L'aleph-Ba-Ta

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L'Aleph-Ba-Ta se réfère bien entendu aux premières lettres de l'alphabet arabe mais en langue afarel'expression signifie " connaissance élémentaires " ou " b-a-ba ". Ce roman initiatique est un récit dans lequel l'auteur raconte son enfance à Tadjoura (Djibouti). Le héros, Orbiss, est aux prises avec les premières règles de la vie, tandis que la ville de Tadjoura, dont la magnificence et le passé ont marqué l'histoire anecdotique, sont mises ici en exergue les moeurs, les pratiques culturelles et les valeurs sociales d'une société nomade dominée par l'lslam.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296359536
Nombre de pages : 208
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L'ALEPH-BA-TA
Récits de Tadjoura

DU MEME AUTEUR

-Djibouti, une nation en otage, L'Harmattan, 1993 -Le mal djiboutien, rivalités ethniques et enjeux politiques, L'Harmattan, 1995.

Ali COUBBA

L'ALEPH-BA-TA
Récits de Tadjoura

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

Collection Encres Noires dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou

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1998 ISBN: 2-7384-6396-7

@ L'Harmattan,

A la mémoire de mes parents, A Idriss. A Marie-Hélène Morell.

Notre campement, composé de trois daboytal, ne payait guère de mine. Solitaire, hanté du matin au soir par le soleil et le vent. De temps à autre, le grognement des hamadryas, le cri d'un aigle planant dans un ciel transparent ou la flûte mélancolique d'un berger brisait le silence, quand ce n'était pas simplement le bruit du lait que barattait une jeune bergère. Mais au soir, lorsque le bétail regagnait son enclos, la vie emplissait la vallée de son vacarme. Les daboytas, « aux portes étroites, dit le poète, comme le nid d'oiseau », se serraient sur un bras de terre rongé par le torrent. Un vieux mimosa, de taille respectable, prodiguait une ombre volatile que suivait dans ses évolutions une natte sans âge. L'on y recevait sans façon des hôtes de passage, y compris des fourmis frêles qui chapardaient des grains de sucre au pied d'une assiette remplie de minuscules tasses à café. A la fourche de l'arbre nichait la selle de notre dromadaire, exhalant l'odeur de fauve. A la hauteur d'un homme pendait une gaule. Plus bas, une bouilloire en émail luisait à une sorte de moignon sans feuilles. La moindre brise faisait tanguer, gémir et soupirer cet attirail hétéroclite. Au printemps, l'arbre se chargeait de boules jaunes au parfum capiteux. Le plus placide de nos invités soupesait ces fleurs et les humait en fermant les yeux, avant de les contempler s'effilocher entre ses doigts. Un peu à l'écart, un enclos surmonté de branches d'épineux occupait un large espace. N'eût été l'épaisse moquette de crottes de chèvres qui tapissait le fond, se confondant avec le sol, on l'aurait pris pour un abri de fortune. Ressemblant à des waydaZ2,de minuscules huttes se dressaient à côté. Là dormaient des chevreaux, séparés de leurs mères et protégés du chacal gris.
1. Huttes traditionnelles. 2. Tombe de martyr. Monument de pierres en forme de pyramide.

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Au crépuscule, le bois odorant embaumait les maisons, puis on laissait l'encensoir dégager ses dernières volutes à l'air libre. Une flamme léchait les bords d'un four creusé à même le sol. Et brusquement, l'obscurité tombait comme un couperet. Apparition tout aussi soudaine: un quart de lune jetait ses clartés blafardes. Tandis que les odeurs de l'urine et de crottes du bétail, mêlées à des parfums inconnus, chatouillaient les narines, d'étranges glapissements déchiraient la nuit criblée d'étoiles d'où montait la stridence des grillons. Face aux maisons courrait un lit d'oued vaste et cendré. En aval, sous l'effet d'une illusion, il semblait littéralement disparaître sous une falaise abrupte. Des épaves d'arbres, à moitié enterrées, périssaient stoïquement sous le soleil. Leurs branches, pareilles à des membres fossiles, imploraient le ciel. Ici et là, sur le sable fin formant des arabesques, on devinait les traces laborieuses d'un scarabée. En amont, un jujubier lourd de ses fruits jouait avec le vent. Un dragonnier surplombait une famille de tamariniers, à travers lesquels on apercevait un peuple de damans prenant un bain de soleil. Un mince sentier, modelé par des générations d'hommes et de bêtes en transhumance, se faufilait entre collines, plateaux et forêts d'acacias. L'acacia pouvait bien être l'emblème de ce pays. Une infinité d'espèces y proliféraient. Seul le nomade connaît leurs noms, donc leurs secrets et leurs vertus curatives. Toutefois, l'étranger pressé pourrait imiter ce colon facétieux qui, irrité par la variété de ces arbres et de leurs épines, avait pris son parti de les classer définitivement en deux catégories: ceux dont les épines traversent les rangers et les autres... A Aïri, aussi loin que portait le regard, un tableau uniforme se déployait, se projetait à l'infini dans un chaos de basalte et de verdure éphémère. Dieu, par quel miracle ai-je survécu? En venant au monde, il fallait en priorité prouver son aptitude à vivre. Aléatoire lutte qu'on livrait contre la mortalité infantile. Chaque famille, à contrec')eur, payait son tribut au Minotaure insatiable. Mais que~acharnement! quelle obstination contagieuse! Au chevet du petit corps, la grand-mère, la mère, le guérisseur lettré, tout le savoir accumulé se 8

liguaient

en une pathétique

veillée.

Rites et remèdes

s'additionnaient. En dernier ressort, on employait « l'essence macérée des sept herbes ». Que l'enfant survive ou non, l'immémoriale médecine, elle, triompherait. On avait coutume de courtiser la mort: toute une génération pouvait disparaître, le déferlement des flots charrier hommes et troupeaux, une épidémie foudroyer un campement. Néanmoins, à chaque drame, la stupeur et l'incompréhension déformaient les traits, trahissant la révolte muette des hommes. A Aïri, berger on naissait, berger on mourait.

9

De ma tendre enfance, je garde des souvenirs à la fois vagues et pleins de nostalgie. - Maman, je me rappelle notre arrivée à Tadjoura. J'étais juché sur un dromadaire. Nous sommes arrivés du côté de Raysali. Parfois, je me vois trotter derrière un dromadaire. Et parfois, quelqu'un me portait... , Notre petite famille était réunie. Seul Mahiss, mon frère aîné, manquait - comme d'habitude - à l'appel. Mon père, allongé sur le dos, une jambe sur l'autre, psalmodiait sa prière, une litanie de «Soubhân Allah »1 , «Alhamdou Lillah »2, «Allâhou Akbar »3, que ponctuaient les perles de son chapelet. Ce sujet profane ne l'intéressait pas. Ma mère nattait. Sabira m'interrompit:
- Nous sommes arrivés du côté de Tagorri-Ela. N'est-

ce pas Maman ? Cette fille effacée, deuxième de la nichée, connaissait à peu près toute l'histoire de notre famille, si bien qu'il n'était pas rare de voir ma mère l'interroger pour se rafraîchir la mémoire. Il est vrai, à condition que nous sachions écouter, que l'oreille est l'organe essentiel de la connaissance. Un adage dit: « Tes yeux ont ton âge, tes oreilles celui de ton ancêtre ». - Oui, nous sommes venus du côté de Tagorri-Ela, acquiesça ma mère. Nous fîmes halte chez ta tante Fatouma... Le loquet de notre porte grinça. Notre voisine, Yanna4 Ahaadi, entra, refusa de s'asseoir sur un tabouret que lui désignait ma mère. Elle s'accroupit sans façon et se mit à dénouer un tissu noir qui lui servait de tabatière.

1. Gloire à Allah. 2. Louange à Allah. 3. Dieu est grand. '4. Tante ou Madame 10

- La veille, continua ma mère, nous avions dormi à Debné. Dès le départ, ce voyage avait mal commencé. Un lundi matin, jour propice au voyage, le chameau avait disparu. Comme votre père nous attendait à Tadjoura, j'avais décidé de ne pas différer le départ et surtout de ne pas attendre le mercredi, un autre jour propice. Alors, nous avions bivouaqué à quelques pas de la maison dans l'espoir que la bête allait être rattrapée rapidement. Ce déplacement signifiait que nous avions entamé le voyage le lundi. Donc, rien ne s'opposait à ce que le mardi, jour néfaste, nous abandonnions le campement. Ce fut un étrange épisode. Nous étions suspendus à ses lèvres. On entendait la sourde prière paternelle et le froufrou des fibres de palmier que les doigts de ma mère manipulaient avec dextérité. Yanna Ahaadi sniffa son tabac, se moucha bruyamment. En tant que prêtresse de daarl, elle jouissait d'une solide réputation de sorcière. - J'avais préparé un nouveau four pour cuire des galettes. Quand votre oncle ramena le dromadaire, mercredi matin, nous l'attendions dans la daboyta. Vous étiez inquiets. Orbiss pleurait sans cesse et vous ne compreniez pas pourquoi on dormait à deux pas de la maison dans la caillasse. - Je ne me souviens pas de cet incident, fit Sabira, heureuse d'enrichir son répertoire d'un fait inédit. - Il y a bien des choses dont tu ne peux pas te souvenir, commenta ma mère d'un air pensif. Dans ma tête se bousculaient des visions et des histoires embrumées. - Je vois, comme si c'était hier, le jujubier royal qui trônait dans le lit d'oued. Je me souviens que je cueillais des moumin 2 et extrayais avec Hallo le camukka 3. Et je me laissais aspirer par le passé. A Tadjoura, la mer m'était apparue comme un monstre. Cette étendue glauque ou turquoise, sans limites, se mouvait à la manière d'un gigantesque et terrifiant mastodonte. La puissance qu'elle recelait me plongeait dans un trouble inexplicable. Pour me la rendre familière, il manquait à cette eau l'impétuosité, la
I. Daar ou zaar : cérémonie de dépossession. 2. Fruits au goût acide de qadayto. 3. Chewing-gum traditionnel.

Il

couleur boueuse, les épaves d'arbres arrachés. Je frôlais la démence le jour où je découvris la marée basse. Posté à la ruelle de Ba-Kako, je regardais hébété les récifs coralliens. essayant de comprendre ce qui s'était produit. et demeurant dubitatif devant la sérénité placide de la population. Ma mère cessa de natter. Esquissant un sourire. elle me corngea : - Mon petit, il n'y a jamais eu de jujubier dans l'oued. Pour cueillir des baies sauvages, tu étais trop petit. Par contre, tu étais friand de cosses d'acacia. Elle se mit à rire avant de poursuivre: - Quand tu apprenais à marcher, je t'attachais à un pIeu... - Allâhou Akbar, Allâhou Akbar..., fit mon père d'une voix forte. Nous nous tûmes brusquement. - Continuez, continuez, vous ne me dérangez pas. s'excusa-t-il en agitant son chapelet. - Est-ce que tu attachais aussi Mahiss '! demandai-je. pressé de savoir si j'étais le seul à être entravé. - Oui, y compris les filles, répondit-elle. Ahaadi. ces enfants étaient de vrais chenapans. J'avais peur qu'ils se fassent dévorer par les singes. Tu sais comme ces animaux deviennent féroces pendant la sécheresse. l'enchaînais Orbiss à côté des gousses d'acacia qu'on laisse mÜrir au soleil. C'est un supplément de nourriture pour les cabris que nous privons d'une partie du lait maternel. Eh bien. figurez-vous, je mis une semaine avant de découvrir pourquoi la quantité de gousses étalées sur la natte s'amenuisait. Parce que Orbiss dévorait en cachette autant qu'un chevreau affamé. Ce garçon avait peur de tout. En nous reposant à Tagorri-Ela, un âne vint brouter devant la maison de Madame Fatouma. Alors Orbiss fut pris d'une crise de frayeur. Il nous fit une scène mémorable. Elle s'adressa à moi: - J'ai eu du mal à te calmer. L'animal, comme s'il avait compris que tu le craignais, se mit à ahaner de plus belle. Toi, tu étais pris d'une convulsion. Tout le monde voulut te rassurer. Les voisins affluèrent. Un homme alla jusqu'à l'âne pour lui caresser l'échine. Il fit un geste pour le

chasser ct la bête s'esquiva. « Tu vois. tu vois. faisait
l'homme, l'âne, c'est comme une chèvre. 12 il a peur des

gens, même des enfants. Viens, fais-lui peur! » Cela ne fit qu'empirer les choses et tu continuas à hurler comme un démon. Je n'appréciais guère qu'on parle de moi. Etant trop timide, cela me mettait mal à l'aise. Par ailleurs, je ne saisissais pas une chose. Qu'une femme, fût-elle ma mère, sache plus que moi sur mon passé me jetait dans l'embarras. La situation me paraissait incongrue. Il fallait interdire cela. Dans mon esprit, il était naturel que Maman se complût à évoquer le passé de ses filles, voire impératif qu'elle le leur rappelât de temps en temps; en revanche, toute immixtion dans ma vie, moi un garçon, un homme, revenait à violer des règles fondamentales qui régissent notre société. Seul, mon père, croyais-je, pouvait jouir d'un tel privilège. Pendant longtemps, j'avais eu du mal à justifier les punitions, souvent méritées, que m'administrait ma mère. Ces jugements excessifs, je le compris plus tard, s'enracinaient dans un pittoresque sentiment de supériorité que je prêtais au sexe mâle. Quand la mouche me piquait, ma mère me rabrouait:
« Orbiss, tu n'es pas tombé du ciel. Je t'ai porté durant

neuf mois dans mon ventre.

»

Un tel sacrifice ne saurait

être racheté par deux vies terrestres d'amour filial éperdu! Certes, que ce soit un animal ou un objet, tout ce qui ressortait de mon univers m'effrayait et exigeait de ma part une longue période de familiarisation. A trois ans, je n'avais jamais croisé un âne, une bête munie d'oreilles aussi impressionnantes. Son braiment me terrifiait, et avec raison, si l'on en croit un conte. Plus d'un parmi les prédateurs de la savane fut d'ailleurs dupé par ce cri. Pendant longtemps, l'âne, raconte-t-on, grâce à son braiment tonitruant, vécut en bonne intelligence avec lions, panthères et hyènes. Les fauves étaient subjugués par cet animal dont la taille ne cédait en rien à la leur et surtout par sa bruyante manifestation. Cette idylle dura jusqu'au jour où une hyène tachetée se rendit compte, en jouant avec lui, que l'âne était inoffensif, sans parler de sa chair qui était un enchantement pour le palais. Enfin, mon histoire ne connut pas ce dénouement. Je pus tranquillement, quelques années après, décocher à l'âne des coups de pierre. Toutefois, à cause de l'évidente 13

parenté qui existait entre lui et le fabuleux Dambasse, mihomme mi-âne, qui errait sur la plage pendant les nuits de Ramadan, nos relations demeurèrent énigmatiques. - Vous n'allez pas me dire que j'invente le jour où l'on a infibulé mes soeurs et mes cousines, déclarai-je pour relancer la discussion. L'opération a eu lieu sur une colline, derrière la maison. - Pas sur une colline, sur une grosse pierre plate, derrière la maison, rectifia ma mère. On ne s'attardait pas trop sur ce genre de sujet. L'infibulation est l'une de ces inventions cruelles et raffinées qui ont contribué à la subordination de la femme. - Maman, pourquoi je n'ai pas été baptisé par mon père? - Cela ne se fait pas. L'enfant hérite toujours les qualités de son père ou de ses oncles. Il est donc plus intéressant de solliciter un étranger dont les qualités sont confirmées et enrichiront celles de l'enfant. Sur cette cérémonie de baptême, ma mémoire ne pouvait me trahir. On l'appelle frankaaqo. L'enfant a deux ou trois ans. Son déroulement est réduit à sa forme la plus dépouillée. A l'origine, ça a dû être un événement initiatique déterminant. Peut-être à cette occasion attribuaiton un nouveau nom au garçon? Toujours est-il que mes parents confièrent mon baptême à un nommé Outban Mohamed, un grand érudit muni d'un savoir aussi vaste que la mer. J'étais rasé, lavé et enduit d'une essence d'herbes rares. Mon parrain me posa à califourchon sur ses épaules et courut à droite, à gauche, en esquissant une course saccadée. Il me jetait en l'air et me rattrapait. Durant ce rituel, il chantait une bravade commune: Orbiss, fils de son père, A des crocs de panthère, Le regard du lion, Il est indomptable. Ne craint ni lefeu ni la peur. Dompteur de lions! Homonyme du grand-père! Une formule magique était récitée à voix basse. Par le truchement de cette cérémonie, on pensait que le garçon acquérirait les vertus de son parrain, ainsi que la force de 14

ses ancêtres qui, en termes de courage, en possèdent toujours plus que d'autres. Enfin, comme il se doit à tout événement collectif, le rituel, bien que païen, se concluait par une prière extraite du Coran. On me plaça au milieu des adultes, qui devisaient autour d'une petite bouilloire à café, noire et potelée, et grignotaient le maïs éclaté et la doura sautée. Ils sirotaient cérémonieusement les trois tasses rituelles de café. Dans cette région, c'est autour de cette boisson que s'articule la convivialité. Pendant la cérémonie, l'encens brûlait en abondance dans une cassolette en terre. Enfant, j'étais harnaché comme un guerrier. Le mauvais oeil, les djins et les génies malfaisants n'avaient qu'à bien se tenir. Il faut dire que la science paternelle et la pharmacopée maternelle débordèrent d'imagination. J'étais paré comme un totem. Un totem encombré d'objets votifs et exhalant l'âcre et sauvage odeur du beurre rance. Toute la journée, je demeurais assis dans la poussière, devant notre daboyta. Une robe en popeline héritée de ma soeur Hallo cachait mon torse. Je n'avais pas le loisir de me pavaner, parce que j'étais enchaîné par le pied. Cette mesure radicale était justifiée par mes tribulations à quatre pattes. Les grelots que je portais aux chevilles et à un poignet, dénonçant traîtreusement mes moindres mouvements, s'étaient révélés insuffisants. N'était-ce pas cette précoce privation de liberté qui me transforma par la suite en vrai chenapan? La nuit, la longe qui me gardait prisonnier pendant la journée, servait à une chèvre laitière que l'on gardait, pour ainsi dire à portée de main, au cas où j'aurais eu faim. En matière de fétiches, je le dis sans prétention, je pouvais rivaliser avec un sorcier Yorouba. Mon cou était surchargé de décorations, des carrés noirs et blancs, plutôt volumineux, qui intriguaient au plus haut point. C'était une enfilade de talismans en cuir, fourrés de prières. Mon père les avait confectionnés à mon intention. Le patronyme de ma mère et le mien y étaient imprimés, c'est dire l'intimité qui me liait à ces amulettes et le sens symbolique qu'elles recelaient. En les égarant, je me rendais vulnérable dans la mesure où le nom maternel est un vecteur de sorcellerie. Pour éviter de tels désagréments, le nomade afar décline 15

rarement son identité complète. L'un de ces talismans avait déjà servi à Hallo et son air gaillard indiquait que cet article avait fait merveille. Dans la même veine, j'arborais un collier, pas le classique collier de perles noires et blanches. Non. Celui dont je parle ne pendait pas, il serrait au point de m'étouffer. Composé de petites boursouflures, semblables à de minuscules saucissons noirs, chaque bourrelet contenait du dltit, de la myrrhe. Son odeur, irritante sans être écoeurante, constitue un remède radical contre les mauvais esprits. Un petit modèle au poignet me tenait lieu de bracelet. Qu'il fût également une arme contre les serpents, le plus incrédule n'en douterait pas un instant. Car une fois trempée, par inadvertance, cette épice dégageait une odeur à assommer un reptile. Des grelots tintaient à mes pieds et à mon poignet droit. Je ne pouvais esquisser un mouvement, soulever un bras ou dormir, sans attirer l'attention de ma mère. Un silence prolongé, elle imaginait le pire. Deux chèvres, cadeaux de mes oncles maternels, avaient eu l'honneur de porter les suppléments de grelots. La donation avait été concrétisée en leur attachant un bout de mon cordon ombilical à la patte. Ainsi compose-t-on le bétail des enfants dans le but de prévenir d'éventuelles querelles d'héritage. Les coiffures dont on m'affubla achevèrent de me donner un air belliqueux, farouche et intraitable. Une touffe de cheveux, de forme carrée, pointait sur mon front, le reste du crâne étant rasé. Cette coiffure est on ne peut plus classique. En revanche, j'eus droit à des coupes, je dirais excentriques, faute de mieux. Leurs significations étant perdues, on leur confère des vertus fantaisistes. Une mince houppe, allant du front à la nuque, se dressait sur ma tête, le reste était nu comme du basalte. C'est, paraît-il, très efficace contre la petite vérole. Une autre fois, j'arborais une tonsure, exactement pareille à celle que l'on trouve sur les boîtes de fromage, thérapie réputée pour guérir la toux noire. Cette apparence physique, j'imagine, augmentait l'efficacité des remèdes et épouvantait le virus qui, dans cette contrée, n'hésite pas à prendre l'apparence d'un diable. A deux occasions, quand je tombais malade ou lorsque ma mère soignait une chèvre qui avait la manie de se téter, j'avais droit à une peinture de guerre. Elle

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m'enduisait d'une mixture de cofaali l, dont il restait toujours un fond pour moi. En trempant son doigt dans ce liquide, elle dessinait deux raies parallèles sur mon front et mes joues. Cette médication éloignait les mauvais génies. Un chameau - en fait il s'agit de dromadaire mais les Djiboutiens préfèrent le premier terme, plus poétique à leur goût - avait suffi à convoyer notre maigre bagage jusqu'à Tadjoura. La voiture, le babour, était rare, mais elle colonisa rapidement le pays. En moins d'une décennie, des routes éventrèrent les oueds, enjambèrent les torrents, domestiquèrent les montagnes de lave. Asphaltées, triomphales. Inhumaines. Que penser de ce vertigineux bouleversement'? Hallali d'un monde qui meurt ou aurore d'une odyssée nouvelle? Le babour sonna le glas du coursier du désert. lequel, de ses pas somnambules, sans hâte mais sans trêve, dévore l'espace et s'enivre de louanges. La machine, elle, dompte l'espace et le temps. Tôt ou tard, le chameau sera renvoyé sur la voie de garage et il mourra dans l'anonymat. Qu'importe? Même le fils d'Adam périt de la sorte. Le chamelier, dévergondé, est devenu commerçant. Il ne beurre plus ses cheveux. Il ne porte plus les sandales afares. Ayant troqué le bétail contre les sacs de sucre et de farine, il cédera sans état d'âme son vieux compagnon pour une xaasiga 2. A condition qu'entre temps, un chauffard

ivre de khat ne le tue pas ou que le « destin ne le frappe pas
au milieu du chemin ». Les hommes se repaîtront de sa viande et, en guise de trophées, sa peau fauve ornera leurs poignets. Curieuse pratique que celle de dassiga. Sa signification primitive a disparu, recouverte par onze siècles d'Islam. Telle une coulée de lave, la nouvelle religion a pétrifié les croyances ancestrales. Puis, sous forme de reflux, des dogmes humanistes fleurirent, brassèrent des peuples et portèrent la fraternité, l'égalité, la solidarité. à un niveau oÙ aucune philosophie ne les avait hissées auparavant dans la région. Pendant huit jours, les hommes s'isolent loin de leurs foyers, de leurs épouses, et se livrent à une cure de
0"

!. Encens très coté dans la médecine afare. 2. Cure de viande. Prononcer « dassiga » en français.

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viande de chameau. Le sucre, le thé sont bannis. On ne consomme plus de crêpes. Le régime se résume à la soupe de lard extraite de la bosse et à la viande boucanée. A l'âge de dix ans, je suivis ce régime spartiate. « Ce garçon est rachitique, proclama mon père. Il est si maigre qu'une horde de vautours le prendrait en chasse. On a trop attendu, une bonne cure de viande ravivera ce corps

ramollipar le thé. »
Une brève enquête nous révéla qu'une dassiga s'organisait dans la Forêt des Cabris. Chaque participant paya sa part : le chameau coûtait 40.000 francs Djibouti. En principe, elle ne doit pas réunir plus de dix personnes. Or, notre groupe en comptait douze, en l'occurrence huit adultes, deux vieillards désireux de se faire une nouvelle jeunesse et deux petits garçons, que l'on considéra comme quantité négligeable. En effet, Rouffa m'accompagnait. Il avait fréquenté la même école coranique que moi. Les participants se répartirent les tâches: cuisiniers, bouchers et commissionnaires pour approvisionner notre campement en galettes. Rouffa et moi fûmes exemptés de travail, priés en échange d'observer et de retenir les gestes et les règles d'une dassiga. Malgré leur savoir-faire en la matière, mes compagnons eurent du mal à maîtriser l'animal. Un magnifique spécimen qui portait une bosse duveteuse. Sa robe parsemée de ce que le chamelier appelle des « taches de rousseur» indiquait sa race. Le sceau sur son cou précisait l'origine tribale de son propriétaire. La bête qui pressentait son destin, blatérait tristement, gonflant sa langue. Elle écarta ses jambes de marathonien et frappa rageusement sa queue de haut en bas. La manoeuvre d'intimidation laissa de marbre les hommes. L'animal gargouilla en vain. De ses lèvres retroussées écumait une bave laiteuse. Enfin, les membres ligotés deux à deux, il fut renversé sur le sol et immobilisé sur un flanc. Le coutelas à double tranchant incisa profondément le cou du dromadaire tourné vers La Mecque. Le boucher prononça un Bismilla propitiatoire. Un bref sursaut de la victime fit culbuter deux hommes. Quelques jurons tribaux se firent entendre. Puis, les ruades effrénées finirent en soubresauts, les soubresauts en légers tressaillements, les tressaillements en spasmes de l'échine, d'une patte, du flanc. Imperceptiblement, la 18

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