L'absence du destin

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296267060
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L'ABSENCE

DU DESTIN

@

L'HARMATTAN,
ISBN:

1992

2-7384-1311-0

Roger

P ARSEMAIN

L'ABSENCE DU DESTIN Nouvelles

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

(En guise d'envoi)

L'ABSENCE DU DESTIN

Les vil/es et les bourgs n'ont pas de destin. Les gens non plus. Quelle ambition raccomrrwde les morceaux cassés du fil ? Nousfut donné voyage.

Nous, paysans du siècle à venir! Au pays impalpable du voyageur les pas s'effacent comme le bois rongé des arbres morts. Poussière! Cicatrices du soleil dans la pourriture pluies.

confondante

des

Rêves d'étoiles! Lâchés sans voix au bord du méridien, nous tombons sans rescousse dans l'escarcelle dérisoire de l'océan.

« N'y cherche pas ancrage, par folie... » Joël BEUZE, erments d'ombre. F

VICTOIRE
A mon ami Paul Alcindor, enfant des vérités

La femme s'appelle Victoire. Victoire est une femme. Pourquoi regarderait-elle le ciel? TIne s'y passe rien. Tout juste une brûlure des paupières. C'est midi, il faut dire. Pas tout à fait. Et la fête emballée d'un seul coup, d'une seule sueur, violente et figée à la fois. Entre l'église et le marché, la place s'encombre de deux chevaux de bois. Non! Celui-là, c'est un manège. Rien à voir avec la voile voltigeante de Sénart, ses bambous, la clarinette et les garçons pousseurs. Un manège. Des tiges de métal doré, torsadées, traversaient les coqs et les lapins, des cochons aussi. Et ces bêtes montaient, descendaient dans le même mouvement plus ample au son d'un pick-up. Le Kolokoto. Ce nom lui venait-il de la biguine inlassablement reprise? La biguine mâtinée de mérengué. Mwin té sôti à Pithiviers Kolokoto kota ko-oum Muwin renconté an vié chouval Kolokoto kota ko-oum 7

Et mwin minnin Ii à Paris Kolokoto kota ko-oum Mwin pa ni kabann pou chaval-la Kolokoto kota ko-oum Ah eskizé mwin misié Iijy Kolokoto kota ko-oum Mwin minnin Ii à la fourriè Kolokoto kota ko-oum Et la fourriè rifisé Ii Kolokoto kota ko-oum Mwin ka habité sixième étage Kolokoto kota ko-oum Vié chouvalla pa lé monté Kolokoto kota ko-oum Nwin pa ka fê ménage à twa Kolokoto kota ko-oum Mwin minnin Ii à l'abatwa Kolokoto kota ko-oum Ah laissé mwin espIiké'w a sa Kolokoto kota ko-oum Ah ti ftft à ti zié ft Kolokoto kota ko-oum Des mérengués encore. Incompréhensibles dans leurs mots. Mais les couteaux du rythme poursuivent la cervelle, les tempes, à travers les tables de jeu le serbi, la « rouge ou la noire », au-delà de la frontière des marchandes de bonbons. La femme s'appelle Victoire Victoire est une femme qui ne s'arrête guère en chemin. Le Kolokoto l'étonne sans l'intéresser vraiment. Son visage replet et ferme à la fois se tourne. Un peu plus que les épaules. Et le regard s'élargit un peu, d'un mouvement à peine perceptible des paupières, sur la merveilleuse machine. Sais-tu retenir la perle de l'œil ouverte d'un seul coup d'infini? Plus loin que le 8

manège, plus loin que notre bourg, plus loin que la terre entière et pleine? Un nouveau frémissement du soleil. * * *

Le soleil ! Il ne perd pas son temps. Les flammes incolores du ciel, plus frénétiques sur le vacarme de la foule, rappellent à Victoire que pour elle, le dimanche va mourir. L'église, tout à l'heure, se videra pour de bon. Et les mouvements s'allongent, plus lourds, plus profonds dans le flot humain gonflé par la sortie des fidèles. Nous saurons tous que ce premier dimanche de fête patronale atteint le mitan de sa géante respiration. Les chevaux de bois, libérés d'une tacite entente avec l'office sacré, s'envoleront dans l'étourdissement général. Nos cœurs, nos corps, tout entiers, deviennent des essieux fous. Le dimanche! A l'entrée du bourg, ce matin, penchée sur le sillon plein d'eau, Victoire avait senti sa morsure de fête. Le soleil oblique de huit heures s'était appuyé plus longuement sur son épaule, sa nuque de souple câpresse lorsqu'elle balançait à pleines paumes l'eau claire sur ses chevilles et ses mollets. Lumières pulvérisées dans la cache des pailles! Et les deux autres femmes qui attendaient leur tour, milanaient. Elles venaient du Morne Pitault, tout comme elle. Plus précisément de Belle-Arne et elles s'étaient rencontrées à Casse-Cou, au bout du chemin de Morne-Serpent. La conversation voltigeait. Toujours les hommes! Encore les hommes. Comme si la vie n'était que cette longue attente. Les femmes ne parlent pas vraiment des hommes, mais de l'attente des hommes. Celui-ci arrive tard. Fatigué. Où a-t-il perdu son énergie? Une autre femme, assurément. Cet autre, lui aussi, rentre tard. Il passe le plus clair de sa journée chez sa mère. Quand donc sera-t-il un homme bien chez lui? C'est ça! Un homme n'a pas de maison. Mais l'attente encore. Et si ce n'est pas une concubine qui le 9

retient, c'est sa mère. En tout cas, toujours une autre femme. Quand sera-t-il maître de son propre corps? Attendre. Attendre encore. Et puis quoi? Son service précipité. Moi, à moitié chiffonnée, les yeux ouverts pour le restant de la nuit près de ce ronfleur à vapeur de rhum. Peux-tu croire à tout cela quand tu vois Germancé, quand tu entends ses belles paroles? Rien que de belles paroles. Derrière, il n'y a point d'homme. Victoire écoutait. Sa propre histoire, variante inaudible. Enfiler les spartiates, puis l'envie de raconter sa vie de sept jours. Les sept jours répétés de sa vie. Mais à quoi bon ? Une semaine est une semaine. Le lundi est celui de son homme. Ce jour-là, il ne descend pas à Grands Fonds pour tracer les canaux de la terre du béké. Son jardin l'occupe tout le jour. Et le mardi, il s'en ira vers la plantation. Le mardi! Son jour de charge à elle. Jusqu'au bourg sous le panier de fruits à pain, de mangots et de bananes. Puis son retour par l'après-midi entamé. Elle savait le vice de son homme; l'argent. Il ne supportait pas qu'elle eût un sou. Bien à elle. L'argent n'était pas pour les femmes. Venait le moment redoutable où il réclamait l'argent des ventes. La rage aveugle. Allait-il éventrer la case pour retrouver un billet caché? Mais qu'est-ce qu'une femme peut faire avec de l'argent? Un billet de cinq cents francs le dimanche, c'est suffisant pour les provisions et un kilo de viande avec la soupe. Du bourgeon de poitrine qui vous liait le bouillon toute en épaisseur huileuse. Il aimait cette soupe et répétait que ça lui donnait des forces. Des forces pour la calotter, oui. L'épousseter comme une chambre trop sale. Et puis l'enclouer dans la paillasse depuis cinq ans au retour du pitt où il ne se gênait pas pour le jeter, son argent. Passait mercredi, où elle nettoyait le jardin d'ignames. Les choux à sarcler et les dachines, ou gratter le manioc à la case à farine de Mait' Léobert et recueillir la moussache. Jeudi. A la rivière où, entre deux confidences et vingt médisances avec Nérestine et Loulouse, elle se déchirait d'un rire perdu, plus clair, plus nerveux que cette eau nerveuse entre les roches noires striées de savon. C'est qu'elle savait rire. La rivière alerte s'ouvrait en giclées de paroles salées. Et dans l'air 10

danseur de la matinée, la grivoiserie des propos tissait l'impalpable dentelle-rambarde d'un monde aux félicités plus durables après la savane rêche des attentes. Mais ce monde-là n'existait pas sur la terre. A quoi bon raconter? La femme est un long silence. Sa parole, paille volubile, cache les bruns sillons des feuillages à venir.

Et le vendredi en écho du mardi Le vendredi ramassé très tôt sous les quénettiers, l'avocatier. Encore l'arbre à pain. Les makandja de temps à autre et un litre de lait recueilli dans le sillage de la nuit en fuite. Le monde remué devant le jour pressé. De nouveau la géographie tourmentée du sentier vers Casse-Cou et le bourg. Sous le panier garni de tous les plombs de la terre et du ciel, la peau du crâne peu à peu insensible jusqu'au cou roidi en pierre lourde, jusqu'à chaque orteil dans la boue rouge, poisseuse. Les pieds, larges palmes tordues dans la graisse fraîche du chemin. Cette fraîcheur de la terre au matin d'eau discrète et claire s'insinue entre les orteils, lame d'un bonheur sans nom, étrange, presque sournois, remontant la chair ronde et ferme de la jambe, puis nerf prolongé au-delà des genoux jusqu'à la racine des cuisses avant l'étalement dans ses reins, dans ses seins, en embruns fugaces de bien-être voilant ses yeux en un éclair plein. Soupir d'aise. Et la raideur des pommettes douloureuses s'évanouit en un battement de cils avant de renaître, ressac têtu, aux coups sourds du sang dans les tempes. L'après-midi prolongé du sillage de migraine pierreuse sous I'herbe de Para jusqu'à la vache impassible. L'herbe de Para, la plus lourde. Et le cou fluet se redresse et la tête de droite à gauche, les paupières baissées sur l'assourdissement du monde. Pourtant, ses yeux, à la source en contrebas des cases, accrochent les perles folâtres ramenées à pleins seaux avant que soit le noir. Puis le reflux de la semaine en drap ramassé du samedi. Le ciel va-t-il tenir cette matinée précipitée en va-et-vient, en cent 11

tours de la case avec la journée interminable malgré le soleil plus pressé? Dans les reins de vigueur du morne, sa course s'accélère en un sillage de poussière de sel et d'acier plus lourd. Car les paquets d'herbes, dans l'après-midi, seront plus nombreux. Ainsi le dimanche commencé dans la clarté peu à peu effilochée, inquiète et songeuse à la fois.

Victoire est silence

Les spartiates enfilées, elle cingla vers le bourg, quittant ses compagnes dans 1'herbe de Guinée. Leurs conversations avaient tissé un bref voyage autour de ses propres vigies. Et le cercle cassé des mots et des rires la posa dans la file des hommes et des femmes, des enfants plus nombreux en ce premier dimanche de la fête de Saint-Michel sur la route du François. Des mulets, quelques chevaux, trois ou quatre automobiles. Avant d'aller à l'église, elle avait déposé son panier à provision à la boutique de Madame Oaude. Pratique fidèle, elle y possédait un carnet. Mais en ce premier dimanche d'octobre elle n'utiliserait pas l'épouvantable camet. Une honte comme pas possible. Comme à l'ordinaire, Madame Oaude simulerait l'oubli de quelques dettes. Elle entrait, sans un mot, dans sa part de peine. Et des mois passaient sans qu'un centime vienne écorcher la longue addition. De ces choses-là, elle n'en parlait jamais avec ses compagnes de la rivière ou des champs de cannes quand elle s'y rendait lors de la récolte comme amarreuse. Et pourtant, Victoire n'était pas la seule à vivre ainsi. Mais tous ces silences tissaient une liaison plus rigide sous les rafales de paroles en décharge qui font la réputation des femmes. Ils couraient, solides, épais, comme les cannes couchées sous la paille, dans le champ, à même la terre, plus tendres et plus juteuses que celles qui s'élancent droites et orgueilleuses vers le ciel, avec leurs feuilles autour de la folâtre flèche d'or. 12

Non! Ce dimanche ne serait pas celui du carnet Cinq cents francs. Elle paierait les emplettes du jour. Le temps de courir à la messe, puis passer au marché pour la viande. Revenir à son panier où les denrées s'arriment à la tête bien reposée. Au fond, le sel. Puis la morue. Les bouteilles d'huile et de vinaigre en sentinelle, autour. Au-dessus des lentilles et des pois rouges, du saindoux et de l'ail, le paIn encore frais, juste sous la peau de mouton séchée. Non! Aujourd'hui elle paierait. Même qu'elle rapporterait deux ou trois paquets de Melia pour son homme. De la monnaie restante. Il la réclamerait dès son apparition sur la pierre du seuil avant de fondre comme l'éclair en plein jour vers son pitt. Et la semaine bouclée s'ouvrirait de même. * * *

Victoire est un regard

La femme est un regard. Victoire, regard dans la fête. Le Kolokoto, les chevaux de bois de Sénart ou du père Dodore. Les tables de jeu. Les sous de main en main. Et des billets froissés, poisseux de sueur, l'odeur forte de l'argent, repoussante et grisante à la fois. Elle sortit de l'église, sur la place, en face de la Grande Fontaine. De nouveaux fidèles attendaient l'office suivant. Les jeunes gens jacassaient, en grappes, aux abords du Cinéma Familial. Victoire n'allait pas au cinéma. Non qu'elle éprouvât une répugnance pour la salle surchauffée sous la tôle par le soleil de midi. Mais son homme ne voulait rien connaître de ces bêtises. Une grande affiche annonçait le film du jour: Vera Cruz. Un homme tout rose, avec une sorte de panama immense, aux bords relevés, tenait un pistolet. Les hommes du cinéma,
sur les affiches sont toujours roses.

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Elle entra peu à peu dans le dédale des tables à chevaux. Là, des enfants s'agglutinaient, misant leurs sous sur les petites montures de bois. Elles avançaient au gré d'un énonne dé jeté par un homme luisant de sueur. Il semblait venir d'une autre terre. De temps à autre, un gagnant relevait la tête, un éclair dans l'œil. Plus loin, des tables à trous rouges et noirs. Mais sans cesse, cette roulade de l'argent qui finissait par picoter le blanc de l'œil. Au coin de l'église, un homme assis à une table n'arrêtait pas de chanter d'une voix lourde et claire à la fois:

Ti manmay la ka man dé la Jan tou lé jou

ti manmay

~~J7J
la ka man dé la Jan tou lé jou (1)

Et l 'homme chantait, parlait sans sourire. Un visage noir, à la moustache petite, sérieuse, verticale, prolongeant la cloison centrale du nez. Du panama sortaient les pans d'un large mouchoir blanc, strié de sueur qui lui protégeait la nuque et les tempes. Les mains habiles voltigeaient en tournant, retournant deux entonnoirs soudés par leur petit orifice, lançaient les dés dans l'engin étrange puis recouvraient le tout d'un autre
(1) « Cet enfant réclame des sous chaque jour Cet enfantréclame des sous chaque jour. »
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