Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Karma

De
331 pages
Clara a pour mission de retrouver six personnes, qui comme elle, font partie de la Fraternité de Sirius. Il y a très longtemps, ce peuple a conçu huit âmes qui ont par la suite été déposées sur Terre. Elles ont reçu chacune un pouvoir et sont destinées à apporter aux êtres humains la paix, l’amour et la compassion. L’une d’elle a disparu, et les membres de la fraternité croient que cette âme est prisonnière du passé. Si les huit âmes ne sont pas réunies d’incarnations en incarnations, elles ne peuvent survivre. Clara et les six autres personnes, devront retourner dans le passé afn de découvrir l’identité de la huitième âme et la sauver. Ce périple mènera chaque personne à découvrir sa force, les obligeant à puiser en elles la détermination nécessaire afn d’aller jusqu’au bout. Elles côtoieront des anges et des extraterrestres, prêts à leur venir en aide dans leur quête. Comme le mal réussit toujours à s’insinuer, ces âmes devront faire face à des êtres humains qui ne désirent qu’une chose ; récupérer leurs pouvoirs. Au fnal, chaque action entreprise aura des conséquences sur toute la mission.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Copyright © 2016 Karine Malenfant
Copyright © 2016 Éditions AdA Inc.Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que
ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.Éditeur : François Doucet
Révision linguistique : Féminin plurielCorrection d’épreuves : Nancy Coulombe
Conception de la couverture : Matthieu FortinPhoto de la couverture : © Thinkstock
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89767-420-5ISBN PDF numérique 978-2-89767-421-2
ISBN ePub 978-2-89767-422-9Première impression : 2016
Dépôt légal : 2016Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives CanadaÉditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-BouletVarennes (Québec) J3X 1P7, Canada
Téléphone : 450 929-0296Télécopieur : 450 929-0220
www.ada-inc.cominfo@ada-inc.com
DiffusionCanada : Éditions AdA Inc.
France : D.G. DiffusionZ.I. des Bogues
31750 Escalquens — FranceTéléphone : 05.61.00.09.99
Suisse : Transat — 23.42.77.40Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99
Imprimé au Canada
Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du
livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion
SODEC.
Conversion au format ePub par:
www.laburbain.comLaissez le pouvoir aux femmes, elles montreront le chemin ; c’est ainsi que vous pourrez
sauver la Terre. Il est nécessaire de faire éclore le féminin sacré, afin que chaque femme
puisse reprendre son pouvoir.À maman, merci de croire en moi.
À toi, papa, qui nous as quittés, je t’aime et t’aimerai toujours. Tu me manques à chaque instant
de ma vie.
À Alex et Boom, merci d’avoir accepté de faire partie de cette aventure.
À Laura, Mathieu et grand-maman Yvette, que votre lumière illumine mon chemin et celui des
gens qui vous aiment ! Veillez sur nous.REMERCIEMENTS
Merci à Alex Perron d’avoir gentiment accepté de faire partie de cette histoire. Créer un
personnage d’après toi a été une très belle aventure ; Alex Ripley, c’est ainsi que tu l’as nommé,
prend part à une mission qui, je l’espère, te plaira. Si j’ai voulu que tu fasses partie de ce roman,
c’est surtout parce que je t’apprécie énormément en tant qu’artiste, mais également en tant que
personne. Tu as une belle âme. Merci pour ton temps et ta patience à l’égard de mes
nombreuses questions.
Merci à Boom Desjardins d’avoir accepté de participer à ce projet de roman et d’avoir pris le
temps de me rencontrer pour répondre à mes questions. Tu as choisi le nom de ton
personnage, David Labrèche, qui a été créé d’après toi. Il vivra un très grand périple qui le
mènera dans une mission tout à fait extraordinaire. J’espère que tu aimeras cette histoire. Je
voulais qu’un de mes personnages soit un chanteur. Si je t’ai choisi, c’est que, selon moi, tu as
une des plus belles voix au Québec. Tu fais partie de ces êtres au grand cœur. Merci également
à ta conjointe Tania, qui a gentiment répondu à mes courriels.La vraie valeur d’un homme se détermine d’abord en examinant dans quelle mesure et dans
quel sens il est parvenu à se libérer du Moi.
Albert EinsteinP R O L O G U E
L’univers est vaste. Tant de personnes cherchent leur place dans cette immensité qu’est la
Terre que je me demande si je suis au bon endroit. On espère toujours savoir qui l’on est
réellement, reconnaître l’essence de notre âme et le chemin qui est sous nos pieds. Le plus
souvent, on se perd dans l’attente, dans l’espoir qu’un jour, notre vie sera meilleure. Et si ma vie
ne se résumait qu’à mon don. Je suis scrutée à la loupe, chaque fois qu’une nouvelle personne
entre dans ma vie. Pourtant, je n’ai pas encore réalisé tout ce qui fait partie de moi. Et si je
pouvais faire plus, et si ce qui me semble impossible était une possibilité qui s’offre à moi. Il me
faut tenter l’expérience. Il me faut aller plus loin, plus loin que l’espoir qui gruge mon cœur, plus
loin que l’attente qui m’enferme, jour après jour, dans sa prison et plus loin que mes pensées qui
noircissent mon existence.
Nous sommes définis par des titres, par des métiers qui ne sont, en fait, qu’une infime partie
de notre véritable identité. Et si je pouvais être plus que cela ? Et si ma vie, ma vraie vie
m’attendait quelque part. Il y a plus que la ville où j’habite, plus que le pays où je suis née. Il y a
l’univers, l’immensité où des personnes extraordinaires attendent d’être découvertes. Et si c’était
moi qui devais leur faire voir leur potentiel. Il existe une saison pour chaque chose, un temps
précis pour que se manifeste notre destin, pour que vienne au monde l’instant où nous
reconnaîtrons l’étincelle qui brille en notre regard.
J’ai vu des personnes plus grandes et plus fortes que moi ; j’ai entendu des paroles plus
belles que celles que je prononce ; j’ai rêvé qu’il y avait sur Terre des êtres doués de pouvoirs
grandioses. Et j’ai croisé un regard qui a tout changé. Ces yeux qui me hantent, cette personne
qui me suit, c’est toi. Je n’ai pas compris tout de suite que tu allais modifier le cours de mon
histoire. Même si tes yeux étaient ce que j’avais vu de plus beau, j’étais trop perdue pour
espérer quelque chose de toi. Le temps a filé, tel un voleur, et c’est en rêve que j’ai compris la
place que tu prenais de jour en jour dans ma vie. Mon cœur blessé était caché sous les
décombres de mon passé, réfugié, immobile, craignant d’aimer. J’ai su que l’histoire qui est mon
existence serait plus que ce pour quoi je suis née. Je t’ai choisi, il y a très longtemps, mais tu ne
t’en souviens pas. Mon don me permet de retrouver des souvenirs des vies antérieures. Plus
que tout, tu ignores encore que je suis la seule à pouvoir t’aimer.
Le temps est un menteur qui nous promet l’éternité, mais qui file à une vitesse phénoménale.
Les jours, les mois et les années sont passés depuis notre rencontre. J’ai parcouru mes jours
comme une somnambule, espérant te croiser à tout instant. Mais tu es demeuré invisible, flou,
dans un recoin de mon âme. Tu t’es faufilé derrière ma mémoire et tu as sûrement dû m’oublier.
Pendant ce temps, j’ai rencontré des hommes et des femmes possédant des aptitudes
magnifiques. Je pourrais dire que le hasard y est pour quelque chose, mais je ne le crois pas.
Nous sommes tous aptes à réaliser de grandes choses en ce monde. Nous avons une
mission, et je l’ai découvert en croisant la route de ces personnes. Nous avons compris que
nous avions en commun notre passé, pas le passé de notre vie présente, mais celui de nos vies
antérieures.
Chaque être humain espère trouver la force pour combattre ses peurs. Dans cette quête,
nous échouons le plus souvent, ne sachant comment y arriver et laissant l’ombre s’insinuer dans
notre âme et dans chaque cellule de notre corps. Nous craignons de trouver la lumière et,
même si elle est ce qui motive notre chemin, nous pensons que nous ne serons pas à la
hauteur une fois que nous aurons atteint le sommet.
J’ai parcouru tant de routes pour être qui je suis maintenant et, malgré ces avenues où j’ai
longtemps hésité, j’ai réussi à comprendre que, peu importe où je me trouve, tu demeures une
partie de moi que je ne peux effacer. Tu es ma plus grande peur, celle qui me guette la nuit,celle qui blesse mon âme et qui brûle mon cœur. Je sais tant de choses que tu ignores, et cette
ignorance te mène sur une route qui n’est pas la tienne.
J’aimerais effacer ce soir-là où tu as percé mon âme de tes yeux, où tu as chassé le voile sur
mon cœur et gravé ton nom sur ma peau. Sept ans à errer comme une somnambule à ta
recherche, défiant la raison et rejetant les obstacles que tu plaçais sur ma route. Tu crains de
me revoir, sinon nous serions déjà ensemble. Qu’ai-je fait pour que tu ne comprennes pas qui je
suis ?
Mes rêves sont les portes que tu mets en pièces pour me rejoindre et torturer mon âme. Tu
navigues en moi, tel un capitaine, et ton voilier heurte chaque partie de mon être. N’essaie pas
de conquérir mon âme quand tu crains de m’aimer et d’accepter qui je suis.
C’est ma croix à porter que d’avoir un jour croisé ta route ; c’est mon karma que de te voir
dans les bras d’une autre femme, ignorant si tu cherches à me revoir. Nous avons longtemps
voyagé ensemble, parfois en amis, parfois en époux, souvent en amants maudits. J’accepterai
de te laisser partir, si tu viens à ma rencontre une dernière fois. Nous devons terminer une
mission. Si tu oses t’ouvrir à un autre univers, alors tu pourras enfin comprendre l’essence de ta
véritable identité. Cesse d’attendre et d’écouter les propos des autres. Tu es tellement plus que
tu ne crois.
Ce que tu t’apprêtes à vivre changera ta vie à tout jamais. Et si tu oses y croire, tu
comprendras que tu fais partie de ces personnes qui possèdent un grand pouvoir. L’histoire de
notre renaissance débute ainsi…
ClaraPREMIÈRE PARTIE
LA FRATERNITÉ DE SIRIUS1
23 JUILLET
U ne étoile filante passa devant ses yeux. Absorbé par cette magnifique nuit où la lune
resplendissait encore plus qu’à l’habitude, Dagan se surprit à apprécier cette venue sur Terre. Il
n’y avait pas mis les pieds depuis des siècles, se contentant des récits d’Adriel lui rapportant ce
qui se passait avec les huit âmes. Il avait relevé le col de sa veste bleue, désirant passer
inaperçu tandis qu’il se tenait debout, sur le trottoir, en face de la maison de Clara. Dans à peine
quelques minutes, elle allait ouvrir les yeux, et toute sa vie allait bousculer. Pour le moment, il ne
pouvait pas lui parler ni même essayer d’établir un premier contact. Pourtant, une force en lui le
poussait à le faire. D’aussi loin qu’il se souvienne, il avait toujours cru que l’histoire des huit
âmes n’était qu’une légende inventée par son peuple. Toutefois, le Maître lui avait affirmé que
tout était vrai. La Fraternité de Sirius existait bel et bien. Elle avait mis au monde huit âmes
qu’elle avait ensuite déposées sur Terre. Dès que Dagan avait croisé le regard de Clara,
lorsqu’elle avait rejoint Sirius entre deux incarnations, il avait ressenti des émotions jusqu’alors
inconnues de lui. Maintenant que le moment approchait, celui où les âmes retrouveraient peu à
peu leur pouvoir, il ne pouvait s’empêcher d’espérer se retrouver auprès de Clara.
« Que pensera-t-elle de moi ? »
Il y eut une déchirure dans le ciel. L’instant était arrivé : celui où la Terre, la lune et Sirius
s’aligneraient parfaitement. Dagan ne se laissait jamais porter par les sentiments humains,
primitifs selon Adriel, mais en cette nuit où Clara allait commencer son processus d’éveil, il ne
put s’empêcher de sourire. Elle allait enfin se souvenir de lui, après tout ce temps.
« Et elle reviendra auprès de moi ! » murmura-t-il.
* * *
Clara Degrandpré / auteure / 37 ans / Montréal
6 mois plus tard — JANVIER
En ce jeudi soir où la neige tombait en petits flocons, Zak entra dans la librairie sans que
personne le remarque, sauf Clara qui avait aussitôt tourné le regard vers lui et rougi. Il portait
des lunettes à monture foncée, et une mèche de ses cheveux noirs tombait négligemment sur
son visage. La dernière fois que Clara l’avait croisé, c’était il y a quelques semaines, lors du
lancement de son nouveau livre Le mystère de Sirius qui avait eu lieu dans une magnifique
salle, pas très loin d’ici. C’était d’ailleurs ce soir-là que tout avait basculé pour elle. Elle avait été
prise d’une crise de panique, et tout s’était effondré. Les nuits suivantes allaient se succéder en
insomnies, cauchemars, sueurs froides et angoisses.
Zak s’était timidement présenté comme l’un de ses plus grands admirateurs. Il lui avait
demandé de dédicacer un de ses livres, puis était allé s’adosser au mur et l’avait fixée une
partie de la soirée. Clara ne savait pas comment réagir devant cet homme qui la troublait et
l’inquiétait en même temps. Qui était-il ? Elle avait déjà eu affaire à des admirateurs un peu trop
insistants, mais avec Zak, c’était différent. Il y avait une lueur dans ses yeux marron qui éveillait
en elle un intérêt qu’elle ne pouvait décrire pour le moment.
Elle aurait aimé en savoir plus sur lui, mais elle avait dû quitter momentanément la salle à
cause de sa crise de panique et, à son retour, il avait disparu. À maintes reprises au cours del’événement, elle avait croisé son regard et, chaque fois, elle en avait été troublée. Et pour
ajouter à son malaise, une image d’Adam lui était venue en tête. Elle avait fortement espéré le
voir à son lancement, mais il ne s’était pas présenté, même si elle lui avait envoyé une invitation.
Qu’importe ! Cela faisait tout de même sept ans qu’elle l’avait vu. Une partie d’elle savait qu’il y
avait peu de chance qu’il assiste à son lancement, surtout après toutes ces années. « Mais qui
sait ? » avait-elle pensé. Une force invisible la reliait encore à lui. Il était si mystérieux, et le
souvenir de leur première rencontre résonnait encore dans son âme. Elle aurait aimé lui parler
et lui demander pourquoi il l’avait si brusquement rejetée. Au fond d’elle, Clara connaissait bien
la raison ; elle ne voulait tout simplement pas se l’avouer. Elle chassa le visage d’Adam de son
esprit, avec un pincement au cœur. « Il est et restera toujours la partie sombre de mon cœur »,
pensa-t-elle.
Clara se ressaisit et prit une grande respiration. Ce soir, elle était là pour dédicacer son
bouquin et donner une courte conférence. Elle devait se concentrer, car les dizaines de gens
présents avaient attendu des heures pour avoir la chance d’assister à cet événement qui avait
été organisé il y a plusieurs mois. Cependant, elle était fragile. Ses émotions jouaient avec elle.
Clara ne pouvait pas se concentrer suffisamment pour parler en public. Elle jeta un rapide coup
d’œil à Zak. Il passa une main dans ses cheveux noirs, tout en continuant de la fixer. Elle sentit
son cœur battre plus rapidement. Elle détourna aussitôt son attention pour parler à son
assistant Davis, qui la pressait de s’installer derrière le micro.
Elle se sentait mal à l’aise et manquait d’air. Il n’y avait pas seulement la présence de Zak qui
l’intimidait. Elle était généralement fébrile à l’idée de dédicacer un nouveau livre, et encore plus
de rencontrer les gens. Les commentaires de ses lecteurs étaient un baume sur son cœur et
emplissaient son âme d’une sérénité qu’elle atteignait seulement après avoir terminé l’écriture
d’un livre. Toutefois, aujourd’hui, c’était différent. Elle n’était pas aussi enthousiaste qu’à
l’habitude. Elle avait encore fait un terrible cauchemar, qui accentuait son angoisse, et elle
n’avait pas été capable de le chasser de son esprit. Toute la journée, elle avait déambulé, telle
une somnambule, essayant de ne pas laisser transparaître son mal-être devant ses proches.
Ce rêve se présentait à elle, chaque nuit, depuis la fin de l’écriture de son nouveau livre, il y a
six mois.
Elle avait essayé de l’interpréter, croyant qu’il était lié à l’angoisse qui lui brûlait le cœur
depuis peu. Mais, en cet instant précis, elle n’en était pas certaine. Lorsqu’elle avait entamé
l’écriture de son livre sur la planète Sirius, elle avait commencé à faire d’étranges songes qui la
conduisaient chaque fois dans une immense structure blanche. Un symbole revenait
invariablement, dévoilant un nouveau morceau chaque nuit. Elle l’avait dessiné sur un bout de
papier. Il ne lui manquait que quelques fragments pour qu’elle puisse le voir dans son ensemble.
Quand elle ouvrait les yeux, après ces rêves, elle ressentait une énergie puissante entrer en
elle. Une voix résonnait dans sa tête qui lui disait qu’elle était le lien unissant les êtres humains
aux étoiles. Puis un nom était apparu : Dagan. C’est en raison de ces rêves persistants que
Clara avait entamé des recherches sur Sirius. Et elle avait ainsi pu écrire un livre qui racontait la
légende à son sujet. La jeune femme avait été très fascinée par ce qu’elle avait ressenti tout au
long de l’écriture, comme si l’énergie de Sirius vivait en elle.
Clara savait que, derrière ce masque de mystère, Sirius n’était pas seulement une
planèteétoile. Des êtres y avaient habité, et y habitaient possiblement encore. Depuis plusieurs années,
à presque chacune de ses méditations, son âme se rendait sur Sirius. Elle ressentait alors une
puissante énergie s’emparer d’elle. Puis le 23 juillet, date à laquelle elle avait écrit le dernier mot
de son livre, une douleur vive au poignet gauche était apparue durant la nuit ainsi qu’un étrange
tatouage représentant un oiseau, une chouette, surmonté d’un point noir. Dès que ses yeux
s’étaient posés sur le tatouage, elle avait paniqué. Elle s’était précipitée à la salle de bain et
avait essayé de l’effacer avec du savon, mais elle n’avait pas réussi. Un tatouage avaitréellement pris forme sur elle pendant son sommeil. Elle avait été si surprise qu’elle avait essayé
de revivre son cauchemar en détail pour comprendre ce qui se passait en elle.
Le décor de son cauchemar avait changé. Il ne mettait plus en scène une bâtisse blanche, ni
même Sirius, mais plusieurs êtres venus d’une autre planète. Elle essayait de se convaincre
qu’ils n’étaient pas des extraterrestres, mais elle ne savait plus quoi en penser. Ils étaient plus
grands, plus forts et leur énergie était si intense que Clara voulait croire que ce n’était qu’un
affreux cauchemar. Pourtant, chaque nuit, elle se réveillait en sueur, ignorant sur le coup où elle
se trouvait, puis réalisant peu après qu’elle était bien dans son lit. Cette vision d’une pièce
illuminée, de son corps étendu sur une table métallique et de plusieurs êtres penchés sur elle
comme s’ils l’examinaient… Clara n’en pouvait plus. Elle soupira, puis réalisa qu’elle devait se
concentrer. Elle était là, debout, devant des dizaines d’hommes et de femmes venus la
rencontrer et l’entendre.
Ce soir, elle ne désirait pas discuter de Sirius ni de toutes les recherches qu’elle avait
réalisées pour parvenir à écrire un livre sur le sujet. Elle voulait fuir cet endroit et se blottir dans
son lit. Elle aurait aimé pouvoir dormir sans être dérangée par des bruits, des voix, des
sensations d’étouffement et d’angoisse extrême qui la clouaient sur place. Cependant, elle fit ce
qu’elle réussissait toujours à faire dans ces moments de peur : elle afficha un sourire. Elle prit
ses notes et les regarda distraitement.
—Bonsoir, merci d’être venus à cette conférence. Je suis heureuse de vous présenter mon
nouveau livre : Le mystère de Sirius.
Clara ne voulait pas porter son attention uniquement sur Zak. Elle promena donc son regard
dans l’assistance. Elle reconnut quelques visages, des gens qu’elle avait souvent croisés lors de
certains événements auxquels elle avait assisté, dont plusieurs salons du livre.
—L’écriture de ce livre a été passionnante et très intéressante. J’ai été impressionnée par
toutes les découvertes que j’ai faites au sujet des légendes entourant Sirius…
Elle s’arrêta brusquement de parler. Elle venait d’apercevoir Zak, debout, derrière
l’assistance. Les bras croisés, il portait son regard sur un homme qui venait d’entrer dans la
librairie. Clara essaya, en vain, de ne pas se laisser distraire et poursuivit son discours.
—Donc, je disais avoir été très impressionnée par le symbolisme qui se cache derrière cette
planète-étoile, et c’est ainsi que je me suis laissé inspirer… J’ai fait de nombreux rêves, et une
partie de moi sait que j’y ai déjà vécu.
L’attention de Clara fut attirée de nouveau sur Zak et sur l’inconnu qui se dirigeait vers lui.
Malgré le fort éclairage braqué sur elle, elle réussit tout de même à voir le visage de Zak se
crisper lorsque l’homme arriva à sa hauteur. Elle ne put cependant distinguer les traits de
l’homme, car il avait relevé le capuchon de sa veste bleue. Toutefois, elle avait la forte
impression de l’avoir déjà vu quelque part. Elle entendit un raclement de gorge.
—Clara…
La voix de Davis n’était qu’un murmure. Devant les visages interrogateurs des gens dans la
salle, Clara reprit peu à peu ses esprits. Elle ferma les yeux un bref instant et respira
profondément. Elle saisit une mèche de ses cheveux et vint pour la tortiller, mais s’arrêta
aussitôt.
—Pardonnez-moi, fit-elle en direction de l’assistance. Elle jeta un regard à Davis, qui lui fit
signe de poursuivre.
L’homme à la veste bleue s’était éclipsé, mais Zak était toujours là. Clara poursuivit sa
conférence en parlant de Sirius, du lien qui l’unissait à cette planète et du symbolisme qu’on
retrouvait dans plusieurs cultures, notamment en Égypte, avec la déesse Isis, ainsi que le
féminin sacré qui en découlait. Elle discuta de son lien avec la spiritualité et de sa vie d’auteure,
qu’elle chérissait plus que tout. Elle alla même jusqu’à parler de son intérêt pour l’alimentation
saine et de son projet d’écrire un livre de recettes végétaliennes. Les gens l’écoutaientattentivement. Ces derniers instants, elle avait tenté de ne plus porter son attention sur Zak,
resté immobile tout au long de la soirée, même si sa présence dégageait une énergie si intense
qu’elle avait du mal à rester concentrée. Davis s’avança vers l’auditoire et demanda aux gens
s’ils avaient des questions. Clara répondait toujours à quelques questions avant de terminer une
conférence.
Elle en profita pour regarder en direction de Zak. Elle fut surprise de constater qu’il était parti.
Elle promena son regard parmi les gens dans la librairie, près des étagères, près du
comptoircaisse, mais elle ne le vit pas. La librairie n’était pas très grande, bien éclairée et décorée
sobrement par un ameublement de style moderne et épuré. Si Zak avait été encore présent, elle
l’aurait vu.
Elle soupira. Davis lui fit signe. Elle afficha un large sourire lorsqu’une jeune femme se leva
pour lui poser une question.
—Vous êtes médium, n’est-ce pas ? Voyez-vous toujours des esprits ?
Clara devait sans cesse répondre à ce genre de questions, toujours les mêmes. Elle
commençait sérieusement à être fatiguée de toujours être reconnue d’abord pour son don de
médium plutôt que pour son travail d’auteure. Elle aurait voulu que les gens cessent de la
cataloguer, comme si elle portait sur son front une étiquette marquée MÉDIUM.
Tandis qu’elle répondait à la question, un extrait d’une chanson qu’elle avait écrite à David
Labrèche, chanteur québécois, résonnait dans sa tête. La chanson s’intitulait Sans jamais rien
donner.
Vous pouvez croire aux jours meilleurs, à l’avenir,
Aux étoiles de bonne fortune, à tous les sourires.
Pendant que la guerre se joue des regards endormis,
Vous vivez votre vie en oubliant la pluie.
Vous pouvez penser à l’argent, à tous vos caprices,
Que demain, ce serait la gloire, adieu les gens tristes.
Pendant qu’il y a des enfants qui n’ont rien à manger,
Vous vivez votre vie sans jamais rien donner.
La conférence terminée, Clara s’éclipsa dans les toilettes minuscules de la librairie. Elle avait
besoin d’un moment de calme avant la séance de dédicaces, qui durerait possiblement une
heure, sinon plus. Elle avait aperçu quelques photographes et reconnu au moins un journaliste.
Elle s’attarda longuement sur son reflet dans le petit miroir. Le faible éclairage faisait ressortir
ses cernes. Malgré son maquillage, elle avait l’air fatiguée. Ses longs cheveux bruns tombaient
nonchalamment sur ses épaules. Elle prit une mèche qu’elle tortilla nerveusement. Son regard
se posa sur l’intérieur de son poignet gauche. Elle ajusta son chemisier afin de cacher le
tatouage de la chouette ; un point noir était également dessiné. Elle soupira. Le 23 juillet
resterait à jamais gravé en son âme. Elle essayait bien de comprendre le sens des événements,
mais elle ne savait pas quoi en penser. Si elle osait y songer trop longuement, l’angoisse allait
de nouveau la posséder. La jeune femme n’en avait parlé à personne, mais elle savait très bien
que son assistant Davis s’était posé des questions. Quoi lui répondre, alors qu’elle-même
ignorait comment un tatouage avait pu apparaître à la suite d’un rêve ? Elle jeta un dernier coup
d’œil dans le miroir. Habillée d’un chemisier rouge, d’un jeans et de ses longues bottes noires à
talon, du haut de ses trente-sept ans, elle était toujours aussi séduisante. Elle sourit, prit une
profonde respiration et ouvrit la porte.
En sortant précipitamment des toilettes, Clara heurta de plein fouet un homme. Il posa ses
mains sur ses épaules et lui demanda si elle allait bien. Elle reconnut la voix grave et l’énergie
qui se dégageait de l’homme. Il était si grand qu’elle dut lever la tête pour rencontrer son regard.Elle figea. Zak la dévisageait intensément. Elle en eut le souffle coupé. Elle était si proche de
lui que cela la rendit mal à l’aise. Elle recula promptement. Il lui sourit timidement. Elle croyait
réellement qu’il avait quitté la librairie. Pourtant, il était bien là, devant elle. Clara aperçut une
lueur ambrée dans les yeux de Zak, comme une étincelle brillante, qui capta son attention. Elle
était irrésistiblement attirée par sa bouche légèrement charnue.
—Je vais bien, merci.
Il afficha un grand sourire, malgré le fait qu’il était, lui aussi, mal à l’aise. Clara lui sourit à son
tour, essayant un bref instant de détecter le lien qui les unissait, car il y en avait un, elle en était
certaine. Ce soir pourtant, elle était si fatiguée qu’elle avait du mal à se concentrer sur ses
ressentis. Elle s’éloigna et rejoignit rapidement Davis, qui se tenait derrière une table et parlait
aux gens. Elle crut ressentir le regard de Zak qui la suivait, mais elle ne voulut surtout pas
tourner la tête pour le voir de nouveau. Lorsqu’elle prit place derrière la table réservée à la
séance de dédicaces, elle aperçut Zak derrière la file. Elle essaya de garder son calme, malgré
le bruit tout autour d’elle. Des gens parlaient, d’autres riaient. Dans tout ce boucan, elle prit une
profonde respiration. L’énergie était tellement palpable, comme si des vibrations puissantes se
dégageaient de toutes les personnes présentes et se répercutaient en elle.
Puis elle aperçut l’homme à la veste bleue, à quelques pas d’elle, attendant en file derrière un
homme plus âgé. Elle se questionna sur son identité, tout en signant distraitement les livres qui
défilaient sous ses yeux.
La jeune femme afficha un sourire figé, comme si elle pouvait ainsi chasser l’angoisse qui
emprisonnait son cœur. Zak semblait s’être volatilisé. Tant de questions se bousculaient dans sa
tête en cet instant précis.
Son assistant Davis s’approcha d’elle et posa une main sur son épaule. Il se pencha et lui
murmura à l’oreille :
—Tout va bien, Clara ? Tu es pâle. Es-tu malade ?
Sans le regarder, elle lui répondit simplement :
—Oui, ça va…
La jeune femme ne voulut pas l’inquiéter. Elle savait que Davis pouvait parfois être attentif à
ses moindres malaises. En signant le livre d’un vieil homme aux cheveux blancs et au regard
amical, elle réalisa que l’homme à la veste bleue était le suivant. Une boule se forma dans son
estomac. La nervosité la fit frissonner au point où elle se sentit étourdie. Les mains moites et le
regard inquiet, elle salua le vieil homme. Les yeux toujours fixés devant elle, elle vit s’avancer
l’inconnu. L’homme avait gardé son capuchon. Elle ne pouvait donc pas bien distinguer son
visage, mais elle vit ses yeux noirs qui la fixaient intensément.
—Bonjour, dit-elle en essayant de garder une voix calme.
Il déposa devant elle un livre à la reliure dorée.
—Je dois vous parler. C’est important, prononça-t-il d’une voix grave.
—Oui, je vous écoute, fit Clara d’un air détaché, tout en étant très mal à l’aise en présence
de cet homme.
—Pas ici, il y a trop de gens. Ce que j’ai à vous dire est important.
Elle tourna le regard vers Davis, qui était en pleine discussion avec la gérante de la librairie.
De là où il se trouvait, elle ne pouvait capter son attention. Elle aurait aimé lui faire signe de la
rejoindre. Derrière l’homme à la veste bleue, il y avait encore quelques personnes qui faisaient la
file pour faire dédicacer leur livre.
—Monsieur, parlez-moi ici. C’est tout ce que je peux faire pour vous, réussit-elle à articuler
dans un souffle.
L’air lui manquait ; une pression comprimait ses bronches. Elle ne savait pas si ce malaise
était d’ordre physique ou émotionnel.
—C’est impossible. Nous devons être seuls, dit-il d’une voix grave.—Écoutez, je ne vous connais pas et je ne sais pas ce que vous me voulez. Je ne peux rien
pour vous.
Elle n’avait pas l’habitude de répondre ainsi. Une part d’elle voulait fuir, tandis que l’autre
reconnaissait qu’il se déroulait un événement important. Pour le moment, l’angoisse prenait
toute la place. Cet homme dégageait une forte énergie et, même si elle avait cru avoir déjà
perçu ses vibrations, elle ne se sentait pas bien. Sans un mot de plus, elle se leva et se tourna
vers son assistant. Il vint la rejoindre aussitôt. En ce moment, il lui importait peu d’offusquer
quelques personnes par son départ précipité. Clara ne pouvait pas rester une minute de plus
dans cette librairie. La fatigue était peut-être en cause dans cette crise de panique naissant
rapidement dans son corps et dans sa tête.
—Davis, je dois partir. Dis aux gens que je suis désolée, mais que je ne me sens pas bien.
—Qu’est-ce qu’il y a, Clara ? Ces gens attendent depuis des heures. Es-tu sûre de ne pas
pouvoir rester encore quelques minutes ?
Elle ne lui répondit pas et tourna les talons, laissant en plan l’homme à la veste à capuchon.
Celui-ci ramassa le livre à la reliure dorée et suivit du regard Clara, qui se dirigea vers le fond de
la librairie. Il n’avait pas l’intention de lui faire peur. Il savait très bien qu’il ne serait pas facile de
pouvoir lui parler. Il glissa le livre dans sa veste et sortit rapidement de la librairie, sous le regard
interrogateur de Davis.
* * *
La neige tombait en légers flocons quand Dagan rejoignit Adriel, qui attendait patiemment dans
la ruelle. Le visage sévère de son ami était un rappel que tous les deux étaient sur Terre, et cela
l e rendit nerveux, quoique ce genre de sentiment ne lui fût pas très familier. Tout ce qui
comptait pour le moment était de remettre un objet très important, et il avait failli à la tâche.
—Tu n’as pas réussi, n’est-ce pas ? dit Adriel en jetant un regard noir à Dagan.
—Non, soupira-t-il. Elle est prudente, elle éloigne les types bizarres de mon genre. Et elle n’a
pas tort. Pourquoi me laisserait-elle lui parler en privé alors qu’elle ne me connaît pas ?
—Tu dois pourtant la convaincre, Dagan. Ce que nous avons à lui dire est important, et elle
seule peut accomplir cette mission.
Dagan sortit le livre de sa veste et le fixa un instant. Ce qu’il devait dire à Clara allait être dur
à accepter. Elle ne le croirait probablement pas sur le coup. Toutefois, s’il était persuasif, elle
prendrait connaissance du bouquin et de la mission. Après tous ces mois à travailler sur cette
mission, le moment était venu. Clara Degrandpré était l’élue, celle qui avait été choisie il y a très
longtemps.
Adriel fixa Dagan d’un regard circonspect. Il savait très bien que Dagan pouvait facilement se
laisser distraire lorsqu’il était en contact avec les humains. Il n’avait pas encore l’habitude de
fouler le sol de la Terre et, comme chaque fois qu’il devait le faire, il avait tendance à idéaliser
les gens, à se laisser attendrir par eux. À la fin, il n’allait pas jusqu’au bout de ses missions.
—Je sais ce que je dois faire, Adriel, soupira Dagan.
Dagan mit ses gants et replaça le livre dans sa veste. Il avait de la difficulté à prendre forme
humaine, d’autant plus qu’il avait toujours l’impression que ses yeux étaient trop grands pour la
tête qu’il avait. De plus, chaque fois qu’il voyait Clara, il ne pouvait s’empêcher de ressentir le
lien puissant qui les unissait. Depuis qu’elle s’était réincarnée, elle avait perdu ses souvenirs,
mais Dagan les conservait en lui depuis des siècles. Il ne lui restait qu’une solution pour
l’approcher et lui parler de la mission : la kidnapper.
* * *
Durant la nuit, la neige avait fait place à de la pluie verglaçante. Elle tambourinait bruyammentsur la fenêtre voilée de rideaux beiges et faisait paraître le petit appartement encore plus
sinistre. Clara ouvrit les yeux et ne porta pas immédiatement attention à l’endroit où elle se
trouvait, mais plutôt à ce qui s’était déroulé la veille, à la librairie. Le dernier souvenir s’attardant
à sa mémoire était la présence de l’homme à la veste bleue. Lorsqu’il lui avait tendu le livre, elle
avait cru voir une partie de son visage. Des dizaines de questions se bousculaient dans sa tête
tandis qu’elle essayait, en vain, de rationaliser l’événement de la veille. Pourtant, elle ne
rationalisait jamais les choses. Elle aimait le mystère ; elle aimait enquêter, fouiner, chercher et
se questionner. En cet instant, tandis que ses pensées se balançaient entre Zak et cet inconnu,
elle se sentit un peu perdue. Elle pouvait jurer avoir aperçu l’inconnu dans l’affreux cauchemar
qu’elle faisait toutes les nuits. En plus, Clara était en proie à d’intenses migraines et, chaque
fois, c’était après avoir fait ce mauvais rêve. De sa main droite, elle tortilla une mèche de ses
longs cheveux et bâilla longuement. Si l’homme était venu pour lui remettre un livre, où était-il ?
Et pourquoi Zak avait-il réagi à la présence de cet inconnu ? Elle sentit l’angoisse monter en elle.
Les derniers mois avaient été une succession de peines, pas seulement à cause des
cauchemars et de l’angoisse. Quelques semaines avant de se réveiller avec le tatouage, elle
avait vécu trois deuils. Le premier résonnait encore en elle fortement, puisqu’il s’était produit
alors qu’elle venait tout juste d’arriver à la maison de campagne de ses parents. Elle adorait cet
endroit, qui lui apportait chaque fois une paix intérieure qu’elle ne trouvait nulle part ailleurs. Ce
soir-là, Clara et ses parents se trouvaient à la maison, et discutaient avec l’oncle de la jeune
femme. Elle avait levé les yeux et vu le train rouler au passage à niveau. Elle avait vu les
lumières clignoter, mais avait poursuivi la conversation. Quelques minutes plus tard, elle s’était
rendu compte que le train était arrêté devant la maison. À partir de ce moment, tout s’était
déroulé rapidement. Le train venait de percuter de plein fouet l’auto d’une jeune femme alors
qu’elle traversait la voie ferrée. Clara était à quelques mètres de Laura, lorsque celle-ci avait
quitté son corps pour rejoindre la lumière. Cet événement marquant la suivait encore, jour après
jour, même si elle ne connaissait pas la jeune femme. En déambulant près du lieu de l’accident,
Clara avait ressenti une grande tristesse et avait perçu l’énergie de Laura. Après avoir planté
une croix et déposé des fleurs, elle avait fait une prière. Maintenant, chaque fois qu’elle
retournait à la campagne et qu’elle apercevait le train, elle repensait à ce triste événement. Elle
savait que ce souvenir resterait à jamais gravé en elle.
Puis, à son retour chez elle, Clara avait reçu la nouvelle qu’un ami d’enfance était décédé, ce
qui avait surpris tout le monde. Elle ne le côtoyait pas régulièrement, mais elle avait passé une
partie de ses années au collège en sa compagnie, et elle se souvenait très bien de son sourire.
Le troisième deuil avait été plus profond et avait déclenché un torrent de larmes. Sa
grandmère paternelle avait quitté ce monde afin de rejoindre la lumière. Clara savait qu’elle était
malade et affaiblie. Elle ne pouvait toutefois pas concevoir sa vie sans grands-parents. C’était
comme si on lui avait arraché toutes ses racines. Une larme se fraya un chemin sur son visage
alors qu’elle repensait à ces trois êtres qui l’avaient marquée, chacun à leur manière.
Elle chassa leur visage de ses pensées et se concentra sur le moment présent. Elle était
étendue sur un sofa inconfortable, sous une couverture de laine. Elle se leva brusquement et
constata soudainement que ce décor s’affichant sous son regard n’était pas le sien, ni même
celui de ses parents ou de son amie Éva. Elle entendit des bruits de pas. Elle sursauta, prise
d’un sentiment de panique. « Où suis-je ? »2
«
Je suis en train de rêver, tout simplement, se dit Clara en fermant les yeux. Je vais bientôt me
réveiller dans ma maison, et tout ira bien. » Cependant, elle frissonna et eut la nette sensation
d’avoir le front brûlant. Une partie d’elle savait qu’elle ne rêvait pas et que tout ceci était bien
réel. Elle ouvrit les yeux doucement espérant que tout ceci n’était qu’un mauvais rêve. Elle
soupira. C’était bien réel. Elle se leva et se dirigea immédiatement à la fenêtre. Elle tira les
rideaux et jeta son regard dehors. Les nuages couvraient le ciel et pleuraient une pluie glacée.
Ce mois de janvier était interminable et froid. Elle ne reconnaissait pas l’endroit et son cœur se
mit à battre plus rapidement. « Que se passe-t-il ? » Des dizaines de questions se bousculèrent
dans sa tête si fortement qu’une migraine s’installa et lui donna la nausée. Elle pensa à son
ange gardien Maxime et lui demanda de lui venir en aide. Il était un précieux compagnon, qui
l’avait guidée tout au long de sa vie, lui apportant chaque fois du réconfort et des réponses à
ses questions. Elle perçut une douce énergie filtrer en elle ; elle savait qu’il l’avait entendue.
—Je suis désolé d’avoir dû vous porter jusqu’ici, dit une voix grave qui la fit sursauter.
Quand elle avait quitté la librairie par la porte arrière, Dagan l’avait suivie dans la ruelle et
avait utilisé ses pouvoirs. Il avait touché le front de Clara, qui s’était aussitôt endormie. Il l’avait
portée dans ce lieu. Maintenant qu’elle était éveillée, devant lui, tous ses sens étaient en alerte.
Se retrouver si près d’elle le contraignait à ne pas lui avouer le véritable lien qui les unissait.
Clara se tourna brusquement. Son cœur bondit furieusement dans sa poitrine. Ce n’était pas
Maxime, son ange gardien, qui se tenait devant elle. L’homme à la veste bleue était là, tout près
d’elle, mais cette fois, il ne portait pas son capuchon. Il était plus grand qu’elle le croyait,
possiblement musclé. Il avait les cheveux rasés, un visage ovale, des yeux bleus, un nez droit et
une bouche charnue. Si sa peur n’avait pas été si grande, elle l’aurait trouvé séduisant et
mystérieux.
— Qui êtes-vous ? réussit-elle à prononcer dans un souffle. Au fond d’elle, elle savait qu’il
n’allait pas lui faire de mal, mais tout son corps tremblait tout de même.
—Je m’appelle Dagan. Je dois vous entretenir d’un sujet très important.
En entendant ce prénom, Clara figea. Elle en avait maintes fois rêvé. C’était donc lui, Dagan.
Ne sachant quoi répondre, elle bafouilla.
—Dagan, souffla-t-elle.
Le visage de l’étranger s’adoucit.
—Clara, vous allez bien ?
Elle essaya de ne pas laisser transparaître la surprise qu’elle avait eue en entendant son
prénom.
—Et vous m’avez kidnappée ? Où sommes-nous ? ajouta-t-elle.
Clara regarda la porte derrière Dagan et se demanda si elle pouvait l’atteindre rapidement.
Elle voulait fuir, mais elle désirait aussi rester pour comprendre. Même si elle avait voulu bouger,
elle en était incapable. C’était comme si une force invisible la clouait sur place.
—Clara, vous êtes médium, n’est-ce pas ? Vous ressentez et voyez des choses que la
plupart des gens ignorent. Vous êtes sensibles à l’énergie qui vous entoure et vous percevez
quand une personne vous ment. Vous pouvez même lire dans les pensées et connaître tous lessecrets des gens. À cet instant précis, vous vous questionnez, mais au plus profond de vous,
vous savez que je ne suis pas là pour vous faire du mal.
Dagan s’avança d’un pas hésitant vers elle, avec l’envie de la toucher, ne serait-ce qu’un bref
instant. Pourtant, il savait qu’il ne le pouvait pas. On le lui avait interdit. Un seul contact pouvait
apporter à Clara des visions du passé qu’elle avait vécu avec lui, des images que son âme avait
enfouies et qu’elle ne pouvait pas découvrir, pas pour l’instant du moins. L’heure n’était pas
encore venue.
—Pourquoi suis-je ici ? Que me voulez-vous ? prononça-t-elle d’une voix hésitante, comme si
plus elle ressentait l’énergie de Dagan, plus elle percevait le lien qui les unissait. Et une partie
des rêves et des cauchemars refaisaient surface peu à peu.
Dagan était subjugué par Clara. Ses yeux ne pouvaient se détacher d’elle ; Clara était si jolie,
si douce, si forte… et en même temps si fragile. Il sortit le livre de sa veste et le déposa sur la
table du salon.
—Ce livre concerne une mission ; l’histoire parle d’une légende qui, en fait, n’en est pas une.
Lorsque vous en prendrez connaissance, vous comprendrez ce que vous devez accomplir.
—J’essaie d’abord de comprendre ce que je fais ici, avec vous. Comment avez-vous pu
m’amener ici ? Et pourquoi n’ai-je pas de souvenirs de ce qui s’est déroulé après mon départ de
la librairie ? Tout se bouscule dans ma tête, et vous me parlez d’une mission ! Je dois partir !
lança Clara en élevant la voix.
Elle commençait à perdre son calme. Elle s’avança vers Dagan, qui ne tiqua pas. Elle
ramassa le livre, son sac à main qui gisait par terre, son manteau et ouvrit la porte d’un geste
brusque. Tout juste avant de sortir, elle se tourna vers Dagan.
—J’ignore qui vous êtes réellement, mais je le découvrirai.
À cet instant, Dagan savait qu’il ne pouvait pas la laisser partir, pas avant de lui avoir raconté
tout ce qu’elle devait savoir pour commencer la mission. Si elle partait maintenant, il ne la
reverrait peut-être jamais. Il ne voulait pas user de ses pouvoirs, mais il n’avait pas le choix. Il
leva une main vers Clara, et elle fit volteface. Dagan projeta vers elle une lumière qui entoura
tout son corps.
» Que se passe-t-il ? souffla-t-elle.
La porte se referma aussitôt. Clara fut déplacée jusqu’au sofa, où elle fut contrainte de
s’asseoir, sous le regard attentif de Dagan. Il était sérieux.
—Maintenant, vous allez m’écouter, Clara. Même avec toutes vos capacités, vous ne vous
faites pas confiance. Vous savez que je ne vous veux pas de mal. Depuis votre enfance, on
vous a conditionnée à avoir peur de tout, comme les humains qui…
Il se tut. Il ne pouvait pas tout de suite lui dire qui elle était réellement. Et pourtant, en lui
parlant de la mission, elle allait le découvrir.
—Mais… je…
—Laissez-moi parler, Clara !
Pour la première fois, la voix de Dagan se fit brusque. Clara ne pouvait pas bouger, et elle
savait très bien que Dagan ne lui ferait pas de mal. Elle percevait, dans ses yeux, une étincelle
familière, comme si elle l’avait déjà connu. Et ce n’était pas pour rien si elle avait rêvé de lui.
Cependant, il possédait des pouvoirs particuliers, et cela la rendait mal à l’aise. Certes, elle
pouvait communiquer avec les esprits, lire dans les pensées et ressentir des choses plutôt
bizarres, mais elle était loin de pouvoir faire de la télékinésie et claquer des portes. Après tous
ces mois de cauchemars, de migraines, d’angoisse et de tourmente, ce qui se déroulait
présentement dans sa vie n’était peut-être pas si étrange. Soit Dagan disait vrai, soit elle était
encore en plein cauchemar. Elle décida d’écouter ce qu’il avait à dire. Pour le reste, elle verrait
bien ce qu’elle en ferait.Dagan prit place sur une chaise en face d’elle. Il prit le livre des mains de la jeune femme,
l’ouvrit et, d’une voix calme, commença la lecture.
* * *
Au début des temps, la Fraternité de Sirius découvrit que la Terre pouvait être peuplée. Elle
savait que les êtres humains seraient une race inférieure et qu’ils allaient s’entretuer. La
fraternité mit donc au monde huit âmes qu’elle déposa sur Terre afin qu’elles s’incarnent.
Chaque âme détenait un pouvoir. D’incarnation en incarnation, ces âmes apportaient leur aide
aux humains dans la lutte contre le mal.
Dagan fit une pause et jeta un coup d’œil à Clara, qui écoutait attentivement.
—En quoi cela me concerne-t-il ? osa demander Clara, qui commençait à s’agiter sur le sofa.
Elle passa une main dans ses cheveux, déplaça une mèche tombée devant ses yeux et
ajusta son chemisier fripé. Elle jeta un bref coup d’œil à l’horloge fixée au mur. Il était déjà près
de sept heures du matin.
—Cette légende n’en est pas une, comme je vous l’ai précisé. C’est une mission importante
qui a pour but de réunir les huit âmes.
—C’est intéressant tout cela ; mais je le répète : en quoi cela me concerne-t-il ? Je suis
seulement une auteure de livres ; je ne connais rien à la physique quantique, aux
mathématiques, ni à l’astronomie. Certes, je suis ouverte quand on parle d’ovnis et
d’extraterrestres, mais pour le reste, je ne vois pas en quoi cette histoire avec une fraternité a
un lien avec moi.
En prononçant ces mots, une partie d’elle vibra. Comme si son âme reconnaissait ce livre,
cette légende et cette fraternité venant de Sirius. Dagan ne put s’empêcher de sourire. Clara
essayait tellement de réfréner ses pouvoirs qu’elle ne s’en apercevait même plus.
—Laissez-moi finir de vous lire cette histoire, et vous comprendrez.
Clara acquiesça. Elle était trop curieuse pour ne pas vouloir en connaître davantage.
La Fraternité de Sirius relia les âmes entre elles. Elles devaient s’incarner ensemble, siècle
après siècle, et se côtoyer à chaque incarnation. Ces âmes ne pouvaient pas survivre les unes
loin des autres.
Dagan se leva et se dirigea vers la fenêtre. Il planta son regard dehors sur un passant qui
déambulait sur le trottoir. Il referma le livre et dit :
—Une âme est en danger, Clara ; elle est coincée dans le passé. On ignore à quelle époque.
Il faut que vous la retrouviez.
—Moi ? Pourquoi ? bégaya-t-elle.
—Parce que vous êtes l’une d’elles. Si vous ne retrouvez pas cette âme, vous allez mourir.3
Zak Reese / professeur d’astronomie / 36 ans / Montréal
Z ak se prépara un café et jeta un rapide coup d’œil à l’horloge. Il était déjà sept heures. Il
devrait bientôt partir pour l’université. Son travail de professeur d’astronomie ne lui rapportait
que peu d’argent, mais il l’adorait. Très jeune, il regardait déjà le ciel avec tellement d’intérêt que
sa mère lui disait toujours qu’il avait la tête dans les étoiles. De nature timide, il préférait être
seul et observer le ciel avec son télescope. Rendu à l’âge adulte, il n’avait pas réellement
changé, préférant les livres, la solitude et les étoiles. Il faisait d’affreux rêves prémonitoires. Il ne
pouvait alors s’empêcher de ressentir une immense émotion qui, chaque fois, le rendait
nostalgique. Il pensa à l’accident qu’il avait eu six mois plus tôt, et son cœur se fendit. À cause
du choc qu’il avait subi à la tête, il avait perdu une partie de ses souvenirs, mais il avait
développé un don maudit qui rendait sa vie pénible. Il rejoignit la pièce lui servant de bureau et
où des dizaines de photographies d’étoiles, de planètes, de symboles et de systèmes solaires
étaient accrochées au mur et sur sa table de travail.
Et, à cet instant, il comprit qu’il ne pourrait pas indéfiniment renier qui il était réellement. Il
devait modifier lui-même le cours de sa vie ; personne ne le ferait à sa place. Il prit une
enveloppe, la plaça dans son sac de travail et sortit de l’appartement.
L’image de Clara lui vint en mémoire. Il n’avait pas eu la chance de lui parler puisqu’elle avait
quitté brusquement la librairie. Il ne savait pas si elle était malade. Son assistant Davis avait
bafouillé de plates excuses, prétextant un malaise. Zak savait que son départ était lié à la
présence de l’homme à la veste bleue et il comptait bien en apprendre plus à ce sujet. Il posa
une main dans la poche de son manteau et en sortit une petite carte blanche où était notée une
adresse, une date et une heure. Il soupira. « Qui a placé cette carte dans mon manteau ? »
* * *
La pluie verglaçante avait cessé, laissant les arbres figés dans la glace et offrant un décor de
toute beauté. Montréal en hiver pouvait être jolie, malgré les grands froids.
Immenses et se prolongeant de la rue Édouard-Montpetit jusqu’à la Côte-Sainte-Catherine,
les quatre édifices de l’Université offraient de nombreux espaces pour les étudiants et les
professeurs. Zak entra dans le Pavillon des sciences et se dirigea directement à son bureau. La
pièce était petite, remplie de livres et, malgré le jour, très sombre, puisque les rideaux étaient
tirés. Zak ferma la porte derrière lui et entendit un bruit étrange, comme si un objet était tombé.
Ses yeux se posèrent immédiatement sur son bureau couvert de feuilles et de livres et sur son
ordinateur portable. En s’approchant du bureau, il fut parcouru d’un frisson. Il regarda autour de
lui et constata qu’il était seul. Il soupira, s’assit et fit démarrer l’ordinateur. Il sortit la petite carte
blanche de sa poche.
888, CHEMIN DU CERCLE SANS FIN, MONTRÉAL / 29 JANVIER / 20 H
Il jeta un coup d’œil au calendrier affiché sur l’écran de son ordinateur. Le 29 janvier était dans
moins d’une semaine. Il ne connaissait pas cette rue ; il se demanda d’ailleurs si elle existait
réellement. Il chercha tout de même sur plusieurs sites internet, mais ne trouva aucune ruenommée chemin du Cercle sans fin, comme il le soupçonnait. Ce n’était peut-être qu’une blague
de la part de ses étudiants.
Il ouvrit machinalement le tiroir du bureau, aperçut la bouteille de vodka et le referma
aussitôt. Il savait qu’il aurait dû s’en débarrasser depuis longtemps. Après son accident, il avait
sombré dans l’alcool quelques semaines. Puisque l’alcool accentuait son malaise et ses
cauchemars, il avait cessé de boire. Pourtant, il savait que cela pouvait aussi lui apporter un
certain réconfort, puisqu’il ne pouvait se souvenir de son passé. Il enleva son manteau trempé
et le déposa sur une pile de livres. Puis il ramassa rapidement ses notes de cours. Avant de
sortir, il jeta un coup d’œil au miroir accroché près de la porte.
Les cernes sous ses yeux étaient un rappel de ses nuits d’insomnies, qui se prolongeaient
depuis six mois. Zak refusait même parfois d’aller au lit, sachant très bien qu’il ne trouverait pas
le sommeil. Il pouvait passer des nuits entières à lire, à observer les étoiles, à prendre des
notes. Vers les quatre heures, il s’échouait sur le divan. C’était précisément à ce moment qu’il
faisait ses cauchemars et ses rêves prémonitoires. Il se réveillait chaque fois en sueur et en
sursaut. Le défilement des images dans sa tête était toujours accompagné d’une atroce
migraine. Cependant, ce qui le tourmentait davantage depuis six mois était ce tatouage d’un
serpent accompagné de quatre points noirs qui était apparu sur sa main gauche à la suite de
son accident de la route. Il descendit la manche de son chandail, sans vraiment pouvoir cacher
le tatouage. Plusieurs personnes l’avaient questionné à ce sujet et, chaque fois, il avait changé
de sujet, ne sachant quoi répondre. Il soupira, puis mit un sourire sur son visage. Il jeta la petite
carte blanche aux poubelles. Cette petite plaisanterie avait sûrement fait marrer ses étudiants. Il
allait d’ailleurs leur en glisser un mot.
Zak déambulait dans les corridors de l’université, l’esprit ailleurs. L’image de Clara s’attardait
dans sa mémoire et s’agrippait avec force à ses pensées. Il ne pouvait passer un jour sans
penser à elle. Dès qu’il avait la possibilité de la croiser, à une séance de dédicaces, un
lancement ou un salon du livre, il s’empressait d’y aller. Pourtant, avant son accident, il ne
croyait en rien ; l’univers paranormal, les anges, les esprits, tout cela était ridicule pour lui. Mais
depuis l’accident, ses croyances avaient changé. Le professeur avait, en quelque sorte, été
forcé de plonger tête première dans cet univers. Faire des rêves qui se réalisaient par la suite
était à la fois étrange et passionnant, même s’il craignait généralement d’en faire, car ils étaient
le plus souvent des cauchemars où se déroulaient des viols, des accidents, des agressions. Au
réveil, il savait qu’il devait venir en aide aux victimes. Ce qui rendait sa tâche difficile, c’est qu’il
ne les connaissait pas ou très vaguement. Alors, discrètement, il les suivait et, le plus souvent, il
arrivait à les sauver du danger. Lorsqu’il échouait, il en était malade. Il ne désirait pas jouer au
héros, mais il en était un, en quelque sorte. Ces six derniers mois, il avait sauvé plusieurs vies.
Plusieurs étudiants le saluèrent tandis qu’il marchait lentement dans le corridor, plongé dans
ses réflexions. Zak ne les vit pas, car le visage de Clara flottait devant lui. Il aurait aimé lui
parler, la toucher et lui dire à quel point il était subjugué par sa beauté, sa présence et l’énergie
qu’elle dégageait. Il savait qu’un lien les unissait, mais ignorait d’où cela était possible. Il ne
savait pas quoi penser de cet étranger à la veste bleue qui s’était faufilé dans la librairie hier.
Peut-être n’était-il qu’un admirateur ? Toutefois, tous ses sens lui disaient qu’il était plus que
cela. L’énergie qu’il dégageait était si forte que Zak avait été immédiatement pris d’un mal de
tête intense qui s’était prolongé jusque tard dans la nuit.
Le visage de l’homme l’avait tourmenté dans son sommeil. Zak lui avait demandé qui il était
réellement. C’est alors qu’il avait vu sept personnes marcher vers lui en criant son nom. Il n’avait
pas pu distinguer leurs visages. L’homme à la veste bleue était à ses côtés et lui répétait une
phrase dans une langue étrangère. Il s’était alors réveillé en sursaut.
Son cœur se mit à battre plus rapidement à la seule pensée de ce rêve étrange. En quelques
mois à peine, son existence avait basculé. Il avait toujours eu une vie tranquille, sans histoire,presque ennuyante selon certains. Toutefois, l’accident de la route avait tout changé, tout
bouleversé, comme s’il avait été programmé depuis longtemps. Depuis ce jour fatal de juillet,
tout avait changé de couleur, de goût et d’odeur. Il ne voyait plus la vie de la même manière.
Zak effaça ce souvenir douloureux de sa mémoire et pénétra dans la salle de cours. Les
élèves n’étaient pas encore arrivés. Il déposa ses notes sur le pupitre et figea. La petite carte
blanche était là. Puis, il leva les yeux vers le fond de la classe et vit un jeune homme qui le fixait.
« Que me veut-il ? » se demanda Zak, tout en ajustant ses lunettes. Tandis que l’étranger
s’approchait de lui d’un pas décidé, Zak l’observa. Vêtu d’un habit noir, les cheveux noirs et
courts, possiblement dans la fin de la vingtaine ou le début de la trentaine, son regard bleu acier
lui donna froid dans le dos.4
C lara encaissa les paroles de Dagan de manière surprenante, comme si ce qu’elle venait
d’entendre ne lui était pas étranger, mais seulement une simple constatation. Dagan parut
même surpris de la réaction de la jeune femme.
—Vous avez compris ce que je viens de dire, n’est-ce pas ? s’enquit Dagan en s’approchant
de Clara.
—Oui, je crois, dit-elle en hésitant. Puis elle articula lentement : Vous dites que je suis une
des huit âmes… je suis une extraterrestre alors !
Elle se leva d’un bond et se planta devant Dagan. Il ne put s’empêcher de sourire. Les yeux
de Clara brillaient plus intensément et semblaient même un peu plus foncés qu’à l’habitude. On
aurait dit qu’elle venait de retrouver une partie de son identité.
—Si tu me le permets, je vais te tutoyer. Tu as été conçue par la Fraternité de Sirius. Ton
âme n’est pas comme celle des humains… mais je t’expliquerai cela plus longuement un autre
jour. Tu dois retrouver les autres âmes. Ensemble, vous pourrez aller à la recherche de la
huitième âme.
—Qui sont ces autres âmes ?
Dagan sortit de la poche de sa veste une magnifique bague argent ornée d’une pierre violette
et la déposa sur la table basse du salon.
—Cette bague contient toute l’information dont tu as besoin, dit-il. Anticipant la question de
Clara, qui fixait le bijou, il ajouta : C’est une bague plutôt spéciale. Elle permet de voyager dans
le temps. Prends-la et regarde l’inscription en dessous.
La jeune femme hésita quelques secondes. Elle était fascinée par la bague. Elle était certaine
de l’avoir déjà vue. Lorsqu’elle la prit, elle frissonna. Elle la plaça au creux de sa main et lut ce
qui était gravé : In aeternum coniuncti.
—Que veut dire l’inscription ?
—Unis pour l’éternité.
—À l’intérieur, il y a une clé qui te permettra d’accéder à de l’information sur les gens que tu
dois retrouver.
Clara passa son doigt sur les contours de la bague, puis sur l’améthyste. Elle découvrit un
petit mécanisme, tout juste à la base de la pierre. Elle l’actionna. La bague s’ouvrit, faisant
apparaître une clé USB.
—Cette bague ne m’est pas étrangère, souffla-t-elle, en la tenant comme un précieux trésor.
C’est surtout le symbole de la chouette gravé sous l’inscription qui m’intrigue, à cause de ceci,
dit-elle en relevant la manche de sa chemise, dévoilant son tatouage.
Dagan posa son regard sur le poignet.
—C’est le résultat de l’alignement de Sirius avec la Terre. Zak pourra t’en dire plus. Il est
professeur d’astronomie à l’université. Tu as une semaine pour regrouper les six personnes,
précisa Dagan en observant la réaction de Clara.
Il savait que, pour le moment, elle était submergée d’émotions et qu’il lui faudrait du temps
pour comprendre réellement de quoi il s’agissait.
— Adriel a remis aux autres personnes des indications précises pour le 29 janvier. Vous
devrez vous réunir tous.Elle leva les yeux vers lui, comme si un voile cachait son regard, captivée par la bague.
Voyant qu’elle ne disait rien, Dagan poursuivit.
» Le 29 janvier, tous les sept, vous devrez vous rendre au 888, chemin du Cercle sans fin, à
vingt heures. C’est un endroit particulier. Vous devrez vous laisser guider. Une fois sur place,
reste calme.
Clara sortit de son silence et délaissa son attention de la bague pour regarder Dagan.
—Que va-t-il se passer le 29 janvier ?
—Vos pouvoirs seront reliés. Grâce aux objets qui vous permettent de voyager dans le
temps, vous serez projetés dans le passé, où se trouve la huitième âme.
Clara ouvrit grand les yeux.
» Ne t’inquiète pas, tout va bien se passer, prononça Dagan en dessinant un sourire sur son
visage.
Il décida de ne pas lui dire que, s’ils utilisaient l’objet leur permettant de voyager dans le
temps séparément, ils se retrouveraient chacun dans la pire de leur incarnation précédente.
» Le 29 janvier prochain est une date importante.
Il se leva. Il savait ce qui allait se dérouler si les sept âmes n’étaient pas toutes présentes au
rendez-vous, et il préféra chasser ces pensées. Il voulait se concentrer sur une issue favorable
de la mission.
Clara entendait à peine les paroles de Dagan. Ses yeux étaient rivés sur la bague, comme si
elle était la chose la plus importante de sa vie. Il y a quelques heures à peine, tout ceci aurait pu
lui paraître ridicule, si ce n’était du souvenir de ce fameux cauchemar qui lui revenait par bribes
et qui ressemblait mystérieusement à ce qui se déroulait présentement.
—Une semaine, c’est court, dit-elle en levant les yeux, réalisant alors Dagan s’était éclipsé et
qu’elle était maintenant seule dans la pièce.
* * *
— Salut, Davis. C’est Clara. Rappelle-moi le plus rapidement possible, prononça la jeune femme
d’une voix saccadée lorsqu’elle laissa un message dans la boîte vocale de son assistant.
En pénétrant chez elle, la fatigue et le stress accumulés dans son corps lui donnèrent le
vertige. Elle lança son manteau et son sac à main sur le sofa et se rendit à la salle de bain. Elle
fit couler de l’eau chaude dans la baignoire et retira tous ses vêtements. Se retrouver dans le
confort de sa maison l’apaisa. Elle avait toujours détesté la ville, et de pouvoir habiter en
banlieue était un grand avantage. Le trajet de Montréal en taxi avait paru une éternité. Elle
aurait pu téléphoner à son amie Éva ou même à ses parents, mais elle aurait eu à leur expliquer
ce qui s’était passé avec Dagan. Clara n’était pas prête à le faire, pour le moment. Elle regarda
son reflet dans le miroir et aperçut les cernes qui noircissaient son visage. Les dernières
semaines avaient été difficiles émotionnellement, l’obligeant à traverser des nuits d’insomnies.
Clara soupira, en se plongeant dans la baignoire.
Les yeux fermés, étendue dans l’eau, elle essaya d’effacer les pensées qui la hantaient. Elle
aurait voulu ne pas chercher les raisons de ce qui venait de se dérouler, mais elle continuait de
se poser des questions. Une chose était certaine : Dagan l’avait enlevée pour l’amener dans un
petit appartement de Montréal. Comment y était-il arrivé ? Elle l’ignorait. « Qui est-il réellement ?
» Plusieurs théories défilèrent dans sa tête, toutes plus farfelues les unes que les autres. Malgré
tout ce qu’elle pouvait penser ou ce qu’elle croyait savoir, une sensation de plus en plus
persistante coulait en elle, comme une étincelle qui allait bientôt prendre feu. Cet étranger à
l’allure un peu bizarre n’avait rien d’humain, du moins, il n’en avait pas l’air. Elle allait faire des
recherches pour prouver que cette impression vibrant en elle était fondée. Une date clignotadans ses pensées : le 29 janvier. Les battements de son cœur accélérèrent. « Je suis en plein
cauchemar ! »
Elle savait très bien qu’écrire un livre sur Sirius allait bousculer sa vie. Toutes les recherches
qu’elle avait faites allaient peut-être lui servir. Elle tourna ses pensées vers cet étranger qui
l’avait kidnappée afin de pouvoir lui parler d’une mission. Tout de Dagan dégageait
connaissance, savoir et pouvoir. Tout ce mystère l’excitait vraiment. Ce n’était pas de la peur qui
brûlait en elle, c’était plutôt de la hâte, comme si elle attendait ce moment depuis très
longtemps. Cette histoire ferait sans aucun doute un bon sujet de livre. Elle ferma les yeux et
respira profondément, essayant de faire le vide dans sa tête. Toutes ces techniques de
méditation qu’elles avaient conseillées aux gens au fil des ans lui seraient certainement
bénéfiques. Ces derniers jours, elle n’avait pas pris beaucoup de temps pour méditer et, quand
elle le faisait, elle ressentait dans tout son corps les effets du stress qui s’imposaient. Elle ne
pouvait pas se permettre de délaisser ces moments de relaxation au profit du travail. Sa
respiration s’apaisa peu à peu.
Un bref moment, elle ressentit le calme pour la première fois depuis des semaines. Les
propos de Dagan auraient pu accentuer son angoisse, mais au contraire, ils semblaient tout
éclairer. C’est comme si elle attendait depuis toujours de le rencontrer. Son prénom avait tant
de fois résonné dans ses rêves.
La sonnerie de son téléphone portable la fit émerger brusquement de ses pensées. Elle ouvrit
les yeux et chercha une serviette pour s’éponger les mains. En prenant son portable, elle vit la
photo de Davis.
—Davis ! Enfin, où étais-tu passé ?
—Je dormais, Clara. Tu m’as dit que je pouvais prendre ma journée… dit-il avant de bâiller
longuement.
Elle n’avait aucun souvenir de la veille. Tout ce qui revenait à sa mémoire était d’avoir quitté
précipitamment la librairie, car la présence de Dagan la perturbait et qu’une crise de panique
naissait en elle. Pour l’instant, elle voulait surtout savoir comment Davis s’en était sorti après
son départ de la librairie.
—Évidemment, les gens étaient déçus, mais ils ont compris. Tu as de bons lecteurs, Clara.
Et toi, ça va ? Tu étais vraiment pâle hier…
—Ça va. J’étais vraiment fatiguée et je me suis sentie mal… Je devais quitter la librairie. Ça
va mieux maintenant.
Son assistant lui raconta qu’elle avait quitté la librairie en lui disant seulement qu’elle devait
partir. Il avait cru qu’elle avait téléphoné à sa meilleure amie Éva pour qu’elle vienne la chercher.
Tandis que Clara l’écoutait, une sonnerie lui indiqua qu’elle venait de recevoir un message texte.
Elle y jeta un rapide coup d’œil ; sa mère prenait de ses nouvelles.
—Davis, pour être honnête, je ne me souviens pas d’hier soir… du moins, pas de ce qui s’est
déroulé après mon départ de la librairie. Ensuite, il s’est passé un truc étrange. Je me suis
réveillée dans un appartement et… Tu es certain de ne pas avoir vu un homme me suivre ?
Clara se tut. Était-elle prête à lui parler de Dagan ?
—Quoi ? Tu t’es réveillée où ? lui demanda Davis d’une voix soudainement plus aigüe qu’à
l’habitude.
—Je t’en parlerai une autre fois, Davis. Ne t’inquiète pas. Prends ta journée. De toute
manière, aujourd’hui, je suis en congé.
Sur ces mots, Clara raccrocha. Elle sortit de la baignoire, roula une serviette autour d’elle et
se rendit à la cuisine où elle fit chauffer de l’eau dans la bouilloire pour se faire un thé. Après
avoir écrit quelques lignes à sa mère pour la rassurer, elle décida de regarder le livre que lui
avait remis Dagan. Ce vendredi de janvier s’annonçait plutôt intéressant.Elle alla s’asseoir au salon, déposa une couverture sur ses genoux, prit une gorgée de thé et
ouvrit le livre. Elle y vit plusieurs dessins, images et illustrations. Elle mit la bague à son doigt et
caressa la pierre. Elle était certaine de l’avoir déjà portée. Elle ne pouvait s’empêcher de
regarder le symbole gravé sous le bijou. Clara tourna les pages du livre, une à une. Elle eut la
chair de poule quand ses yeux se posèrent sur l’image d’un groupe de huit personnes levant les
yeux au ciel vers un objet volant qui éclairait un champ. Juste à côté était écrit : les huit élus, les
enfants de la Fraternité. Elle remarqua aussi huit symboles, tout en haut de l’image : une
pyramide, un serpent, une demi-lune, une étoile, le soleil, le signe de l’éternité, un œil et… une
chouette. Son cœur bondit dans sa poitrine. Elle regarda aussitôt le tatouage qui était apparu
sur son bras six mois plus tôt.
Elle ferma brusquement le livre, le posa sur la table basse et se leva. Tout son corps
frissonna. Cette histoire d’élus, d’extraterrestres, de passé lui donna le vertige. Un mal de tête
lancinant revint à la charge, amplifiant tous les bruits de la maison. Clara prit conscience des
événements des dernières heures, et une angoisse s’empara d’elle. Elle dut se retenir au cadre
de porte, sentant qu’elle perdait peu à peu conscience. La panique souleva en elle des
souvenirs trop longtemps enfouis. Certaines images refirent surface et lui donnèrent la nausée.
Son cauchemar revint la hanter et, cette fois, il ne se produisait pas en pleine nuit. Elle
s’effondra sur le plancher de bois, et sa tête heurta violemment le sol. Tout devint noir. Du sang
s’écoula de sa tête et noircit le plancher.
Puis, une ombre s’avança rapidement vers Clara, se pencha sur elle et l’enveloppa. Le diable
était revenu et, cette fois-ci, il comptait bien finir le travail.5
D ebout, devant ses élèves, le visage terne et le regard perdu, Zak articula un mot, puis se
tut. La visite de cet étranger refusait de quitter ses pensées. Il ne comprenait pas tout à fait ce
qui venait de se passer et, en toute honnêteté, il se demandait même s’il n’avait pas rêvé.
L’homme s’était avancé vers lui, affichant une attitude froide et austère. Il ne lui avait pas parlé,
même si Zak pouvait jurer avoir entendu sa voix. Il n’avait fait que fixer la petite carte blanche.
Zak lui avait demandé qui il était. L’homme était resté silencieux. Puis il avait tourné les talons,
s’était faufilé entre les élèves qui pénétraient dans le local et avait disparu.
Le professeur tenait toujours fermement la carte blanche de sa main gauche. Il la déposa sur
le pupitre. Il ne pouvait pas y penser pour l’instant, car il devait donner son cours. Voyant les
visages interrogateurs des élèves, il se ressaisit. Il demanda d’ouvrir le manuel au chapitre cinq.
Son regard se porta alors sur un livre à la reliure dorée posé sur son pupitre. Il ne lui appartenait
pas. « Sûrement cet homme ! »
—Professeur Reese, vous allez bien ?
Zak leva la tête et chercha du regard l’élève qui avait posé la question. Une jeune femme
rousse dans la première rangée le regardait, l’air inquiet. C’était la première fois qu’il la voyait
dans ses cours. Il lui sourit.
—Je vais bien, merci. Vous êtes nouvelle, n’est-ce pas ? Quel est votre nom ?
—My name is Mia… euh sorry, mon nom est Mia, articula-t-elle dans un français parfait,
mais avec un accent anglais.
—Vous parlez bien français, Mia. D’où venez-vous ?
—Las Vegas.
On entendit alors des murmures amusés ; certains élèves semblaient rêver d’y aller, d’autres
évoquaient un voyage passé.
—Bienvenue dans mon cours, Mia, dit Zak, remarquant que la jeune femme rougissait.
Il oublia le livre à la reliure doré pour le reste du cours et se plongea dans les astres,
expliquant à ses élèves ce qui se déroulait dans le ciel ce mois-ci. Il discuta surtout de la comète
Lovejoy et de la pluie de météorites au début du mois.
—Les astres sont l’appel de l’Esprit à notre cœur, dit Zak en affichant au mur l’image d’un ciel
étoilé.
Parler de ce sujet le réconfortait chaque fois. Il se laissa transporter par cet univers d’étoiles
et de planètes, oubliant, pour un bref instant, les événements récents.
* * *
Mia observait le professeur Reese d’un œil attentif. Il était distrait par quelque chose en
particulier, mais elle ignorait de quoi il s’agissait. Son allure de gamin le rendait mignon, mais il
cachait, derrière son regard noir, autre chose, un secret. Ce n’était pas un hasard si elle se
trouvait dans sa classe. Elle avait choisi ce cours pour une raison : découvrir pourquoi, ces
dernières semaines, son nom revenait sans cesse dans sa vie, comme un signe envoyé du ciel
sans qu’elle sache pourquoi. Elle comptait bien en apprendre un peu plus sur lui. Elle avait rêvé
à lui à plusieurs reprises et, lors de son dernier rêve, elle avait aperçu clairement le nom
complet du professeur ainsi que l’endroit où il enseignait. Mia avait aussitôt compris qu’il faisait
partie d’une énigme qu’elle essayait de résoudre depuis quelque temps déjà. Au momentd’entrer dans la salle de classe, un homme en complet en était sorti, la bousculant au passage.
Ce n’était peut-être qu’une banale rencontre, mais au fond d’elle, Mia croyait que c’était
important. Les dernières années lui avaient appris à écouter son intuition. Elle avait vécu assez
d’événements bizarres pour reconnaître que Zak n’était pas celui qu’il paraissait être.
Mia se rappela sa conversion avec sa meilleure amie Katherine qui lui avait conseillé de
voyager un peu, de visiter d’autres universités. Née à Montréal, d’une mère québécoise et d’un
père américain, Mia revenait quelques fois par an au Québec pour visiter sa famille. Elle n’avait
pas dit à Katherine que, si elle revenait à Montréal, c’était surtout pour rencontrer Zak. Elle ne
voulait pas l’inquiéter.
* * *
Il était déjà midi passé lorsque Zak ramassa le bouquin à la reliure dorée, le glissa dans son sac
en bandoulière et quitta la salle de cours. Il retourna à son bureau, démarra son ordinateur et
sortit un sandwich au fromage de son sac à lunch. Il profita de ces quelques minutes de répit
pour regarder le livre que lui avait remis l’étranger. En posant ses yeux sur la première page, il
se questionna sur sa provenance. La texture du papier, l’écriture et les illustrations étaient
magnifiques. Tandis qu’il feuilletait le livre, l’image de Clara s’insinua dans sa tête. Un sourire se
figea sur son visage alors que les yeux de la jeune femme s’ancraient dans son âme, jusqu’à lui
faire oublier ce qu’il était en train de faire. Il aurait aimé la revoir, lui parler et, pour une fois, ne
pas être aussi timide devant elle. Il referma le livre et prit une bouchée de sandwich, essayant
de chasser Clara de ses pensées. Elle restait pourtant là, refusant de partir, plongeant en lui,
telle une sirène, le suppliant de la regarder et d’écouter sa voix. Elle explorait ses pensées,
cherchait à lui faire comprendre qu’elle avait besoin de lui. Zak soupira. Il sursauta lorsque son
téléphone portable émit un bip. Son ami Brian lui avait envoyé un message texte :
Ton auteure préférée a été retrouvée inconsciente chez elle. Elle est à l’hôpital.
Son cœur s’emballa. Zak échappa son morceau de sandwich. Il se leva, ramassa son manteau
et son sac et sortit précipitamment de son bureau.6
Un épais brouillard danse dans ma tête. Chaque recoin de mes pensées est assailli d’une brume
épaisse s’insinuant en moi, me faisant perdre la notion de la réalité. Je flotte doucement dans
mon inconscience, cherchant à retrouver le chemin, celui qui me conduira vers la lumière.
Pourtant, tout ce qui se présente à moi pour l’instant est une ombre, de plus en plus dense.
J’entends un lointain murmure, sans pouvoir distinguer les mots ni reconnaître la voix. Je crie à
l’aide, mais personne ne m’entend. C’est comme si j’étais prisonnière de mon corps et je me
débattais pour retrouver la liberté. La lumière essaie de percer les sombres nuages et, malgré
l’inconfort qui m’immobilise sur place, je commence à entrevoir une forme devant moi. Même si
l’image n’est pas claire, je reconnais le visage qui se dessine devant mes yeux. Mais il s’efface
aussitôt. Puis, tout le décor se modifie peu à peu, faisant place à un long couloir de marbre. Je
suis figée. Le brouillard s’éclipse brusquement. La brûlure derrière ma tête semble même
disparaître tout à coup. Je frissonne devant ce que je vois. Comment est-ce possible que je ne
sois plus chez moi ? Mes murmures se répercutent contre les murs immenses de cette
demeure étrangère.
—Il y a quelqu’un ? demandé-je, en posant mon regard sur les meubles vieillots, les toiles
accrochées aux murs, les statues et les nombreux pots de fleurs. On dirait un château du
XVIIIe siècle.
J’entends des bruits de pas. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Je recule et je heurte un
immense vase de marbre. Je me dépêche pour me cacher derrière. Deux hommes s’avancent
vers moi. Je ferme les yeux quelques secondes, souhaitant que ce ne soit qu’un rêve bizarre.
Les hommes se rapprochent de plus en plus, et je suis certaine qu’ils vont m’apercevoir. Je
pose une main sur mon cœur, espérant que l’air ne va pas me manquer. C’est alors que
j’aperçois mon étrange habillement : une simple jaquette d’hôpital, les pieds nus. Je porte ma
main derrière ma tête. Des bribes de souvenirs refont surface. Plus je me questionne sur ce qui
s’est passé, moins je porte attention aux hommes, qui sont maintenant à ma hauteur. C’est
alors que je lève les yeux et le vois. Il est là, devant moi. Il porte des pantalons ajustés, des
bottes, un veston et un haut-de-forme. Ses cheveux sont plus longs, mais c’est bel et bien lui.
Zak se tient devant moi.
* * *
Une lumière du couloir de l’hôpital clignotait, rendant l’endroit un peu glauque et froid. Davis prit
une gorgée de café froid et grimaça. En déposant le gobelet à ses pieds, il remarqua le sang
séché sur ses mains et soupira. Il ne s’était pas encore lavé les mains. Tout ce qui filtrait en lui
était les images de Clara gisant par terre. Il frissonna.
Assis dans la salle d’attente, il était impatient d’en savoir plus sur l’état de santé de son amie.
Elle était toujours inconsciente. La chute avait été violente. Elle avait subi une commotion
cérébrale, s’était fêlé une côte et avait quelques ecchymoses aux épaules et au bras gauche.
Même si le médecin ne le lui avait pas avoué ouvertement, il était inquiet. Elle aurait dû
reprendre connaissance maintenant. Il était midi passé, et elle était arrivée il y avait plus de trois
heures.
Lorsque Davis l’avait trouvée ainsi, gisant au sol, avec du sang tout autour d’elle, formant un
étrange symbole, il avait paniqué. Il n’aimait pas particulièrement le sang. Cependant, c’était
surtout une image, qu’il avait vue dans sa jeunesse et qu’il essayait d’oublier, qui se frayait
maintenant un chemin jusque dans ses pensées. Davis soupira. Il lui avait fallu plusieurs annéesde thérapie pour accepter ce qui s’était passé et maintenant, en une fraction de seconde, tout
refaisait surface. Le souvenir de sa mère étendue au sol, gisant dans une mare de sang, le
traumatisait encore aujourd’hui. Il ferma les yeux, comme pour se convaincre que tout
s’effacerait de nouveau. Il pensa à Clara et revit en mémoire son visage, si pâle et si paisible à
la fois, et ce sang autour d’elle, comme une auréole. Il ne s’en était pas formalisé sur le coup,
trop paniqué de la voir ainsi. Davis avait immédiatement téléphoné aux services d’urgence.
Lorsque les ambulanciers étaient arrivés, il s’était surpris à pleurer.
Les parents de Clara étaient à son chevet. Clara avait subi plusieurs tests, radiographies et
prises de sang. Tout semblait dans l’ordre, sauf qu’elle n’avait pas encore émergé de son
inconscience. Le couloir grouillait de gens, d’infirmières et d’enfants qui pleuraient.
Dans le tumulte de ce vendredi d’hiver, plusieurs personnes s’étaient blessées en pelletant,
en déglaçant les vitres de leur auto ou en tombant sur les trottoirs glacés. Davis détestait les
hôpitaux. Il se leva, fit quelques pas et croisa son reflet dans une fenêtre. Il était cerné, ses
cheveux noirs étaient collés par la transpiration, même son teint foncé était plus pâle en ce jour
et une tache de sang se reflétait sur sa joue droite.
Il prit une grande respiration et se tourna. Machinalement, il porta la main à l’intérieur de son
veston. Il y trouva une enveloppe qu’il n’avait pas encore remise à Clara. Il ignorait pourquoi il
tardait à la lui donner. Elle provenait possiblement d’une admiratrice. Pourtant, lorsqu’il avait lu le
nom de l’expéditrice, il avait figé. Il aurait juré l’avoir déjà vu quelque part. Il se promit qu’il en
parlerait bientôt à Clara. En retournant s’asseoir, il vit, parmi les dizaines de personnes
entassées dans la salle d’attente, un homme. C’était l’étranger de la librairie, celui qui avait créé
un malaise à Clara. Il portait un chandail bleu et avait relevé son capuchon sur sa tête. Davis ne
pouvait pas bien distinguer son visage, mais c’était lui, il en était certain.
* * *
Dagan baissa le regard, ajusta son capuchon et se faufila derrière une femme qui réprimandait
ses trois enfants, ce qui lui permit d’échapper à Davis. Il savait que l’assistant de Clara l’avait
reconnu et il ne désirait pas discuter avec lui. Tout ce qui lui importait pour l’instant était de voir
Clara. Il avança dans le couloir, en échappant le plus possible aux regards des infirmières,
espérant ne pas se faire remarquer. Il vit les parents de Clara à l’extérieur de la chambre. Leur
voix dénotait une inquiétude.
—Ma fille n’est plus dans sa chambre ! Où est-elle ? demanda avec insistance la mère de
Clara, qui angoissait à l’idée de ne pas voir sa fille. Elle s’agitait nerveusement.
—Elle passe probablement des tests, avança timidement une jeune infirmière. Je vais
vérifier, ajouta-t-elle en se dirigeant vers le bureau où s’entassaient d’autres infirmières, toutes
plus occupées les unes que les autres.
Dagan réussit à se faufiler à l’intérieur de la chambre de Clara, sans que ses parents s’en
aperçoivent. En entrant, il figea. Clara était dans son lit, contrairement à ce qu’affirmait sa mère,
qui venait tout juste de sortir de la chambre. Il s’approcha doucement et observa le visage de la
jeune femme. Les yeux fermés, la respiration régulière, on aurait dit qu’elle dormait
paisiblement. Pourtant, la couverture blanche était rabattue au pied du lit, ses pieds étaient nus,
couverts de terre, et sa jaquette, fripée. « Où es-tu allée ? » murmura Dagan en approchant sa
main du visage de la jeune femme. Il hésita à la toucher. Il ne le pouvait pas. Pas encore. Clara
remua un peu, tourna la tête et respira plus profondément. Elle prononça un mot, si faiblement
que même Dagan dut s’approcher un peu plus pour le comprendre.
—Qu’as-tu dit, Clara ? articula-t-il en gardant son visage si près du sien qu’il sentait son
souffle sur sa peau.