L'Akouter

De
Publié par

L'Akouter est une fiction. Elle trouve ses racines dans le Hoggar, à l'aube du siècle passé, et déroule ses artifices jusqu'à nos jours. Les Touaregs en sont les principaux acteurs. La légende veut que la fondatrice de leur peuple soit une femme, la reine Tin-Hinan, leur "mère à tous". Ce sont des nomades. Les hommes sont voilés, pas les femmes. On les dit pillards. Ils se battent avec la lance et l'épée. Un jour, les militaires français mettent un terme à leur suprématie. Un événement hors du commun vient de porter atteinte à l'ordre des choses...
Publié le : jeudi 1 mai 2003
Lecture(s) : 52
EAN13 : 9782296777491
Nombre de pages : 274
Prix de location à la page : 0,0118€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois
Jean SECCHI L’Akouter La montagne aux Esprits L'Harmattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE
PAROLES DE TOUAREG
Nous savons que beaucoup d’hommes sont morts. Nous savons aussi que notre culture est menacée en raison de la précarité du mode de vie qui l’a fondée. Oui, nous savons tout cela, mais nous avons foi en l’immortalité d’une légende.
Acherif ag Mohamed
(in “Le chant des cauris” de Maguy Vautier, éd. Alternatives, 1999)
I
LE LIVRE DE BOHRA
CHAPITRE I
l’aube du siècle dernier, la France, bien A implantée sur le sol algérien, étendait son hégémonie au sud, vers les contrées arides et monta-gneuses du Sahara…
Surgie du néant, la masse trapue du Fort Santenac était encore la proie des ténèbres. La nuit avait été très froide et le jour tardait à venir. Comme à l’ac-coutumée, en cette heure matinale, le capitaine M… rédigeait son courrier. La flamme vacillante de la lampe à pétrole posée sur un coin de la table, faisait danser les ombres sur les murs chaulés de la pièce. Un court instant, le profond silence qui régnait au dehors, fut troublé par les bêlements plaintifs d’une chèvre, puis le calme revint. Son travail d’écriture achevé, l’homme sortit pour assister à la naissance du jour. Il ne voulait pas manquer ce moment privi-légié. La main portée en visière sur le front, l’officier parcourut lentement du regard les crêtes déchique-tées de l’Atakor, le cœur du Hoggar.
Délicatement, les doigts de l’aurore dessinèrent une frange de feu sur le profil tourmenté des monta-gnes. Dans un chatoiement d’ors et de lumières, les premiers rayons du soleil déchirèrent les voiles de la
11
nuit, mettant à nu les jaillissements de la terre. Le Hoggar révélait son visage. De la Tahat lointaine, les massifs de lave durcie s’élevaient en autant de citadelles jalouses de leurs secrets. C’était là, dans ce dédale de roches aux teintes changeantes, que vivaient les Touaregs. Un peuple de nomades pau-vres mais fiers, et dont les mœurs étranges avaient étonné les intrépides explorateurs du siècle précé-dant. Avec l’occupation française, ce territoire saha-rien cessait d’être compté parmi les “Terræ incogni-tæ” du continent africain. Les activités guerrières de ses habitants, étaient, peu à peu, réduites à néant. Les rezzous*, la plaie des oasiens, étaient impitoya-blement pourchassés et les caravanes venues du Soudan, pouvaient, sans trop de crainte, poursuivre leur lente marche dans le désert. Les Touaregs perdaient ainsi leur réputation d’in-vincibilité. En même temps, ils perdaient leur âme. Mais, face à l’occupant à la peau claire, leur attitude restait hautaine, pour ne pas dire méprisante. L’insondable demeurait derrière les voiles teintés d’indigo qui cachaient le visage des hommes. Apparaissaient seulement, par l’étroite fente du tissu, des yeux pour exprimer une sourde rancœur et, peut-être, une soif de revanche. Pour preuve, des événements chargés de mystère étaient en train de se passer au sein de ces montagnes hostiles. Ils hantaient l’esprit des militaires français pourtant peu enclins à composer avec l’irrationnel. Ce matin-là, dans un Hoggar lourd d’incertitudes, un Targui gravissait une colline au pas lent de sa monture. Le jour venait à peine de poindre.
12
Echappant à l’emprise des génies de la nuit, les cimes se paraient de la lumière froide des premières heures. Entayent, tel était son nom, décida de pren-dre un raccourci, mais, bien vite, des blocs rocheux aux arêtes vives freinèrent la progression de son chameau de monte. L’animal s’arc-boutant sur ses longues pattes arrières, souleva à plusieurs reprises son corps osseux et finit par rejoindre le sentier qui serpentait au milieu des éboulis. D’un coup de cra-vache sec, le nomade propulsa sa bête en avant. En quelques foulées maladroites, celle-ci retrouva son rythme de marche. A ses côtés, de grosses pierres noires déboulèrent pour se fracasser quelques mèt-res plus bas. Dans le silence retrouvé, on n’entendit plus que la respiration sourde du chameau. Peu de temps après, l’homme et son méhari, émergeant de l’ombre glacée, arrivèrent au sommet de la colline où la clarté du jour les frappa de plein fouet. Le Hoggar moutonnait à perte de vue vers le nord. Noyés dans le lointain brumeux, les plans des mon-tagnes se succédaient en un dégradé harmonieux aux teintes pastel. A l’ouest, par-delà les regs tave-lés de pierres calcinées, surgissaient les innombra-bles pitons qui cernent le plateau de l’Assekrem. Le puissant bombement de l’Hadédou cachait à sa droi-te, des collines ondoyantes dont les vagues successi-ves s’élançaient à l’assaut des masses bleutées de l’Ahéleg. L’attention d’Entayent qui avait mis pied à terre, fut attirée par la présence, en direction de l’est, de deux points sombres, à peine visibles sur le reg ver-nissé. Ils se déplaçaient à plusieurs lieues de l’en-
13
droit où il se trouvait. Sans plus attendre, le Targui, prenant la rêne en main, vint s’accroupir au-devant de sa bête, face à la piste dont les méandres accom-pagnaient ceux de l’oued situé en contrebas. Afin d’atténuer les effets des rayons obliques du soleil qui entamait sa lente ascension, il abaissa le bandeau frontal de son chèche et, d’un revers du doigt, rehaussa le pan inférieur du voile jusqu’à la racine du nez. Par la mince fente, l’homme fouilla l’horizon de ses yeux perçants. Il retrouva les deux taches en mouvement. A ne pas en douter, elles se dirigeaient bien vers lui. Insaisissables, elles apparaissaient par à-coups, pour se dérober à la vue peu de temps après, avalées par des accidents de terrain. Entayent fut pris de frissons. Le froid conjugué à la peur en étaient la cause. Il voulut les ignorer. Un messager mystérieux était venu la veille pour convenir d’un lieu de ren-contre où il lui serait révélé un secret. Ce ne fut qu’au bout d’un long moment que surgirent, à un détour de la piste, les formes sautillantes de deux hommes montés sur des méhara à la robe claire. Ils portaient la fine lance. Sur le flanc de leur bête, battait le large bouclier en peau d’antilope. Côte à côte, les deux arrivants suivirent au petit trot le cours de l’oued. Dès qu’ils aperçurent Entayent, ils ralentirent l’allu-re puis s’engagèrent dans le sentier, s’arrêtant lors-qu’ils furent à une dizaine de pas du Targui. Sans bruit, l’un d’eux se laissa glisser à terre, prit la bride de son chameau, fit quelques pas et vint s’accroupir, à son tour, face à Entayent. Ce dernier ne put d’em-blée reconnaître à quelle tribu appartenaient les deux inconnus. Il fut, cependant, impressionné par leur
14
tenue. Il remarqua qu’ils portaient sur leur tunique noire, à l’emplacement du cœur, une croix verte bor-dée d’un liseré argenté. Ce fut l’arrivant qui, selon les usages, prit la paro-le. A peine audibles, les échanges rituels se déroulè-rent, ponctués de longs silences. Spontanément, la conversation s’anima. Le ton du visiteur se durcit. Entayent essaya de tenir tête à l’homme, mais, bien vite, son attitude changea et devint celle de la sou-mission. Baissant la tête, le Targui regardait fixement le sol tout en faisant couler d’une main, les innom-brables petits cailloux noirs qui peuplent les sentiers du Hoggar. Il paraissait vouloir éviter le regard inqui-siteur de son vis-à-vis. A la fin de l’entrevue, Entayent s’inclina longuement sans prononcer une parole. Les deux hommes se levèrent. Pendant toute la durée de l’entretien, leurs bêtes dociles étaient res-tées figées, se contentant, à intervalles réguliers, de chasser d’un ample mouvement de leur long cou, les essaims de mouches plaqués sur leur poitrail. Avec virtuosité, le visiteur se hissa sur sa monture. Le temps d’un éclair, son poignard de bras aux élégan-tes ciselures étincela. L’homme rejoignit son compa-gnon. Tous deux s’en allèrent au galop. Entayent les suivit des yeux jusqu’à ce que leurs silhouettes fus-sent dévorées par l’immensité. Après s’être remis en selle, il dévala la colline par où il était venu, puis il suivit le fond d’un oued pour atteindre une barrière rocheuse dont la masse imposante semblait obstruer le passage. Les récentes pluies de fin d’été, avaient donné un élan nouveau à la végétation. Celle-ci jaillissait par touffes drues entre les blocs de pierre et
15
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.