Kakbane

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Dans la lignée des chroniques villageoises bien connues, voici celles de Kakbane, petit village de la forêt au centre du Cameroun, où il ne se passe pas grand chose. Et pourtant, on se surprend à s'intéresser à ces gens ordinaires, aux petits événements qui rythment leur quotidien, aux choses parfois extraordinaires qui surviennent. Bucolique, nostalgique, ce roman est un appel en faveur de nos villages.
Publié le : dimanche 1 février 2009
Lecture(s) : 7
EAN13 : 9782296220393
Nombre de pages : 150
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Kakbane
Un village comme les autres Jean Paul Nanga Abanda
Kakbane
Un village comme les autres
Roman
L'Harmattan © L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
di ffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattanl@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-07855-0
EAN : 9782296078550 CHAPITRE I :
ENDOM
« Tends l'autre main ! Allez, tends-la vite, sinon je vais
perdre patience. Il te reste huit coups de chicote à prendre
et tu te fatigues déjà ? Allez, tends l'autre main ! Ça
t'apprendra à jouer les Endom dans ma cuisine. Le
morceau de pangolin que j'avais réservé pour ton frère
Angounda te tentait-il si fort, que tu sois obligé de te lever
la nuit pour le dévorer ? Allez, tends l'autre main ! Et
arrête de crier comme une femmelette. Je ne me laisserai
pas attendrir. Voilà bien le bel exemple que ce phénomène
d'Endom donne à nos enfants ici à Kakbane ! ».
Papa Tobias observe, placide, la énième bastonnade
que reçoit Messam, son cinquième fils. Ma Térisia, pense-
t-il, a tort de comparer d'une voix aussi forte son fils à
Endom. Si celui-ci, par malheur, était en train de cueillir
du vin de palme pas loin du village, nul doute qu'il
pourrait entendre les récriminations dont il fait ainsi
l'objet. Papa Tobias lui-même n'a jamais cessé, avec son
style tout à fait particulier, d'attirer l'attention de Messam
sur sa propension à manger plus, et plus souvent que ses
sept frères et soeurs.
« Messam, retiens-toi ! Le petit-dézoné * n'est pas un
banquet ! Autrefois, nous considérions cela comme une
protection contre les morsures de serpent. Il n'est pas
nécessaire de remplir sa panse jusqu'à ce qu'elle tombe
sur les genoux, pour reconnaître qu'on a mangé. Un peu
* Petit déjeuner. de nourriture pour toi, un peu pour tes sept frères et soeurs,
et on remercie le bon Dieu ! »
L'expression a fait école, et chacun la reprend souvent
à son compte pour gourmander un enfant ayant tendance à
s'éterniser près d'un plat de nourriture. Mania Térisia
aurait mieux fait de se taire, vraiment. Endom n'est pas, à
Kakbane, la personne indiquée pour discuter longtemps
sans élever la voix. Et sa légende ne date pas
d 'aujourd ' hui.
Endom avait commencé à défrayer la chronique dans sa
jeunesse. Il devait alors être âgé de seize ans. A son retour
d'un voyage qu'il avait effectué à Bangui en qualité de
motor boy, il avait rapporté un vélo qu'il qualifiait
d'Hirondelle. Une hirondelle, dans le langage des cyclistes
de ce temps-là, c'était tout bêtement un vélo de course. Il
ne s'agissait souvent que d'une banale bicyclette, dont on
avait ôté les garde-boues et le porte-bagages, pour
l'alléger à l'occasion des courses cyclistes du l er janvier,
jour de la fête nationale d'alors. Le vélo qu'avait rapporté
Endom de Bangui (RCA) avait un plus : il était doté, lui,
d'un dérailleur. Il bénéficiait donc, face aux autres
concurrents, d'un avantage décisif : il pouvait changer de
vitesse.
Le l' janvier, et dès 1961, le l ei octobre, Fête de la
réunification des deux Cameroun, Endom arrivait
triomphalement avec son vélo à Minta, sûr de remporter le
trophée (1 000 francs de l'époque + une invitation chez
monsieur le chef de district pour la réception des chefs
coutumiers).
C'est lors de l'une de ces réceptions qu'Endom fit
parler de lui pour la première fois. Les épouses des chefs
traditionnels invités ont, les premières, fait état de ce
phénomène : un jeune homme avait, disaient-elles,
6 consommé l'équivalent de quatre poulets, quatre plats de
riz et bu une dizaine de « tais-toi »T* de vin rouge. Puis, il
s'était mis calmement à se curer les dents, sans donner
l'impression d'une quelconque gêne. On aurait même dit,
ajoutaient certaines, qu'il louchait encore vers les restes
des voisins de table, et n'était peut-être retenu que par les
regards perplexes des autres convives. La rumeur avait fini
par découvrir qu'il s'agissait d'un garçon de Kakbane, du
nom d'Endom. Celui-ci, loin d'être effrayé par la
réputation qu'il commençait à traîner derrière lui, semblait
au contraire chercher chaque jour, à battre son record de la
veille.
A Kakbane, comme dans tous les villages de cette
partie du Cameroun, les repas suivent un rituel que seuls
les égoïstes et les exclus de la communauté ne respectent
pas. Les hommes et les garçons se réunissent autour d'un
plat, les femmes et les filles de l'autre. Pour vous faire
comprendre quel niveau la gloutonnerie d'Endom avait
atteint, imaginez qu'après avoir obligé les hommes à
accélérer le rythme de leur déglutition, au risque de voir
les assiettes vidées, il se dirigeait derechef vers le groupe
des femmes. Et sa tactique, pour répugnante qu'elle fût,
portait toujours des fruits. Vu sa musculature
impressionnante, Endom mettait à mal tous les pantalons
et autres culottes de sport qu'il utilisait. Si bien qu'après
un certain nombre de jours, il avait l'entrejambe dégagé de
tout tissu, celui-ci s'étant soit déchiré, soit usé. En allant
sciemment s'asseoir, les jambes largement écartées en face
des femmes et des filles, il déclenchait inévitablement une
débandade qui lui permettait de faire alors calmement
main basse sur la nourriture abandonnée par les fuyardes
prudes.
Tais-toi : chope en verre.
7 A trente-cinq ans bien sonnés, Endom est encore
célibataire. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé de
se marier. Mais qui, ici à Kakbane ignore les bastonnades
mémorables auxquelles ont eu droit celles des demoiselles
qui se sont risquées à vivre en sa compagnie ? C'est
toujours plus tard qu'on apprenait les raisons des coups de
sang d'Endom : celle-ci avait osé lui servir seulement une
moitié de poulet après en avoir, ô sacrilège, consommé la
tête et les pattes ! Ouste ! Dehors ! Celle-là n'avait pas
attendu que son cousin Omballa vide les lieux avant de lui
servir le précieux plat de porc-épic. Il avait donc, la rage
au coeur, dû partager son repas avec l'indésirable. Le
lendemain, la demoiselle rejoignait ses parents. La plus
malchanceuse avait osé, l'impudente, lui faire,
amoureusement croyait-elle, une remarque sur le décalage
entre ses prouesses à table, et celles plus relatives du soir.
Cette impolitesse lui coûta deux dents, dont Endom a
toujours refusé de payer le remplacement, arguant qu'elles
étaient pourries avant qu'il ne lui administre la raclée.
Il y a cinq ans, Endom s'était décidé. Puisque les
demoiselles d'Ekak, de Meba et d'Ebangal connaissaient
son travers, il irait chercher du côté de Bibey, loin de
Kakbane, mais pas trop quand même. Les préparatifs de
l'affaire prirent une telle tournure que tous les villageois,
cette fois, sentirent que l'honneur de Kakbane était en jeu.
On tint des conseils de sages.
« Ceux qui ont quatre yeux » consultèrent les oracles et
finalement, on fit appel à Assom, la jeune guérisseuse à
qui sa mère avait transmis son art avant de mourir. Assom
fit vite et bien. Elle prépara une décoction qu'elle fit boire
à Endom, afin de tempérer son appétit débordant. Pendant
deux jours, Kakbane nagea dans le bonheur. Endom était
redevenu normal. Mais il y avait une condition pour que
ce traitement soit efficace dans une contrée aussi lointaine
8 que Bibey. Assom apprêta donc une deuxième décoction
destinée, celle-là, à être consommée sur place à Bibey,
pour renforcer l'effet du premier traitement, et
contrecarrer l'action d'éventuels sorciers du coin, qui ne
manqueraient pas de faire ressortir tous les défauts du
prétendant, c'est de bonne guerre chez nous. Endom devait
donc, chaque soir avant de se coucher, ingurgiter une
rasade de cette deuxième décoction. Sinon... Assom
dégageait sa responsabilité.
On s'agita de plus en plus. D'autant que, connaissant la
réputation d'Amaya, l'élue du coeur d'Endom, il n'était
pas question de faire les choses à moitié. Bâtie comme un
palétuvier, Amaya était ce qu'on appelle une belle plante.
Grande, le regard droit et le verbe haut, Amaya ne s'en
laissait conter par personne. Les premiers contacts avaient
été noués par son cousin Bina qui avait épousé une des
soeurs d'Amaya. Il avait présenté Endom sous son meilleur
jour : un homme fort (vrai), grand (vrai), travailleur (vrai),
calme (faux), peu bavard (faux) etc... Amaya avait
répondu comme aurait répondu n'importe quelle fille bien
élevée de chez nous : « Mais où est le problème ? Qu'il
vienne se présenter officiellement à mes parents. Après la
semaine rituelle d'observation, on verra bien ». Qu'on
permette à celui qui raconte de se livrer à une digression
sur les conséquences fâcheuses de cette formule de
fiançailles à l'essai, qui a encore cours dans certaines de
nos contrées. Il s'agit, pour ceux qui ne le sauraient pas, de
mettre en contact les deux jeunes gens qui désirent se
marier. Dans le village de la jeune fille de préférence. Le
prétendant, entouré d'un ou de deux sages mais surtout
d'une demi-douzaine de cousins forts et vaillants devra,
entre autres corvées, débroussailler tout un champ,
construire une cuisine, tresser des nattes de raphia (tant
mieux, s'il peut fournir des tôles, mais il vaudrait mieux
9 qu'il se plie au desiderata de sa belle-famille en
puissance). Après toutes ces réalisations et des nuits
passées en compagnie de son élue, sera alors venu le
moment de « bien parler ». Certaines familles, sachant le
profit qu'elles pouvaient tirer de la répétition et de la
variation des candidats, ont fini par rendre cette pratique
douteuse. Fin de digression.
On s'agita donc. Avom le chasseur fournit le gibier.
Les alambics fonctionnèrent à plein régime car nul
n'ignorait que le « HA »* de Kakbane bénéficiait d'une
réputation si flatteuse qu'il serait un ambassadeur de choix
dans les gosiers de Bibey. On s'activa donc pour réunir les
dix litres nécessaires, plus les cinq litres qu'on se
partageait entre soi. Les meilleurs grimpeurs promirent
cent litres de vin de palme. Le chef du village se sépara de
trois cabris. Le catéchiste offrit deux poules. Tout
marchait comme sur des roulettes. Deux jours avant le
départ du cortège (on allait emprunter une piste de brousse
à vélo), Endom se fit apporter devant sa case toutes les
bicyclettes retenues pour le voyage, et leur fit subir une
révision en règle. Il invita chaque membre du convoi à
prévoir une chambre à air neuve, pour ne pas retarder les
autres en cas de crevaison.
Au jour dit, les neufs vélos, roulants et chargés à la
capacité maximale, qui de paniers de viande boucanée, qui
de dames-jeannes de vin de palme, qui de cabris et autres
poulets, s'ébranlèrent sous les youyous de marna Térisia
qui, en plus, fit le tour de la colonie en l'aspergeant du lait
de son dernier bébé, en guise d'ultime bénédiction. Vision
dantesque que cette immense matrone en train d'appuyer
sur ses deux mamelles, tout en sautillant, pour asperger
Alcool indigène très fort appelé également arki.
10 des jeunes gens, un peu gênés quand même, du lait de son
bébé. Enfin...
Bibey fut atteint à la tombée de la nuit, après quelques
péripéties cocasses. C'est ainsi qu'en pleine piste,
Omballa, cousin d'Endom comme nous l'avons vu et
ivrogne patenté, but tant et si bien qu'on avait eu
l'imprudence de lui confier, qu'il ne resta plus qu'à vider
celle-ci et la cacher au bord du chemin. Les dix-huit
derniers kilomètres furent alors avalés à un rythme
soutenu par des chants d'hommes entonnés par neuf voix
dont la caractéristique était d'être épaisses. A un kilomètre
de Bibey, on se reprit. Une rivière permit à tous de
retrouver un semblant de fraîcheur. La nuit, heureusement,
cacha aux Bibeyens les yeux rouges et l'haleine avinée de
la troupe qui, prétextant une fatigue soudaine et le besoin
de se concerter, se jeta sur les lits. Et, horreur ! Endom en
oublia d'avaler la rasade de décoction préparée par la
guérisseuse Assom pour le prémunir contre une rechute.
Le lendemain, lorsqu'il contribua à vider en un clin d'oeil
tous les plats qui leur furent servis, les huit compères
comprirent que l'inévitable était arrivé.
« Endom gronda Bina, comment as-tu fait pour oublier
ton traitement ? Tu sais que sans cela, les sorciers d'ici en
profiteront pour aggraver ton travers, et tes chances de
réussite deviendront à peu près nulles ! »
En effet, dans plusieurs des contes que nos grand-mères
nous disaient pendant notre enfance, il était question de
ces qualités très importantes dont devrait jouir tout
prétendant : la tempérance et la modération. Et le modèle
souvent cité dans ces contes comme le contraire de la
modération et de la sagesse se nommait Bèmbè. Bèmbè
allant demander la main d'une jeune fille, fit tant et si bien
qu'on ne pouvait que la lui refuser : il mangea trop
11 pendant la période d'essai. Il était paresseux et n'arriva
pas à réaliser un seul des trois travaux qui lui furent
demandés. Et puis, et puis le soir venu... il dormait.
Une semaine passa, pendant laquelle les neuf
Kakbanais remplirent à merveille la mission qui leur avait
été assignée : construire une cuisine, débroussailler tout un
champ, travailler trois stèles de bois sec, tresser cinquante
nattes de raphia. On les récompensait chaque soir en leur
servant quantité de plats, arrosés d'un excellent vin de
palme. Endom s'en donnait à coeur joie, et, eh oui !
Oubliait jour après jour la rasade salvatrice. Si bien
qu'après s'être copieusement gobergé, il tombait comme
une masse auprès d'Amaya et se mettait aussitôt à ronfler.
Faute grave. Quand, le matin, les autres lui demandaient,
le regard expressif, s'il « avait bien dormi », il répondait
par une boutade bien kakbanaise qui disait tout : « Que
vouliez-vous que je fasse dès lors qu'il ne restait plus que
moi d'éveillé dans le lit ? » Les compères, en beuglant de
satisfaction, s'en allaient continuer leurs travaux, sûrs de
ramener Amaya dans les filets. Et voilà qu'au septième
jour, Amaya oppose un "non" catégorique après la palabre
pourtant menée de main de maître par papa Tobias, qui
était du voyage.
Ahurissement de part et d'autre, conciliabules,
chuchotis. Et on finit par apprendre que, malgré toutes les
rodomontades d'Endom, rien de concret ne s'était passé au
lit.
« Il a passé sept jours à ronfler et à se goinfrer », voilà
les mots exacts qui finirent par tomber de la bouche
méprisante d'Amaya. Le retour à Kakbane ne fut pourtant
pas aussi maussade qu'on pourrait le croire. Vous pensez
peut-être à des scènes d'exode et de désespoir ? Que non !
Aucun des huit autres Kakbanais n'avait perdu son temps
12 pendant les jours passés là-bas. D'autres randonnées
n'allaient pas tarder à suivre, destination Bibey. C'est
pourquoi chacun y allait du récit de ses exploits,
nocturnes, pendant qu'Endom, chaque fois qu'il en avait
l'occasion, mettait à mal soit un champ de manioc, soit de
tiges de canne à sucre ou des papayers qui avaient le
malheur de se trouver au bord du chemin. Bon ! La vie,
comme on le voit, avait repris son cours normal.
Le dernier exploit d'Endom date d'il y a à peine trois
semaines. Ici à Kakbane, on pratique la culture itinérante
sur brûlis, avec un système de jachère qui oblige les
paysans à une rotation régulière. Il est donc parfois
nécessaire, pour trouver une terre de bonne qualité, de
s'éloigner un peu du village. Etant donné la distance et
l'ardeur que mettent tous les Kakbanais au travail, il arrive
que la nuit vous surprenne sur le chemin du retour, la
plantation étant éloignée. La bonne solution consiste alors
à construire dans le champ même une petite hutte dans
laquelle on s'abritera la nuit, le temps de terminer soit les
semailles, soit le sarclage ou la récolte. Notre Endom,
grand travailleur devant l'Eternel, s'est ainsi trouvé obligé
d'aller s'installer à Téré, à huit kilomètres de Kakbane, en
pleine forêt. Omballa, son compère, a pris ses
appartements à quelques cinq cents mètres, dans sa petite
cabane. Entre Téré et Kakbane, le fleuve sibita était
suffisamment dissuasif en cette période de saison des
pluies pour permettre aux deux solitaires de consommer en
paix le fruit des pièges et des palmiers qu'ils s'étaient
empressés de réaliser. Viande succulente et vin savoureux
étaient donc au menu tous les jours, l'abondance
permettant à Endom de faire preuve d'une étonnante
prodigalité. Mais, comme je vous l'ai dit, il y a trois
semaines, un drame s'est noué à Téré. Comme tous les
jours, chacun de nos deux amis rentrait la gibecière garnie
13 et la calebasse débordante de mousse. Omballa, qui avait
forcé ce jour-là sur le vin pendant la cueillette, chercha en
titubant le chemin de sa cabane tandis que Endom sortait
de sa gibecière un gros, un immense hérisson.
La suite, nous la connaîtrons grâce au récit d'Omballa :
« J'avais dormi jusqu'à sept heures le lendemain, preuve
que j'avais vraiment eu ma dose la veille. J'appelle Endom
selon un code convenu entre nous deux. Pas de réponse.
Alors je fonce vers sa hutte. Ce que j'ai vu en arrivant,
c'est Dieu seul qui a fait que je n'en meure pas ! Endom,
couché sur le dos, le ventre ballonné comme il n'est pas
possible, les yeux hors des orbites, transpirant comme un
éléphant. Je me suis d'abord dit qu'un serpent venimeux
avait dû le mordre pendant son sommeil. Je lui demande
de m'indiquer l'endroit, pour que je puisse y appliquer la
pierre noire anti-venin qui ne me quitte jamais. Endom se
contentera de siffler entre ses dents : « fi-fi ». Alors je
comprends que c'est grave. Je fonce au village chercher
Assom et Samol. Comme plein de gens étaient déjà au
courant, car nous avons joint Samol qui se trouvait à son
champ à l'aide du tam-tam d'appel, beaucoup de monde
s'est rendu à Téré. La première chose qu'Assom fera en
arrivant auprès d'Endom sera d'éclater de rire. Interloqué,
je lui demande : « Mais tu es folle ? Endom est en train de
mourir et tu oses en rire ! »
En continuant de rire, elle me désigne le tas d'os qui
jonche le sol à côté de la vieille marmite dans laquelle
Endom a l'habitude de cuisiner, vide. Elle me désigne
enfin un fond de vin de palme dans la dame-jeanne dont se
sert Endom pour recueillir son vin. Une indigestion !
Endom ne souffre que d'une indigestion. Mais pourquoi
ne parle-t-il pas ?
- Endom !
- Fi !
14 Es-tu malade ?
Fi-fi !
Fi !
Qu'as-tu donc ?
Fi-fi-fi (me-ta-lem- Je ne sais pas).
Pour ceux qui savent battre du tam-tam, ce langage qui
s'appuie sur le son est bien connu. Endom avait mangé
tout un hérisson avec quatre doigts de gros-michel
(banane-plantain), avait arrosé le tout de près de neuf litres
de vin de palme. Il était donc en fait dans un état d'ébriété
très avancé, compliqué par une indigestion. Assom arracha
quelques plantes à côté de la hutte et en frotta le ventre, les
tempes et la poitrine d'Endom.
Deux jours plus tard, celui-ci en parlait comme d'une
vétille, alors que tout le village avait été en émoi à cause
de lui.
Endom, le type même de l'homme sans problème.
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