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L'Agent des Ombres tome 7 - Chiens de Guerre

De
469 pages

Cellendhyll de Cortavar tourne en cage à Tygarde, le palais de la Lumière. Son allégeance forcée à l'empereur Priam le rend fou et sa relation avec Constance s'étiole. Très vite, pourtant, il est chargé par l'empereur d'une nouvelle mission : arrêter Vargh Loken, échappé de la forteresse de l'Oubli et bien décidé à tuer Priam qui l'a trahi. Vargh a réuni ses Chiens de guerre, de redoutables soldats d'élite, les seuls capables d'affronter l'Ange du Chaos...





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Image couverture
MICHEL ROBERT
LES CHIENS DE GUERRE
L’Agent des Ombres, tome 7
 
 
Fleuve Noir

Je suis l’Ombre,

Insaisissable et mortelle.

Mon esprit est une lame.

Mon corps est une arme.

S’adapter, c’est vaincre,

Je sers la voie Unique.

Je suis l’Ombre,

Je danse et je tue.

 

Le mantra des Ombres

Pour Bénédicte, merci pour ce nouveau voyage, merci pour avoir su patienter sans jamais me mettre la pression.

Pour Kaylyz/Izdéesse, Maddie/Alystéria, Cea et Z, Pisa et Shareka, l’ami Thugri, Kaïn, Dalgha.
Comme quoi on peut aimer WOW et lire des romans !
Croque-Mitaines forever.

Pour So, l’unique, mon Élue,
qui continue de me supporter, année après année.

PROLOGUE

Quittant les basses terres, le véhicule s’était engagé dans la vaste lande ; un long chariot d’approvisionnement cerclé d’acier. Guidés d’une main experte, les six robustes chevaux, presque aussi massifs que des percherons, les muscles gonflés par l’exercice, tiraient leur charge avec fierté.

Éclaboussée par la lueur aux deux tons des lunes jumelles à leur apogée, la route entaillait la terre grasse et noire, plaie franche encadrée de roche blanchâtre, de genêts et de bruyère, et dont la ligne ne déviait que rarement, détournée alors par le mamelon d’une colline, par le creux d’une combe moussue aux ombres menaçantes ou encore par les poches sombres, luisantes, de marais traîtres.

Aucune habitation pour égayer la vue, aucun signe de vie. La lande, toujours la lande, et rien d’autre.

Un crachin tenace et agaçant balayait la campagne, renforcé par moments d’averses agressives. Le cocher et son passager s’abritaient sous de longs manteaux de pluie en cuir gras, capuches rabattues sur leurs visages.

Le chariot continuait de monter en pente douce. Face à lui, juchée sur un promontoire rocailleux qu’on avait pris soin de déboiser, une masse grisâtre se densifiait à mesure de leur progression.

La forteresse de l’Oubli.

Ceux qui avaient le malheur d’y être détenus n’en ressortaient jamais.

De l’extérieur, dans la lumière imparfaite des lunes et de quelques torches plantées sur le chemin de ronde, la prison n’offrait rien d’autre à l’œil que ses murs épais en granit, terminés par un crénelage de remparts. Sur ces hauteurs, on pouvait juste apercevoir la silhouette des gardes postés en sentinelles.

À l’intérieur, la cour principale était plongée dans la pénombre. Deux escaliers taillés à en vis-à-vis la flanquaient, menant au chemin de ronde. Côté mur nord, une écurie bâtie en long accolée à une forge et devant lesquelles reposait un puits à ciel ouvert. À droite de l’écurie, on trouvait un baraquement réservé à la garde, doté d’un second étage destiné à l’administration ainsi qu’au logement du directeur de la prison ; ce dernier disposait d’une entrée privée. Côté est, la prison proprement dite, un grand rectangle en granit de cinq étages aux fenêtres barrées de lourdes grilles. Au sud, venaient ensuite les cuisines, comprenant un cellier faisant office de chambre froide.

Un endroit austère, comme il se devait pour une prison. La forteresse de l’Oubli portait bien son nom, l’endroit suintait l’ennui.

Non loin du bâtiment abritant les cuisines, une ouverture ronde et maçonnée d’une sorte de boyau destiné à l’évacuation des déchets avait été creusée dans le sol et surmontée d’une robuste grille fermée d’un cadenas.

La cour était vide. L’heure du dîner était passée depuis longtemps. Les gardes au repos s’étaient retirés dans leur baraquement pour la nuit. Ne restaient éveillés pour accomplir leur devoir, que les guerriers affectés à l’ouverture des portes, à la patrouille intérieure, ainsi que les sentinelles sur le chemin de ronde, le sergent de garde et ses assistants.

Les détenus, pour leur part, affrontaient vainement leurs démons ou leurs désespoirs, ou se plongeaient dans un sommeil tout aussi tourmenté que leur quotidien. Condamnés à tort ou à raison – aucun d’eux n’admettait sa culpabilité –, ils se savaient destinés à finir leurs jours en ce lieu déprimant, au milieu de cette lande perdue. Oubliés de tous, privés de tout soutien.

À l’exception d’un seul.

 

 

Tandis que le chariot approchait, son arrivée annoncée par le cri d’une sentinelle, une main gantée apparut entre les barreaux qui fermaient le puits d’évacuation des déchets. La main tâtonna jusqu’à trouver le cadenas. L’autre sortit à son tour, enserrant une curieuse tige cristalline aux reflets cobalt qu’il inséra délicatement dans la serrure. Elle émit alors un flamboiement azur et, dans un cliquetis à peine audible, le verrou s’ouvrit sous l’effet de sa magie.

La grille s’entrouvrit le temps que la silhouette noirâtre d’un homme se hisse à l’air libre. L’homme sauta sur les pavés, souple et furtif, et s’accroupit dans l’ombre de la margelle.

Le puits descendait en pente aiguë à travers la falaise sur laquelle reposait la forteresse et finissait dans le vide. Il était suicidaire d’escalader la roche jusqu’à l’entrée du puits et normalement impossible de remonter le boyau jusqu’à l’extrémité fermée par la grille. Impossible pour le commun des mortels. Mais celui qui venait de réussir cet exploit n’avait rien de commun. Car si, selon toute logique, personne n’aurait pu remonter par cet accès nauséabond, en escalader les parois volontairement glissantes, l’homme qui venait ainsi de repousser les règles de la normalité était coutumier de ce genre d’exploit.

L’intrus dégrafa la combinaison intégrale de cuir huilé qui le recouvrait et l’avait protégé des miasmes du conduit d’évacuation. Il ôta ses gants terminés de crochets d’acier, puis sa combinaison spéciale, avant de rejeter le tout dans le trou – l’odeur pestilentielle qui s’échappait de ces vêtements souillés aurait risqué de le faire repérer. Puis, l’individu referma la grille en silence.

L’homme était grand, bien découplé, pourvu d’une musculature longiligne. Il était désormais vêtu d’une tenue moulante de combat noire, à poches multiples. Deux dagues reposaient de chaque côté de sa poitrine musclée, retenues par des fourreaux, manches pointant vers le bas.

Sa longue chevelure ramenée en un catogan terminé par une tresse épaisse et sombre aux reflets cuivrés, l’intrus avait le visage teint d’un camouflage gris et noir. Hormis ses yeux gris pâle, ses pommettes anguleuses et son visage allongé, on ne pouvait distinguer ses traits.

Taï-Feng vérifia que son arrivée n’avait été remarquée par personne. Comme prévu, les gardes en poste sur les remparts se trouvaient occupés à surveiller les abords extérieurs de la forteresse, focalisés sur l’arrivée du chariot. Quant aux deux sentinelles postées à l’opposé, elles étaient nonchalamment accoudées à un créneau, l’une fumant un cigare, l’autre la pipe.

D’emblée, Taï-Feng avait su jauger l’humeur ambiante, constatant que la routine suivait son cours. Pour preuve, les deux fumeurs en poste sur le chemin de ronde ne montraient nullement l’attitude vigilante qui caractérisait tout guerrier d’expérience. Ignorée de tous, juchée dans cette contrée désolée, la forteresse de l’Oubli n’avait connu aucune menace, rien ne venait briser l’ennui du quotidien et forcer les hommes à l’attention ; l’inactivité avait amolli les gardes, c’était incontestable.

Progressant d’ombres en ombres, Taï-Feng rampa jusqu’à se retrouver allongé le long du bâtiment de la prison proprement dite. De là où il se tenait, nul ne pouvait le voir, à moins de lui marcher dessus. Ainsi positionné, aussi immobile qu’un bloc de pierre, doté d’une patience minérale, il attendit la phase suivante du plan établi.

 

 

Le crachin venait de cesser. Le véhicule lourdement chargé termina son trajet au pas, histoire de laisser les chevaux récupérer de leur longue course. Comme à chaque fois, les équidés repartiraient après un court repos, d’ici une heure environ, pour effectuer le trajet inverse.

Devant les portes massives, le cocher beugla le mot de passe. Il n’eut pas longtemps à attendre. Il n’était pas un inconnu et, bien que tardive, son arrivée était la bienvenue puisque c’est lui qui livrait la garnison en provisions.

Dans un grincement sourd, les vantaux s’ouvrirent sur l’intérieur.

D’un claquement de langue à ses bêtes, le cocher engagea son véhicule dans l’enceinte. Le chariot pénétra dans une sorte de goulet percé de meurtrières faisant office de sas d’entrée.

Les arrivants abaissèrent la capuche de leurs manteaux. Le conducteur, un homme maigre, de taille moyenne, aux avant-bras noueux et aux cheveux grisonnants, lança un regard nerveux au passager. Celui que se tenait à côté de lui semblait pour sa part totalement détendu. Le visage maculé de terre et de crasse, il était difficile de distinguer grand-chose de ses traits, mis à part son visage jeune au tracé régulier. Ses yeux d’azur luisaient de concentration.

Le passager posa la main sur l’avant-bras du cocher et serra, suffisamment fort et longtemps pour être certain que l’avertissement était bien reçu. Le cocher lui jeta un nouveau coup d’œil, déglutit, puis cria un second mot de passe, et les grilles qui fermaient l’autre extrémité du boyau s’ouvrirent à leur tour.

Curieusement, tandis que le chariot franchissait le seuil, le regard du passager se voila jusqu’à arborer un air délibérément niais.

Les arrivants débouchèrent dans la grande cour intérieure pavée de granit.

Taï-Feng ne bougeait toujours pas de sa cachette, indétectable.

 

 

Tandis que le véhicule pénétrait dans la grande cour centrale, le sergent de garde sortit du bâtiment principal. C’était un guerrier ventripotent au teint rubicond, à la chevelure gris fer taillée en brosse, sanglé dans une cotte de mailles dont l’entretien laissait à désirer, recouverte d’un surcot aux couleurs de l’Empire de Lumière pour le moins chiffonné.

Le cocher arrêta le chariot face à un abreuvoir, parallèlement au bâtiment des cuisines.

Les petits yeux injectés de sang du sergent se fixèrent sur les arrivants.

— Sacré temps, hein, Marcos ? Figure-toi qu’ici il a pissé de l’eau toute la journée… mais dis donc, mon vieux, t’es en retard, je t’attendais pour dîner, moi !

— Ah, m’en parle pas ! répliqua le cocher en évitant de croiser le regard du militaire.

Une fois le frein tiré, Marcos descendit de sa banquette et entreprit aussitôt de desserrer les sous-ventrières des chevaux de tête.

Tournant le dos au sous-officier, il reprit à son attention :

— Tu n’imagines pas tout ce qui m’est tombé dessus aujourd’hui… Néllunia est prise par les fièvres, elle est au lit et Vorcis s’est luxé la cheville en chargeant le chariot, il a fallu que je trouve quelqu’un pour le remplacer au dernier moment. Alors voici Itar, mon neveu par alliance. Il fera l’affaire le temps que Vorcis guérisse.

Le sergent de garde connaissait Marcos depuis longtemps et n’avait jamais eu à se méfier de lui. Il n’avait aucune raison de remettre en doute ses assertions, celles-ci pouvant expliquer cet air un peu tendu qu’il affichait. Cela n’empêcha nullement le sous-officier de jauger le neveu, lui jetant un regard signifiant clairement : « Toi, tu fais un pas de travers et je te brise en deux. »

Arborant une expression ahurie, le soi-disant neveu subit l’examen sans broncher. Puis, il s’empressa d’aider le cocher à soulager les chevaux.

Bien malgré lui, Marcos avait menti, répétant le discours qu’on lui avait fait mémoriser. Néllunia n’avait pas la fièvre et Vorcis ne s’était pas le moins du monde tordu la cheville.

 

 

Trois hommes en uniforme de l’Empire de Lumière sortirent à leur tour de la prison. Le sergent les interpella aussitôt :

— Allez les gars, déchargez-moi les marchandises, vous savez où les ranger. Et ne traînez pas, comme la dernière fois, on n’a pas toute la nuit !

Les gardes entreprirent de vider le véhicule, prenant soin de le fouiller au passage, comme le voulait la consigne – dans le but de débusquer un éventuel intrus. Ils devaient décharger tout le contenu arrimé à l’arrière : une série de barils de bière, des caissettes de légumes, de viande fraîche, de lard ou de fruits, des sacs de haricots, de farine de blé ou de maïs, des jarres d’huile de lampe, du linge propre.

Chacun des tonneaux serait ouvert, là encore par souci de sécurité, puis refermé. Les gardes allaient devoir transporter les marchandises jusqu’au cellier ; les cuisiniers s’occuperaient de dispatcher le tout lorsqu’ils prendraient leur service.

Le sergent s’adressa ensuite aux arrivants :

— Ils savent ce qu’ils ont à faire, en attendant, puisque tu as loupé le dîner, viens boire un coup dans mon bureau, Marcos, ça te redonnera du cœur au ventre. Amène ton neveu, histoire que je le tienne à l’œil.

Le dénommé Itar suivit les deux autres dans la prison, avec un léger temps de retard.

Pendant ce temps, tout en surveillant le ballet des gardes occupés à transporter les marchandises jusqu’au cellier, Taï-Feng avait vérifié que les sentinelles du chemin de ronde ne regardaient pas dans sa direction. Satisfait de son examen, il se mit en mouvement, rampant vers l’entrée de la prison.

De son côté, Itar avait lui aussi épié les remparts et le déchargement en cours avant de se décider à entrer. S’encadrant sur le seuil de la pièce dans laquelle Marcos et le sergent venaient de pénétrer, il se figea dans l’ouverture, victime d’une toux sonore.

Répondant au signal de son comparse, Taï-Feng, tout aussi vif que silencieux, se rua dans le bâtiment. Le neveu se tenait à gauche de l’entrée, sur le seuil du bureau, bloquant la vue du sergent. Taï-Feng passa rapidement dans son dos et s’enfonça dans le couloir qui lui faisait face. Au passage, il essuya ses bottes sur un tapis afin de ne pas laisser de traces d’humidité. La salle de garde qui suivait était vide, les soldats censés l’occuper justement en train de décharger le chariot. Les autres portes se révélaient fermées.

Sans hésiter, Taï-Feng se dirigea droit sur le fond du couloir. Il semblait savoir parfaitement où diriger ses pas – c’était le cas, d’ailleurs, tout comme le fait qu’il connaissait l’horaire des rondes.

Stoppant devant une première grille, qui donnait sur les escaliers, l’intrus ressortit sa tige cristalline. L’objet luisait toujours de cette douce teinte de cobalt.

Une clé de mana, capable de s’adapter à tous types de serrures, même magiques, objet ô combien rare et précieux. Extrêmement coûteux, donc. Les membres de l’unité avaient dû se résoudre à dépenser la moitié de leur cagnotte rien que pour acquérir l’ustensile magique. Le souci était que le nombre d’utilisations s’avérait limité, et Taï-Feng ignorait quelles étaient les restrictions de sa propre clé. Tant qu’elle arborait sa couleur, elle pouvait fonctionner, il ne savait rien de plus ; le trafiquant qui la lui avait vendue avait eu beau garantir dix utilisations, cela ne voulait rien dire. Cela, cependant, n’ôtait rien à la détermination du guerrier. Il réussirait sa mission, coûte que coûte, que ce soit de manière furtive ou les armes à la main, baignant dans le sang de ses adversaires.

Taï-Feng inséra la tige dans la serrure et la magie fit son office – gardant sa teinte bleutée, signe que la clé fonctionnait toujours. Ouvrant la grille, qu’il rabattit derrière lui, Taï-Feng gravit les premières marches, une part de son esprit occupé à suivre un décompte mental précis, décompte qu’il avait débuté au moment où les gardes commençaient le déchargement du chariot.

 

 

Le sergent avait invité les arrivants à se débarrasser de leurs manteaux et à s’asseoir en face de lui, à côté du poêle. Tous trois se tenaient dans une pièce sans aucun élément remarquable ; une table en pin, quatre chaises, deux armoires de rangement, un petit râtelier d’armes. Une baie vitrée donnait sur l’extérieur et permettait au sergent de surveiller la cour sans quitter son siège.

D’un tiroir de son bureau, le sous-officier sortit une bouteille et deux gobelets en étain. Après un instant d’hésitation, il farfouilla au fond du meuble pour en extirper un godet qu’il posa en face du soi-disant neveu.

— De la vieille prune, Marcos. Tu m’en diras des nouvelles.

Le soldat remplit chaque récipient à ras bord et se rencogna dans le fond de sa chaise.

Face au sergent, Marcos aurait pu tout dévoiler, s’écrier que Vorcis, son assistant, reposait dans un fossé boueux, la nuque transpercée d’un méchant coup de dague. Qu’Itar n’était pas du tout son neveu, et qu’une sombre machination était à l’œuvre, dont il était le complice involontaire.

Il l’aurait pu. Il n’en fit rien. Car si Marcos ignorait tout du mobile de celui qui se faisait passer pour un membre de sa parentèle et qui se nommait en vérité Danseur, le cocher était en revanche tout à fait concerné par une chose, un élément crucial : l’otage, sa femme, son épouse, son amour, la douce Néllunia. Qu’il aimait trop pour faire quoi que ce soit qui mette sa vie en danger. Il avait vu de près les complices de Danseur, et les avait reconnus pour ce qu’ils étaient, des guerriers impitoyables, bien meilleurs que les gardes de la forteresse. Révéler le subterfuge, c’était condamner Néllunia. Jamais Marcos ne se le permettrait.

— Ah, j’ai oublié de donner à boire aux chevaux, déclara Danseur d’une voix traînante.

Obéissant au rôle qu’on lui avait imposé, le cocher grommela en retour :

— Bougre d’idiot ! Qu’est-ce que tu attends, vas-y !

Récupérant son pardessus, Danseur obtempéra.

— Pas facile à former, hein, les jeunes de nos jours ! ricana le sergent.

— M’en parle pas !

Et Marcos leva son verre pour trinquer avec le chef des gardes, histoire de le garder assis.

Danseur ressortit dans la cour. Il effectuait le même compte mental que Taï-Feng.

Il s’empara d’un seau rangé sur les bas flancs du chariot et s’en alla puiser de l’eau fraîche. Il dut faire plusieurs allers-retours pour abreuver chacun des chevaux. Après leur course, et le fait qu’ils repartiraient d’ici une heure, il était préférable de ne leur donner à boire que par petites quantités, afin d’éviter qu’ils ne soient pas trop gonflés du ventre. Il lui faudrait donc effectuer la manœuvre à plusieurs reprises dans l’heure qui s’écoulait. Et tandis qu’il s’activait, sans rien en montrer, son regard faussement naïf balayait le chemin de ronde, la cour et les portes, l’entrée de la prison, le ballet des gardes occupés à décharger. Il ne manquait rien, aucun détail.

Il laissa le seau à côté du puits, prêt à resservir, et rentra dans le bureau du sergent.

Durant son absence, une conversation quasi à sens unique s’était ébauchée, altérée de temps à autre par l’alcool fruité qui s’écoulait dans les gorges pour mieux les réchauffer. Le cocher était du genre à écouter plutôt qu’à parler et le sergent n’aimait rien d’autre que le son de sa propre voix. Un équilibre parfait.

Danseur, quant à lui, s’évertua à jouer son rôle de sot, faisant mine d’écouter les paroles du sergent d’un air béat. Danseur avait lu dans les yeux de Marcos que ce dernier ne le trahirait pas ; il lisait en lui à cœur ouvert, le cocher avait bien trop à perdre. Il n’hésiterait donc pas à le laisser seul avec le sergent.

Comme à contrecœur, le faux neveu ressortirait un peu plus tard, prétextant avec raison devoir encore donner à boire aux chevaux. Et de temps à autre, il feignait d’être pris d’une toux rauque.

 

 

Pour atteindre son but, Taï-Feng devait à chaque fois traverser un long couloir divisé en deux lignes perpendiculaires percées de portes renforcées – soit trente cellules de détention par niveau – afin d’atteindre l’escalier menant au palier supérieur, sachant que l’accès à chaque étage était barré d’une grille verrouillée.

Le guerrier d’élite en avait débloqué trois autres et grimpait toujours dans les étages.

Sa cible se trouvait au cinquième et dernier étage. Si ses informations étaient exactes, et il n’en doutait pas – il les avait obtenues de la part d’un garde chassé de son poste quelques mois auparavant pour avoir osé adresser la parole à la maîtresse du directeur. Le traître s’était montré avide de prendre sa revanche et vendit tout ce qu’il savait à grand prix. Il ne profita pas bien longtemps de sa richesse puisque Taï-Feng lui brisa la nuque au terme de leur entretien.

Jusqu’ici, l’intrus n’avait rencontré personne. Il savait cependant qu’il croiserait une patrouille avant d’arriver à son but. Cela ne l’inquiétait nullement.

Les couloirs étaient éclairés de torches régulièrement plantées dans les murs, mais trop peu nombreuses pour prodiguer un éclairage parfait. Affligé d’une maîtresse coûteuse, le directeur de la prison avait décidé de rogner sur son budget. Soucieux d’éviter tout gaspillage, du moins ce qu’il considérait comme tel, il avait entre autres jugé plus économe de ne faire allumer qu’une torche sur deux.

Cette alternance de lumière et d’ombre convenait parfaitement à Taï-Feng.

Alors qu’il se servait de sa tige de mana pour ouvrir un nouveau verrou, celui qui menait au troisième étage, le cristal qu’il tenait en main se ternit, son pouvoir définitivement tari.

Tout autre que lui aurait juré de colère ou de dépit. Pas Taï-Feng, dont les traits grimés restèrent de marbre. Rien, ni personne, ne l’empêcherait de mener sa mission à bien, il se l’était juré. Sauf la mort. Et même cette option était inenvisageable.

Il poursuivit son avancée. Arrivé à l’angle du couloir qu’il parcourait, le guerrier entendit un bruit de pas décalés. Deux hommes qui s’approchaient. La patrouille. Taï-Feng recula et se glissa dans une flaque obscure. Collé contre le mur, il s’était figé dans une rigidité parfaite, devenu invisible pour le commun des mortels ; l’un de ses grands talents.

Les bruits de pas se précisèrent. Taï-Feng aurait pu laisser passer le duo mais sa clé de mana avait cessé de fonctionner. Le guerrier s’était préparé à cette éventualité. Pour effectuer leur patrouille, les gardes devaient ouvrir et refermer les grilles, ils étaient forcément en possession d’un passe adéquat. Taï-Feng voulait ce passe.

Pour confirmer sa supposition, l’un des gardes se mit à faire tourner autour de son doigt un trousseau de clés qui cliquetèrent les unes contre les autres.

Comme il le supputait, les deux surveillants débouchèrent du tournant. Tous deux grands et massifs, l’un au crâne rasé, l’autre affublé d’un bouc huilé de frais. Chacun d’eux portait une cotte de mailles recouverte du surcot de l’Empire, une dague de guerre sur une hanche, une matraque en nerf de bœuf sur l’autre.

Les gardes avancèrent à l’angle du couloir, sans se douter une seconde qu’ils étaient devenus des proies, sans repérer la présence du prédateur qui les menaçait. Taï-Feng s’avérait si doué que sa proximité n’éveilla pas la moindre alerte chez les deux hommes.

Toujours en train de compter dans sa tête, il les laissa approcher. Lorsqu’ils arrivèrent à portée, il passa à l’action.

Jaillissant de sa cachette, il bondit tout en dégainant les lames plaquées sur chacun de ses pectoraux dans un fourreau inversé. Deux dagues à l’acier mat.

À peine ses lames en main, il se courba vers l’avant, le haut du corps tendu, les dagues devenues la parfaite extension de ses mains. L’acier fusa, chacune des armes trouvant sa cible. Une frappe double, imparable, simultanée, qui perfora les gorges des deux gardes dans le même temps, exactement au même point d’impact. Ils tombèrent l’un sur l’autre, leurs traits figés à jamais par la surprise.

Taï-Feng se redressa, les sens aux aguets. Aucun cri, ni des étages, ni des cellules. Personne ne l’avait entendu, l’épaisseur des murs étouffant les sons avec une grande efficacité.

Le guerrier d’élite essuya ses lames sur le pantalon d’un cadavre, en rengaina une, puis s’empara du trousseau. S’y trouvaient trois clés de taille différente. Avec la clé la plus petite, Taï-Feng déverrouilla la porte de la cellule la plus proche, avant de l’ouvrir. Il bondit aussitôt sur le prisonnier qui se redressait de sa couchette, le rejeta en arrière d’un coup de coude dans le menton, et s’écrasa sur lui de tout son poids pour le poignarder en plein cœur – il ne pouvait prendre le risque de voir le détenu faire échouer son plan en tentant de se sauver ou de donner l’alerte.

Taï-Feng se redressa et, sans accorder le moindre intérêt à sa victime, alla chercher les cadavres des gardes qu’il ramena l’un après l’autre dans la cellule. Celle-ci n’avait rien de notable, une couchette, une malle en rotin miteuse pour ranger les rechanges, un seau d’eau, un trou d’aisance, et c’était tout. Un sinistre dénuement.

Taï-Feng prit le temps de découper un bon morceau de drap, qu’il trempa dans le seau pour lessiver le couloir du sang des deux gardes qu’il venait d’abattre.

Sa tâche accomplie, il verrouilla la cellule. Dans un surcroît de prudence, il éteignit la torche qui éclairait cette portion de couloir. Enfin, il reprit son avancée vers le palier supérieur. Toujours parfaitement concentré, les secondes défilaient dans sa tête sans qu’il en ait oublié une seule.

S’arrêtant devant l’escalier du 4e, il essaya la clé de taille moyenne sur la grille. C’était la bonne ; la plus grosse devait ouvrir l’entrée de la prison, au rez-de-chaussée. Taï-Feng détenait à présent un sésame imparable, bien plus sûr que sa clé de mana.

Le cinquième et dernier étage. Le guerrier d’élite allait devoir passer devant une salle de garde. Deux autres Impériaux au moins l’y attendaient, il entendait résonner l’écho de leur conversation.

Taï-Feng ouvrit la grille qui donnait sur le palier avec la plus extrême précaution. Il la referma sans la bloquer et progressa vers l’entrée de la salle. Tout en avançant, il dégrafa un étui circulaire situé de chaque côté de ses hanches. Chaque étui contenait deux étoiles de lancer en acier noir multicouche. Taï-Feng prit une étoile dans chaque main. Un pas après l’autre, il se rapprocha de la salle. Il s’arrêta juste au bord du seuil de la pièce et attendit.

Les gardes conversaient toujours. L’un d’eux partit d’un grand rire. L’autre s’esclaffa à son tour, tout aussi enthousiaste. C’était le bon moment.

Taï-Feng s’encadra dans l’entrée. Les gardes étaient attablés l’un à côté de l’autre devant un pichet de bière à demi vide. Il analysa la position de ses cibles en un battement de paupières. Ses mains armées s’abaissèrent d’un mouvement sec, relâchant ses étoiles de jet. Distraits par leur éclat de rire, les Impériaux n’eurent pas le temps de réagir. L’acier noir atteignit le premier garde par le travers du cou et le second en pleine bouche.

Les Impériaux basculèrent de leurs chaises.

Taï-Feng entra dans la salle. Une porte s’ouvrit sur sa gauche. Sortant des toilettes, le troisième garde marqua un temps d’arrêt causé par la surprise, puis ouvrit sa bouche pour beugler l’alarme. Taï-Feng se détendit de tout son long et frappa le surveillant de ses doigts raidis. Le larynx écrasé par l’impact, le garde devint cramoisi, crachotant dans l’espoir de faire entrer l’oxygène dans ses poumons. Taï-Feng le fit se plier en deux d’un coup de genou dans l’estomac, et tandis que l’homme se courbait en avant, il l’empoigna par le cou avant de lui briser la nuque d’une torsion.

Le guerrier d’élite alla récupérer ses étoiles de lancer. Ces dépouilles-là, il n’avait pas besoin de les cacher. Il arrivait à destination.

Sans perdre de temps, Taï-Feng ressortit de la salle et emprunta le couloir jusqu’au bout. La dernière porte, sur la droite. Et derrière, il l’espérait, l’objet de sa si longue quête.

 

 

Le guerrier posa la main sur le judas mais suspendit son geste et finalement déverrouilla la lourde porte, retenant son souffle.

Il avait craint de retrouver un homme brisé par la détention, un fantôme, un vieillard qui ne serait plus que le souvenir de celui que tous ceux de l’unité révéraient.

Les yeux de Taï-Feng brillèrent de fierté en constatant à quel point sa peur se révélait infondée. Au milieu d’une cellule tout aussi austère que la précédente, se tenait le colonel Vargh Loken, chef de l’unité des Chiens de Guerre.

Puissant. Féroce. Insoumis.

Vargh Loken. Vargh le Noir. Vêtu d’un pantalon orangé en épaisse cotonnade, de sandales de cuir éraflées. Occupé à faire des tractions. La lumière des lunes, à travers une fenêtre grillagée d’acier, inondait son corps en plein effort. Les muscles de ses dorsaux se nouaient et se dénouaient, d’une densité remarquable.

Taï-Feng retint un petit rire. Il aurait dû se douter que son chef ne se laisserait jamais briser.

C’était la meilleure des nouvelles, même s’il restait encore à le faire sortir de la forteresse de l’Oubli. Le décompte mental qu’avait entamé Taï-Feng au déchargement du chariot d’approvisionnement, courait toujours, parfaitement égrené dans son esprit.

Si le plan initial ne marchait pas, il lui restait d’autres alternatives, plus risquées, et sans doute sanglantes. Il verrait bien.

Celui qu’il était venu chercher se redressa enfin, ayant achevé sa série. Des rides supplémentaires sur son large visage, les tempes à peine grisonnantes, et voilà tout ce qui avait changé chez lui.

Un collier, une sorte de pierre rugueuse, ornait son cou épais. Taï-Feng avait déjà vu ce genre d’artefact. Il savait que le collier interdisait à Vargh d’utiliser son pouvoir d’Adepte.

— Tu en as mis du temps, énonça Vargh le Noir, les traits imperturbables.

— Parce que tu crois que l’Empire a claironné ton lieu d’incarcération ? répliqua Taï-Feng dans un phrasé chantant propre à ceux de sa race. Tu étais au secret, Colonel, et ça nous a coûté cher d’apprendre où exactement. D’autant plus qu’ils t’ont changé de place régulièrement, ce qui n’a fait que complexifier nos recherches.

Sans plus attendre, le captif s’avança jusqu’à son sauveur. Les deux guerriers se saisirent vigoureusement l’avant-bras en guise de salut. Ils se toisèrent sans rien dire. Il n’y avait nul besoin de mots pour décrire ce qu’ils ressentaient, l’un et l’autre, à enfin se retrouver.

Vargh Loken se révélait plus petit que Taï-Feng mais plus puissamment bâti. Son corps semblait vibrer d’énergie. Il avait besoin d’un bon bain mais semblait en pleine possession de ses moyens. Il avait dû s’exercer dur, tous les jours depuis son arrestation, pour conserver une telle forme physique.

Le captif avait le corps couvert de poils noirs, une pilosité abondante mais pas excessive qui ne faisait que renforcer sa virilité brute. Des cheveux et une barbe de jais, hirsutes et mal taillés. De gros sourcils. Des yeux noirs, intimidants, qui semblaient tout mémoriser. Un nez épais, une bouche large et rouge. Une mâchoire carrée aux maxillaires marqués.

Ils finirent par se lâcher. Puis, Vargh Loken martela l’épaule de son second d’une bourrade amicale :

— Je n’espérais plus vraiment te revoir, mon frère.

— Moi, je n’ai jamais cessé d’espérer, Vargh. Je savais que je te retrouverais.

Taï-Feng marqua une pause avant d’ajouter :

— Il nous a fallu graisser pas mal de pattes, pour te retrouver et pour obtenir les plans de la forteresse, figure-toi. Sans parler de trouver un moyen de pression pour entrer, et du temps nécessaire à préparer notre action. Qui m’a enseigné qu’il fallait soigneusement préparer nos actions ? C’est toi, Vargh. Alors oui, ça a pris du temps.

— Tu es seul ?

— Il y a Danseur en bas, comme leurre. Les autres s’occupent de notre otage.

— Quel moyen de pression as-tu trouvé ?

Taï-Feng s’assit en tailleur, dos contre un mur.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda son supérieur.

— Tu sembles avoir plus envie de discuter que de sortir d’ici, alors je m’installe à mon aise.

— Mécréant de sauvage, si tu savais comme ton ironie m’a manqué, ricana doucement l’officier. J’imagine que tu as tout prévu ?

— Voyons, Colonel, riposta Taï-Feng avec un rictus faussement indigné, tu veux me vexer ?

Le guerrier d’élite se releva et reprit :

— Allez, viens.

Les deux hommes repartirent dans la salle de garde, y firent arrêt le temps que Vargh se change, empruntant la tenue de l’un des cadavres. Il se sentait un peu à l’étroit dans ses nouveaux vêtements, mais c’était bien moins repérable que son uniforme crasseux de prisonnier. L’ancien officier essaya deux séries de bottes avant de trouver une paire qui lui convienne à peu près.

Pendant ce temps, sans pour autant oublier son décompte, Taï-Feng lui résuma ce qu’il avait prévu pour la suite.

Au terme du rapport, Vargh Loken montra son collier et demanda :

— Tu peux m’enlever ça ?

Taï-Feng secoua la tête :

— J’avais une clé de mana mais elle m’a lâché en cours de route.

Vargh boucla le ceinturon de l’un des gardes à sa hanche – délaissant la matraque qu’il jugea trop encombrante.

— Tant pis, on verra ça plus tard. Il nous reste combien de temps ?

— Assez… si tout se passe bien.

Ils repartirent vers les étages inférieurs. Sans traîner et sans faire de bruit, comme ils l’avaient tous deux appris au cours d’un entraînement spécifique de longue haleine, réservé à l’élite des soldats de l’Empire de Lumière.

Pour espérer quitter la prison sans heurts, il leur restait à atteindre l’arrière du chariot et s’y camoufler sans se faire repérer. Il ne fallait donc pas rater le départ du véhicule. Le changement de garde ne devait pas s’effectuer avant la prochaine heure, d’après les renseignements de Taï-Feng.

Tout se déroulait comme prévu.

 

 

En bas, dans la cour, le déchargement s’était achevé. Ensuite, les gardes avaient poursuivi leurs efforts en remplissant l’arrière du chariot avec les barils, les tonnelets, les sacs et les caissettes vides, qui seraient remplis pour la prochaine livraison. Grâce à Danseur, les chevaux avaient suffisamment bu et récupéré. Leur tâche terminée, les surveillants rentrèrent dans leur salle de repos et s’allongèrent pour un moment de détente qu’ils estimaient bien mérité. Danseur avait vérifié une fois de plus dans le regard peu assuré du cocher que ce dernier se révélait toujours aussi docile.

Occupé à déguster son alcool de prune, le sergent n’avait rien remarqué de son manège. Le sous-officier ne s’étonnait pas de la posture peu expansive de Marcos, il savait l’homme timide. L’air inquiet du cocher, il le mettait sur le compte de son inquiétude pour son épouse, dont il le savait profondément épris. Ce dont il se moquait parfaitement, d’ailleurs. Marcos n’était pour lui rien d’autre qu’un camarade de boisson occasionnel.

 

 

Taï-Feng et Vargh Loken venaient d’arriver au rez-de-chaussée. Taï-Feng attendit que la porte de la salle de repos se fût refermée pour entrouvrir la grille.

Du bureau occupé par le sergent lui parvinrent les toussotements répétés de Danseur. Signal que ce dernier était toujours dans le bureau avec le cocher et le sous-officier. Taï-Feng fit signe à Vargh d’attendre. Le minutage se révélait parfait.

Il était temps pour Marcos et son soi-disant assistant de repartir. Marcos remit son manteau désormais sec. Le sergent referma sa bouteille de prune presque vide et la rangea dans son tiroir. Il lâcha un rot sonore qui le fit rire puis se redressa pour raccompagner les livreurs à leur véhicule.

Tous trois sortirent sur le perron et rejoignirent le chariot.

Taï-Feng et Vargh Loken en profitèrent pour s’engager dans le couloir.

Le sergent inspecta une dernière fois l’intérieur du véhicule, comme le voulaient les règles de sécurité. Il ne releva rien de suspect.

Il redescendit pesamment du chariot.

— C’est bon, Marcos, tu peux y aller. À la semaine prochaine, mon gars. Et merci pour la causette !

Danseur laissa le cocher prendre place sur sa banquette. Les chevaux étaient prêts au départ.

D’une voix grasse, le sergent donna l’ordre d’ouvrir les portes.

Danseur allait fermer le hayon du chariot. Comme saisi d’une inspiration, il suspendit son geste et se tourna vers le sous-officier. Fouillant dans son manteau de pluie, il en ressortit une flasque recouverte d’un étui en cuir. Agitant l’objet sous le nez du sous-officier, il l’entraîna un peu à l’écart. Il dévissa le capuchon, dévoilant un arôme inimitable.

— Du cognac et du meilleur. Allez, sergent, un dernier coup, pour la route.

— Tu sais, fiston, je commence à te trouver sympathique, rétorqua le militaire, l’œil allumé par la convoitise.

Danseur tendit la main et le sergent s’empara aussitôt de la flasque. Le chef des gardes leva les yeux, et avisa les deux sentinelles qui regardaient en direction du chariot.

Dérangé dans sa dégustation, il s’exclama à l’attention des importuns :

— Qu’est-ce que vous foutez là-haut tous les deux ? Allez donc monter la garde dans vos guérites, sur le rempart est, et que ça saute !

Les sentinelles s’éloignant en leur tournant le dos, il n’y avait plus que le sergent pour surveiller la cour. Le sous-officier avala une bonne rasade de cognac. Danseur pour une fois n’avait pas menti, le breuvage était de première qualité.

Le regard brillant, le sergent émit un nouveau rot puis s’exclama :

— Toi, petit, si tu ramènes ce genre de douceur, tu pourras revenir ici quand tu veux, hein ? Désormais, on est des potes, toi et moi.

Danseur reprit le flacon pour à son tour prendre une gorgée. Du coin de l’œil, il venait d’apercevoir la tête de Taï-Feng qui dépassait furtivement de l’entrée de la prison. C’était le moment de parachever son rôle de leurre.

Le soi-disant neveu porta le goulot à sa bouche et fit mine de boire trop vite. Feignant de s’étouffer, Danseur recracha brusquement sa gorgée d’alcool, et se cassa en deux vers le sol, plié par une formidable quinte de toux, pire encore que les précédentes. Le sergent se pencha sur lui pour tapoter son dos et l’aider à retrouver son souffle, secoué par le rire. Danseur avait pris soin de l’orienter dos à l’embrasure de la prison.

Dans la seconde qui suivit, Taï-Feng apparut sur le seuil du bâtiment. Le guerrier vérifia que le chemin de ronde était dégagé et fit signe à son colonel de sortir.

Orienté par Taï-Feng, Vargh Loken se glissa le long du chariot, toujours dans le dos du sous-officier.

Danseur se redressa, pivota légèrement pour détourner une nouvelle fois l’attention du sergent, puis s’abandonna dans une redoutable crise de toux.

Les deux fuyards se hissèrent à l’arrière du véhicule et se glissèrent derrière une série de barils.

Le manège de Danseur avait fonctionné à merveille, leurrant la vigilance approximative du sergent, sa toux répétée couvrant parfaitement l’installation de ses deux complices, à présent tassés derrière les tonneaux vides.

— Eh bien mon gars, t’es un sacré numéro, toi ! déclara le chef des gardes.

La farce pouvait cesser. Danseur se permit enfin de récupérer son souffle, ce qu’il fit progressivement mais sans trop tarder.

— Gardez-la, dit-il en offrant la flasque au garde-chiourme, moi, ça me rend trop malade. Je crois que j’ai dépassé la dose, sans parler de la crève. Faut vraiment que je me mette au lit.

Salué par le sergent, Danseur ferma enfin le hayon du chariot et s’en alla rejoindre Marcos. Le cocher n’avait rien dit depuis qu’il était dehors, il se contentait de regarder ses mains qu’il frottait l’une contre l’autre, encore et encore. Il regarda celui qui se prétendait son neveu encore plus nerveusement qu’auparavant.

— Tout va bien, lui murmura Danseur en lui tapotant le genou.

Apaiser le cocher ne pourrait pas leur faire de mal. Au contraire, toute cette pression que Marcos endurait ne devait surtout pas exploser alors qu’ils touchaient au but.

D’un mouvement du menton, Danseur lui ordonna le départ. Son regard avait retrouvé toute sa clarté. Il avait perdu tout air débonnaire, de nouveau menaçant. Marcos se sentit inondé d’une sueur glacée. Menacé par le regard de Danseur, il saisit les rênes, puis son fouet, qu’il fit claquer.

Obéissants, avides de cavalcade, les chevaux s’ébranlèrent puissamment. Ils se montraient d’autant plus enthousiastes que leur charge s’était nettement allégée et que pour le voyage de retour, ils allaient galoper dans le bon sens de la pente jusqu’aux basses-terres.

De son côté, oublieux de son devoir, la flasque de cognac à la main, le sergent s’empressa de rentrer dans son bureau, qu’il ferma à double tour afin de ne pas être dérangé. Déguster un tel nectar ne supporterait aucune intervention oiseuse.

Voilà qui rompait agréablement la monotonie de ses soirées.

 

 

Les portes des deux sas se refermèrent l’une après l’autre dans un claquement sourd. Sous les encouragements de Marcos, le chariot prit de la vitesse dès qu’il déboucha sur la route.

La pluie avait repris sous forme de bruine, le vent à nouveau giflait leurs visages. Debout dans le chariot qui filait au galop, Danseur avait écarté les bras en grand, il riait, son visage triomphant offert aux pleurs du ciel. Il riait à gorge déployée tandis qu’il s’éloignait de la forteresse de l’Oubli.

Vargh Loken était libre !

 

 

L’absence de la patrouille abattue par Taï-Feng dans les étages finirait par être découverte et l’alerte serait donnée. Les fuyards devaient mettre le plus de distance possible entre eux et leurs poursuivants à venir. Or, le lourd véhicule ne ferait que les ralentir. Et avant de disparaître de la région, les trois guerriers devaient récupérer leurs camarades.

Une fois totalement hors de vue de la prison, Danseur ordonna à Marcos de bifurquer au premier chemin de traverse venu et d’arrêter le chariot sous le couvert d’un épais bosquet planté au milieu d’une combe renflée.

Une fois le chariot immobilisé, Danseur obligea le cocher à mettre pied à terre.

De son côté, à peine descendu du véhicule, Taï-Feng se pressa d’ôter leurs harnais aux chevaux.

Vargh Loken descendit à son tour et se trouva face à Danseur. Le regard brillant de joie, Danseur salua son chef d’un petit signe de tête. Vargh répondit de la même manière. Le temps de vraies retrouvailles viendrait plus tard.

Vargh Loken se tourna vers le cocher. Ce dernier regardait dans le vide, tétanisé. Incapable du moindre mouvement, de la moindre décision. L’infortuné n’osait penser à ce qui allait leur arriver, sa femme et lui.

Le chef des Chiens de Guerre avait jaugé Marcos en quelques secondes. Le cocher n’était qu’un mouton apeuré. Il en savait bien peu sur eux mais c’était déjà trop.

Le colonel fit un signe du menton à l’attention de Danseur. Ce dernier s’attendait à ce signal. Il se dressa derrière Marcos, lui releva le menton d’un geste sec et lui trancha prestement la gorge de sa vilaine dague crantée.

Taï-Feng avait fini de préparer les chevaux pour qu’ils soient montés. Il bondit sur le dos de sa monture avec la souplesse qui le caractérisait.

Danseur cracha sur la dépouille du cocher et sauta à son tour sur un cheval. Vargh l’imita.

— Les autres nous attendent, indiqua Taï-Feng au colonel. Il reste le cas de l’otage.

— Je verrai sur place, décida Vargh.

Ils emmenèrent avec eux les chevaux restant. Ceux-ci leur serviraient de montures de rechange et leur permettraient ainsi de conserver leur avance.

 

 

Éclairés des rayons lunaires, les trois guerriers galopèrent dans la nuit, en direction des basses-terres. Ils évitèrent la route, préférant traverser la lande, s’abritant autant que possible sous le couvert des replis du terrain, des bosquets épars d’acacias, des ravines qui creusaient la terre de leurs plis rocailleux.

Une fois dans les basses-terres, ils enfourchèrent leurs montures de rechange, libérèrent les autres et repartirent dans la foulée.

Leur périple prit fin en haut d’une colline plantée de bouleaux au pied de laquelle s’étirait un ruisseau sinueux.

Une ferme était dressée là, non loin d’un bois de chênes noirs ; trois bâtiments érigés en U, l’habitation proprement dite, une grange et enfin une espèce d’auvent sous lequel on avait mis des peaux à sécher. À l’arrière, un potager, un enclos à poules et un saloir.

 

 

Après un hochement de tête de Vargh à son attention, Taï-Feng démonta et partit en éclaireur, laissant parler ses sens pour détecter un danger éventuel. Il gagna les abords de la ferme, sans se presser, sans se faire voir. Il ne repéra rien de suspect.

Satisfait, le guerrier se retourna pour faire son rapport au colonel – il se contenta pour cela d’agiter sa main vers l’avant. Vargh opina en retour avant de se tourner vers Danseur.

Ce dernier talonna doucement les flancs de son cheval et l’engagea de biais dans la pente.

Il s’approcha sans se cacher de la ferme, bien conscient que le trot de sa monture devait avoir été entendu.

S’approchant de la maison, il imita le cri de la chevêche, qu’il réitéra selon un rythme précis, convenu à l’avance.

Répondant au signal, un homme sortit sur le perron. Vêtu de cuir sombre, il était cagoulé.

Une fois bien en vue, il tapota le haut de son crâne. La réponse attendue, preuve que tout allait bien.

Vargh et Taï-Feng se rejoignirent devant la maison.

Vargh Loken rangea sa monture devant le perron. L’homme qui se tenait en face de lui le salua – un geste résolument militaire. Vargh lui rendit son salut, un petit sourire aux lèvres. Il le reconnaissait rien qu’à sa longue et maigre silhouette.

— L’otage ? demanda-t-il.

— Elle est attachée sur son lit, avec un bâillon. Elle ne nous a posé aucun souci.

— Elle a vu vos visages ?

— Non, Vargh, nous avons fait bien attention. Et nous n’avons jamais parlé devant elle à voix haute. Elle ne connaît rien de nous, pas même le son de nos voix.

— Des enfants ?

L’homme secoua la tête.

Vargh répliqua :

— Soit, elle vivra. Va chercher les autres à l’intérieur, Abbeyth. On dégage.

Le colonel pouvait se permettre ce geste de clémence. Cependant, il se promit que ce serait le dernier du genre avant longtemps. Pour mener son plan à bien, il ne devrait se permettre aucune faiblesse.

Les deux cavaliers mirent pied à terre et ôtèrent les harnachements de leurs chevaux, laissant les équidés libres d’aller s’abreuver au ruisseau. Danseur se rendit dans l’étable. L’y attendaient des montures fraîches, déjà sellées, qu’il mena au dehors en tirant leurs brides.

Le cheval choisi pour Vargh Loken était un étalon à robe fumée, taillé pour la vitesse, d’allure magnifique. Exactement le genre à lui plaire, ce que savaient bien ses hommes. D’un hochement de tête, l’officier annonça qu’il appréciait l’attention.

Vargh se mit en selle, à l’instar de Danseur et de Taï-Feng.

La porte de l’habitation s’ouvrit. Deux guerriers cagoulés en sortirent et enfourchèrent les chevaux restants.

C’est alors que Vargh Loken se rendit compte que quelque chose clochait.

Devançant sa question, Taï-Feng souffla :

— Vargh, plus tard, le temps presse.

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