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Jusqu'à l'âme

De
648 pages

« Cette tornade va ravager tout ce qui doit l’être, exactement comme il faut. » Steven Erikson, auteur du Livre Malazéen des Glorieux défunts

Cap vers les lointaines îles du nord, à la recherche de la dernière demeure du changeling Illwrack et de la légendaire cité d’An-Kirilnar, qui flotte au-dessus des eaux. Cette quête impossible en vaut-elle la peine ? Est-elle digne des trois parias héroïques, Ringil, Egar et Archeth, bien décidés à se réapproprier leur destin ? Dans les îles grises et désolées, le mystère s’épaissit : on murmure que la tombe du changeling est partout et nulle part. Tout comme la fantomatique cité d’An-Kirilnar...


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couverture

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Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Fred Le Berre

Bragelonne

 

Pour Daniel.

Je serai là, bonhomme, pour te porter au-delà des algues.

 

Neumdeumandépa kommanssamarsh lamajji […] mais duunmanyer roudunotrr sapeupa étre tousskondi keussé ouhalor fohimajjiné keulmondd seré un putin dmondd mérvéyeu duboneur touplin étouétou élléjan vivré hanpé et en narmony ékssétra ; padmin lavéye, ammon navy. Anfin sépadutou komssa, anonhalor, et moijdy kssémyeu komssa, passkotreman on norré pabzoin deujan kommoi (et anpluss sassré drollman chyan).

Mintnan jmantyr patromal pour lassézon ; chui trèss olissité komondi…

 

Iain Banks

 

ENtreFER

 

 

 

Réclamez la justice ou une explication, et la mer vous répondra de sa tonnante et muette clameur.

Dans les comptes des hommes avec les dieux

il n’y a pas de bilan.

 

George Steiner

 

La Mort de la tragédie

LIVRE PREMIER

Trou du cul du monde

« Puis il y eut le temps où fut menée une quête glorieuse vers les terres du Nord, par une confrérie sublime placée sous la puissance de trois héros de la Grande guerre à la splendeur éclatante, escortée des meilleurs guerriers et des hommes les plus sages de l’empire, guidée par un ange tombé du plus haut des cieux… »

 

La Grande Chronique d’Yhelteth

Exemplaire du barde de cour

Chapitre premier

— Bon, je suppose que c’est ça.

La mine sombre, Ringil Eskiath soupesait sur sa main ouverte une mandibule humaine desséchée. Il s’accroupit au bord de la tombe béante, luttant contre l’impulsion grandissante d’y sauter.

On doit être bien là-dedans. Au chaud et dans le noir, à l’abri du vent…

Au lieu de cela, il se passa l’autre main sur son menton râpeux. Ses doigts calleux grattèrent la barbe de trois jours qui avait envahi ses joues creuses. Étalé autour de ses pieds comme une flaque, son manteau au revers souillé baignait dans l’herbe détrempée par la pluie. Sous l’effet de l’humidité permanente, une douleur s’était réveillée dans son bras d’épée pour lui vriller l’épaule avec insistance.

Ignorant les élancements, il considéra sombrement les quelques décombres dans le trou. Ils avaient parcouru un sacré bout de chemin pour ce maigre résultat.

Des morceaux de bois – sans doute les restes de ce qui avait été un cercueil autrefois. Des lambeaux de cuir, raides, craquelés et moisis. Des petits fragments d’os en désordre, comme ceux qu’aurait laissés derrière lui un devin saisi de frénésie au plus fort de la transe…

Gil se releva avec un soupir et envoya la mâchoire rejoindre le reste des débris.

— Putain, cinq mois de perdus !

— Seigneur ? s’enquit le sergent Shahn debout à côté du monticule de terre, tout juste ressorti de la fosse creusée par ses hommes.

Derrière lui, en sueur et maculés de boue, leurs outils toujours à la main, les terrassiers grimaçaient face aux éléments. Ceux qui avaient enterré le corps, des siècles plus tôt, avaient choisi un coin au bord d’une falaise face à l’océan, d’où soufflaient des bourrasques rageuses chargées de grésil et de promesses de tempêtes. Les trois guides hironishs qu’ils avaient engagés à Ornley avaient rabattu la capuche de leur manteau sur leur tête. Repliés à bonne distance de la tombe, ils scrutaient le ciel en conversant à voix basse.

Ringil se frotta les mains l’une contre l’autre pour ôter la terre qui les maculait.

— On s’en va, annonça-t-il d’une voix forte. Si c’est le changeling Illwrack qui est enterré là, cela fait bien longtemps que les vers se sont occupés de lui. Remballez les outils, on regagne les bateaux.

Il y eut un instant d’hésitation. Les hommes piétinèrent en étreignant nerveusement les manches de bois. Le sergent se racla la gorge. D’un geste empreint d’embarras, il désigna le petit tertre de glaise fraîche à côté de la sépulture.

— Seigneur, est-ce qu’on devrait pas… ?

— Reboucher le trou ? finit Ringil avec un rictus dur. Je serais quand même sacrément surpris que ces os se lèvent pour nous suivre jusqu’à la grève. Mais tu sais quoi ? Si ça se produit, je m’occuperai d’eux personnellement.

Ses paroles s’installèrent tranquillement dans l’air vif et piquant. Parmi les hommes, certains touchèrent leurs talismans en marmonnant des formules.

Ringil coula subrepticement un regard dans leur direction, détaillant les visages l’air de rien. Il en reconnut deux qui étaient à bord du Trépas du dragon quand il avait abattu le kraken, mais la plupart étaient sur les autres navires. Ou alors ils étaient bien avec lui, mais en train de dormir sur leur couchette. De toute façon, le temps était particulièrement infect cette nuit-là, tout au vent et à la pluie, sous un ciel traversé de nuages lancés comme des chevaux fous devant les étoiles et la lune. Comme de plus l’affrontement n’avait duré qu’un instant, bien rares étaient ceux qui y avaient assisté.

Si les rares témoins s’étaient empressés de raconter ce qu’ils avaient vu, Ringil ne pouvait en vouloir aux autres de se montrer dubitatifs. « Tuer un kraken au plus fort d’une tempête au milieu de l’océan– mais oui, bien sûr ! » C’était une nuit tout droit sortie d’un vieux mythe, une histoire pour effrayer les mousses. Une putain de légende et rien d’autre.

Cinq semaines s’étaient écoulées depuis l’événement, et, à sa connaissance, personne ne s’était mis à l’appeler « Tueur de krakens ».

C’est aussi bien comme ça, se disait-il. Il avait suffisamment l’expérience du commandement pour comprendre ce qui se passait. Inutile de chercher à les convaincre, quoi que les hommes puissent penser. En l’état, il y en avait autant pour douter de lui que pour vanter ses exploits. Mais, en vérité, la nature exacte de ce qui s’était passé cette nuit-là aurait terrorisé les uns comme les autres au point de les rendre fous. Or, en cet instant et à cet endroit, cela n’aurait pas vraiment été judicieux.

Ils sont déjà bien assez nerveux comme ça.

Il se tourna vers eux, posa une botte sur le bloc de granit moussu qui faisait office de pierre tombale et prit une inspiration pour parler de façon à être entendu de tous. Entendez les perles de noire sagesse du sorcier à l’épée qui vit parmi vous.

— Écoutez-moi tous. Si vous voulez répandre du sel, allez-y. Faites-le. En revanche, si on reste pour boucher le trou, on va se faire saucer.

D’un coup de menton, il désigna le large en direction de l’ouest. Le milieu du jour était tout juste passé, mais la triste lumière de l’après-midi déclinait déjà. De lourds nuages roulaient à l’horizon, déboulant du nord comme des gouttes d’encre noire versées dans un verre d’eau. Au-dessus de leurs têtes, le ciel prenait la teinte du visage d’un pendu.

Ouais… Dans deux secondes, ils vont décréter que c’est un signe.

Son humeur ne s’arrangea pas pendant la descente vers le bas de la falaise. Il le manifesta en martelant du talon la tourbe molle du sentier. Personne ne commit l’erreur de marcher à ses côtés ou de tenter de lui parler.

Un joyeux tumulte se faisait entendre derrière lui. L’autorisation de laisser des charmes en sentinelles avait rasséréné les marins. À présent, ils allaient d’un bon pas, plaisantant et chahutant. C’était comme s’ils s’étaient débarrassés de leurs doutes et de leurs inquiétudes avec le sel tiré de leurs bourses de cuir ouvragé, abandonnant le poids qui les accablait dans les fins méandres de poudre blanche tracés sur la terre.

D’ailleurs, c’est exactement ça. Ils se sentent plus légers, songea Ringil. Sinon, à quoi sert la religion ?

Cela étant, il était suffisamment honnête pour sentir que sa propre tension l’avait quitté. Car en dépit de tous ces efforts inutiles, de toutes les tombes vides, en dépit de sa conviction de plus en plus forte que tout cela n’était qu’une perte de temps, lui aussi était monté sur la falaise avec au cœur l’espoir de se battre.

Avec l’envie de frapper.

Les petits fourmillements qu’il sentait dans sa nuque et ses mains étaient des rémanences de sa rogne. À ces indices, il savait qu’elle avait été là, même s’il n’en avait pas pris conscience sur l’instant.

La dernière demeure duchangeling Illwrack. Une de plus.

Pour être précis, c’était la neuvième en date. Le neuvième tombeau du légendaire Roi sombre qu’ils ouvraient, pour en exhumer les habituels restes d’une mortelle humanité.

Merde, il doit bien exister une méthode plus simple pour y arriver !

Mais en fait non. Et il le savait. Tous autant qu’ils étaient, ils n’étaient que des étrangers en ces lieux, lui compris. Oh, bien sûr, enfant, il avait lu des livres sur les îles Hironish dans la bibliothèque de son père. Au cours de sa jeunesse passée à Trelayne, il avait même croisé la route de personnes qui y avaient séjourné en exil. Il avait appris ce que lui enseignaient ses maîtres : des faits dans toute leur sécheresse. Mais tout cela n’était qu’un savoir théorique dénué de chair, de surcroît déjà vieux de plusieurs décennies. Hormis le fait qu’il parlait le naomique couramment, il n’était finalement pas mieux loti que les autres membres de l’expédition.

Et, pendant ce temps, Anasharal le Pilote, lui qui était si profus de son savoir plus grand que les humains lorsque l’expédition avait été montée l’année précédente à Yhelteth, s’était mis à jouer les cachottiers. De fait, que ce soit par ignorance ou simple mauvaise volonté, le démon kiriath se montrait particulièrement vague quant à l’emplacement de la sépulture du changeling, allant jusqu’à suggérer, non sans une certaine morgue, qu’ils aillent poser eux-mêmes la question aux habitants du cru. « C’est pour votre bien que je suis tombé du plus haut des cieux, disait-il en substance. Est-ce ma faute si je suis désormais privé de la vision à laquelle j’ai dû renoncer pour vous porter mon message ? Je vous ai donné le cap, le but de ce voyage. Que les langues humaines fassent le reste. »

Malheureusement, les insulaires hironishs étaient notoirement peu enclins à se montrer causants. Même les maîtres de Gil, pourtant d’un naturel aussi terne que morose, le soulignaient volontiers. Historiquement, ils avaient toujours eu la réputation d’abriter chez eux les pirates de renom et ceux qui fuyaient les taxes et autres impôts, en dépit des rétorsions dont le bras armé de la Ligue usait libéralement sur eux. Ils mentaient avec un calme imperturbable sans se soucier des menaces, ils crachaient avec mépris devant l’acier tiré et ils mouraient sous la torture plutôt que de livrer l’un des leurs.

Ils n’étaient donc pas du genre à révéler des secrets pieusement gardés depuis des générations à une troupe de snobinards de l’empire qui se mettraient à poser des questions à la ronde à peine arrivés de quelque part au sud.

« Dites voir, on a entendu parler d’une légende au sujet d’un Roi sombre qui serait enterré quelque part dans les parages. Par le plus grand hasard, vous pourriez nous indiquer où il se trouve ? »

Peu de chances que cela arrive. De cette manière tout au moins.

Une semaine de manœuvres d’approche pleines de mesure et de diplomatie avait été nécessaire, d’abord dans les tavernes d’Ornley, puis dans les hameaux et jusque dans les fermes les plus reculées, simplement pour mettre la main sur une poignée d’autochtones qui acceptent de leur parler. Ensuite, il leur avait encore fallu consentir des flots de paroles aimables, de pleines bourses de pièces et d’innombrables tournées de boissons diverses. Et, même à ce stade, ce qu’ils avaient glané se montait en tout et pour tout à quelques bribes éparses, à la teneur pour le moins confuse.

— … le changeling Illwrack, euh, oui… Celui de la légende dwenda, probablement. Mais il n’a jamais été enterré par ici. Les dwendas l’ont emmené dans un grand vaisseau étincelant vers le cœur de l’océan…

— … l’a été crucifié sur la plage, à Sirk, pour trahison, à ce que j’ai entendu dire. Il est mort le visage tourné vers le couchant. Ses adeptes l’ont descendu de sa croix trois jours plus tard pour l’enterrer. Sa tombe est juste derrière le vieux temple des baleiniers.

— … le traître Illwrack a été emmené sur l’île fantôme, le dernier maillon de la chaîne, exactement comme le dit la légende. Mais l’île n’apparaît aux yeux des mortels qu’au solstice d’été. Et encore, à condition de dire beaucoup de prières de purification. Pour pouvoir y débarquer, il faut accomplir un acte d’une grande piété. Vous devriez aller voir au monastère sur les falaises de Glin. Ils pourront peut-être faire des offrandes en votre nom. Pour votre prochain passage, dans un an d’ici.

— Ouais, c’est ça, avait raillé une voix plus loin dans la taverne. Allez donc voir son frère à Glin. Je n’ai jamais entendu dire qu’il ait refusé une demande d’intercession pour peu qu’on y mette le prix…

— Tu commences à me fatiguer. Mon frère est un homme intègre. Pas comme certains fils de pute que je…

Bien sûr, ils n’avaient eu d’autre choix que d’abréger cette conversation-là. Avec les poings. Pour tout recommencer ailleurs.

— La tombe que vous cherchez est sur un promontoire de la péninsule du Goéland gris, à une journée de marche d’ici en direction du nord. Quand on arrive, on jurerait que le Goéland gris est une île. Mais ne vous y laissez pas tromper. À cause des courants, les criques se remplissent par moments au point de le laisser croire. En fait, il y a toujours moyen de traverser à pied sec. Disons, le plus souvent. Au pire, vous aurez de l’eau jusqu’à la taille.

— Bah ! lâcha un marin à barbe grise, avant de cracher dans la sciure une masse d’un jaune fort peu engageant, tout près d’une des bottes de Ringil. Ils ne trouveront jamais cette tombe de ce côté-ci de l’enfer. Car c’est exactement là que les démons aldrains l’ont emmené : en enfer !

— Il faut leur pardonner, mes seigneurs. Ce ne sont que des superstitions de pêcheurs et de gens de mer. Le dernier fils humain des Illwrack est enterré à la croisée de deux routes sur une élévation de terrain au sud d’ici. D’après certains, la colline tout entière serait le tumulus du changeling.

— Je vais vous dire la vérité vraie, mes seigneurs. Le héros dwenda repose au centre du cercle de pierres de Selkin, où ses serviteurs…

Et ainsi de suite.

Du coup, il leur avait fallu creuser. Beaucoup.

Seulement, en l’absence de l’autre grand objectif de l’expédition impériale – la légendaire cité flottante d’An-Kirilnar, sur laquelle ils ne parvenaient pas non plus à mettre la main –, ils n’avaient pas grand-chose d’autre à faire que d’aller de site en site pour y creuser… et finir déçus.

 

La déception est un poison lent.

Au tout début, et pour certains des tombeaux les plus proches, pratiquement tous les personnages de premier plan de l’expédition avaient suivi le mouvement avec enthousiasme. À ce stade, un parfum de réussite semblait flotter dans l’air. Après tous ces préparatifs, toutes ces journées de mer, ils sentaient qu’ils étaient sur le point de toucher au but. Ils y étaient. L’objectif était à portée de main. Et, quel qu’il soit, personne ne voulait le manquer.

Fidèle parmi les fidèles, Mahmal Shanta en était toujours, poussé par la curiosité intellectuelle et la soif d’apprendre, malgré l’inconfort et les risques pour sa santé. Bien trop âgé pour une campagne sous d’aussi rudes climats, Shanta avait la fièvre. Il fallait donc le convoyer sur une litière couverte portée par six hommes. Autant dire que l’opération n’était pas vraiment simple sur un terrain aussi difficile, et qu’elle ralentissait tout le monde. Gil roulait souvent des yeux à l’intention d’Archeth, mais que pouvaient-ils faire ? Le vieil ingénieur naval était l’un des plus gros contributeurs au financement de l’expédition. Les chantiers de sa famille avaient construit deux de leurs trois vaisseaux et remis le troisième en état. Même malade, il continuait d’assurer le commandement du navire amiral, le Fierté d’Yhelteth, en capitaine opiniâtre et avisé.

Si quelqu’un pouvait avoir des exigences, c’était bien Shanta.

Plus prosaïques, les motivations d’Archeth répondaient à une double considération. En premier lieu, elle allait sur le terrain, car c’était ce que tout le monde attendait d’elle, en tant que chef de l’expédition. Mais, plus encore, elle avait besoin de ce dérivatif pour oublier l’absence de toute architecture kiriath posée en suspension au-dessus des vagues. Ne pas trouver An-Kirilnar là où elle s’attendait à la voir avait été un choc immense pour elle.

En apparence, l’officier de marine Senger Hald accompagnait la troupe pour superviser le travail de ses hommes. En réalité, il avait surtout à cœur que la marine conserve la haute main sur l’opération. Et si Noyal Rakan était à ses côtés, c’était pour que l’étendard des Éternels du Trône rappelle à tous qui était censé être le véritable maître. En façade, les deux hommes affichaient une courtoisie de bon aloi, mais la rivalité entre les deux corps auxquels ils appartenaient restait tapie sous la surface – chez eux comme chez les hommes qu’ils commandaient.

Lal Nyanar, qui devait à l’importance de l’investissement de Shab Nyanar dans l’expédition de commander le Trépas du dragon, les accompagnait dans leurs explorations sur la terre ferme, convaincu apparemment de représenter les intérêts de son père dans cette quête. Gil n’éprouvait aucun ressentiment particulier à son endroit. Certes, Nyanar n’avait pas l’étoffe d’un capitaine – les sinécures que lui avaient values la fortune et les appuis de sa famille à Yhelteth étaient essentiellement des commandements honorifiques ou sur des barcasses d’eau douce –, mais au moins savait-il exécuter les ordres. Quand il n’était pas à bord, il obéissait aux chefs de l’expédition et faisait profil bas.

On ne pouvait pas en dire autant de tout le monde.

Parmi les autres investisseurs ayant entrepris le périple vers le nord, Klarn Shendanak restait au plus près de l’action simplement parce qu’il n’accordait aucune confiance aux hommes de l’empire, à commencer par la demi-humaine à la peau noire, Archeth Indamaninarmal, tout augure impérial qu’elle était. Menith Tand collait aux basques de Shendanak parce qu’il nourrissait un certain dégoût pour les manières frustes du Majak, en bon noble de l’empire qu’il était, et qu’il n’entendait pas se laisser doubler. Quant à Yilmar Kaptal, il ne lâchait pas Shendanak et Tand d’une semelle, car il se méfiait des deux dans une égale mesure. Si les trois hommes ne s’étranglaient pas mutuellement à tout bout de champ, les avoir en permanence sur les talons était un peu comme se promener avec un nœud de vipères dans son sillage. Shendanak ne se déplaçant jamais sans sa garde d’honneur, composée de huit cousins éloignés à la mine patibulaire tout droit débarqués de la steppe, Tand se faisait lui aussi accompagner d’une poignée de mercenaires. Pour faire bonne mesure, Kaptal exigeait que Rakan emmène une escorte d’Éternels du Trône. Juste au cas où…

Le plus souvent, Egar restait avec Gil – dans la perspective d’une bonne bagarre.

Par une matinée grise, alors qu’ils marchaient vers un site funéraire placé sous la protection d’un talisman – dans lequel ils ne trouveraient finalement que le squelette d’un mouton difforme –, Ringil fit halte sur une petite butte pour regarder derrière lui, les yeux plissés contre la pluie. Trempée et débraillée, la colonne hétéroclite s’étirait sur le chemin, semblable à quelque groupe hagard de rescapés d’un naufrage. La bouche amère, il déclara qu’il n’avait pas vu un tel foutoir depuis la retraite du corps expéditionnaire qu’il commandait à la passe des Gibets, onze années plus tôt.

— Un peu rude, jugea pertinemment Egar. Pour le corps expéditionnaire, je veux dire. Ça, c’était une armée. Tu imagines mener une charge à la tête de ce ramassis, en espérant ressortir de l’autre côté ? On aura de la chance s’ils ne s’étripent pas les uns les autres avant midi.

— Ne m’en parle pas, répondit sombrement Ringil. S’il te plaît, ne dis rien.

Ils marchèrent. Ils creusèrent et ne trouvèrent rien. Puis ils rentrèrent. Le tout sous la pluie.

En revanche, au grand désappointement du Tueur de Dragons, il n’y eut pas même une empoignade.

Peu à peu, le train des badauds et de leurs escortes avait tout de même fini par s’amenuiser, érodé par le découragement et le temps exécrable. Chacun se trouva d’autres activités plus urgentes pour s’occuper. Archeth se retira pour broyer du noir dans un splendide isolement à bord du Fille de l’aigle de mer. De temps à autre, on pouvait l’entendre depuis l’autre côté de l’anse hurler des insultes à Anasharal en haut kiriath. Nyanar reprit à temps plein ses quartiers à bord du Trépas du dragon, pour y superviser toute une série de menues réparations sur le pont, au sujet duquel il consignait ensuite de très longs comptes rendus dans le journal de bord, pleins de phrases ronflantes et satisfaites. À terre, Yilmar Kaptal s’installa à l’auberge du Vol du goéland et sollicita de Rakan une escouade d’Éternels du Trône pour garder sa porte. Encadrés par leurs hommes, Shendanak et Tand arpentaient les rues d’Ornley dans un martèlement de bruits de bottes, toisant tous les autochtones et échangeant des regards assassins quand leurs chemins respectifs venaient à se croiser. Afin de prévenir autant que possible tous risques d’échauffement, Hald et Rakan s’étaient eux aussi établis à terre avec le gros de leurs troupes, imposant à leurs hommes d’incessantes corvées et d’interminables entraînements. Ils faisaient ce qu’ils pouvaient pour tenir au large l’ennui et la frustration.

Egar se trouva quelques gueuses du cru.

Quant à Mahmal Shanta, il toussait dans sa luxueuse cabine à bord du Fiertéd’Yhelteth, crachait des glaires et s’abreuvait d’infusions brûlantes, abîmé dans l’étude de ses cartes, tout en feignant de n’être pas en train de préparer leur retour au port – bredouilles.

Pendant ce temps, les recherches se poursuivaient sous la houlette de Ringil, escorté d’un détachement de marins terrassiers, qu’Hald commandait parfois. De manière tacite, il était entendu que Gil était le fer de lance du dispositif. Il avait les sortilèges et la lame d’acier kiriath. Si le changeling Illwrack surgissait d’une tombe, l’esprit belliqueux, Ringil Eskiath était celui qui le mettrait au pas. Lorsqu’ils eurent épuisé la liste des sites les plus prometteurs et proches de la ville, ce fut à Nyanar et à son Trépas du dragon qu’échut la charge de les mener par la mer jusqu’aux lieux accessibles par bateau – ou du moins réputés tels. Depuis quelque temps, ces déplacements étaient devenus la norme.

Ringil avait l’impression de se noyer. C’était comme d’être accroché à un débris sur la mer déchaînée, au plus fort d’une tempête. De sa patience, qui avait toujours été très ténue, il ne restait à peine qu’un lambeau. Le besoin de tuer quelqu’un, ou quelque chose, le démangeait jour et nuit. Que n’aurait-il pas donné pour que le changeling Illwrack sorte de la terre humide pour se dresser devant lui, l’épée à la main, ses yeux vides emplis de feu.

Il le couperait en deux, ce connard. Il le faucherait comme les blés.

La sente serpentait nonchalamment au flanc de la colline, pour mener de lacet en lacet jusqu’au fond de la vallée. D’un petit groupe de constructions effondrées sur la lande, il ne subsistait plus que la structure des cheminées et quelques tas de pierres sèches. L’ensemble évoquait l’épave d’une grande chaloupe coulée dans une eau peu profonde. Des moutons à la laine broussailleuse, qui s’étaient égaillés sur le coteau, les regardèrent passer en ruminant placidement. Deux ou trois parmi les plus proches s’éloignèrent vivement du chemin, en quelques ruades maladroites, comme mystérieusement avertis de l’humeur de Gil.

Dès qu’on arrive, je balance ce putain de Pilote à la flotte. Par-dessus bord dans le détroit d’Ornley, sans même un câble. Et on le laisse pourrir là.

SiArcheth ne l’a pas déjà fait, je vais le…

Avec un temps de retard, la présence de la chose qui faisait obstacle devant lui se fraya un chemin jusqu’à sa conscience à travers les brumes de sa rage. De saisissement, il s’arrêta net en tressaillant, reculant même d’un demi-pas.

Derrière lui, la joie bruyante des marins se tut.

Le bélier se tenait fermement campé sur le sentier, bien décidé à ne pas bouger. Vieux et massif, deux fois plus imposant que les moutons aperçus, il avait le front orné de deux cornes grosses comme des poings enroulées deux fois sur elles-mêmes, pour s’achever en pointes salement aiguisées tournées vers le sol. Sous sa toison d’un blanc pisseux et sale, sa croupe était aussi large que celle d’une mule. Plus haute que la ceinture de Ringil, la bête fixait l’homme. Ses pupilles étaient comme deux fentes noires ouvertes sur le néant. Barbiche relevée, elle donnait le sentiment de rire à quelque plaisanterie qu’elle seule aurait comprise.

Ringil fit un pas en avant, l’air décidé, en agitant frénétiquement les bras vers le ciel. L’idée lui traversa l’esprit qu’il devait avoir exactement l’allure d’un de ces charlatans qui faisaient leur numéro de sorcier sur le marché de Strov.

Impassible, le bélier ne bougea pas d’un pouce.

— Fous le camp ! aboya Gil. Je n’ai pas le temps de m’occuper de toi.

Seul lui répondit le silence, troublé par quelques rires nerveux chez les marins.

L’instant s’éternisa, puis le bélier fit un pas de côté en agitant la tête, l’air de dire : « Suis-moi. » Ensuite, il s’éloigna en direction des ruines.

Ringil leva la tête vers la ligne de crête battue par la pluie. Son œil avait accroché une vision fugitive. Le pan d’un manteau noir, l’éclat mouvant d’un feu bleu.

Une silhouette sombre marchait au sommet, la tête tournée vers lui comme si elle l’observait. Il cligna des yeux, sans bouger, s’efforçant d’atteindre une certitude. Le mouvement se poursuivit vers la périphérie extrême de son champ de vision.

Elle était là. Puis elle n’y fut plus.

C’est ça, fais ta sortie.

Il se retourna et vit le bélier qui attendait au pied d’un mur en ruine. Il donnait toujours l’impression de le fixer.

— Seigneur ? demanda Shahn venu à ses côtés, la mine prudemment dénuée de toute expression.

Ringil porta son attention sur les hommes derrière le sergent. La plupart d’entre eux luttaient pour contenir leurs sourires nerveux, fixant le ciel pour garder leur sérieux. Il ne pouvait pas vraiment leur en vouloir. Lui-même était sur le point de laisser tomber quand il aperçut les guides hironishs regroupés à l’écart du chemin. Les trois hommes détournèrent les yeux en toute hâte, refusant obstinément de croiser son regard alors même qu’il les fixait ostensiblement. L’un d’eux ne put s’empêcher de jeter malgré lui un coup d’œil en direction des ruines et du bélier.

Ringil suivit le regard de l’homme. Son souffle s’accéléra.

L’ikinri ’ska s’éveilla en lui comme se redresse le chien assoupi près du foyer au bruit de la porte qui s’ouvre.

— Sergent, dit-il d’un ton calme et glacé. Ramène tout le monde aux bateaux, s’il te plaît.

— Oui, seigneur.

— Attendez-moi là-bas. Tu diras au commandant Hald et au capitaine que je ne serai pas long.

— Entendu, seigneur.

Ringil marchait déjà en direction des ruines. Il n’entendit pas plus la réponse du sous-officier qu’il ne perçut le mouvement des hommes promptement rassemblés. Et, tandis que la troupe s’éloignait d’un pas soutenu, il traversa la lande détrempée, enfoncé jusqu’aux genoux dans l’épaisse bruyère aussi rétive qu’un roncier. Apparemment satisfait, le bélier agita une nouvelle fois la tête, avant de s’engager dans une ouverture dans la maçonnerie écroulée, qui avait peut-être un jour été la porte d’entrée.

Une masse de nuages obscurcit le ciel. Le vent parut gagner en force.

Parvenu à destination, Ringil regarda derrière ce qui n’était plus guère qu’un muret. Le bélier avait disparu. Histoire d’être sûr, il parcourut toute la longueur de l’obstacle, examinant attentivement l’intérieur de l’antique bâtisse. De hautes herbes avaient envahi l’espace, le sol était jonché de moellons et de débris de bois pourris. Sans doute les restes de ce qui avait été des meubles longtemps auparavant. À une extrémité de la pièce, là où devait s’élever la cheminée, le mur était noirci.

Quelque chose l’attendait, accroupi devant l’âtre.

Il ne parvenait pas à distinguer ce que c’était.

Devant le seuil, une soudaine rafale agita les hautes herbes, les écartant comme pour lui ouvrir le passage. Ringil haussa les épaules pour lui-même.

— D’accord, dit-il en franchissant le seuil.

Chapitre 2

Il avait payé les filles pour l’après-midi entier, mais, au bout du compte, il manqua un peu d’enthousiasme pour remettre le couvert une troisième fois. D’ordinaire, la présence de deux femmes dans son lit suffisait à résoudre ce genre de problèmes ; pas ce jour-là. Peut-être était-ce l’odeur de laine mouillée qui leur collait à la peau, même après qu’elles se furent déshabillées pour lui ? Peut-être le fait qu’il avait vu le masque d’extase feinte disparaître du visage de la plus jeune un peu trop souvent pendant l’acte ? C’était un détail qui chaque fois le crucifiait. Qui lui faisait instantanément oublier ce qu’il faisait. Bien sûr, il n’était qu’un client, mais il n’avait aucune envie qu’on le lui rappelle. À Yhelteth, une pareille chose ne lui serait jamais arrivée.

Putain, c’est quoi le problème, Tueur de Dragons ? Tu n’es jamais content ? Quand tu étais sur la steppe, tu ne pensais qu’à cette sophistication que tu avais laissée derrière toi au sud. Et, à peine revenu dans la ville impériale, tu ne rêvais que de retrouver la vie simple. Et, là, tu es avec des putes tout ce qu’il y a de simples, dans une petite ville toute simple, et il y a encore quelque chose qui ne va pas.

Par les dieux, oh, comme Imrana lui manquait !

Il ne parlait plus à cette garce, mais elle lui manquait quand même.