Kangourou Express

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Elle est jeune, aussi belle qu'une couverture de magazine et mène une vie insouciante entre un amant détestable et un boulot bien payé de vendeuse dans une bijouterie. Tout va bien alors ? Pas si sûr ! Il suffit d'un grain de sable dans cette existence si "merveilleuse" pour que son univers doré explose. A travers une série de rencontres insolites et un voyage en Adésie (une contrée lointaine inconnue à ce jour), la jeune femme va faire reconnaissance avec elle-même. AVERTISSEMENT : même si cette drôle de tourterelle manie humour, autodérision et cruauté mentale avec désinvolture, rien ne garantit qu'elle sortira indemne des épreuves qui l'attendent...
Publié le : dimanche 12 juin 2011
Lecture(s) : 252
EAN13 : 9782304000962
Nombre de pages : 145
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Kangourou Express

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Yoann Corevane
Kangourou Express

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00096-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304000962 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00097-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304000979 (livre numérique)

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1. SURCHARGE
Je fus réveillée par le bruit d’une porte qui
claque. Ce devait être le voisin d’en face qui
partait au travail. Je ne connaissais pas encore
tous les bruits de cet immeuble dans lequel
j’étais locataire depuis à peine deux jours. Un
studio de trente mètres carrés dans lequel je vi-
vais avec Rambo, mon lapin peluche porte-
bonheur garde du corps, qui partageait mon lit
depuis bientôt vingt-deux ans. Je l’avais reçu
pour mes trois ans, à vous de deviner mon
âge… Le seul autre individu avec qui je parta-
geais mon lit et mes nuits depuis trois mois,
c’était Romain, un parasite qui passait en coup
de vent de temps en temps, puis disparaissait
pendant plusieurs jours. Cette nuit, il s’était
comporté comme d’habitude : comme un pil-
lard lorsqu’il avait vidé mon frigo, comme un
parfait amant lorsqu’il m’avait attirée dans mon
propre lit, et enfin comme un filou lorsqu’il
avait filé au petit matin, embarquant au passage
les derniers vestiges de mon garde-manger.
Mais n’allez pas croire qu’il n’avait jamais de pe-
9 Kangourou Express
tits gestes à mon égard. Il m’apportait en effet
de temps en temps des « petits cadeaux » : des
pilules roses, jaunes ou bleues qui me faisaient
voir le monde différemment. Je n’étais pas
vraiment accro à ces choses, mais j’en prenais
parfois avec lui, histoire de le voir dans mes hal-
lucinations comme un preux chevalier plutôt
que comme le minable petit dealer qu’il était en
réalité.
Les draps étaient froids. J’en déduisis qu’il
était parti depuis plusieurs heures et que le bruit
de la porte qui claque signifiait qu’il était tard,
très tard même ! J’ouvris un œil pour découvrir
l’horreur de la situation : il était huit heures et
j’étais censée être à la bijouterie dans exacte-
ment trente minutes. Le mardi, j’assurais
l’ouverture de la boutique et Monsieur Rosal
n’était pas tendre avec les retardataires. Pas le
temps de prendre une douche, ni de me ravaler
la façade. Plus rien à manger non plus, merci
Romain ! Je pris un flacon de parfum, m’en as-
pergeai le corps, enfilai un pull col roulé par-
dessus le premier soutien-gorge qui me tombait
sous la main et optai pour un pantalon, plutôt
qu’une jupe. Non pour gagner du temps, mais
parce que Monsieur Rosal se faisait un malin
plaisir d’emmener ses employées fautives dans
l’arrière boutique et de les reluquer avidement
pendant qu’il leur passait un savon. Le maquil-
lage se limita à une tartine de fond de teint et
10 Surcharge
une lichette de rouge à lèvre. Pas besoin de
plus ! De toutes façons, tout le monde – hom-
mes comme femmes – me disait que j’étais belle
au naturel avec mon visage d’ange et mes for-
mes parfaites. Bon, afin que vous puissiez juger
par vous-même, je vais vous présenter un por-
trait objectif de ma petite personne : épais che-
veux bruns ondulés, de magnifiques yeux am-
bres (ma mère m’avait expliqué lorsque j’étais
gamine qu’une fée s’était penchée sur mon ber-
ceau et avait déversé sur mes yeux quelques
gouttes de « confiture d’abeille », plus commu-
nément appelée miel… Miel, c’était d’ailleurs le
sobriquet par lequel tout le monde m’appelait),
un mètre soixante-quinze pour cinquante-cinq
kilos, des jambes interminables, et avec ça je
dévorais tout ce qui me passait sous la main
sans jamais prendre un gramme, été comme hi-
ver. En fait, je correspondais tout simplement
aux canons de beauté de notre époque, ni plus
ni moins. Tous ces atouts me permettaient de
feuilleter les magasines féminins sans jamais
ressentir les affres de la jalousie. Je prenais
d’ailleurs beaucoup de plaisir à écouter les au-
tres femmes faire autant de chichis pour quel-
ques kilos en trop alors qu’il me suffisait à moi
de croquer à pleines dents la vie, les pommes et
les hommes. Il était huit heures quinze. Si
j’attrapais le bus immédiatement, j’aurais à peine
cinq minutes de retard. Je claquai la porte vio-
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lemment, comme l’avait fait mon voisin avant
moi, et m’engouffrai dans le minuscule ascen-
seur en bois sombre et moquete bordeaux.
Alors que les vieux escaliers en chêne massif
défilaient devant mes yeux, je me mis à fouiller
machinalement dans mon sac fourre-tout à la
recherche des clés de la bijouterie. Merde ! Les
clés, elles étaient restées sur le guéridon de
l’entrée. Et ce maudit ascenseur qui continuait
tranquillement sa descente sans se soucier de
moi. Arrivée au rez-de-chaussée, j’appuyai fré-
nétiquement sur le bouton « 5 » qui me ramène-
rait à la case départ. Mais l’ascenseur ne prit pas
son envol. Et pour cause, la porte s’était en-
trouverte et deux yeux scrutateurs me regar-
daient avec l’air idiot d’une poule qui vient de
découvrir un œuf. La porte s’ouvrit plus am-
plement sur un visage aussi rond qu’une pleine
lune.
– Vous sortez ? me demanda la tête ronde
tout en me tenant la porte.
– Non je remonte, soufflai-je avec exaspéra-
tion. J’ai oublié quelque chose chez moi… Mais
ne restez pas planté là comme ça à
m’observer avec vos yeux de merlan frit !
Un torse colossal prolongé par des bras aussi
larges que ma taille apparut dans l’embrasure de
la porte, précédé par un ventre format XXL et
suivi par deux troncs d’arbres qui devaient cer-
tainement lui servir de jambes. L’ascenseur était
12 Surcharge
limité à trois personnes. Dès le premier pas, je
compris que le combat entre l’homme et la ma-
chine allait être inégal. Pourtant il avança son
second pied sur le minuscule carré de moquette
qui reposait au fond de la frêle structure. Les
rouages couinèrent, l’ascenseur descendit de
trois bons centimètres et, inévitablement, le
panneau « SURCHARGE » lança toutes les fu-
sées de détresse.
L’homme avec sa tête de pleine lune me sou-
rit d’un air penaud en bredouillant : « C’est sen-
sible ces vieux ascenseurs. Je suis désolé, j’ai dû
prendre un peu de poids ce week-end ». Devant
cette mine contrite de gamin pris la main coin-
cée dans le pot de confiture, je ne pus
m’empêcher de laisser échapper un petit rire.
J’avais envie de lui dire « C’est pas grave mon
petit bonhomme, on t’en rachètera un plus so-
lide d’ascenseur », ce qui intensifia mon envie
de rire. C’était idiot, inapproprié, odieux même,
mais plus je me concentrais pour bloquer mes
zygomatiques, plus cela me devenait impossible.
Après un très bref répit, le fou rire jaillit de mes
entrailles, aussi honteux que libératoire.
A ma grande surprise, l’homme fut pris lui
aussi d’un incontrôlable fou rire. Les larmes se
mirent à couler de nos quatre yeux hagards. La
scène dura une éternité… Jusqu’à ce qu’il sou-
lève sa chemise, attrape ma main et la plaque
sur son ventre adipeux tout en hoquetant « Si
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vous voulez, je vous en donne un peu de ma
graisse. Vous en voulez ? ». Je lui répondis que
ça ne me disait rien et les fous rires reprirent de
plus belle. Il sortit brusquement de l’ascenseur
et j’entendis ses pas lourds écraser les marches
centenaires. L’ascenseur remonta et j’entendis
l’écho de son rire gras mêlé de toux et de respi-
ration haletante.
Arrivée au cinquième étage, je pris mes clés
sur le guéridon et décidai de dévaler l’escalier
pour éviter tout nouvel incident. Sur le palier du
troisième étage, j’entendis une porte s’ouvrir et
la face lunaire du gros homme me crier « Vous
êtes sûre que vous ne voulez pas quelques ki-
los ? Vous savez, ça ne me manquera pas… ».
Je ne pris pas le temps de croiser son regard et
me contentai de lui répondre par-dessus mon
épaule « Sans façon ! J’ai déjà tout ce qu’il me
faut sur moi. Merci quand même pour la pro-
position ».
Une fois arrivée dans le bus, je pris le temps
de repenser à cette rencontre insolite avec mon
voisin du troisième. Les gens sont bizarres par-
fois, vous ne trouvez pas ? J’ouvris la porte de
la bijouterie avec seulement dix minuscules mi-
nutes de retard. Comme prévu, Monsieur Rosal
vérifia la pointeuse dès son arrivée. « Venez
dans mon bureau ! » fut sa façon à lui de me sa-
luer. « Encore en retard. C’est insupporta-
ble ! », commença-t-il. Ce qui était insupporta-
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