ce jour il avait négocié un contrat de trente milliards de wons pour des travaux d'équipement faciles à réaliser. Il avait été de bonne humeur, comme s'il avait gagné le gros lot. M. Park, ici c'est Hwang! Sur un ton assez étrange, à la fois respectueux et hautain, il avait commencé à se présenter le premier avec un rire forcé. Cependant, à l'autre bout, personne n'avait répondu, et pourtant le téléphone n'avait pas été coupé. 9
- Allô!

-

Au moment où il avait élevé la voix, il avait entendu quelqu'un l'interpeller: Au bout du fil une voix résonnait de manière inhabituelle. On eût cru un enfant qui, apprenant à lire, prononçait syllabe par syllabe: Bae... Djom... sou, ou la voix grave d'un juge s'adressant à un criminel. Ces quelques mots avaient, en un instant, fait de lui un mort vivant. Chaque mot, tel un clou, perforait un organe vital de son corps: cœur, cerveau, œil, langue et poumon. M. Hwang aurait bien voulu lui dire quelques mots, mais sa langue, devenue toute raide, ne répondait plus à sa volonté. Bien plus, comme si soudain il était noyé dans le brouillard, il ne savait plus où donner de la tête. - Monsieur Bae Djom-sou, ne cherchez pas à couper la communication comme un imbécile. Le directeur eut envie de crier: « Qui êtes-vous? », mais aucun son ne sortit de sa bouche. - Monsieur Bae Djom-sou, je suis heureux de vous avoir au bout du fil ce soir. Bae Djom-sou, Bae Djom-sou ... Ces trois syllabes résonnaient dans les oreilles du directeur tremblant de tous ses membres. Il se sentait interpellé et marqué au fer rouge au niveau du front, de la poitrine et des fesses. La prononciation saccadée de son nom ne lui permettait pas de deviner l'état d'âme de son interlocuteur. Il ressentait cet appel comme une menace lui intimant de ne plus bouger. Chaque fois que cette voix, sans émotion et sans expression, venait frapper son tympan, il tremblait de peur, comme s'il était broyé par les dents d'un géant. - Monsieur Bae, je vous laisse pour aujourd'hui. Le souffle coupé, et ne pouvant achever sa phrase, le directeur s'était immédiatement rendu compte de son attitude pitoyable. - Monsieur Bae Djom-sou, rassurez-vous, je ne suis pas pressé. Cela ne fait que commencer. Mais je pense qu'il vaudrait mieux que vous connaissiez mon nom, cela 10
- Ah, mais... vous... qui êtes ... - Monsieur Bae Djom-sou,comment allez-vous?

Ah... allô, vous m'écoutez?

nous permettra de communiquer plus facilement. Je suis Shin Bom-ho. La communication avait été interrompue à cette annonce. La tête serrée dans ses mains, le directeur s'était levé avec peine. Il n'avait pas même eu le temps de vérifier comment l'importun avait pu découvrir la vérité sur cette affaire déjà très ancienne. Une douleur lancinante martelait son crâne, lui enlevant presque toute capacité de réflexion. Handicapé par une hypertension chronique, il sentit soudain son cœur faiblir. La crise menaçait; il crut que c'était la fin de sa vie. Sa tête lui semblait un ballon qu'un enfant inconscient gonflait de plus en plus au point de le faire éclater. Cette douleur cérébrale, une fois déclenchée, le plongeait dans un état critique qui lui faisait craindre une congestion cérébrale. Il devait d'urgence prendre le médicament qu'il gardait toujours à portée de main. Pourquoi justement maintenant? se demanda-t-il, pris de vertige. Les mauvais souvenirs, qu'il avait cru avoir à jamais enfouis dans le tréfonds de son subconscient, remontaient à la surface de sa mémoire. Gémissant, il s'approcha de son bureau, prit son médicament et alla s'allonger sur le canapé. Une idée saugrenue lui traversa soudain la tête: il se crut mordu par le salaud qui l'avait appelé au téléphone. Au même instant, il grinça des dents et tenta de se débarrasser de ce mauvais pressentiment. « Pour qui me prend-il, moi Hwang Bok-man ? » Mais cette question resta sans réponse. « Monsieur Bae Djom-sou, comment allez-vous?» Cette interrogation s'était abattue sur sa tête comme une massue. Ce nom de Bae Djom-sou avait déjà été rayé de la terre; il avait été brûlé afin qu'il n'en restât pas la moindre trace. Et voilà qu'il réapparaissait en la personne du directeur qui avait jusqu'alors réussi à cacher sa véritable identité. Après vingt-neuf années, il revenait à la vie. « Vingt-neuf années...» gémit-il, alors que sa tête, comme frappée par une hache, semblait prête à éclater sous les coups répétés. Ce temps représentait la moitié de sa vie. A l'époque, il avait trente ans.
Il

« Ah ! vingt-neuf années...» Jamais encore il n'avait pris conscience de cette réalité. Arrivé à cinquante-neuf ans, il se rendit soudain compte que pendant la première moitié de sa vie il avait été Bae Djom-sou. Le fait d'avoir vécu sous le nom de Hwang Bok-man le fit frissonner. Depuis qu'il avait enterré Bae Djom-sou, il n'avait jamais imaginé qu'un jour celui-ci pourrait se retrouver à côté du Hwang Bok-man qu'il était devenu. Les mauvais souvenirs de la première période n'avaient pas été balayés comme des feuilles mortes. Chaque fois qu'ils lui étaient revenus à la mémoire, il s'était répété ces paroles presque incantatoires: « Tu es Hwang Bok-man, tu es Hwang Bokman », comme pour mieux s'en convaincre.
- Monsieur le Directeur,commentvous sentez-vous?

L'homme ouvrit lentement les yeux. Il lui déplaisait d'avoir été vu dans un état aussi pitoyable. Il allait se mettre en colère, mais dut se maîtriser, car ses maux de tête étaient toujours aussi violents. Le médicament n'avait pas été très efficace. devrais-je...? demanda avec précaution le chef du bureau qui, debout dans un coin, hésitait à en dire plus.
- Annulez ça! Je vais rentrer chez moi... - En ce qui concerne votre rendez-vous de ce soir,

Le directeur avait répondu sans force. «Monsieur Bae Djom-sou, comment allez-vous?» Une fois de plus le directeur frissonna. Chacune des syllabes de cette salutation lui faisait l'effet d'une goutte d'eau glacée qui tombait dans son oreille. Non, ces gouttes ne venaient pas de l'extérieur, elles surgissaient plutôt du plus profond de lui-même. Shin Born-ho... S'étant répété le nom de cet homme, il crut soudain vaciller, tant le choc était grand. Ainsi, cet individu se manifestait à lui comme un fantôme. Le directeur, trop choqué par la révélation soudaine de son identité passée, avait omis de noter que ce bâtard était de la famille Shin. Depuis qu'il avait renoncé à sa véritable identité, M. Hwang avait coupé les relations avec tous les Shin. Sa société employait plus de cinq cents 12

personnes, or parmi elles on ne comptait pas un seul Shin. n avait vérifié le curriculum vitae de tous les candidats à un emploi, depuis le plus qualifié des employés jusqu'au dernier des balayeurs et barré à l'encre rouge le dossier des candidats nommés Shin. Quand au cours d'une transaction, qui pourtant promettait d'être bénéfique, il constatait qu'il avait affaire à un agent portant ce patronyme honni, il rompait le jour même les négociations. Personne ne semblait avoir remarqué son manège. En effet les candidats à un emploi étaient très nombreux, et, pour refuser un contrat, il trouvait toujours une raison valable. Cette opposition systématique aux Shin n'était pas motivée par un instinct de revanche. Non, c'était plutôt une mesure de protection contre une possible vengeance de leur part. Cela faisait partie de sa stratégie pour faire oublier définitivement Bae Djom-sou et pour assurer une vie paisible au Hwang Bok-man qu'il était devenu. Malgré tant de précautions prises depuis si longtemps, voilà que Shin Born-ho, ce bâtard, se tenait devant son nez. Mais le plus grave, c'est qu'il semblait surgir de nulle part et être au courant de tout. Comment diable, avait-il été informé de la signature ce jour même du contrat avec l'entreprise Taeyang ? Son allusion à cette négociation prouvait à l'évidence qu'il surveillait tous les faits et gestes de Hwang Bok-man qui se sentit soudain menacé par une arme invisible pointée sur lui. Sans même s'en rendre compte, il s'exclama soudain: « C'est cela! » et ouvrit tout grands les yeux. lleut l'impression que les maux de tête s'étaient complètement dissipés. A n'en pas douter, ce fils de chien devait travailler dans la société Taeyang. Comme à son habitude, il appela le chef de bureau sur un ton arrogant. - Oui, Monsieur le Directeur! Votre voiture est prête! directement chez Taeyang et tu tâcheras de savoir dans quelle section travaille M. Shin Born-ho.
- C'est entendu, Monsieur le Directeur. - Un instant! Ecoute-moibien! Demain matin, tu iras - Monsieur Chang,Monsieur Chang, viens par ici !

- Tu peux rentrer chez toi maintenant. 13

Bien qu'il eût besoin d'être accompagné par son chef de bureau, le directeur se sentait dans une certaine mesure soulagé. Assis dans la voiture, Hwang Bok-man respira plus calmement et se dit à lui-même que la première chose à faire était de localiser ce bâtard. Après cela, il pourrait envisager les mesures à prendre éventuellement pour résoudre ce problème. La seule solution, cela allait de soi, était de l'acheter, le gaver d'argent au point de faire éclater son gosier. Une bouche pleine d'argent ne parle pas. Mais combien ce bâtard allait-il exiger? Cent millions de wons, peut-être un milliard? Il eut soudain des idées meurtrières. Il était incapable de s'imaginer ce que représentait une telle somme en espèces. Non, décidément il ne pouvait se permettre de lui céder tant d'argent. Froidement, il envisagea de le supprimer. Eprouvant un sentiment de répugnance pour lui-même, il baissa les paupières. Comment pouvait-il nourrir si facilement des intentions criminelles? Mais par ailleurs, ce bâtard qui menaçait de révéler tout le passé de Bae Djom-sou ne serait pas si facile à acheter. S'il traitait cette affaire avec précipitation, les conséquences pourraient être dramatiques pour lui. Le clan Shin... Ayant fermé les yeux, il vit dans sa tête les trois pics connus sous le nom de Montagne des trois phénix. Les lettrés du clan Shin les appelaient Les trois phénix et les vénéraient avec autant de respect que les temples dans lesquels sont conservés les tablettes des ancêtres. Ils étaient persuadés que ces trois pics étaient habités par une force divine. Il y a bien longtemps, un de leurs ancêtres, haut fonctionnaire à la cour du roi et condamné à l'exil à la suite de calomnies insidieuses des courtisans, avait passé une nuit dans une auberge d'une petite ville voisine de cette montagne. Dans un songe, un vieillard lui avait conseillé de s'installer dans cette région à son retour de l'exil. Le vieux messager lui avait attesté que le sang qui coulait dans les veines des Shin était en rapport étroit avec l'énergie qui se répandait depuis le sommet de ces trois pics. Il lui avait également annoncé que ses descendants qui s'établiraient à l'ombre de cette montagne allaient connaître une prospérité sans fin. Ce songe lui 14

avait paru vraiment étrange. Il était sur le chemin de l'exil, et son avenir était on ne peut plus incertain. Mais confiant dans la parole du vieil homme, il arracha une branche à un arbre et la piqua dans un champ en friche. Une année ne s'était pas écoulée qu'il avait été autorisé à revenir de son exil, ce qui apparemment confirmait les promesses entendues en songe. Il avait alors refusé de reprendre son poste de haut fonctionnaire et s'était établi au pied de la montagne avec sa femme. Peu de temps après, celle-ci vit en songe un phénix s'envoler du sommet du pic du milieu, signe annonciateur de sa première grossesse. L~ moment venu, elle mit au monde un fils. Peu de temps après, un deuxième phénix prit son envol du sommet de droite, et plus tard encore un troisième parti du sommet de gauche pour s'élever dans le ciel. Ainsi trois fils étaient nés dans la famille du fonctionnaire. Ces trois pics furent appelés Sambongsan (Monts des trois phénix) en souvenir des trois frères. Pour se mettre en valeur et justifier leur ascendance noble, les membres du clan Shin n'hésitaient jamais à raconter cette histoire. Ils en parlaient à leurs enfants qui étaient plus fiers du titre de noblesse de leur famille que des gâteaux de riz qui faisaient tant envie à leurs camarades roturiers. Personne dans leur entourage ne se hasardait à dire que cette histoire n'était qu'un mensonge. En effet, dans le passé, nombreux avaient été les Shin à occuper un poste élevé dans les gouvernements successifs. Leurs descendants avaient prospéré au point de devenir de riches propriétaires terriens, et que les localités de Tchoungok, Hoedjong et Dongtchon étaient en majorité peuplées de Shin. Les autres habitants de ces localités devaient se contenter de vivre à leur ombre et de travailler leurs terres en tant que serfs ou métayers. Certains parmi eux avaient bien tenté de conquérir leur indépendance, mais toujours ils avaient échoué. Les paysans qui voulaient se mettre à leur compte devaient s'établir dans les montagnes au-delà d'un cercle situé à plus de douze kilomètres de l'arbre dédié aux esprits et planté au centre de la petite ville de Hoedjong. Toutes les terres et collines à l'intérieur de cette 15

limite étaient la propriété des Shin qui ne permettaient à personne d'acheter la moindre parcelle de terre.
- Monsieur le Directeur,nous sommes arrivés, annon-

ça le chauffeur en ouvrant la portière. Le directeur avait perdu toute son énergie.

tension ait augmenté à ce point? interrogea son épouse toute inquiète en descendant les marches du perron. Elle avait sans doute été prévenue par la secrétaire. Ayant, avec peine, posé un pied à l'extérieur de la voiture, le directeur regardait d'un air absent son épouse. A sa place il lui semblait voir une autre personne. Un instant il crut distinguer le visage de la dame de Sangnim, sa première femme qui avait été lapidée il y a bien longtemps. n s'agrippa finalement à la portière de la voiture. Cette agitation de son épouse eut pour effet de le mettre de plus mauvaise humeur encore. - Tais-toi un peu, je ne suis pas mort! lança-t-il pour l'obliger à se taire. Rentré dans la maison, il prit ses médicaments et alla se coucher. Son mal de tête n'avait pas disparu. n avait la nausée et était sur le point de vomir, symptômes de la montée brusque de la tension. n se tournait et se retournait sur sa couche en gémissant. Le sang lui montait au cerveau comme l'eau d'une fontaine, tandis qu'il s'inquiétait d'une possible crise de diabète. Il était terrifié. Shin Born-ho... n gémissait et maugréait. n connaissait parfaitement la cause de son mal. Ce n'étaient pas des maux affectant généralement les gens de son âge. Ce n'était pas non plus le résultat du travail excessif d'un homme qui s'est consacré totalement à son entreprise pour la faire prospérer. La cause première, il le savait très bien, était son hypersensibilité depuis qu'il avait décrété la« mort» de Bae Djomsou pour que vive Hwang Bok-man. Personne ne pouvait comprendre à quel point cette question le hantait et le 16
- Mon cher, que se passe-t-il ? Ressaisissez-vous!

- Voyons, mon cher, que s'est-il passé pour que votre

stressait depuis des années. Il était sous tension continuelle comme la corde d'un arc. Même le sommeil ne lui apportait pas de répit. Il n'y avait pas une âme à laquelle se confier et ouvrir son cœur. Il endurait une lente immolation et, chaque jour qui passait, il sentait sa chair se consumer. Poursuivi, il n'avait connu aucun répit; depuis vingt ans il se sentait surveillé et, rongé par l'angoisse d'être découvert, il dépérissait lentement, comme rongé par un cancer. Un an avant que n'éclate la guerre, Bae Djom-sou était déjà un rouge, un vrai communiste. «Monsieur Bae Djom-sou, regardez cette flamme toute bleue et, au milieu, voyez ces morceaux de métal chauffés à blanc et prêts à fondre. C'est exactement ce qui va se passer. Les soi-disant nobles et les propriétaires terriens sont le métal, et nous, nous sommes le feu qui peut faire fondre le métal à notre guise. » M. Bang, la maître d'école, chaque fois qu'il passait à la forge et actionnait le soufflet, montrait les flammes qui dansaient dans le foyer et donnait libre cours au feu de sa passion. Il se métamorphosait alors complètement. Ses yeux brillaient comme le soleil après un orage; ses lèvres fines comme celles d'une femme devenaient dures comme la pierre; sa voix, habituellement si douce, résonnait avec vigueur et, pareille à un ressort en acier, était capable de libérer ses auditeurs du poids de l'oppression qu'ils enduraient depuis si longtemps. «Monsieur Bae, vous ne pourrez pas indéfiniment rester là à travailler dans la forge en étant méprisé et maltraité. Puisque nous sommes capables de fabriquer des couteaux, des faucilles et des houes, le jour viendra où nous pourrons imposer notre loi aux nobles et aux propriétaires fonciers. » . M. Bang employait toujours un langage facile que tous étaient capables de comprendre. Il ne se donnait jamais des airs de supériorité, comme c'était souvent le cas des lettrés. Il pouvait parler de tout avec un vocabulaire courant. Que ce soit à l'école ou dans la rue, toujours il adoptait une attitude réservée qui faisait penser à une jeune fille timide. Ce n'est pas sans raison que les enfants 17

l'avaient surnommé« la jeune mariée ». Mais dès qu'il paraissait dans la forge, il pouvait devenir aussi dur qu'un roc. Djom-sou avait confiance en lui et s'en remettait entièrement à ses conseils. Djom-sou, bien que de cinq ans son aîné, le tenait en haute estime. Chaque conversation avec lui l'inondait d'une lumière nouvelle et le comblait de satisfaction. Dans les premiers temps, bien sûr, il n'avait pas fait confiance à ce maître lorsque celui-ci venait parler du prolétariat et des paysans. D'ailleurs il ne comprenait pas ses propos et, quand il avait commencé à en saisir le sens, il s'en était encore méfié davantage. M. Bang n'était-il pas un instituteur dont le mode de vie était bien éloigné des préoccupations des ouvriers et des paysans 7 Précis comme une horloge, l'instituteur, sans jamais se lasser, se rendait chaque jour à la forge. Un soir, Bae Djom-sou, à bout de patience, donna libre cours à la colère qui le rongeait. pour un imbécile. Cessez immédiatement ce jeu! Vous êtes instituteur, il ne vous manque rien! Alors de quoi vous plaignez-vous 7 Qu'est-ce qui vous fait prendre le parti des paysans et d'un forgeron comme moi 7 Je suis certes illettré, mais je n'accepte pas que vous nous preniez ainsi en pitié. Vexé, M. Bang jeta sur son interlocuteur un regard féroce comme s'il voulait le transpercer, au point que celuici détourna la tête. calme.
- Monsieur Bang, il me semble que vous me prenez

- Mon père était serf, répondit le maître d'une voix

Qu'est-ce que vous racontez 7 Je vous répète que mon père était valet de ferme. Votre père 7... C'est exact. Et mon grand-pèreégalement.

- Je n'y comprends plus rien. Vous me contez des histoires de fantômes. Djom-sou était si surpris qu'il ne savait plus quoi dire. - Pourquoi ne me demandez-vous pas comment un fils de valet a pu devenir instituteur 7
- J'allais justement vous poser la question.

Djom-sou était perplexe.

18

des générations, mon père a travaillé au service d'un certain Kim, un riche propriétaire terrien qui était en outre un haut fonctionnaire gouvernemental. L'aîné des petits-fils de cette famille, même après son mariage, mena une vie de débauche. Reproches et rappels à l'ordre furent inutiles. Un jour, alors qu'il venait d'essuyer les refus d'une jeune courtisane nouvellement arrivée, il lui asséna des coups de poings d'une telle violence qu'elle en mourut. Il fut aussitôt appréhendé. C'est alors que le destin de notre famille bascula. Pour sauver ce fils indigne, les Kim firent pression sur mon père pour l'obliger à prendre en prison la place du criminel et à subir la peine. En contrepartie, ils s'engagèrent à donner à notre famille six arpents de rizières de première qualité et la libération de l'esclavage. Ils subornèrent en outre des témoins et des agents de la sécurité pour atténuer la peine. Le maître de maison lui-même s'engagea à honorer cette promesse. En cas de refus de mon père, les représailles auraient été terribles pour nous. N'ayant d'autre échappatoire que d'endosser le crime, il prit le papier sur lequel étaient consignés le transfert des rizières et l'émancipation. «Posséder six arpents de bonnes rizières a toujours été mon rêve. En mon absence, travaille avec courage et envoie les enfants à l'école. Plus jamais nous ne serons des serfs. Si, en ce monde qui change, on n'étudie pas, on reste à l'état d'animal, ne l'oublie jamais. » Telles furent les dernières paroles du père de M. Bang à son épouse. Avant la tombée de la nuit, il avait pris la place du criminel dont on n'entendit jamais plus parler. Grâce à l'intervention du clan Kim, la sentence fut réduite à dix ans de prison. A l'époque, M. Bang était âgé de dix ans alors que son père en avait vingt-neuf. C'est donc assez tard qu'il commença à fréquenter l'école. Après quatre années, son père contracta une maladie en prison et mourut. Avant de rendre son dernier souffle, il avait recommandé à son épouse de bien éduquer les enfants.
-

- Cela vous intéresse? Comme mes ancêtres, depuis

lire et à écrire? demanda M. Bang quand il sentit qu'il avait gagné la confiance de l'ouvrier. 19

Djom-sou, je suis curieux, mais avez-vous appris à

tement ignorant. - Je vous comprends. Pour vivre, il n'est pas indispensable d'avoir fait beaucoup d'études; il suffit de savoir lire et écrire. roturier...

- Comment aurais-je pu apprendre? Je suis complè-

- Tout le monde sait cela. Mais avec mon destin de

à aller à l'école à mon âge? N'oubliez pas que je vais sur mes trente ans.

- Il n'est pas encoretrop tard. - Que voulez-vous dire? Vous n'allez pas m'obliger - C'est à vous de décider. Je peux venir le soir et vous

donner des leçons. A compter de ce jour, le maître d'école, sans manquer un seul jour, se rendit tous les soirs dans la forge. Tout en luttant contre le sommeil, Djom-sou apprit en six mois à maîtriser l'écriture et la lecture. Sans en avoir conscience, il s'était laissé imprégner par les idées révolutionnaires de M. Bang. Pareils à des chauves-souris qui ne chassent que la nuit, les deux hommes ne se voyaient qu'après le coucher du soleil. La forge de Djom-sou qui se trouvait à l'écart de la petite ville était en outre un lieu idéal pour des réunions clandestines. Avec le temps, le nombre des hommes à suivre l'enseignement du maître alla en augmentant. Ce dernier se montrait très prudent pour sélectionner les nouveaux membres. Il avançait avec attention comme quelqu'un qui marche sur une fine couche de glace. Le regard passionné du maître avait pour effet de lier les hommes entre eux, comme avec un fil de fer rougi au feu. « Bientôt se lèvera le jour où nous remporterons une victoire éclatante. En attendant, nous devons travailler sans relâche et nous y préparer. » Ainsi, M. Bang répandait dans le cœur de ses auditeurs ses appels à la résistance et à la vengeance. Ils étaient au nombre de huit et parmi eux se trouvait une femme, qui était institutrice dans la même école que M. Bang. « Mon géniteur, un riche aristocrate, souhaitait un fils, et par un caprice de la nature, c'est moi qui suis née », raconta un soir la jeune femme avec un sourire au coin des lèvres.
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Ce sourire fit frissonner les hommes présents, au point qu'ils sentirent leurs bourses se rétrécir. Elle raconta alors une histoire bien plus choquante que celle de M. Bang. La mère de cette institutrice avait été engagée comme mère porteuse par une famille noble qui depuis deux générations ne comptait qu'un fils unique. Elle devait, pour le prix de cinquante sacs de riz, donner le jour à un fils. Au bout de quelques rapports avec le maître des lieux, elle se trouva enceinte, mais, pour son malheur, elle mit au monde une fille. Elle ne récolta dès lors de la part de ses maîtres que mépris. Sa fille avait sept ans quand le maître des lieux mourut. Eplorée, avec les cinquante sacs de riz, elle put néanmoins acheter un lopin de terre et envoyer sa fille à l'école. Elève studieuse, celle-ci devint la meilleure de sa classe et dépassa même les garçons. Pour répondre au désir de sa fille de devenir institutrice, la mère, au lieu d'acheter d'autres rizières, fit des économies pour lui permettre de poursuivre ses études. C'est ainsi qu'elle est devenue une institutrice très estimée. « Une langue trop bien pendue peut nous faire du tort à tous. Comme quelqu'un qui est attaché à une meule et précipité dans l'eau ne peut remonter à la surface, ainsi jamais notre secret ne devra être connu du public », avait dit d'une voix tranchante Tchon Souk-ja l'institutrice. Bien que ces propos fussent prononcés par une femme, personne ne les prit à la légère. A part sa jupe, elle n'avait aucune apparence féminine. Elle était aussi intelligente que M. Bang et aussi rusée qu'un vieux renard. - Djom-sou, vous êtes capable de fabriquer des épées, n'est-ce pas? lui avait demandé un soir M. Bang à voix basse. sur la bouche en surveillant la porte. Je suppose que vous savez forger des épées avec des poignées en bois ou en bambou? servaient autrefois les policiers?
- Exactement! - Vous voulez dire des épées pOllrtuer des gens? - Chut... fit le maître qui lui mit rapidement la main

- Vous voulez parler d'épées comme celles dont se

- Vous me vexez! Cela va de soi. Ce n'est pas plus difficile que de forger une houe. A vrai dire, fabriquer une 21

épée est même plus simple. La houe est courbée, tandis que l'épée est toute droite. C'est à croire que vous ne me faites pas confiance pour demander une chose pareille! plement la question, parce que de nos jours on ne fabrique plus beaucoup d'épées. - Mais j'aimerais savoir où vous compter les utiliser? - Le moment approche. Nous devons être prêts. Dès demain, commencez à en fabriquer secrètement. Djom-sou se sentit soudain revigoré. A partir de la nuit suivante, les membres du groupe apportèrent tous les soirs en cachette des haches, des houes et des faucilles à la forge de Djom-sou pour les fondre en vue d'en tirer des armes.
- Je n'ai jamais douté de votre talent. Je posais sim-

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Cette nuit-là, le directeur s'efforça en vain de s'endormir. Les maux de tête le faisaient horriblement souffrir, mais bien plus insupportables étaient les souvenirs sanglants qui, à nouveau, hantaient son esprit. Il se leva vers dix heures du matin et mangea une bouillie de pignons de pin et prit ses médicaments. Driiing, driiing... Le téléphone s'était mis à sonner. Le directeur resta interdit. Déjà son cœur battait plus vite. Il se demandait s'il devait décrocher. «Pourquoi est-ce que je réagis ainsi? Les enfants n'appellent-ils pas une ou deux fois par jour? », se demanda-t-il terrifié. de sa voix bourrue. Comment dites-vous? Shin Born-ho? Le directeur se précipita aussitôt dans le salon pour prendre le téléphone. «Ce n'est pas le moment de perdre ton sang-froid. Essaie de l'appâter, puis, lentement, attire-le à toi », tentat-il de se persuader. 22
- Allô! C'est de la part de qui? interrogea la bonne

Prenant le récepteur, il respira à fond. Il était moins tendu qu'au bureau. - Allô, ici Hwang Bok-man, je vous écoute, se présenta-t-il d'une voix autoritaire comme s'il s'adressait à un de ses employés. moins dites que vous êtes Bae Djom-sou. Il faillit laisser tomber le combiné. Comme la veille, la voix glaciale découpait toutes les syllabes. Le directeur croyait entendre un fantôme à l'autre bout du fil, tant le rire de l'inconnu lui faisait peur. Déjà il avait perdu toute son assurance. chez vous directement. Cela m'ennuie de vous appeler au bureau; je suis d'ailleurs occupé dans la journée. le directeur tout confus.
- Héhéhé...Vous ne trompez personne.Devant moi au

- Monsieur Bae, à partir de demainje vous appellerai - Non, pas chez moi. Téléphonez au bureau, implora - C'est votre affaire. Répondez vous-même si vous

craignez que votre famille soit mise au courant. Bien... cela suffit pour l'instant. - Une seconde, écoutez-moi. J'aimerais vous rencontrer dès demain. - Cela ne m'intéresse absolument pas. - S'il vous plaît, discutons ce problème ensemble. Je répondrai favorablement à toutes vos propositions. - Vous avez l'esprit rapide. Voilà bien la manière de réagir de Bae Djom-sou. Je n'ai malheureusement rien à vous demander. Je regrette. comprendrez. du tort ?

- Mais alors, que me voulez-vous? - Attendez et vous verrez. Le moment venu, vous - Qu'entendez-vous par là ? En quoi vous ai-je causé

- Ecoutez, écoutez-moi...

- Je ne vous avais fait aucun mal. C'est vous qui m'avez causé du tort. Disons, pour être plus précis, que vous vous êtes montré impitoyable envers mes parents.
- Pour qui te prends-tu?

- Calmez-vous. C'est mauvais pour votre cœur de vous énerver ainsi, vous le savez bien! 23

Mais permettez-moi de vous rencontrer. Comment comptez-vous obtenir quelque chose de moi, si vous refusez de me rencontrer? -Allô,jeune homme! Allô... - Monsieur Bae, ne croyez-vous pas que vous avez vécu trop longtemps? - Que... que dites-vous? Petit salaud! Il parlait dans le vide. Déjà la ligne avait été coupée. Il était sur le point de trébucher et laissa tomber le récepteur. Son épouse et la bonne se précipitèrent aussitôt pour le soutenir et l'accompagner dans sa chambre. Durant presque deux heures, à moitié inconscient, il lutta contre la souffrance. Il ne se rendit même pas compte du passage du médecin. Vers minuit il reprit conscience et passa le reste de la nuit sans pouvoir se rendormir. «Monsieur Bae, ne croyez-vous pas que vous avez trop vécu? » Ces propos ne venaient pas d'un être humain. C'était un poison qu'il avait avalé, une torture indicible qui lui déchirait les articulations. « Certes, j'ai vécu longtemps, mais que compte-t-il faire contre moi? » se demandait Djom-sou. Avec sa voix insipide et son rire qui vous fait dresser les cheveux sur la tête, il fait plutôt penser à un fantôme du clan Shin cherchant à se venger. Qui a bien pu engendrer ce bâtard? De quel Shin peut-il être le rejeton? Comment est-il au courant de tout cela? S'il ne juge pas nécessaire de me rencontrer, que veut-il? Voyons, je ferais mieux de me demander comment maîtriser la situation. Vingt-neuf années passées à fuir les regards indiscrets de peur d'être démasqué, les multiples privations et épreuves endurées pour connaître la réussite professionnelle, et voilà que tout partait en fumée. Qu'est-ce qu'un crime? Mais après tant d'années, peut-on encore parler de crime? «Monsieur Bae, ne croyez-vous pas que vous avez trop vécu? »
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- Je vous prie de m'excuser de vous avoir tutoyé.

« Djom-sou est le meilleur exemple de la transformation opérée par la révolution prolétarienne. C'est un héros. Ses origines et sa vie, qui jusqu'à ce jour ont été un combat continuel, en sont la preuve.» Tenant Djom-sou par le bras, M. Bang parlait avec énergie, insistant particulièrement sur les actes héroïques qui avaient marqué sa vie. «A l'âge de treize ans, Djom-sou a battu un fils du clan Shin, au point que celui-ci a failli mourir. » M. Bang voyait dans ce geste l'expression de la lutte que Djom-sou, au risque de sa vie, menait dès cet âge contre les riches propriétaires terriens. « Bien plus, son dur labeur à la forge en tant que manœuvre a été l'expression de son combat incessant contre la bourgeoisie. Ce n'est pas tout. A la libération en 1945, le fait de dénoncer les Shin, qui avaient été de fervents collaborateurs des Japonais, fut un témoignage éminent de ses qualités de révolutionnaire », expliqua encore M. Bang. Au début, Djom-sou s'était senti gêné de l'entendre toujours faire son éloge. Mais il avait fini par être persuadé qu'il avait effectivement accompli des exploits héroïques. Les gestes exécutés dans un accès de colère pour se venger, ou plutôt pour survivre, se métamorphosaient en gestes de bravoure qui faisaient de lui un héros de la révolution. Il s'était tout d'un coup senti gonflé d'orgueil et, pour la première fois de sa vie, il s'était cru rempli d'une énergie nouvelle. Lui, d'un naturel si timide, était devenu un homme nouveau. Il avait jusqu'alors trouvé tout à fait normal que les enfants des Shin fussent traités autrement que lui-même, puisque même son père se pliait à leurs ordres. Celui-ci, un jour, alors qu'il portait une hotte pleine d'excréments, était tombé dans un trou. Le contenu de la hotte s'était renversé sur sa tête pour la plus grande joie des enfants Shin qui, sortant de leur cachette, se mirent à rire et à sauter autour de lui. « Ce n'est pas bien de s'amuser ainsi », avait à peine osé dire son père qui, le visage couvert d'excréments, s'était relevé avec difficulté. Ne supportant plus de voir son père ainsi humilié, Djomsou avait pris la fuite.« Quelle nouille, quel idiot, mon père! Il n'ose même pas tordre le cou à ces vauriens », s'était-il dit en pleurant. C'était lui qui, à la demande des enfants Shin, avait creusé le trou. Lorsqu'il avait vu son 25

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