Khiyi, El Moro et les autres

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Ces contes et nouvelles sont une recherche quasi-ethnologique de l'enfance, de ses personnages, de son cadre. Aucun ciel précieux ni ruelle exotique, il ouvre la fenêtre pour scruter, répertorier et raconter ce Fès des années 1950 et 1960 au sortir du protectorat français. Ce livre nous illustre, mieux qu'un essai en sociologie, les contradictions, les points de tension d'une société en devenir, dominée encore par le patriarcat et la dualité de genre.
Publié le : samedi 1 octobre 2011
Lecture(s) : 105
EAN13 : 9782296469112
Nombre de pages : 168
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Khiyi, el moro et les autres

Contes et nouvelles au quartier de lAdoua à Fès

Mohamed DIOURI

KEHT ILYEI, S EAL UMTROERSO

Contes et nouvelles
au quartier de lAdoua à Fès

© LHarmattan, 2011
5-7, rue de lÉcole-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISEBAN N: :9 7987-822-2299665-5663333446-6

DÉDICACE

À la mémoire de Myriam ma fille
qui nous quitta prématurément
ces contes et nouvelles
que j'aurais aimé partager avec elle

QU’QEUS’TE-SCTE- CQEU ’QUUN’UE NN COOUVNETLE L? E ?

Ce sont des histoires que quelqu’un raconte à quelqu’un d’autre
qui les raconte à un autre qui les raconte à un autre, etc., et qui sont
enrichies, parfois modifiées, voire d'autres fois complètement
transformées, par le narrateur qui ne peut s'empêcher de laisser
libre cours à son imagination.

Un conte, d'après Larousse de 2007 est un récit souvent assez
court, de faits imaginaires ; quant à la nouvelle, Le Petit Robert de
2011 en donne la définition suivante : récit généralement bref, de
construction dramatique et présentant des personnages peu
nombreux.

Les histoires contenues dans le présent livre répondent aux deux
définitions précédentes en ce sens qu'elles retracent parfois
quelques événements réellement survenus, dans mon quartier de
l’Adoua, pendant les années 1950 et 1960, mais aussi, grâce à
l’imagination débordante de mes copains du quartier, jointe à la
mienne, d’autres histoires que nous tenions de nos parents et que
nous avons reprises en les relatant à notre façon.

De ce fait, la réalité et la fiction se mêlent de façon inextricable
dans ces contes et nouvelles, au point qu'il m'est impossible
aujourd'hui, à plus de quarante-cinq années de distance, de faire la
part des choses.

Nous étions, dans les années 1950 et 1960, un ensemble de
copains ayant entre onze et douze ans puis des adolescents entre
seize et dix-huit ans et surtout n'ayant guère d'occasions de nous
distraire hormis le fait d'aller une ou deux fois par mois au cinéma,
de jouer très souvent au football et surtout de veiller les soirs, aux
seuils éclairés des maisons du quartier, pour nous raconter des

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histoires, celles que nous racontaient nos parents pendant les
veillées familiales.

Dans la tradition des historiens musulmans, les chaînes de
narration qui rapportent des faits historiques sont examinées, pour
que les faits et les dires soient authentifiés, en fonctions de la
crédibilité accordée à chaque maillon constituant la chaîne. Pour
notre part, nous considérions que plus la chaîne de narration était
longue et constituée d'éléments fantaisistes, plus nous étions sûrs
que l'histoire était intéressante. Fi donc de la véracité des faits et
des dires ! Cela ne nous importait point !

Qu'il m'est agréable de me remémorer ces contes et nouvelles
de mon quartier !

Cela me transporte, quarante-cinq années en arrière, pour
revivre des moments intenses et inoubliables d'insouciance et de
joie partagées entre la vingtaine de copains que nous étions dans le
quartier de l'Adoua qui est une partie importante du quartier de
Mokhfia au point qu'on parle indifféremment de quartier de
l'Adoua ou de quartier de Mokhfia !

Une question se pose : peut-on dire que ce livre est une suite de
mon premier livre « Chroniques de quartier ? ».

Je répondrai par oui et non.

Oui, puisqu'il s'agit toujours de mon quartier et de ce qui s'y
passait dans les années 1950 et 1960 et non, car ce ne sont pas là
toutes des histoires que nous avons vécues, comme celles que j'ai
racontées dans mon premier livre. Ajouter à tout cela que mon
imagination n'étant pas toujours des plus oisives, j'ai beaucoup
romancé ces histoires pour en faire parfois des contes et d'autres
fois des nouvelles.

Pour être plus précis, les histoires contenues dans mon premier
livre concernaient uniquement les copains de mon quartier de
l’Adoua et se passaient dans les années 1950 et 1960, alors que
celles objets du présent livre concernent aussi bien des personnages

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de mon quartier que d’autres quartiers et se sont passées pour
certaines avant 1950, pour d’autres pendant les années 1950 et
1960 et d’autres encore bien après les années 1960.

Pour finir, j'aimerais m'excuser auprès de mes copains du
quartier parce que, s'il arrivait à l’un d’eux de lire le présent
ouvrage, il ne reconnaîtrait aucune de ces histoires parmi celles que
nous nous racontions. Certaines ont été relatées en respectant
scrupuleusement la réalité si cela se peut, d'autres ont été quelque
peu modifiées et d'autres encore ont été purement et simplement
imaginées par l'un de mes copains ou par moi-même. Je ne sais
plus !

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1. EL MORO

On l’appelait El Moro.

Personne, au quartier de l’Adoua qui faisait partie du quartier
Mokhfia, ne se rappelait ni l’origine ni l’explication de ce surnom.
Certes, nous savions qu’en espagnol El Moro voulait dire
« Maure », mais nous ne connaissions aucune accointance, de près
ou de loin, d’El Moro avec un Espagnol pour qu’il héritât d’un tel
surnom.

El Moro était une sorte d'ermite toujours assis sur le seuil du
tombeau de Lalla Howara, un marabout ayant existé, de tout temps,
dans le quartier Mokhfia et dont l’histoire, qui remonte à la nuit
des temps, n’a jamais intéressé personne. À part le fait qu’un
marabout désigne aussi bien le saint homme que le tombeau qui lui
est construit et qui devient en général un lieu de pèlerinage, Lalla
Howara est l’un des rares marabouts dédiés à une femme au Maroc
car dans ce pays foncièrement patriarcal, on dénie à la femme toute
possibilité de sainteté.

Lalla Howara est aussi le nom de cette longue et étroite rue où
existe le marabout et qui mène du quartier Mokhfia à Bab L’Hamra
ou porte rouge où nous allions, les dimanches et les jours fériés,
quand nous étions gamins, jouer au football et fréquenter les
gamins du quartier de Bab L’Hamra qui étaient réputés être des
enfants plus durs que nous et surtout qui avaient des traditions
différentes des nôtres.

La rue Lalla Howara commence d'un côté depuis la rue
principale du quartier Mokhfia qui mène à la grande place Mokhfia
et débouche de l'autre côté, par une rampe sombre d'escaliers, sur
la place de Bab Hamra. Quand on parle de grande place Mokhfia, il
ne faut pas s'attendre à une place occupée par de nombreux

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magasins ; on n’y trouve que quelques épiceries ouvertes presque
vingt-quatre heures sur vingt-quatre, un vendeur de beignets dont
la boutique était ouverte seulement les matins et un poste de
mokhazni, sorte de police de deuxième catégorie, chargée de
maintenir l'ordre dans le quartier.

Le quartier Mokhfia où s’est déroulée notre enfance avait un
terrain de football qui suffisait largement, par ses petites
dimensions, aux enfants que nous étions, mais lorsque nos foulées
sont devenues plus grandes, nous avons trouvé, tout à coup, le
terrain trop exigu pour nous et nous avons pris l’habitude de nous
rendre sur le terrain de Bab L’Hamra pour jouer au football entre
nous ou contre une équipe composée par des enfants de Bab
L’Hamra.

Quand on parle de Bab L’Hamra ou porte rouge, il ne faut pas
s’imaginer, à l’instar de la plupart des portes de Fès, comme Bab
Ftouh, Bab Boujloud, Bab Guissa, etc., qu’il s’agit réellement
d'une porte bâtie dans les remparts de la ville qui permettait, dans
le passé, d’entrer et de sortir de la ville ; Bab L’Hamra consistait,
en ce temps-là, en un simple espace réservé, partie à un cimetière
dont les tombes étaient dans un piteux état, partie à un grand
terrain dans lequel on pouvait pratiquer toutes sortes de jeux, dont
le football ; cet espace se trouve juste avant d’arriver à Bab Ftouh
ou porte de l’ouverture.

En fait, il y a trois chemins pour aller du quartier Mokhfia à
Bab L’Hamra.

Le premier chemin est celui qui passe par la place Mokhfia ; il
contourne tout le quartier Mokhfia et débouche, après vingt-cinq à
trente minutes, sur Bab L’Hamra. Nous ne prenions que très
rarement ce chemin tellement nous étions pressés d’arriver afin de
jouer au football.

Le deuxième chemin passe par l’école de l’Adoua qui a deux
issues, une qui donne, par une rampe abrupte d’escaliers, sur la rue
Arsat Tahriyine ou jardin des Tahiri et l’autre qui donne
directement sur Bab L’Hamra, après quatre à cinq minutes

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nécessaires pour traverser la cour de l’école. Mais comme l’école
était fermée les dimanches et les jours fériés, ce chemin n’était pas
toujours utilisé par nous.

Le troisième chemin passe par Lalla Howara, une sorte de
raccourci qui demande moins de sept à huit minutes mais pour ce
faire, il faut prendre la rue de Lalla Howara, une rue sombre et
humide et surtout emprunter une rampe d'escaliers sombres
éclairée par une unique lampe, rarement en marche et passer
devant El Moro qui était toujours là, assis en tailleur, dans son
coin, regardant droit devant lui, habillé d’une large gandoura sale,
les cheveux en broussaille, mal rasé et occupé constamment à
chercher des poux dans sa gandoura, ses cheveux et sa barbe.

Bien qu’El Moro nous fît peur, quand nous étions enfants, nous
n’hésitions pas à emprunter, de temps en temps, ce troisième
chemin pour nous retrouver rapidement à Bab l’Hamra.

Il n’y avait pas que le surnom d’El Moro que personne au
quartier ne comprenait, son histoire, pour l’ensemble des habitants
du quartier Mokhfia, demeurait une grande énigme.

L'histoire d'El Moro

En fait nous connaissions au moins trois versions de cette
histoire. La version romantique, la version mystique et la version
populaire.

La version romantique prétendait qu’El Moro fut follement
amoureux au point d’en perdre la raison et de s’être reclus, après
une séparation brutale, auprès du marabout Lalla Howara. Il faut
dire qu’à regarder de plus près El Moro et nonobstant son état
apparent, qui était très sale et très dépouillé, on pouvait parvenir,
sans grands efforts, à déceler, sous ses traits et sa stature, le bel
homme qu’il avait dû être dans sa jeunesse.

De là à tisser une histoire d’amour folle qu’il a pu avoir pour
une jeune fille et surtout qu’il a pu inspirer à une jeune fille, il n’y
avait qu’un pas que les tenants de la version romantique n’avaient

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jamais hésité à franchir. Mais personne n’était jamais arrivé à
mettre un prénom et un nom sur l’objet de la passion éventuelle
d’El Moro.

Cette histoire d’amour d’El Moro remonte à plus de trente-cinq
ans, lorsque ce dernier n’avait encore que dix-sept ou dix-huit ans ;
la jeune fille était en rapport d’âge et, à ce qu’on racontait, cet
amour était partagé. Mais un jour, un beau parti se présenta à la
famille de la jeune fille, demanda sa main et la famille qui ne put
refuser un tel parti, obligea cette dernière à accepter.

Il faut dire qu’en ce temps-là, dans la société marocaine, et
conformément au proverbe marocain qui dit : « Deux choses ne
peuvent être évitées, le mariage et la mort », les jeunes filles étaient
élevées exclusivement en vue du mariage et la plupart du temps
elles étaient mariées à l’âge de quinze ou seize ans avec des
hommes qui avaient, en général, quelque quinze à vingt années de
plus.

Ce fut alors un grand malheur pour El Moro et sa bien-aimée
qui partit avec son mari et finit, avec la ribambelle d’enfants que ce
dernier ne tarda pas à lui faire, par tout oublier.

La deuxième version ou version mystique, bien qu’elle fît une
grande part à la superstition, n’en demeurait pas moins
vraisemblable pour nous autres enfants qui croyions aux anges, aux
démons et surtout à toutes les histoires merveilleuses des mille et
une nuits.

Cette version racontait qu’El Moro s’était baigné tard un après-
midi, dans l’oued du quartier de l’Adoua et qu’il y avait été
possédé par un djinn malfaisant qui l’obligea, depuis, à rester
reclus auprès du marabout de Lalla Howara. Certes, on a essayé, à
plusieurs reprises, d’exorciser El Moro, mais rien n’y fit. El Moro
passa, après cette malheureuse baignade, des nuits blanches à
hurler contre des visions que lui seul voyait et, malgré toute
l’attention et la tendresse que lui prodiguait sa famille, il finit par
se reclure sur le seuil du marabout de Lalla Howara qui n’était pas
très loin de là où habitait sa famille.

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Comme cette réclusion lui apporta une certaine sérénité, sa
famille finit par accepter la situation.

Il faut savoir que l'oued de notre quartier avait bon dos ; chaque
fois qu'un habitant du quartier, petit ou grand, commençait à avoir
un comportement plus ou moins excentrique, on s'ingéniait
toujours à lui trouver une petite histoire qui se passait aux abords
de l'oued.

La troisième version ou version populaire faisait référence à
l’origine de la famille d’El Moro ; elle affirmait que ce dernier
descendait d’une très vieille et riche famille de Fès, Abdennaoui ou
Abderraoui, connue pour être propriétaire de grands terrains
agricoles, dans les environs immédiats de Fès. À l’occasion du
partage de l’immense héritage de leur aïeul, qui possédait des
centaines d’hectares, le frère aîné d’El Moro se serait accaparé de
l’ensemble de l’héritage, au détriment de tous ses autres frères et
sœurs. El Moro, dégoûté par tant de cupidité, aurait décidé de
renoncer à tout et à se reclure au marabout de Lalla Howara.

Une telle histoire n’était pas exceptionnelle au Maroc d’antan
car nombre d’héritages n’étaient réglés que très longtemps après le
décès des parents et étaient surtout l’occasion d’injustices
commises par une partie des héritiers au détriment des autres
parties.

Cela se passait généralement de la façon suivante : à la mort du
père, le grand frère se proclamait tuteur de l'ensemble des héritiers,
il gérait l'héritage pour le compte de tous les héritiers, partageant
les loyers s'il y avait des loyers et les récoltes s'il y avait des
récoltes, mais il donnait ce qu'il voulait bien donner puisque
personne ne se permettait de le contrôler. Une partie importante
des fruits de l'héritage passait ainsi entre les mains du grand frère
et y restait.

En fait, même après la mort de ce grand frère, les autres
héritiers ne récupéraient pas toujours facilement leur part
d'héritage, car le fils aîné de ce dernier prenait la suite de son père,
dans la gestion de l'héritage ; et même si les autres héritiers

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finissaient par récupérer leurs biens, la petite famille du grand frère
avait déjà fait fortune en spoliant, pendant de longues années, les
autres héritiers de la plus grande partie des revenus de leur
héritage.

Toutes ces versions de l'histoire d’El Moro que personne ne
pouvait vérifier tentaient tant bien que mal de donner une
explication plausible à la réclusion d’El Moro sur le seuil de Lalla
Howara où nous le voyions tout le temps.

Ce qui était remarquable, c'est qu'au fur et à mesure que nous
grandissions et que nous prenions de l'âge, nous accordions plus de
vraisemblance à l'une plus qu'aux autres versions de l'histoire
d’El Moro.

C'est ainsi que gamins, ayant entre neuf et onze ans, nous étions
convaincus de la version mystique, tant nous croyions aux effets de
l'oued du quartier et au djinn qui y habitait comme nous le
rappelaient souvent nos parents pour nous faire peur et nous
dissuader d’aller nous baigner dans l’oued ; puis, à l'âge de treize à
seize ans, nous croyions intimement à la version romantique tant
nous commencions à être préoccupés, nous-mêmes, par nos
propres histoires d'amourettes ; enfin, à l'âge de dix-huit ans et
plus, nous avons fini par adopter définitivement la version
populaire : devenant adultes, nous étions plus à même de connaître
les vicissitudes de la vie et surtout l'infinie cupidité des gens.

El Moro était nourri par sa famille qui, tous les jours, le matin, à
midi et le soir, lui portait son repas ; comme il était connu de tous
les habitants du quartier, certains parfois n’hésitaient pas à lui
envoyer aussi quelques plats ou un plateau de thé.

On racontait même, pour accréditer la version populaire de
l’histoire d’El Moro, que c’était son frère aîné, accusé d’avoir
spolié El Moro de sa part d’héritage familial et désireux de se
racheter de son horrible acte, qui chargeait sa femme de porter à
El Moro sa pitance journalière. Que les gens peuvent être méchants
pour aller jusqu’à inventer des histoires, pour accréditer d’autres
histoires dont personne ne pouvait jurer de leur véracité !

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