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Jusuf Buxhovi

De
284 pages
Jusuf Buxhovi est né au Kosovo, dans la ville de Pejë, en 1946. Ecrivain engagé dans l'histoire dramatique de son pays il la ressuscite grâce à la création artistique : "Ce que l'histoire dérobe à un peuple, la création littéraire lui restitue".
Ce roman se déroule à Gjakova, la "ville du sang". Ville chargée d'histoire, lieu de naissance de Gjon Nikollë Kazazi. Et, grâce aux notes de ce personnage historique, nous revivons les événements dramatiques de tout un peuple, leur résistance et leurs combats.
La peste sera l'arme politique pour anéantir ce peuple invicible.
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QUI RÉSISTE À LA PESTE
RÉSISTE AU DIABLE

Le journal de Gjon Nikollë Kazazi








































Jusuf BUXHOVI





QUI RÉSISTE À LA PESTE
RÉSISTE AU DIABLE

Le journal de Gjon Nikollë Kazazi

Roman



Traduit de l’albanais
par Odette MARQUET










L’Harmattan





Le roman est suivi
d’un texte d’Alexandre Zotos
et d’un entretien de l’auteur
avecMichel Rivière






Vous retrouverez la bibliographie de Jusuf Buxhovi en fin d’ouvrage

















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CHAPITRE1

Alaindu moisdemarsdel’année1747,jem’éloignai
pour quelques joursdeGjakova*.Jememettaisen route
pour laMalësi* aind’y visiter quelques paroissesetd’y
recueillir quelques informations pour lelivrequi metrottait
dans latête depuis tantd’années.Lepoidsdel’épaisse
couche deneige et legeldel’hiveravaientencorelaissé
des traces un peu partout.Les montagnards,habituésà des
hiversaussi rigoureux,nemanquaient pasde dire chaque
fois qu’ils parlaientdu temps:“un rudehiverapporte
unbelété”.Et, defait, bien quenous nefussions qu’aux
premiers joursdemars,un ventcinglantet unchaudsoleil
faisaient pressentir un printemps précoce.
Amon retour, cefut un vieuxdu village de Krasniq,
Mic Shpendqui vint m’accompagner.Ilavait pourtant
faitceparcoursdescentainesdefois,mais il y tenait.En
effet,selon la coutume,l’honneurdemeraccompagner
revenaitaux personnes les plus méritantesduclan.Il ne
mesembla doncpas opportunde dire aux montagnards
d’en trouver un plus jeune, car jesavais que cela aurait

NDT
*Etymologiquement “du sang”,nomd’uneville duKosovocélèbrepour
sarésistance àtouteoppression.
* Région montagneuse del’Albanie duNord dont le
centresocialetéconomiqueGjakovafait partie duKosovodepuis 1913.

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étéuneoffense enverseuxetMic Shpend.Lorsquenous
nous mîmesen route,levieux lâcha deux muletsenavant,
car ilsconnaissaientces sentiersdemontagne aussibien
queles hommes, et il meit signe delamaindelesuivre.
-Père, ces pauvresbêtes ont parcouru tantdefoisce
chemin jusqu’àlaville,quelorsqu’elles semettenten
route ellesarrivent toutes seules jusqu’au pontdel’Erenik.
Lejourétaitensoleillé et toutembaumait.Aplusieurs
endroits,laneige avait fonduet uneodeurd’humidité
montaitdelaterre.J’étais très sensible à ce changement
desaison qui meplongeaitdans laméditation.Comme
si levieil homme avaitdevinémasoifde contemplation,
il gardalasilencependant un long moment.Il marchait
derrièremoi, etcen’est que detempsen temps qu’ilcriait
après les mulets:
-Ho,ho,hue,ho,pauvresbougres !Al’heure du repas
nous nousarrêtâmes pour nous reposer.Levieil homme
sortit son painet leposa devant moi.
-Père,tudoisêtrefatigué.Ici,l’airest vifetdonnefaim.
Defait,lamarche et l’air m’avaientcreusél’estomac.
Aprèsavoir toutdisposésur un torchon qui remplaçait
lasofra* ,levieux me dit:
-Bonappétit !
Jel’appelai pour quenous mangionsensemble car il
s’étaitassis un peu plus loinet façonnait un jonc.
-Viensdonc,mon gaillard,quenous mangionsensemble :
tout seulçanepassepas.

* Tableronde etbasse autourdelaquelleon s’assoit par terrepour
manger.

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Mais il se déroba endisant qu’il mangeraitensuite.Je
nevoulus pas insistercar levieux seserait senti gêné.Je
commençaiàmanger,tandis qu’il semettaitàs’occuper
des mulets, etàleurdonnerdu fourrage.Dès quej’eus
terminé,il pritdans samain un morceaudefromage,qu’il
mangeait touten marchant.Lesoleilavaitcommencé à
décliner, àl’approche du montShkëlzen,lorsquelevieil
hommevint vers moiet me dit:
-Es-tu fatigué, Père?Tu ferais mieuxdemonter sur
un mulet.Nousavonsencore devant nous unbonboutde
chemin.
-Non,non,jenemesens pas fatigué,jetiensàmarcher.
C’estbon pour moid’alleràpied.
-Bien, bien,répondit levieux, c’est tonaffaire.
Il s’était rapproché demoi.Pour lapremièrefois jevis
son visageplissé deridesetde cicatrices qui ressemblaient
àune brûlure.Commes’ilavaitdevinéma curiosité
àproposde ces sillons sur son visage,levieil homme
s’exclama :
-Quandj’étaisenfant,j’aiattrapéunemaladiequ’on
appelait “mordje”,lapeste... lamort,quoi.
Celameit sourire.
-Lapeste?
-Oui,oui, Père, c’étaitbien lapestequi s’étaitabattue
sur laMalësie.
-Et-tuenas réchappé?Oui, etbeaucoupd’autresavec
moi.
C’est vraiment une choseincroyable :ilaréchappé
delapeste!Ondit mêmeque beaucoupd’autres s’en
sont sortis !C’est vrai.Autrefois j’avaisbien lu quelque

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chose danscertains rapportsduSaint-Siège au sujetd’un
miraclequi s’était produitdans laMalësie:il yaplusde
centans lapestes’était répandue dans lesBalkanset il y
avaiteu moinsdevictimesdans notrevilayet.Cependant,
il nem’était jamais venuàl’esprit qu’un jour,jepourrais
m’interroger sur les raisons pour lesquellescette épidémie
avaitétési légère; j’auraisencoremoins pu imagineren
parler moi-même avec deux montagnards.Tandis queje
m’absorbaisdansces pensées,levieil hommeserapprocha
ànouveaudemoiet mepria ainsi:
-Père,pourquoiavons-nous pris lesbêtesavecnous ?
Pourquoi ?Ilaurait voulu mevoir grimper sur undes
mulets.Ilétait inquietetcelaserezétait sur son visagequi,
au furetàmesurequenous marchions,mesemblaitencore
plus sombre.Avecses nombreuses rides,il mefaisait
penseràunetoile d’araignée.
-Es-tudéjà allé en ville? luidemandai-je,pour le
soustraire à cetteinquiétudequi meparaissait l’habiter.
Après m’avoirbien regardé,il me dit:
-Oui, Père,j’y suisalléunefois,il yaquarante ans.
-Uneseulefois ?
-Uneseulefois,un pointc’est tout,répondit levieil
hommequi parlaitavecpeine.Acoup sûr, cette conversation
nelui plaisait pas,mais moi jel’orientais volontairement
surcesujet.Peuaprès,ildit:
-Par mafoi.Père,j’enai tellement vudanscetteville
que depuis lors jen’ai nulle envie d’y retourner.
Levieil hommesemitensuite àraconter.Lorsqu’ilavait
pénétré dansGjakova, encompagnie d’autres montagnards,
àpeine avaient-ils traversélepontduTabaket grimpéla

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Rrypaqu’unegrande échauffourées’était produite,si
bien queles gardes turcsavaient misen prison tous les
montagnards.Durant quelques jours,personnen’avait su
cequi sepassait.Les gens inquiets seterraientdans leur
kulla*et personneneparlaitde cequiétaitarrivé.Aubout
de deux semaines,on lesavait relâchésdenuitetconduits
del’autre côté du pont, en leur recommandantdesetaire.
Aprèsbien longtemps,onavaitappris que deux personnes
avaient tué aubeau milieudu marchél’adjointdu
sousgouverneur, et s’étaientenfuies.Incapablesdemettrela
main sur lesassassins,les gardes turcs s’étaient vengésde
cettefaçon surdes innocents.
-Depuis lors, Père,jehaiscetteville.Jen’ai jamais
voulu quemes pieds foulent son sol, et jeserais sûrement
mort sans larevoir si vous n’aviez pasétélà.
Après un long silence, commesi salangues’était nouée,
levieil hommeme dit:
-Nesais-tu pas, Père,quelavilleressemblaitàune
prison ?Les maisonsétaientcollées les unesauxautres
et les ruellesétroites tesuffoquaient.Jene changerais pas
mesalpages pour tous lesbiensde cemonde.
Et, au furetàmesurequenousapprochionsdeGjakova,
jevoyais quelevieil hommevoulait quenous yentrions
plus tard dans lanuit ; visiblement,il ne désirait pas revoir
laville.LorsquelesoleildisparutderrièreleShkëlzen,nous
passâmes le coldeLeka.Devant nous s’étendaitReka.
Le crépusculetombait lentement, et peuàpeudissimulait
les villages,les grandsarbreset les ravins,nombreuxà cet

*“koula”maison fortiiée dans les régionsdemontagne.

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endroit.Lanuitenvahissait maintenant toutel’étendue du
plateauet tout s’évanouissait lentement sous levoile des
ténèbres.Toutefois,laforce demapenséemesemblait plus
puissanteque celle delanuit, car je devinais laprésence
des maisons, des ruellesetdetoutcequi m’était si familier
dansRekalamaudite.
Auxenvironsdeminuit,nousapprochâmesdelaville.
Le bruitdel’Erenikqui grondaitdans leprofondsilence
delanuit sefaisait plus proche.Touten marchant,je
cherchaisà apercevoir lakulladelaparoisse et l’église au
sommetdelaRrypa.J’aurais voulu voirbriller les lumières
deses veilleuses.Maisen vain.Lanuitétaitépaisse et les
lumières scintillaient faiblementdans la chambre deDom
Tsol*,sansavoir laforce defendrel’obscurité.Tandis que
nousétionsen traindepasser l’Erenik, et queles pierresdu
pontTabakvolaientenéclats sous les sabotsdes mulets,je
memisàsongeràDomTsoletàses poésies.Lui, à cette
heure-ci,ilestencorepenchésur soncahier.Ilaligne des
vers qu’ildéchiretristementaprès lesavoir lus maintes
fois.Combiendefois neluiai-jepasdit:-Patience!Tu
ne dois pasdétruire cequetucréesavectantdepeine.
Et lui s’exclamait tel uncoupablequi reconnaît safaute :
-Père,jenesais pascequi m’arrive.Quelque chosese
trame dans matête et ne cesse demetourmenter jusqu’à
cequejel’aicouchésur lepapier.Maisaprès l’avoirécrit,
jemesensencoreinsatisfait.Tuaurais pu mieux faire,me
disais-je àmoi-même.
Très souvent,j’ai plaisanté aveclui pour lui redonner

*Colenalbanais

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courage :-Nesois pasdéçu,mon gars.Travaille :un
jour, cenœudqui tetourmenteinira bien par se dénouer
et tu trouveras lapaix. -Ah !Pèrerépondait-il,je crains
que cette angoissenem’étouffe, crois-moi.Commele
travail intellectuelestéprouvant.Nousconnaissons tous
deux les mêmesdificultés:moiavecmes verset mes
lettres, et vous, avecvos traductions,vosdécouvertes
archéologiqueset voschroniques historiques.Laseule
différence entrevouset moi, c’est queje déchire ceque
j’écris,toujours insatisfait,tandis quevous,vous vous
efforcezdereconstruirelepassé. -Tuas
raison,luidisaisje, et jem’employaisàleréconforteretàle convaincre avec
patience.Notrepeuplepossède detrèsbeauxchants.Ils
ontété composésdegénérationen génération.Cegenre de
créationa aussiexigéunegrandepatience. -Tuas raison,
Père,insistait-il.Nousavonsde beauxchants qu’il faudrait
recueillirdans un livrespécial.Il fautbien quequelqu’un
fasse cetravail.Il me ditaussi qu’ilavait ludans unerevue
italienne deShkodërqu’unAllemand du nomde Leibnitz
avait publié des proverbesetdeschants populaires.Et
notre conversation n’eninissait pas.Nousévoquions les
tempsancienset faisions revivreleschoses oubliées.Nous
citions les nomsdes voyageursetdes linguistesétrangers
quiavaient parcouru nos régionset s’étaientefforcésde
réveiller unepartie denotre créationenseveliesous levoile
du passé et lesommeildes siècles.Cen’est que dansces
moments privilégiés que Tsol trouvait l’apaisementet que
son visagereprenait sescouleurs.Il ressemblaitàunêtre
traversépar latristesse.Unenuit, alors qu’ilétait tard,
et quenousavions parlé delongen largesur leschants

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