L'Agonie du Silence

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Dans ce livre, tout est faux : décors, personnages, poésie, humour, noirceur, polar, vulgarité, noblesse des mots... Absolument tout. Mais sous ce voile de la narration, sous ce langage littéraire vécu comme une télépathie, repose une seule chose , chose qui est là et que l'on sent, ici, bien avec nous, incarnée par cet esprit qui prend corps peu à peu, cet Effet qui s'anime face au lecteur dont les mains retiennent ce semblant de fausseté. Ce livre-peau qui s’ouvre à mesure que les pages défilent, fait de l’âme une chair qui s’interroge : l’homme est-il vraiment Homme ? J’ai fait de l’encre mon sang, et ce son surnaturel qu’on aime appeler Silence devient un cri comme les autres. Lorsque la dernière page se tourne, il ne nous reste plus qu’à fermer les yeux. Et regarder.
Publié le : mercredi 15 juin 2011
Lecture(s) : 264
EAN13 : 9782748174861
Nombre de pages : 305
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L’Agonie du Silence
Otis Domino
L’Agonie du Silence





ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7486-0 (livre imprimé)
ISBN : 9782748174861 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-7487-9(livre numérique)
ISBN : 9782748174878 (livre numérique)






À Toi, Maman, si belle quand tu cries.





































PROLOGUE


« Il faut du noir, peut-être de la solitude,
pour rêver de clartés, de soleils. »

Gérard MERLE, Le Sifflement des
Vers.

« Le silence éternel de ces espaces infinis
m’effraie. »

Blaise PASCAL, Pensées.


1

Tout a commencé par un cri. Il y avait d’abord un cri de joie,
un cri de plaisir, un cri d’innocence ; puis, c’est devenu de la haine.
Un gémissement d’enfant, d’adolescent, d’adulte. Quelqu’un
serrait très fort mais le cri ne s’étouffait jamais. Un hurlement de
vivant, de mort. Personne ne l’entendait, il ne renvoyait aucun
écho. Alors le silence saigna. Un cri infini.
Un cri d’agonie.



11
2

Le plancher craqua dès qu’il rentra dans la cuisine.
Elle était déjà là, à lui préparer ses tartines au grain de
seigle et le café reposait sur un feu doux. Vêtu d’un
manteau noir plutôt épais, Urho avait les mains
recouvertes d’une paire de gants bien disposés à
affronter la neige.
Elle put tout juste deviner la figure couperosée de
son mari derrière l’ombre du chapeau qui semblait
sculpter ce corps fluet d’un mètre quatre-vingts. Il a dû
le mijoter toute la nuit pour partir ainsi en expédition,
songea-t-elle brièvement…
– Urho ? Où vas-tu, habillé de cette drôle de façon ?
– Je ne sais pas encore. J’ai juste envie de sortir,
comme ça.
– Tu as vu le temps qu’il fait ?
– Je ne reviendrai que ce soir, ne t’inquiète pas.
Il tourna la poignée, prêt à sortir, mais se rétracta,
incertain.
– Attends un peu ! Pourquoi cette canne et ce
chapeau par une tempête pareille ?
– Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas.
– Tu pourrais me dire où tu vas quand même, non ?
Après un instant d’hésitation, la tête basse comme un
tournesol, il lui souffla de dos :
– Il faut que j’aille voir ce qui se passe. Je… Je sens
qu’on m’appelle. Il y a cette… forêt. Laisse… Fais-
moi confiance, laisse-moi s’il te plaît.
Puis il ouvrit la porte complètement et sortit au
dehors en tenant son chapeau avec fermeté. Vite
assenée d’une bourrasque enneigée, son ombre disparut,
avalée par la gorge blanche.
12
– Vous êtes bien un étrange personnage monsieur
Bjoerneborg.
Et pour la première fois, elle but son café sans sa
compagnie. Logiquement, l’inquiétude traversa son
esprit avec éclat, mais il lui avait demandé de garder sa
confiance. Ce qu’elle faisait si bien depuis bientôt
quarante ans.


3

Tours, France. 14 h 08.
C’était l’heure de pointe. Bien sûr, il avait fallu que
toute une foule le suive dans ce supermarché qui ne
constituait déjà pas l’endroit rêvé pour faire ses courses.
Joe avait juste terminé son service et la sueur lui
roulait sur le visage. Impossible de tenir en place. Le
métier de facteur n’était vraiment pas une mince affaire,
mais il s’en accommodait fort bien. Oui, ça lui suffisait.
Au-dessus des têtes, les postes de radio accrochés un
peu partout au plafond du supermarché, tenaient
compagnie aux caméras de surveillance et se prenaient
pour les voix du Seigneur. On pouvait entendre Al
Green miauler un extrait de Full Of Fire.
En face, les gens faisaient la queue comme de
véritables automates ; l’homme juste devant lui n’avait
pas jugé bon de se laver aujourd’hui. Cela se sentait.
Quant à la caissière, il ne comprenait pas pourquoi
aucun homme ne l’avait remplacée. Un caissier, c’était
plutôt rare dans le coin. Peut-être que les hommes
préféraient être facteur, comme lui.
Elle s’appelait Jessica. Il la voyait de temps à autre en
boîte de nuit. Parfois, elle lui livrait quelques produits,
13
des boîtes de conserve, des babioles de ce genre ; rien
de bien méchant, mais ça se faisait toujours sous le
manteau.
Encore six clients à attendre.
(Je le fais ?)
Jessica était certes gentille mais si personne ne se
dépêchait, Joe finirait bien par faire quelque chose dès la
minute suivante. N’importe quoi.
Lorsqu’il leva la tête, une caméra braquait déjà son
objectif sur lui comme pour repérer ses pensées ; en
guise de réponse, Joe fit un bras d’honneur devant
l’appareil, impassible. Puis, comme la queue se réduisait,
il reprit son paquet de spaghettis.
(C’est long !)
Le monsieur de devant se grattait quelque chose. Joe
détourna la tête pour jeter un coup d’œil à sa montre :
14 h 12.
(Dépêche-toi ma petite Jessica !)

Rien ne dépendait d’elle, il le savait. Plus loin, deux
personnes âgées déposaient leurs produits sur le tapis
roulant. À présent, l’homme de devant se frottait la
barbe. Un effluve d’alcool passa à en faire piquer les
yeux… Du vinaigre, sans doute. En haut, Al Green
avait été remplacé par Ray Charles : Hit The Road Jack.
(Ça me les casse !)
Le facteur sortit un revolver en plastique de sa poche
puisque la caméra regardait ailleurs, cette conne.
– J’ai un flingue bande d’enfoirés, alors les mains
par terre, tous !
C’était dingue : même les aînés s’étaient couchés. Le
danger restait bien quelque chose d’universel ; quand il
est là, chacun le sent à sa manière. Même si le temps
14
pressait, Joe en profita pour distiller un magistral coup
de pied dans l’estomac de l’homme qui empestait le
cafard.
(Lave-toi)
Sans réelle difficulté, il doubla tout le monde. Arrivé
en face de Jessica, il rangea soigneusement son engin ; la
caméra semblait fumer de rage.
– Je ne le referai plus, promis Jessy. Mais là, j’en
pouvais vraiment plus. À ce soir.
Il paya son paquet de spaghettis sans prendre le
ticket et quitta enfin le supermarché avec sa sueur. En
se redressant petit à petit à l’intérieur, les gens ne
comprenaient rien à ce qui venait de se passer.
Les gens ne comprenaient jamais rien.


4

« Et là-dedans je ressemblais à quoi, moi ?
C’est un secret mais je vais vous le révéler sans
honte.
Il est vrai oui, je me scrutais nu devant le miroir
pendant des heures et des heures, le temps stagnait,
c’était le soir juste avant de me coucher. Et qu’y avait-il
dans ce miroir ?
Un pauvre adolescent mais avec ce corps splendide,
assez grand, cheveux bruns et courts, un bel être, sans
prétention de ma part bien entendu.
Des questions fusillaient ma conscience bouleversée
et le plus souvent celle-ci, sans réponse, jaillissait
comme un serpent sortant de son trou : « À quelle star
mon corps ressemble-t-il le plus ? »
15
J’avais beau chercher… Rien ne venait. Alors j’ai
commencé par m’embrasser sur la glace. Juste comme
ça, pour voir l’effet que ça ferait. Au début, j’ai aimé,
puis c’est ainsi que le cauchemar a débuté. »


5

Le froid. Des pieds. La neige.
Plus loin, le crépuscule maculé d’un ciel grisâtre
surveillait la neige qui continuait à parsemer le sentier et
tout ce paysage envahi par la flore. Quelques rares
enfants mangeaient des marrons chauds autour d’un
feu. Avec sa canne, sur le sentier enneigé, l’homme
avançait d’un pas serein, à l’écoute du moindre bruit.
Alors qu’il pénétrait dans la forêt, un souffle chaud,
étranger, caressa son visage.

(Il y a cet homme qui marche dans l’ombre)

Bob vit l’homme remettre son chapeau. Un renne
trop aventureux s’enfuit rejoindre le cœur des futaies où
il irait s’abreuver aux bords du lac, situé en retrait et
avalé par l’ombre des bouleaux.
En redressant la tête, Urho Bjoerneborg attarda son
regard sur les pins, étonné de découvrir une présence.
Des soupirs.

Comme gagné d’un vertige fulgurant, il crut que le
ciel n’avait plus existé et que la forêt se formait en une
vague gigantesque jusqu’à gonfler et ramener toute la
végétation avec elle. Un océan d’arbres.
16
La neige était comme du coton. Le froid revenait. Le
sol devenait presque dur, terne à certains endroits. Seul
un petit soleil tentait de ratisser le sol de ses
griffes enluminées. Le froid. Des pieds. La neige.
– Qui est là ?

(L’homme qui marche dans l’ombre…)


6

– Entrez, je vous prie.
Le docteur Rateaut passa la main dans sa coiffure
anarchiquement disposée, hirsute, provocante,
presque celle qui n’avait pas changé à son réveil. Le teint
hâlé de sa peau honorait son dernier séjour aux Antilles
et semblait ne faire qu’un avec la couleur de ses
cheveux ; il avait volontiers la quarantaine. Bâti comme
un maître nageur, il conservait une silhouette travaillée
en V, mise en valeur par son polo blanc. Un vrai
éphèbe, la pleine force de l’âge.
De robustes bras achevaient leur parcours pour
s’étendre jusqu’à de belles mains, bien dessinées,
couronnées par ses ongles propres qui auraient été tout
aussi fermes que ses doigts. L’ophtalmologiste ne
portait pas de paire de lunettes ; une paire de lentilles
sans doute. Ses yeux, deux petites billes bleues sagement
contenues dans leurs orbites, paraissaient se confondre
avec le reste du local spacieux où il travaillait, également
tout tapissé d’une couleur azur. Il fallait tranquilliser les
patients…
(Les clients)
17
Bob tenait sa mère par la main, comme pour ne pas
s’en détacher, et découvrant ce petit corps dans sa
salopette et ses souliers marron tout neufs, il se dit que
sa mère avait bon goût. Quelque part dans son esprit,
une vilaine pensée libidineuse ranima sa folie sexuelle.
Oui, je me ferais bien une partie de jambes en l’air, là,
tout de suite, maintenant, pensa-t-il furtivement. Voilà
ma dernière visite et la secrétaire est partie… Il n’y a
qu’à occuper le petit, il doit avoir six ans pas plus ; ça ne
comprend pas à cet âge-là. Puis, pourquoi pas emmener
la mère dans l’autre pièce et…
– Bonjour, docteur Rateaut.
– Dominique. Dominique Rateaut.
Tandis qu’il lui serrait la main avec franchise, elle
fronça les sourcils. C’était mauvais signe. Au contact, il
accueillit d’abord la tiédeur de sa paume, puis ses doigts
fins juste ensuite… Une femme mariée. Ça l’excita
encore plus.
– Asseyez-vous donc, je vous prie.
La mère portait une chemise coquelicot délicatement
relevée vers l’extérieur, tel un pétale épanoui.
(Une ouverture)
Une jupe blanche tachée par quelques fleurs, des
marguerites, lui ceinturait bien fermement la taille et
cachait en partie une paire de cuisses aux formes
généreuses. Rateaut butina la fraîcheur de son parfum à
la lavande.
Le petit bonhomme sortit de sa poche un éléphant
en plastique et alors qu’il s’apprêtait à le poser sur le
bureau, sa mère le sermonna, lui rappelant ainsi le sens
de la politesse.
– Laissez-le donc faire. Ce n’est rien, je comprends.
– C’est gentil docteur, mais ce n’est vraiment pas lui
18
rendre service.
(C’est pour mieux te…)
Ses lèvres légèrement refermées se convertirent en
un bref sourire. La politesse, un sourire de politesse.
– Voilà, je suis venu avec Bob, histoire de voir si
tout était en règle au niveau de ses yeux.
– Très bien. Alors…
Il tapa sur le clavier de son ordinateur le nom de
Nashe, Bob Nashe. Sans détacher son regard de l’écran,
il se concentra sur ce qu’il lui restait à faire :
– Bien, bien, bien… Alors Bob… La dernière fois
que tu es venu, il y a juste un an. Tout était en ordre.
Mais on avait eu un problème…
– Oui, un accident. L’accident avec le Blanco…
Vous vous souvenez ?
– Oui, parfaitement, mais tout s’était bien passé au
final.
– Fort heureusement, merci oui.
Il la caressa d’un regard risqué, mais qu’elle repoussa
en détournant les yeux.
(Une petite claque, tu résistes…)
Le docteur Rateaut approcha sa tête d’artiste, les
mains appuyées sur son bureau, comme s’il allait se
redresser, alors chargé de fierté, d’entrain et de
confiance. De confiance, surtout.
– Alors Bob : prêt pour le grand saut ?
Sa mère inclina la tête en direction de son fils et lui
fit signe de se lever. En retirant son pouce de sa
bouche, Bob, hésitant et intimidé, vint finalement
rejoindre le docteur pour procéder à la séance d’essai
visuel.
– Voilà, je vais te demander maintenant de prendre
19
cette plaquette et de bien la garder posée sur l’œil
gauche comme ceci, et tu vas sagement me donner les
lettres que je t’indiquerai, on fait comme ça Bob ?
Le petit hocha la tête.

L’essai fut excellent : aucune faute. Pour les deux
yeux.
– Parfait Bob, approche-toi maintenant s’il te plaît.
La mère contemplait la séance avec attention, comme
si elle avait subitement intégré le corps de son fils.
« N’aie pas peur mon chéri, n’aie pas peur, le docteur ne
te fera pas de mal… N’est-ce pas docteur ? »
(Bien entendu. C’est pour mieux niquer ta mère mon enfant)
Rateaut s’accroupit, de sorte à atteindre la même
taille que Bob. Yeux dans les yeux.
Les sourcils du docteur se plissèrent et son cœur
s’arrêta, avant de gagner un rythme fulgurant. La crise
cardiaque. Il tomberait et personne ne comprendrait
pourquoi. POURQUOI !
Il avait vu tellement d’yeux, il ne pouvait pas se
tromper. Des parents n’avaient sans doute pu discerner
cela mais chez lui, ce genre de réflexe ne manquait
pas… Il revoyait son professeur de la faculté de
médecine, monsieur Siroti, espèce de nabot trapu et
rachitique jusqu’à l’os, lui assurer avec probité : « La
kératocône est une affection cornéenne dégénérative
caractérisée par une déformation en cône et un
amincissement de la cornée. La cause reste inconnue :
hormonale, allergique, traumatique, métabolique… »
Bref, en dépit de sa tête pas plus grosse qu’un ballon
de handball et ce visage innocent, l’enfant était touché
de cécité. Transi d’effroi et toujours accroupi, le docteur
20
pivota les talons en direction de la mère, assise sur sa
chaise, bras croisés. Elle semblait inquiète.
(C’est une blague ?)

Il vérifia à l’aide de son appareil, régla le dispositif,
alors que le petit se laissait faire.
– Penche la tête et pose le menton sur la barre, vite.
Plus de doute cette fois : le petit était aveugle. Dans
son dos, la mère demanda s’il y avait un problème. Sans
prendre en compte la question et tremblant de fièvre, le
docteur souffla à l’oreille du gamin : « Comment tu fais
pour voir ? Comment ? »


7

« Puis-je vous vouvoyer ?
Il est vrai que d’habitude je garde cette fâcheuse
tendance à tutoyer les personnes à qui je m’adresse.
Avouez que c’est plutôt réconfortant pour entamer une
conversation, surtout dans l’état actuel, où je me
prépare à vomir mes secrets. Restez sans crainte, je ne
vous demande pas de porter le rôle du psychiatre de
service face à cette folle histoire et encore moins de
tenir la bassine. Prenez donc simplement ma forme de
vouvoiement comme une haute marque de respect. Je
préfère insister dès le début. Sauf erreur de ma part, si je
vous parle en ce moment, c’est que je suis bel et bien en
vie. Pas vrai ?
Je vous l’accorde oui, c’est un fait banal… à première
vue. Mon incroyable aventure démontre pourtant, je
crois, tout le contraire. J’éprouve le besoin de vous
parler, histoire de sentir si je suis fou ou non. J’avoue
21
que je ne comprends pas tout moi-même…
Officiellement, médicalement du moins, il semble que je
sois aveugle. Malgré cela, j’arrive à voir des choses, aussi
clairement que vous.
Je doute fort que vous ayez vécu pareille expérience
mais je sais en revanche que d’autres essaient encore de
survivre dès l’instant même où je prononce ces mots.
On ne peut rien y faire semble-t-il, c’est dans l’ordre des
choses ; en tout cas, raconter ma mésaventure allégerait
ma peine, ne serait-ce que pour rendre hommage à ceux
qui y sont restés.
Je suis en vie ! Je me demande d’ailleurs si on peut
toujours se permettre d’exister ou d’en trouver la force
lorsqu’on a connu ce genre de chose. Voyez donc, je
tremble ! Mais pardonnez mon bavardage et laissez-moi
d’abord commencer…
22







PREMIÈRE PARTIE
INSANIA
23
24






CHAPITRE 1
AVANT L’AVENEMENT


« L’enfance est un mensonge que les
adultes se racontent. »

Peter STRAUB, Julia.

1

Un ascenseur ? Jamais monté dedans. L’effet
semblait trop consistant : le voir ainsi ouvrir ses portes
métalliques de couleur ocre, c’était comme descendre
aux enfers et non monter au Paradis. Heureusement,
dans sa grande magnanimité, Dieu très cher m’avait fait
élire domicile au second étage. De toute façon, même si
ma demeure se fut trouvée au-dessus des étoiles, j’aurais
sagement emprunté les escaliers. Pas question de
prendre cette chose ignoble !
Parfois campé contre le mur du hall, j’observais
minutieusement ces gens pressés au faciès irrité qui
rentraient du travail. À voir leur visage si désarmé, on
sentait fort bien leur envie d’en finir avec leur journée.
J’imaginais la suite des événements : ils s’assiéraient déjà
sur le canapé puis retirant leurs chaussures d’une façon
précipitée, sans avoir la force pour lire quoi que ce soit,
25
alors ils allumeraient la télévision pour regarder ne sais-
je quelle émission, et se reposeraient enfin. Le repos
tant attendu d’une journée stressante et fort peu
amusante en fin de compte. Je les étudiais donc, non
sans un réel amusement, qui s’entremêlaient à l’intérieur
de cette gueule d’ogresse. Une gueule géante qui allait
bientôt les avaler, les engloutir et les mener je ne sais
où !
L’ascenseur n’était jamais tombé en panne. Juste une
fois ou deux c’est vrai. Sans gravité. Les passagers en
sortaient indemnes, quelque peu apeurés, mais ça n’allait
pas plus loin. Moi, toujours contre les boîtes aux lettres
du hall, animé d’un intérêt occulte, j’examinais, fasciné,
cette affreuse machine inventée par l’homme. Sans
oublier tous ces individus qui allaient et venaient dans
l’engin… Ne voyaient-ils donc rien ?
Une seule fois suffirait, une seule, et il ne lâcherait
pour rien ses victimes. L’engin se bloquerait
soudainement sans jamais se rouvrir. Oui, j’étais
absolument convaincu que ce jour-là arriverait. Il devait
arriver.
Depuis longtemps cette certitude était née du besoin
de m’inventer un monde meilleur, extraordinaire, fait de
sorcières, de monstres mais aussi d’anges bienveillants.
L’esprit de l’adolescent que j’étais, bercé par le monde
réel, voulait quelque chose de plus. Quelque chose qui
demandait attention et réflexion. Je voulais voir plus que
les autres… Quand on n’a peur de rien, on sent vite le
manque et on se cherche une angoisse. Jusqu’à ce qu’on
en trouve une. C’est pourquoi je me créais ce monde
idéal où l’extase l’emportait toujours sur la médiocrité
quotidienne. Mon goût pour l’aventure y jouait pour
beaucoup. Je crois que j’étais un adolescent qui pouvait
26
ressembler à tous les adolescents de mon âge ; en
somme, un jeune homme portant plein d’espoirs en
l’avenir. C’était la belle époque, oui. 2004. Dix-sept ans.
Alors que m’sieur Bush devenait président des États-
Unis pour la seconde fois, moi je tapais tranquillement
la balle contre les murs du hall accompagné de Sam et
Mia. Oui, elle aussi jouait, même si ce n’était
qu’exceptionnellement. En fait, c’était plutôt les doux
yeux de Sam qu’elle admirait (ou autre chose peut-être).
Sam avait un an de plus que nous et habitait au
troisième, juste en face de… devinez qui ? Bingo ! De
Mia. De qui d’autre pouvait-il s’agir d’ailleurs ?
Elle, qui avait donc le même âge que moi, portait
souvent son ensemble violet, plutôt sensuel je dois
l’avouer. Et puis ces seins ! Ce visage délicieux !
Il serait plus galant de ne pas dire « seins », n’est-ce
pas ? Oh, peu importe, ce qui est dit est dit ! En tous les
cas, elle était blonde et lorsqu’en plus de cela, elle osait
porter son ensemble en cuir moulant, il valait mieux
s’assurer pour ma braguette magique qu’elle était bel et
bien fermée. On n’est jamais assez prudent avec ce
genre de choses… Avec l’habitude, c’était presque
devenu un réflexe. Ce n’est pas une honte, vous savez.
Toujours est-il que face à moi se présentait une gueule
d’ange, ce genre de fille qui fait exploser, ou naître, c’est
comme vous voudrez, la jalousie. Et c’était le cas avec
Sam. Une jalousie secrète et toujours masquée en
entente cordiale et civilisée. C’était mon pote, merci
bien, mais bon Dieu pourquoi me prenait-il ma Mia !
Moi qui toujours l’avais abordé avec le respect le plus
fraternel et voilà que ce type, mon meilleur ami, sortait
avec l’ange de mes rêves ! Quand j’y repense, c’est vrai,
27
autant le reconnaître avec le recul, ça me fait remonter
le sang jusqu’aux oreilles.


2

D’habitude, nous nous étions mis d’accord là-
dessus : Sam devait sonner chez moi avant toute chose.
Aller au cinéma était devenu monnaie courante, alors on
partait en balade, un poste de radio à portée de main.
On voyait pas le temps s’envoler…
La musique, c’était aussi quelque chose. Il y avait une
petite rivalité piquante entre moi et Sam. Lui, c’était un
condensé assez bizarre d’Elvis, de rap, hard rock ou
métal, moi Otis Redding, Stevie Wonder et toute la
musique afro-américaine. Il y avait certes un fossé, mais
justement, c’était tant mieux, cela nous permettait
d’enclencher des débats absolument torrides. La
question semblait toujours identique : « Pourquoi ma
musique restait-elle meilleure que la sienne ? »
J’avais des arguments, lui aussi. Cependant, je lui
disais qu’il devait remercier mes chanteurs ; s’il pouvait
aujourd’hui écouter sa musique, c’était, quelque part,
grâce à eux. D’ailleurs, vu l’évolution constatée, il
pouvait tout autant remercier, sinon plus, les ingénieurs
du son. Il ronchonnait… et ça partait en vrille, mais
gentiment. Gentiment. J’essayais de le convertir, mais
rien à faire. Non, les oreilles de Sam ne voulaient rien
savoir. Absolument rien. Sam remettait ses écouteurs,
des laisses, pour sortir ses chiens. Et que ça gueulait
dans le casque ! Une vrai boucherie.

28
Ce jour-là, personne n’était venu sonner à la porte
selon l’heure convenue. J’attendais comme un imbécile,
calculant le temps qui passait en lisant des revues
insignifiantes.
Aucune sonnerie ne retentit ; peut-être était-il parti
avec ses parents faire une balade ? Pour vous le dire
franchement, ce n’était certainement pas une tradition,
ni chez les Teyssieu ni chez les Offoten. Je suis
néanmoins monté d’un étage pour voir s’il s’agissait ou
non d’une mauvaise plaisanterie.
Le pressentiment qu’un amer canular venait d’être
monté contre moi, s’accentuait au fil des marches qui
rapprochaient mon corps du troisième étage. Je me
rappelle les avoir comptées pour effacer au mieux cette
sale intuition !

C’est en redressant légèrement la tête que la surprise
me pénétra comme une piqure de guêpe. Je crus même
un instant retomber en arrière, moi le vulgaire déchet, et
me fracasser le crâne en bas des escaliers. Un peu au-
dessus de moi, Sam fricotait avec ma belle Mia.
Sur le palier et sans trop se préoccuper de ma
présence, tous les deux se roulaient des patins en toute
sérénité. J’analysais, bouche béante, ce spectacle
exécrable avec, dans un certain sens, la double certitude
de m’être fait entuber. Le choc total et inattendu. Après
quelques petites secondes qui m’avaient paru être un
interminable cauchemar, Sam, me voyant du coin de
l’œil, ressortit sa langue de la bouche de Mia et,
stupeur… sourit !
Il n’avait rien trouvé d’autre comme explication
excepté ce sourire bête et ingrat, avec ses lèvres encore
humides et sa main chaude délicatement placée sur le
29
sein de Mia. C’était comme si j’avais reçu un énorme
coup sur le crâne. Un sourire qui semblait transmettre
par télépathie ce doux message : « Dans la vie, il y a des
baiseurs et des baisés. Devine dans quel camp tu es mon
pote ? »
Et elle, elle !
Avait-elle paru gênée ? Pensez-vous ! Elle avait ri
mais d’une façon niaise, presque obligée. Cette garce
avait ri !
Ouais, lorsque je revois ces images défiler dans ma
tête, ça a bien le don de me mettre dans une sale
humeur…

Mais c’est pas pour ça que j’en voulais à mon pote
Sam. C’était passé, comme on dit…

Après cela, lorsque je sentais en eux leur envie
réciproque, je devais me retirer mains dans les poches,
résigné devant ces manières impitoyables du règne
animal, ces aléas de la vie.
Je ne supportais plus de les voir ensemble, la
moutarde me montait subitement au nez. J’avais
toujours aimé mes amis jusque-là, mais c’est à partir de
ce jour que j’ai compris : je ne les avais jamais aimés une
fois rassemblés. Plus honnêtement, je commençais à les
maudire. Tous les deux.
Aucune rancœur pour mon bon vieil ami. Aucune.
La jalousie rappliquait par moments mais je réussissais
toujours à la contenir.
Lui, de son côté, portait presque tout le temps ses
jeans délavés et une sorte de paire de bottes en faux cuir
que je trouvais affreusement ridicules. Quant à
l’attention des autres, il suffisait de croiser leur regard
30

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