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L'Affaire Meursault

De
164 pages
Et si Meursault avait obtenu du jury les circonstances atténuantes pour le meurtre d'un « Arabe » dans une Algérie dominée ? S'il avait échappé à la peine capitale pour plonger dans l'enfer carcéral ? Derrière les barreaux, le héros de Camus serait en butte à la justice rendue par les détenus indigènes et assisterait à la montée du nationalisme algérien. Il serait alors amené à des révisions déchirantes, mais tardives... L'auteur réinvente ici librement L'Étranger pour éclairer l'envers du décor d'une colonie engagée sur la voie de l'implosion.
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Michel Thouillot
L’AFFAIREMEURSAULT Roman
L’Affaire Meursault
© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-12186-4 EAN : 9782343121864
Michel ThouillotL’Affaire Meursault Roman
Du même auteur : Henry de Balzac, enfant de l'amour, (L'Harmattan, juin 2011) En Lémurie, ou Guerre et mythe dans l'océan Indien, (L'Harmattan, décembre 2013) Marocs, (L'Harmattan, octobre 2015)
Alors on ne me tranchera pas le cou. Ni demain, ni jamais. Du moins, je l’espère.
N’en déplaise à la partie civile qui a demandé ma tête. Cette éventualité, qui après tout aurait pu s’accomplir, m’a fait longtemps cauchemarder. Je reste en vie, c’est l’essentiel.
Tout à l’heure, le verdict est tombé : sept ans de prison, six en comptant celui de ma détention provisoire, assortis d’une probable réduction de peine selon mon avocat si j’adopte une conduite exemplaire, ce qui ne devrait pas m’être très pénible. Les jurés ne l’ont pas suivi et je dois dire qu’il n’a pas été aussi efficace qu’il le prétendait, puisqu’il n’a pas obtenu ma relaxe. Contrairement à l’un de ses derniers conseils, je ne ferai pas appel du jugement : je lui ai dit qu’il me semblait en définitive équitable. J’ai quand même tué un Arabe, mais il a vivement regretté ma décision car l’opinion est largement en ma faveur : dans la rue, aux terrasses des cafés, les gens disent que je n’ai pas eu le choix, que j’ai dû me défendre contre une agression caractérisée, et que nous serons balayés un jour d’ici si nous n’avons pas le courage de riposter comme je l’ai fait ce jour-là sur la plage : il ne faut surtout pas laisser se répandre le genre de comportement dangereux et subversif de ma victime, dommageable pour l’avenir de la colonie. 7
D’après eux, j’ai été trop lourdement condamné. Beaucoup auraient fait la même chose que moi dans les mêmes circonstances. Comme on pouvait s’y attendre, a ajouté l’avocat, seuls quelques journalistes, syndicalistes et militants politiques continuent de s’insurger contre mon crime au nom des droits de l’homme et du respect que l’on doit par principe aux « opprimés », mais on voyait bien qu’ils n’étaient pas à ma place quand j’ai été attaqué.
De retour dans ma cellule, je sais ce qui m’attend. Pas de surprise. Sauf si je suis transféré de Barberousse, que je connais autant que peut le prétendre un prisonnier, à la Maison Carrée, par exemple. Ce que je redoute par-dessus tout. Je me suis fait étrangement aux murs et aux objets qui m’entourent depuis un an, plus nombreux et présents qu’il n’y paraît aux yeux de ceux qui vivent à l’air libre. Ils ont tissé autour de moi un réseau d’habitudes qui en vaut un autre. En les passant en revue, j’y découvre toujours de nouveaux détails. Je pense alors aux moines qui vivent comme moi dans un lieu confiné et retiré, mais eux, chanceux, ils doivent les oublier en se réfugiant dans la prière.
Je vais être d’une certaine façon à l’abri de ce qui va advenir à l’extérieur, du monde des affaires et du travail, mais surtout de la guerre qui vient d’éclater en Europe et pourrait même, dit-on, s’inviter de ce côté de la Méditerranée. Qui sait comment elle va tourner ?
Mais j’ai aussi six ans au plus pour rêver à ma sortie, à mes retrouvailles avec le pays où je suis né, avec sa bouleversante façade maritime qui se fait encore
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davantage désirer depuis que j’en suis privé. Un bout de ciel bleu, le chant d’un muezzin suffisent pour raviver tout un flot indemne de sensations qui m’ont fait algérien. Ça, je pense que personne ne pourra me le prendre un jour.
En attendant ma libération, j’ai tout le temps, tout mon temps pour tenter de comprendre ce qui est arrivé. Pour le tuer, je vais revenir sur le passé, non les vingt et quelques années banales de mon existence d’homme libre sans le savoir, mais la dernière d’entre elles parce qu’elle l’a troublée et m’a envoyé ici.
Je vais profiter des heures de répit relatif, le soir dans ma cellule, une fois reçue ma pitance quotidienne faite de légumes mal épluchés qui flottent sur une eau de vaisselle, et de pain gris dont il faut retirer la partie moisie. Quand j’ai la chance d’échapper au dilemme du prisonnier : ne pas manger pour garder un transit intestinal normal, ou manger et avoir son lot de diarrhées. En prison, la question de la défécation prend toujours des proportions inouïes.
C’est aussi le moment où les prisonniers arabes me laissent enfin l’esprit tranquille pour pouvoir me remémorer les événements qui ont récemment bousculé une vie que j’aurais souhaitée anonyme, loin des journaux qui l’ont étalée sous les yeux de milliers de personnes inconnues et qui m’indiffèrent encore plus que celles que j’ai dû côtoyer.
Je dois ajouter que je ne me reconnais plus guère dans celui que j’étais avant le meurtre. Il est devenu comme un
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