Juliette d'Estignan

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Le Languedoc c’est la mer, le soleil, les cigales et le farniente.

Oui mais il y a aussi le vent omniprésent, les longues pluies d’automne, le repli sur soi des villages plantés à flanc de garrigue, la dureté des gens, leurs passions exacerbées, leur goût du spectacle et du mensonge, toutes ces choses invisibles pour l’étranger mais qui sont la vie même de tous les Estignan de l’Aude et d’ailleurs...

Trois femmes : Juliette, Angèle et Mélanie s’affrontent sous le regard de tous. Entre elles, il y a les vignes bien sûr et aussi un homme, mais si faible, si dominé, si renfermé sur lui-même...

Histoire d’amour sûrement, mais aussi chronique sans concession d’un village viticole de l’Aude vers la fin du vingtième siècle, ce « Juliette d’Estignan « est un vrai grand roman de terroir.


Publié le : vendredi 24 avril 2015
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EAN13 : 9782366521146
Nombre de pages : 350
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Editions TDO

 

 

 

 

Editions TDO

ISBN 9782366521146

www.tdo-editions.fr

 

JULIETTED’ESTIGNAN
Jean-Pierre Grotti

- 1 -

Juliette Rivaldi est née dans la montagne, pendant l’été, sous le tonnerre, lui rappelait souvent son père qui la disait « fille de l’orage ». Ses parents et son grand-père étaient bergers ; ils gardaient les moutons en Provence en hiver et effectuaient la transhumance l’été en Hautes-Alpes.

La transhumance. Tout est si clair dans sa mémoire…

Le rassemblement des bêtes a lieu dans un hameau minuscule, Saint-Luc-Saint-Alban.

Chaque propriétaire arrive avec son troupeau ; parfois une vingtaine de bêtes, parfois une centaine. Toutes portent sur leur dos la marque de la ferme tracée avec de gros stylos gras.

On compte, on recompte. Enfin, dans un tumulte de cris, de sonnailles, d’aboiements et de bêlements, on se met en branle vers la montagne. La montée est rude avant d’atteindre la première cabane ; murs de pierre, toit d’ardoises à deux pentes, porte et fenêtre étroites.

Les voisins ont pour nom bois sombres, gorges vertigineuses, ruisseaux glacés, sommets ouatés de nuages ou enguirlandés d’étoiles. Le vent aussi, qui blanchit le ciel à force de le laver, s’invite souvent dans la maison, soufflant les bougies et passant sa langue glacée sous les couvertures. En arrivant, les parents enferment les bêtes dans un vaste enclos fait de lauzes posées les unes sur les autres.

Juliette et son grand-père se reposent. L’installation dans la cabane est vite faite. À l’intérieur : une grosse table, deux bancs, un coffre de bois et, de chaque côté de l’unique pièce, un bat-flanc que l’on couvre de paille pour dormir.

On décharge le camping-gaz, les provisions, les médicaments pour les gens et les bêtes. On met le tout à l’abri des souris dans le coffre. On allume une bougie, la mère fait chauffer la soupe qu’elle a apportée, on étend la paille et toute la famille, harassée, se couche. Juliette dort sur la table ; maman ne veut pas qu’elle se mette à côté de papé : « Ce n’est pas sain ! »

Pour la fillette, commence alors la belle vie sans heures, sans contraintes, sans personne pour l’aider, la conseiller, la gronder. Elle va à l’école du vent, vit comme un animal, déjeune d’un morceau de fromage lorsqu’elle a faim, s’endort quand le sommeil la prend.

À dix ans, elle sait parler aux moutons, diriger Cartouche, le chien, et reconnaître les traces de la sauvagine, nom mystérieux qui désigne tout ce qui vit hors des hommes.

Bimbo ! Elle l’a baptisé ainsi la première fois qu’elle l’a vu, maigre et fragile, traînant misérablement, loin derrière le troupeau. C’est un agneau tardif. D’ordinaire, les bergers refusent de les emmener pour la transhumance, car ils ne sont pas assez résistants.

Lui se retrouve là par hasard ou parce que son patron a insisté. Bimbo est malade ; un filet de morve coule continuellement de son nez, mais le père ne veut pas dépenser une dose d’antibiotique pour le soigner :

― Il ne vaut pas le coup ! marmonne-t-il.

Juliette soigne l’agneau du mieux qu’elle peut ; elle le porte lorsqu’il est distancé, lui coupe de la bonne herbe. Un matin, quand ils ouvrent la porte, il est sur le seuil à attendre. Dès que Juliette sort, il vient vers elle en tremblant sur ses pattes. Elle le caresse puis rentre pour déjeuner. Lorsqu’elle ressort, il est couché, mort, dans les premiers rayons du soleil.

Une fois par semaine ils descendent tous à Saint-Luc-Saint-Alban pour se réapprovisionner auprès du père Martin, un marchand ambulant qui vient de Gap. Le vieil homme vend des conserves, des souliers, du pain, des couteaux, du vin, des briquets, de la présure pour les fromages, des lacets, du sel, des pantalons, des sonnailles, des ciseaux, des bougies et même parfois des bonbons. C’est l’occasion de rencontrer des gens, de discuter avec eux sous l’auvent grand ouvert.

Lorsque l’herbe commence à se faire plus rare, ils déménagent, montent pendant cinq heures pour atteindre la seconde cabane bâtie comme la première, mais qui, en plus, possède un minuscule grenier, royaume d’un grand-duc altier qui les dévisage froidement de ses yeux ronds quand ils grimpent sur la table pour savoir s’il est toujours là.

Encore plus haut se trouve le lac de la soûl, bleu, immobile et glacé comme un grand œil mort. Pendant que les bêtes paissent, que ses parents et le papé se reposent, Juliette escalade les crêtes environnantes. Silence, espace, lumière, pureté, sensation de n’être pas plus importante qu’un fragment de rocher, d’appartenir à un monde infini et beau. Elle reste de longues minutes, au bord du vide, à rêver confusément. Là-haut, elle est bien.

Parfois le soir, si la journée n’a pas été trop rude, sa mère la fait lire sur un vieux livre de contes.

― Apprends petite ! Apprends ! lui répétait sans cesse le grand-père. C’est comme ça que tu pourras te défendre. Ce que tu sauras, personne ne pourra te le reprendre !

- 2 -

C’est avec son papé qu’elle passe la plupart de ses journées. Amoroso Rivaldi est un vieil anarchiste italien qui a tout abandonné pour rejoindre les brigades internationales pendant la guerre d’Espagne. Il est parti à quarante ans, laissant sa femme et les siens pour défendre ses frères contre la dictature. Les parents disent qu’il a toujours été fou et que maintenant, il radote.

Pour Juliette, il est un héros au même titre que le Prince qui défie la sorcière pour délivrer sa belle. Les parents ne parlent que d’argent, sûrement parce qu’ils en manquent. Le papé ne participe jamais à leurs discussions. Il ouvre et ferme son vieil Opinel et ses yeux regardent loin, à travers les murs, à travers le temps. Parfois, ils reviennent se poser sur ceux de Juliette et ils rient.

Dès que les parents s’éloignent, amoroso appelle sa petite fille et prend une vieille valise aux jointures déchirées :

Regarde Juliette, regarde ce drapeau ! Plein de gens l’ont tellement aimé qu’ils en sont morts ! Il n’y a rien de plus beau ! lui dit-il en embrassant tendrement un grand bout de tissu noir tout fripé et un peu déchiré. Il s’essuie les yeux, saisit sa petite-fille par les épaules :

Tu vois ce bout de tissu, je ne l’ai jamais lâché, même sur l’Ebro, lorsque j’ai dû me battre avec ma pelle parce que je n’avais plus de balles pour mon pistolet. Il sera avec moi quand je partirai !

― Moi aussi j’en ai un de drapeau ? lui demande-t-elle.

― Pas encore, mais tu en auras un ! Je sais que tu seras forte ! Ne te laisse pas faire ma fille, jamais ! par personne tu m’entends ? Personne !

― Et papa, il en a un ?

Il lui répond en soupirant :

― Oui, c’est ta mère, mais il ne le sait pas.

Il lui a déjà raconté cent fois les mêmes histoires, elle les connaît par cœur, mais elle l’écoute toujours avec autant d’attention et de plaisir. Elle sent confusément qu’il est grand. Un jour, elle dessine une grosse boule d’où jaillit un arbre gigantesque.

C’est papé qui dépasse la Terre !explique-t-elle à son père dubitatif…

Juliette a joui d’une superbe enfance jusqu’à ce terrible orage du 9 août.

Il fait chaud, le soleil tape fort, la fillette en cette fin d’après-midi sent sa peau brûler. Les bêtes sont nerveuses et Cartouche donne de la voix. Soudain, elle aperçoit une brebis qui se met à sauter sur place, les quatre pattes décollent en même temps. La fillette ne comprend pas son attitude, d’autant plus que c’est une vieille bête, une meneuse.

Elle rit en la regardant. Une autre un peu plus loin se met aussi à sauter de cette façon étrange qui fait penser qu’elle a un ressort sous chacune de ses pattes. Une autre encore, une autre… Bientôt, dans le troupeau, c’est une cinquantaine de bêtes qui bondissent sur place.

― Papa, papa ! Regarde, il y en a plein qui sautent !

Le père se lève, observe les bêtes puis les sommets. Il commande Cartouche qui aussitôt se met à rassembler le troupeau.

― Tu vois Juliette, quand elles sautent comme ça c’est qu’elles sentent l’orage. Il faut rentrer et vite !

Le ciel a changé de couleur, le bleu s’est délavé, à tourner au blanc cotonneux. De derrière, la crête des Aiguilles surgit soudain des cumulus énormes et noirs, veinés d’éclairs. Bêtes et humains se précipitent vers la cabane. Les moutons entrent eux-mêmes dans l’enclos et se serrent les uns contre les autres sous la paroi en surplomb. Juliette court de toutes ses forces ; derrière elle roule le gigantesque chariot du tonnerre qui heurte la montagne.

Elle atteint la maisonnette en même temps que s’écrasent, dans une vapeur grise, les premières gouttes. Les voilà dedans ; il ne manque que maman qui est partie cueillir une sortie de cèpes dans le bois des Gould.

― Il ne faut pas se faire de soucis, dit le père, Jeanne connaît bien la montagne, elle trouvera un endroit pour s’abriter !

Personne ne répond. L’orage est un forçat géant qui fait tournoyer son boulet de fer autour des murs, le jette contre les parois, l’envoie rouler en criant sur le granit. Il saisit la cabane et la secoue contre sa poitrine de brute furieuse. Il tonne, hurle et vocifère. Il plante ses ongles de grêlons gris contre la porte, fait jaillir ses éclairs des rochers, des arbres, du ruisseau, de la terre... Il déchire les cœurs, arrache les tripes, vide la tête.

Juliette est feuille d’arbre hachée, rameau emporté par le déluge, insecte mêlé à la terre qui bout. Elle est écrasée, anéantie, annulée. Tout est trop fort, trop effroyable, elle ne pense pas, elle perçoit seulement les fulgurances de la foudre, les vacarmes du tonnerre, les trépignements de la grêle et de la pluie, les ruissellements rapides, les odeurs mêlées de métal et d’eau.

Il y a les bêtes dehors, les gens dedans, tous broyés par la même terreur, pétrifiés par la même danse de mort au-dessus de leur tête. Il fait nuit noire. Entre deux éclairs, Juliette voit les visages livides et tendus de son père et du papé. Pendant deux heures, le monstre s’acharne.

Lorsqu’enfin épuisé, mais encore grognon, il s’éloigne, les trois survivants osent à peine bouger. Ils le font au ralenti, chuchotent, se déplacent avec précaution, retiennent leur souffle comme s’ils avaient peur que l’effroyable bête, en entendant ces menus bruits de vie, ne revienne sur ses pas.

Je vais mettre le signal, déclare papa, Jeanne doit être au hameau.

Il prend un bout de drap gris-blanc et l’accroche à la fenêtre. Lorsque demain matin, à six heures, Paul de Saint-Luc-Saint-Alban regardera la cabane avec ses jumelles, il verra qu’on a besoin de lui et il viendra.

Juliette dort mal, le père et le papé aussi ; elle les entend qui se lèvent, vont et viennent, ouvre et referme la porte. La pluie a fait germer un fabuleux semis d’étoiles. À force de les regarder, Juliette s’endort. Demain, maman sera là ; demain, il fera soleil.

C’est la voix haut perchée de Paul qui la réveille. Il boit du café. Oui, ça a été un gros orage, oui cela fait longtemps qu’il n’en a pas vu un comme celui-là, non Jeanne ne s’est pas réfugiée au hameau.

C’est que ça fait une trotte des Gould jusqu’à chez nous !

Le père demande à l’homme de s’occuper des moutons avec le papé et il part vers les bois à la recherche de sa femme. Juliette sort à son tour ; le soleil fait fumer l’herbe, pas un oiseau ne chante. Les moutons dans l’enclos ne bougent pas, certains tremblent encore de tous leurs membres. Cartouche doit s’activer pour les faire sortir. Ils restent autour de la cabane et, toute la journée, ils attendent que le père revienne. Lorsqu’il apparaît enfin, point noir à la lisière du bois des Millas, il est seul. Les gendarmes arrivent le lendemain avec les chiens. Pendant toute la semaine, ils fouillent la montagne. On ne retrouve aucune trace. Les vieux du hameau laissent leurs yeux errer sur les pentes, puis ils murmurent, craintifs, fascinés et pleins de respect : « La montagne »…

Ils attendent la mère toute la saison. La cabane reste vide et silencieuse, l’herbe n’est plus belle, le ciel n’est plus bleu. Le père retarde autant qu’il peut le moment de redescendre, mais un aigre vent du Nord puis une pluie longue et froide leur font comprendre qu’il faut partir ; la montagne qui a gardé sa proie ne veut plus d’eux.

Juliette, à qui l’on a répété cent fois que sa mère est allée soigner une tante lointaine, demande sans cesse :

― Pourquoi on attend pas maman ?

Personne ne lui répond, mais en descendant les hommes se retournent souvent vers les sommets. Tant qu’ils étaient en haut, même si c’était fou, ils espéraient encore. Chaque pas vers la plaine arrache un lambeau d’espoir, les force à voir l’insupportable réalité : elle est morte, elle ne reviendra plus, elle ne sera jamais plus avec eux.

Accablés, silencieux, suivis par un cortège de moutons sages, ils s’éloignent de Jeanne, ils la perdent. Ils abandonnent, quelque part là-haut, son corps à l’ogre-montagne qui a dû commencer à le dévorer…

- 3 -

Le mas est froid et triste, lavé par les pluies d’automne. Juliette s’ennuie. Elle regarde descendre sur les carreaux sales de la fenêtre, les ruisseaux rapides et menus que forment les gouttes. D’abord veinules, ils s’étirent peu à peu l’un vers l’autre et soudain, comme aimantés, se joignent, grossissent, happent des gouttes figées, les avalent et roulent vite vers la croisée où ils se perdent.

Putain ! C’est pas possible ! Si j’avais pu crever avec elle !

Les cris de son père font sursauter Juliette. Il a dans les yeux un air sauvage et fou que la fillette ne lui a jamais vu. Le papé arrive et emmène son fils dans sa chambre au premier. Juliette entend son père trébucher dans l’escalier.

Elle se retourne vers la fenêtre ; la pluie a cessé, il ne reste sur les carreaux que des gouttes frémissantes comme des larmes incertaines et fragiles. Des bruits là-haut, elle tend l’oreille ; son père pleure et hurle en même temps :

― C’est ma faute, j’aurais dû le savoir qu’il allait y avoir un orage, j’aurais dû l’empêcher de partir ! C’est moi qui l’ai tuée !

Il y a aussi la voix du papé, mais il ne parle pas assez fort pour qu’elle saisisse ce qu’il dit. Juliette appuie son front contre le carreau froid qu’elle embue aussitôt. C’est à présent sur ses joues que les larmes dessinent des ruisseaux ; elle les sent sourdre de ses yeux, glisser sur son visage, goutter sur ses mains, se perdre dans sa jupe.

Elle est pareille à une montagne qui sort sa langue d’eau par une fissure, la regarde serpenter, furtive et vive, parmi des forêts d’herbes hautes, l’envoie cascader sur des roches usées, puis la laisse filer pour se perdre dans la plaine lointaine et trouble.

Juliette pleure en silence, sans hoquet, sans douleur ; c’est comme si son corps venait soudain de se déboucher. Elle se vide maintenant de toute sa solitude, de tout ce manque qui la réveille en pleine nuit, de toute cette tristesse qui la saisit si souvent depuis août.

La pluie se remet à tomber, Juliette pleure. De chaque côté de la vitre, c’est le même écoulement, la même grise lassitude, peut-être la même inconsciente envie de se désagréger en un infini et morne cortège de lourdes gouttes dans la terre liquide.

Juliette a attendu sa mère si longtemps. Un jour, alors qu’elle demande encore une fois au papé quand maman va arriver, il baisse la tête et il répond :

― Tu sais ma chérie, elle n’est pas allée chez la cousine Josette, elle… elle… ne reviendra pas !

― Pourquoi papé ?

― Parce que… elle est morte !

― Elle est morte ? Comme ton ami en Espagne ?

― Oui comme Giacomo !

― Elle dort avec les yeux ouverts ?

Amoroso se frotte le front :

― Non, non ! Elle ne dort pas ; elle ne parle plus, ne bouge plus, ne respire plus. C’est comme ça quand on est mort !

― Et je ne la verrai plus ?

― Non-mangue.

― Et elle ne me fera plus lire ?

― Non, plus jamais !

Elle tente de comprendre… Qu’est-ce que c’est jamais ? Que fait-on si on ne bouge pas ? Où est maman ? Elle a déjà vu des moutons et des agneaux morts, ils ressemblaient à des tas de chiffons sales. Et puis une bête qui meurt, on la brûle ou on la mange… mais maman ?

Maman est morte, maman est morte ! Elle se répète sans cesse la phrase, peut-être pour essayer de comprendre tout ce que cela signifie. Elle sent bien qu’il s’agit d’une énorme catastrophe, d’un malheur définitif, mais elle n’arrive ni à l’appréhender, ni à en entrevoir les conséquences pour elle. C’est trop fort, trop lourd, elle est totalement dépassée.

Le père rentre de plus en plus tard, de plus en plus bruyamment. Juliette, réveillée en pleine nuit, se met à appeler sa mère ; c’est le papé qui vient la réconforter. Dans la journée, tous sont silencieux, murés dans leur souffrance.

À table, un jour, le papé déclare :

― Roger, on peut pas garder la petite ici ! C’est pas un endroit pour elle et il faut qu’elle aille à l’école !

Comme papa ne répond pas, amoroso poursuis : J’ai téléphoné à Marie hier soir, elle veut bien la prendre !

― Marie de Narbonne ? Elle n’a jamais voulu me revoir ! Elle a juré de me foutre un coup de fusil si je m’approchais de chez elle ! Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

― Ta belle-sœur n’a pas changé d’avis sur toi, tu penses, avec ce que tu lui as fait et ce qui vient d’arriver ! Elle ne veut pas te voir ! Elle m’a répété au moins dix fois qu’elle acceptait la petite en mémoire de Jeanne ! On n’a pas le choix, c’est la seule famille qu’il nous reste. Je crois que Juliette sera bien là-bas. La vieille est têtue, mais je pense que c’est une brave femme… et puis elle est seule, elle pourra s’en occuper.

― Tu as sûrement raison, elle sera toujours mieux qu’ici... mais, comment je ferai pour la voir ?

― Ne t’inquiète pas, je te l’amènerai à Narbonne.

Papa baisse la tête et sa voix devient grave… Il se met à parler en occitan pour ne pas que Juliette comprenne ses paroles. À partir de cet instant, les deux hommes poursuivent la discussion dans cette langue.

La fillette reconnaît bien quelques mots ici et là, mais ils parlent trop vite. Elle ne veut pas partir. Elle s’enfermera dans sa chambre ou bien elle se cachera dans le grenier. Elle n’ira pas chez cette femme qu’elle ne connaît pas.

Une semaine plus tard, elle fait de grands gestes d’adieu à son père en se penchant par la vitre du wagon. Le papé, en habits du dimanche, raide sur la banquette, semble triste et serein.

Toute à l’excitation du voyage, – c’est la première fois qu’elle prend le train – elle n’a pensé ni à pleurer ni même à bouder. Elle a bien tenté de se battre, mais elle a vite compris que la décision était prise.

Lorsqu’ils arrivent à Narbonne, un vent violent balaie les quais de la gare et glace les joues. Juliette est au bord des larmes.

― On va prendre un taxi, il n’y a pas de car le samedi !

Elle est un peu rassurée en apprenant que la tante n’habite pas Narbonne, mais un village un peu plus loin. On peut s’échapper d’un village, pas d’une ville, c’est trop grand.

Juliette apprécie tout de suite la route mince et sinueuse qui, discrète comme un chemin de campagne, s’échappe de la plaine et avance au milieu de ses vignes, tel un berger parmi son troupeau. La chaussée prend son élan entre les tamarins peignés par le vent et les amandiers aux gestes désordonnés, avant de se lancer à l’assaut du coteau d’Estignan qu’elle atteint après plusieurs virages ronds qui lui donnent l’air d’une route de montagne.

La montée terminée, elle peut s’allonger contre un long parapet fait de pierres sèches qui empêche le bourg de glisser et le dissimule aux regards suspicieux des gens d’en bas. Là, elle prend son temps entre une fontaine rieuse, de grandes maisons aux portails rouge sombre ou marron, accroupies en rond sur le flanc de la colline au-dessous d’une tour à moitié démolie. Elle s’effiloche en petits brins courts qui frôlent des portes-moustiquaires au grillage rouillé et des perrons polis sur lesquels des vieilles vêtues de noir bavardent en souriant.

Les dernières maisons dépassées, la route perd son habit de goudron, redeviennent chemin de vigne. Ils arrivent devant une grande maison basse, adossée à la colline. Après, il n’y a plus rien ; des genêts, des chênes verts, des friches d’où émergent comme des mains de noyé quelque plan américain redevenu sauvage, puis le ciel, l’immense ciel vide et bleu qui est le reflet de la Méditerranée avec pour mouettes le vol de nuages légers ébouriffés par le vent.

La tante, une femme grande, solide, sort et se campe au milieu du chemin en voyant la voiture arriver. Elle repousse d’un geste mécanique les mèches poivre et sel qui s’échappent du foulard rouge qu’elle a noué sur sa tête. Un chat, la queue raide, vient se placer entre ses jambes.

― C’est Marie ! dit le papé à Juliette, elle n’a pas trop changé !

― Hé bé, vous êtes devenus riches, les bergers, vous vous payez le taxi !

Le grand-père ne répond pas ; il décharge la petite valise et le sac de sport qui contient les affaires de sa petite-fille. Elle ne bouge pas, reste agrippée à la banquette. Il la tire doucement par la main.

Voilà Marie, c’est Juliette !

La femme la regarde de ses yeux noirs ombrés par d’épais sourcils bruns. Il n’y a ni sourire, ni sévérité, aucun sentiment sur son visage. Elle saisit son chat, le prend dans ses bras et le caresse machinalement. Elle a des mains de paysanne, paume large, doigts épais et déformés, ongles courts et noirs. On entend le vent courir dans les cyprès.

Juliette voudrait s’enfuir, mais elle ne sent plus ses jambes, alors elle serre de toutes ses forces le poignet du papé.

― Viens ici petit et prend Verveine. N’aie pas peur ! Je ne sais pas ce qu’ils t’ont raconté sur mon compte, mais je ne suis pas une ogresse.

Amoroso pousse la fillette, elle s’approche lentement. La chatte est à la fois molle, souple et musclée. Elle pose ses pattes sur une épaule de Juliette, ferme à demi ses yeux verts et se met à ronronner. Toujours le silence, toujours le vent.

L’enfant n’ose pas bouger. Au bout d’un moment pourtant, elle avance doucement une main et la pose sans appuyer sur la fourrure douce et chaude. Verveine tourne la tête et lui donne un petit coup de front affectueux. Le visage de la femme s’éclaire :

― Il ne doit pas y avoir que du mauvais en elle ! Verveine me l’aurait dit ; elle ne serait pas restée. Quelqu’un que les chats aiment a toujours un peu de bon en lui. Tu veux boire quelque chose amoroso ?

― Vite fait, le compteur tourne et on n’est pas riches. J’ai deux ou trois choses à te dire et je m’en vais.

Ils entrent, laissant Juliette face à la maison et à la garrigue, seule avec Verveine qui lui plante sans méchanceté ses griffes dans l’épaule. La discussion ne dure pas longtemps. Le papé ressort, serre violemment sa petite-fille dans ses bras et s’engouffre dans le taxi sans se retourner. La voiture part en marche arrière, fait demi-tour dans une cour et disparaît. Un coup de vent balaie la poussière et le bruit du moteur.

Les larmes commencent à couler. La tante tend un mouchoir un peu rêche :

― Frotte-toi et entre, c’est l’heure de goûter !

Elles pénètrent dans une grande pièce carrelée de rouge qu’une fenêtre basse éclaire faiblement. Est-ce à cause des murs de pierre, des lourdes poutres sombres, de la grande cheminée, de la longue table de chêne ou bien d’une odeur ténue qui lui est familière ? Tout de suite, Juliette se sent chez elle.

Marie qui l’observe lui demande :

— Tu reconnais ? C’est une ancienne bergerie. Les gens du village appellent cette maison, la «Jasse» la bergerie en patois. Moi aussi je suis une fille de berger et tu vois ce que ça m’a rapporté. Je me suis retrouvée seule ici et il a fallu que je me débrouille… C’est la grand-mère Élise qui nous a recueillies à ta mère et à moi. Pauvre Jeanne… Je savais que ça finirait mal. Berger ce n’est plus un métier de maintenant.

Verveine saute sur la table avec un miaulement étouffé :

Oui, oui ! C’est l’heure, une minute bon dieu ! Non ce n’est pas un métier de gens normaux. Il faut être fou… Et Jeanne qui avait peur des mouches… La montagne c’est terrible… Ce n’est pas fait pour les gens… Il n’y a que les bêtes qui peuvent vivre là-haut… Pauvre Jeanne… On aurait pu être si heureuses...

Elle se tourne vers Juliette et lui demande :

Tu attends quoi ? Qu’est-ce que tu veux ? Du saucisson, du fromage ou de la confiture ? Il faut que tu manges !

Verveine a fait beaucoup de bien à la fillette lors de sa première nuit dans la Jasse. Dès que la tante a commencé à ronfler, la chatte a sauté sur son lit et s’est roulée en boule contre son visage. La fillette l’a prise entre ses bras et, à ce moment-là, elle a senti confusément qu’elle pourrait encore avoir du bonheur. Elle s’est endormie, le nez dans les poils doux… doux comme une joue de maman.

 

Elle n’a que très peu de souvenirs de son passage à l’école d’Estignan : les quolibets de ses camarades, un surnom, la sauvage, qu’elle a gardé longtemps, des disputes et des amitiés, des notes catastrophiques, une fuite par la fenêtre grande ouverte vers le soleil.

- 4 -

Son père l’a répété cent fois à Angèle. Lorsqu’on s’appelle Garcia Ramirez, que l’on vient de Villanueva de la Serena, au cœur de l’Estrémadure, on est comme une reine, on ne doit jamais baisser les yeux devant quelqu’un.

Ses parents ont quitté l’Espagne avec juste l’adresse d’un lointain cousin qui leur parlait d’un possible emploi d’ouvrier agricole. Ils n’en pouvaient plus de misère, d’injustice, de silence, de franquisme.

Ils se retrouvent chez les Danjoux à Estignan, en Languedoc. Ils sont logés car le père fait office de ramonet, c’est-à-dire qu’il s’occupe chaque jour du cheval de la propriété.

La mère aussi est employée dans la même propriété. Selon la saison, elle vendange, ramasse les sarments, attache les jeunes ceps. La journée terminée, elle cultive le jardin familial et s’occupe du poulailler. Il faut travailler, travailler, mais aussi économiser, devenir vite riche, montrer à tous ces imbéciles de Français qui les méprisent, qu’eux aussi peuvent réussir, devenir propriétaires. Même Angèle, après la classe, est chargée d’aller ramasser des escargots pour les canards ou bien de l’herbe pour les lapins.

Enfant, elle est l’Espagnolette, c’est-à-dire la moins que rien… Les Espagnols sont nombreux à se réfugier en France et les gens, surtout les pauvres, se moquent de leur langue, de leur misère. Très vite, Angèle comprend le français et l’occitan, ce qui lui permet de se défendre et de ne pas être dupe des plaisanteries.

Pâtes, riz ou pommes de terre à midi, omelette le soir. Jamais de bonbons... « Ils font tomber les dents », jamais de gâteaux du boulanger... « Ils valent nada », jamais de jouets à Noël. Un jour, Angèle vole un bout de chocolatine dans la cour de l’école. Grondée et punie, elle a encore les yeux rouges lorsqu’elle rentre. Pressée de questions, elle raconte tout.

Son père la gifle :

― Tou fais plou jamas ça, jamas.

Il va dans la chambre, revient avec une boîte en fer sur laquelle est peinte une gitane qui danse le flamenco. Il l’ouvre. Elle est pleine de papiers ; des billets.

― Tou vois ça ? Tou peut t’acheter plein de choses comme ces Français qui pensent qu’à manger ! Toi tou seras riche, plou riche que tous ces gens ! Ton petit, il sera un monsieur, tou comprends ?

À travers ses larmes, Angèle regarde les rectangles de papier pliés, elle fait oui de la tête ; un jour elle sera riche, elle pourra manger des paniers de gâteaux et de bonbons…

Entre eux, son père et elle parlent français. La mère, qui a peu de contact avec les gens du village et qui s’ennuie loin des siens, ne fait aucun effort pour apprendre la langue du pays. Peut-être espère-t-elle un retour rapide en Estrémadure ? Elle ne veut pas voir que son mari s’attache à cette terre rude, à ces gens avec qui il travaille, à ce pays où l’on peut parler fort.

Il y a la première vigne achetée, puis une autre, une autre… et du travail, du travail, encore des pâtes, du riz, des omelettes, toujours les mêmes habits. Il y a un peu plus de tristesse dans les yeux de la mère, mais tellement de fierté dans ceux du père. Angèle aussi est contente, elle devient riche, méprise tous ceux qui dépensent bêtement leur argent en festins et vêtements, choses qui ne durent guère comme le lui répète son père.

Angèle partage son enfance puis son adolescence entre l’école et la vigne. Quand elle épouse Lucien Verdier, elle a vingt ans, lui vingt-huit. Il est fils unique et travaille la propriété de son père tout en chassant assidûment le sanglier. C’est un brave homme un peu rougeaud, brûlé par le soleil et le vent, qui parle peu. On le surnomme lou mut, c’est-à-dire le muet.

Bizarrement, Angèle ne se rappelle pas très bien leur rencontre. Peut-être son père a-t-il tout arrangé ? Elle n’est pas amoureuse de lui, elle le connaît à peine. Ce n’est pas grave, cette union convient aux deux familles. L’une a besoin de reconnaissance, l’autre de force de travail. Angèle comprend les explications de son père et ne fait aucune difficulté pour épouser Lucien.

Le mariage est très réussi. Devant toute la famille d’Espagne, son père est prodigue. Il veut éblouir les siens, leur montrer qu’à présent ils sont riches.

Tou m’a coûté une vigne, avoue-t-il à sa fille, mais il est très fier de cette union avec la famille Verdier, cela représente pour lui une vraie consécration. Les Garcia ont planté leurs racines. Ils appartiennent désormais à la noblesse vigneronne des Corbières, il n’y en a pas de plus belle.

La propriété des Verdier est grande, mais mal entretenue. Lucien aime trop la chasse et son père à demi paralysé ne l’aide guère.

Tout de suite après le mariage, Ramon prend son beau-fils et ses vignes en main. Angèle a juste changé de maison, mais sa vie, elle, subit peu de modifications. Tous les matins, c’est le même rituel : son père vient boire le café avec eux et les deux hommes discutent du programme de travail de la journée.

Elle se retrouve souvent à la vigne avec sa mère et là, dans le vent froid de décembre ou dans la sèche canicule d’août, alors qu’elles se déchirent les mains à ramasser les sarments ou à ménager des passages à travers les rangées, la fille écoute sa maman lui parler de son Estrémadure, de celle qui reste à jamais plantée dans son cœur : des falaises rouges, des champs d’oliviers à perte de vue, des chênes verts, des grands pins parasols, des cigognes noires, des taureaux, un ciel toujours bleu.

Elle parle de la fine dentelle claire de l’ombre des oliviers sous laquelle elle jouait avec ses frères et sa cousine Lola. Elle raconte les nuits à regarder les étoiles en écoutant les vieux. C’est un pays merveilleux où les gens vivent heureux, où il fait toujours beau. Angèle laisse se dérouler l’écheveau des souvenirs rêvés de sa mère.

Elle se sent plus près de son père. Elle est gentille maman, mais elle n’a pas compris pourquoi ils sont venus en France ; elle a laissé son cœur à Villanueva.

Angèle entend son père qui s’exclame :

― On crevait de faim ! Les patrons, avant de nous embaucher même pour un jour, ils nous regardaient comme si on était des bêtes ! On ne pouvait rien dire, la guardia civil savait tout.

Il ajoutait :

― Tou sais quérida, on mange pas le cielo ou les étoiles !

Bien sûr, sa mère lui raconte des mensonges, mais elle aime bien les entendre. Ce sont des histoires imaginées, les mêmes qu’elle lit parfois dans les romans. Tout cela l’émeut, la fait sourire de tendresse, mais il y a toujours en elle une voix nette qui dit :

― Ce n’est pas ça la vie ; le pays où les gens sont toujours heureux n’existe pas ! Les livres sont faits pour permettre d’oublier la réalité pendant un moment, mais ils ne la remplacent pas. La seule chose qui importe ce sont les biens au soleil : une maison, des vignes, la terre.

Son père travaille comme un forcené pour qu’elle soit riche. Elle en fait tout autant. Il faut acheter, acheter, s’étendre encore pour avoir une place parmi les plus gros propriétaires d’Estignan. Alors, ils seront respectés, parce qu’on respecte toujours les riches.

Avec la naissance de son fils, la vie d’Angèle prend enfin tout son véritable sens. Il en a de la chance, pense-t-elle, en venant au monde, il appartient déjà à l’aristocratie des Corbières.

Jacques ! Elle l’a tant attendu, tant écouté, tant senti gigoter petitement dans son ventre. Encore maintenant, lorsqu’elle se souvient de cette chose lourde, palpitante et chaude que les infirmières lui ont posée sur la poitrine, elle ne peut s’empêcher d’être émue.

Jacques, c’est d’abord un bébé parfait, dormant toute la nuit, mangeant bien, joufflu à souhait. Il devient ensuite un enfant agréable, réservé, discret, obéissant et capable de jouer tout seul pendant des heures.

Il possède toutes les qualités que des parents sévères peuvent souhaiter. Il lui arrive de se mettre en colère, mais cela ne se voit qu’à l’éclat inhabituel de ses yeux. Même petit, il parvient à se contrôler ou du moins à empêcher ses sentiments de jaillir vers l’extérieur.

C’est un Verdier, déclare fièrement son grand-père paternel en le faisant sauter sur ses genoux. Mis à part les...

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