L'ambivalence de l'or à la Renaissance

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Coupable et désiré, symbole de luxe ou de lucre, de raffinement culturel ou de barbarie, l'or a profondément marqué l'imaginaire du XVIème siècle. Motif littéraire tout autant que réalité économique, il faufile les vers de Ronsard, illumine les visions apocalyptiques de d'Aubigné, projette de sombres éclats sur l'intrigue du Merchant of Venice de Shakespeare. L'or modalise l'ensemble des rapports au sein de la cité, se fait un second langage, repris, vitupéré, imité par la langue, matière et aliment du rêve et de la création, motif et aliment des violences qui agitent ce siècle, aux fondements de la modernité.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296375888
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L' AMBIVALENCE DE L'OR À LA RENAISSANCE
Ronsard, d'Aubigné, Shakespeare

,

Collection Espaces Littéraires dirigée par Maguy Albet
Déjà parus

Anne HENRY,Céline, écrivain, 1994. Catherine MASSON, L'autobiographie et ses aspects théâtraux, chez Michel Leiris. 1995. Valère STARASELSKI, Aragon. la liaison délibérée, 1995. C. FINTZ,Expérience esthétique et spirituelle chez Henri Michaux, 1996. Jacques TAURAND, Michel Manoll ou l'envol de la lumière, 1997. Annick LOUIS,Jorge Luis Borges, Oeuvres et manœuvres, 1997. Valère STARASELSKI, Aragon l'inclassable, essai littéraire, 1997. Silvia DISEGNI, Jules Vallès. Du journalisme au roman autobiographique, 1997. François MAROTIN, es années de formation de Jules Vallès (1845-1867). L Histoire d'une génération, 1997. Bou'Azza BEN'ACHIR,Edmond Amran El Maleh, cheminement d'une écriture, 1997. A. TASSEL, a création romanesque dans l'œuvre de Joseph Kessel, 1997. L M. CORDIER, ans le secret des dix, l'Académie Goncourt intime, 1997. D Nedim GÜRSEL, Le mouvement perpétuel d'Aragon. De la révolte dadaïste au «Monde réel», 1997. Jean-François ROGER, Une lecture de Gaston Crie!. Le grenier des comtesses, 1997. Mireille SACOTTE, Alexis Leger/St-John Perse, 1997. Angela BIANCOFIORE, Benvenuto Cellini artiste-écrivain: l'homme à l'oeuvre, 1998. John BENNETT, ragon, Londres et la France Libre, 1998. A Jean-Pierre DELEAGE,Yachar Kemal,forgeron obligé d'écriture, 1998. Clément BORGAL, ugène Fromentin, tel qu'en lui-même, 1998. E Yves CHEVALIER, Jean Genet et Les Bonnes, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7231-1

Véronique Marcou

L' AMBIVALENCE DE L'OR À LA RENAISSANCE
Ronsard, d'Aubigné, Shakespeare

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Cet ouvrage a obtenu

le « prix scientifique l'Harmattan 1998 »
(version maîtrise)

Sommaire

Introduction
I

...

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- L'Or et ses enjeux dans les mutations de la Renaissance
II - Brève présentation des auteurs traités

..8 .14

III - Principales orientations de la présente recherche 17 I L'Or et l'Église I - Tensions entre différents systèmes de valeurs a) Ronsard: L'Or, Dieu et la nécessité b) D'Aubigné: Le lieu du libre-arbitre c) Shakespeare: L'ère du commerce et ses enjeux II - L'Or sacral a) L'Or de la Bible b) Or et art c) D'Aubigné: La marque du divin d) Un symbole de perfection d) L'Or courtisan f) L'Or du quotidien g) L'Or courtois h) Un Hymne à la création

-

19 19 20 34 ..46 57 57 58 59 61 62 65 67 74

II D'Or et de sang I - L'Or charnel. a) Ronsard: Un épicurisme modéré b) D'Aubigné: Le géant hydropique c) Shakespeare: Commerce amoureux II - Canniba1es a) Les Ogresses b) Les Indes Occidentales c) D'Aubigné: Une société autophage d) Shakespeare: L'usurier cannibale III - Memento mori.. a) Ronsard: Vanités b) Montaigne: Un livre de comptes contre la décomposition c) Shakespeare: Le rire ultime d) D'Aubigné: Un piège aux âmes IV a) b) c) L'Aliment. L'or potable Des besoins du cerveau: Le mécénat Flux vital

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V - L'excrément a) De la Transmutation de la matière b) Une Incomplétude assumée c) Ecoulement et rétention d) L'Excrément pamphlétaire III -Des mots sonnants et trébuchants I - Un langage universel.. a) Sans frontières b) Stock monétaire et langagier c) Montaigne et les fluctuations des cours d) Les Termes de l'échange

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II - Communauté d'intérêts a) Ronsard et l'amour christique b) D'Aubigné: Le droit du plus fort et l'argent du plus faible c) Shakespeare: Ennemi perpétuel et créancier

.142 142 145 146

III - Justice .160 a) Shakespeare: Justice et loi du marché 161 b) Ronsard: Justice naturelle. Le mythe et le présent161 c) Bréviaire du cynisme 164 IV - Un texte et une ville tissés d'or 167 a) Cornucopie malade 167 b) Statut des muses ..169 c) Marchandages et concessions 173 V - Le texte-refuge, antithèse d'une cité soumise à la poursuite du gain... .176 a) Nostalgie des origines 176 b) Le Prince comme garant d'un âge d'or retrouvé179 c) Le Devoir de révolte huguenot 182

Conclusion
Annexes: traductions Bibliographie. ... ... ... ...

..185
18 9 ...19 9

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Introduction

Époque charnière, époque violente, tiraillée entre un Moyen-Age finissant et ce qui fondera les bases du monde moderne, la Renaissance est le lieu de tous les bouleversements, intervenus simultanément dans des domaines qui révèlent bientôt leur nature concurrente et antithétique. Dans ce contexte, l'or constitue un point de convergence de ces tensions. Nous nous efforcerons, par la présente étude, d'analyser la place, souvent ambivalente, qui lui est faite chez trois auteurs de cette période, à savoir Ronsard (1524-1585), D'Aubigné (1552-1630), nous arrêtant plus particulièrement sur Les Tragiques, et Shakespeare (1564-1616), dont nous analyserons The Merchant of Venice. Bien que Ronsard et D'Aubigné aient appartenu à des camps adverses, leurs œuvres respectives présentent un jeu touffu de concordances, le premier ayant été le modèle littéraire du second, en qui il admirait tout particulièrement le poète des Hymnes. Shakespeare, contemporain (sans qu'il y ait eu échanges ou même rencontre) de D'Aubigné, nous offre une vision autre, infiniment foisonnante et ambiguë, de notre problématique. Tous trois témoignent, en fonction de leurs appartenances nationales, confessionnelles, sociales, des dilemmes qui ont agité leur temps. Nous ouvrirons donc notre propos par une définition de notre problématique dans son contexte historique, puis nous procéderons à une brève présentation des auteurs étudiés avant d'envisager les axes de réflexions qui orienteront notre recherche.

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I L'Or et ses enjeux dans les mutations de la Renaissance Le XYlèmesiècle assiste à des bouleversements dont les différents aspects sont parfois antagonistes. Dans le domaine économique, l'Europe poursuit sa mutation, d'un système fondé sur l'échange, le troc, le don et le guerdon (le don étant un don contraignant par la réception duquel le destinataire s'engage implicitement à y répondre par un don symétrique, le guerdon), la parole donnée et l'allégeance au sein de structures féodales et chrétiennes, à un système sur lequel la monnaie affirme de plus en plus son emprise, lui imposant un nouveau mode de fonctionnement, système d'équivalences où chaque chose, désormais, se définit par une valeur numérique s'exprimant dans une monnaie, ellemême indexée par rapport à la livre, c'est-à-dire à une unité abstraite, à une monnaie de compte. Chaque chose porte dès lors en elle un potentiel infini de métamorphoses dont la monnaie se fait l'agent. Le monde s'ouvre et se complexifie. Ce faisant, la monnaie devient aussi le signe d'une réalité de plus en plus labile, de plus en plus frénétique, et qui file entre les doigts des plus pauvres. Au XYlème siècle, les deux systèmes cohabitent, signant l'exclusion d'une part de la population, demeurée rurale à une époque qui voit l'essor des villes et du commerce. Le commerce international existe depuis l'Antiquité, mais la Renaissance avide de biens et d'horizons nouveaux voit son plein épanouissement. Le siècle des grandes découvertes est aussi celui du commerce lointain. Le commerce des épices (le terme désignant alors aussi bien les condiments destinés à relever les plats ou le sucre de canne que le bois de teinture ou les articles à usage médicinal), s'il représente une part infime des transactions du temps, pèse d'un poids considérable dans l'économie en raison de l'importance des sommes en jeu. Il s'agit d'une activité à haut risque (nombreux sont les naufrages, sans parler des caprices de la mode auxquels sont soumis des produits dont l'acheminement nécessite du temps, et le marchand s'endette à chaque opération), portant sur des marchandises précieuses, et dont les gains peuvent être

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colossaux. D'où la nécessité de se diversifier, et surtout de disposer d'un gros capital de départ. Sur le plan social, une nouvelle classe dominante voit le jour, et se fait l'alliée d'un pouvoir politique financièrement aux abois. Les banquiers génois du xvrème tiennent en leur main nombre de monarques. Le problème est particulièrement prégnant dans une France ruinée par les guerres de Religion (la dette devient hyperbolique, et dépasse les 133 millions en 1588)1, où la haute noblesse, ligueuse, politique ou huguenote, retranchée dans ses provinces, prend en partie prétexte des conflits religieux pour affirmer ses prérogatives face à une royauté catholique et centralisatrice. Prise à la gorge par une aristocratie rebelle, c'est avec bienveillance que la monarchie voit l'émergence d'une bourgeoisie puissante, à même de lui apporter un soutien financier comme de contrebalancer le pouvoir des grands du royaume. Cette haute finance lettrée, souvent humaniste, brasseuse d'affaires sans jamais entrer en contact direct avec les produits, n'a de cesse de se démarquer de la marchandise, ce qui s'exprime en France par une soif de reconnaissance et d'offices. On assiste à l'émergence d'une nouvelle noblesse, la noblesse de robe, souvent issue de la marchandise. La haute finance ne constitue cependant pas toujours un allié pour la royauté, dans la mesure où la plupart des grands marchands du Xvrème siècle sont protestants. Nombre de ports et de villes marchandes se muent en hauts lieux du protestantisme. Cette bourgeoisie montante, constituée d'hommes instruits et travailleurs, nourris aux sources de la Bible et des classiques grecs et latins, amis des arts, et à laquelle appartient la noblesse de robe, ne cherche pourtant pas véritablement à se fondre avec la noblesse d'épée. Les relations entre ces deux strates de la société demeurent ambivalentes, allant du mépris à la conscience de la nécessité nouvelle de vivre en symbiose. Les mariages d'intérêt ne sont pas rares entre une bourgeoisie prospère et une noblesse exsangue. La noblesse de robe adopte en partie les valeurs féodales de bravoure et de fidélité au suzerain, mais elle
1. Janine Garrisson, 1991, p.192. Guerre civile et compromis (1559-1598), Paris,

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transmet sa culture humaniste au groupe dans lequel elle s'insère, évolution qui ne va pas sans résistances. Ronsard et les membres de la Pléiade se plaignent souvent du dédain des courtisans, qui considèrent tout travail, y compris celui de la poésie, comme une marque de roture. D'Aubigné avoue, dans sa correspondance avec un coreligionnaire, avoir, dans sa jeunesse, eu honte de son savoir et «jeté livres au feu

devant les compagnons pour faire le bravache à la mode »2.
La bourgeoisie montante possède cependant son propre réseau de relation, son mode de vie et ses valeurs, qu'elle va progressivement imposer. Or le nouvel ordre qu'elle introduit n'est pas sans présenter un certain nombre d'antagonismes avec l'éthique chrétienne jusque-là en vigueur. Face à un système de valeurs chrétiennes et féodales fondé sur les principes de la charité chrétienne, de la solidarité, de l'allégeance et de la parole donnée, au sein duquel la notion de richesse exhale un relent de damnation, elle introduit un système de valeur utilitaire et rationnel mettant en avant le travail et le rendement, où l'argent se fait la doublure calculable de toute chose. Ainsi que le fait remarquer Fernand Braudel, Le travail devient une marchandise, l'homme se réifie3. Cette mutation des valeurs a lieu concurremment avec le bouleversement des points de repères religieux traditionnels et les interrogations théologiques qui ont marqué ce siècle. On peut, dans une certaine mesure, reprendre une part des éléments de la thèse développée par Max Weber" et dire que, dans certains cas, la nouvelle exigence éthique de la bourgeoisie montante et celle de la Réforme se sont rencontrées. Max Weber prend cependant la précaution d'apporter des nuances à son propos. Le protestantisme n'a pas généré le capitalisme, pas plus qu'il n'est une condition de son développement. L'éclatante réussite économique du bloc asiatique en cette
2. Henri Weber, La Création poétique au XYlème siècle en France, Paris, 1956, t. I, p. 75. 3 'C1emandBraudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme. c'_XVlIfm, siècle, t.1: Les Structures du quotidien, Paris, 1979, p. ..,J. 4. Max Weber, L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, traduction par Jacques Chavy, Paris, 1976.

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fin de vingtième siècle suffirait, s'il était besoin, à le démontrer. Fernand Braudel l'établit magistralement en soulignant que le déplacement de la prospérité économique des pays catholiques d'Europe vers les pays protestants, au XVlèmesiècle, correspond en réalité à une géographie de la croissance résultant de la crise qui frappe, plus particulièrement à partir de 1590, les pays les plus avancés, en l'occurrence l'Italie, l'Espagne et le Portugal, avantageant les pays plus pauvres du Nord, qui possèdent entre autres l'avantage de disposer de coûts de main-d'œuvre moins élevés que dans les pays de l'Europe méditerranéenne. Cet élan économique, allant de pair avec l'adoption d'une religion indépendante de Rome, marque pour ces pays la fin d'une colonisation latine tant économique que culturelle5. On note cependant des points d'interférence entre l'éthique protestante et ce que Max Weber nomme «l'esprit du capitalisme ». La position de la Réforme, et plus particulièrement du calvinisme, semble en effet à première vue moins négative que celle de l'Église catholique vis-à-vis de l'argent. L'un des principaux dogmes de la Réforme est en effet la théorie de la prédestination. L'homme, créature d'après la Chute, mauvaise par nature, ne saurait acheter son salut par des œuvres, des prières, et encore moins des indulgences. Le protestantisme refuse la théorie de l'existence d'un purgatoire, comme il dénie aux saints, à la Vierge et à leurs représentations, ainsi qu'aux reliques tout pouvoir relativement au salut de l'âme. Toute la dimension cérémonielle et magique du culte catholique est réfutée par les protestants. Il existe, selon la doctrine calviniste du XVlème siècle, un certain nombre d'élus, choisis par Dieu avant même la naissance, les autres étant irrémédiablement maudits, ce qui ne les dispense nullement de se soumettre malgré tout aux règles de la Religion, pour la plus grande gloire de Dieu6. Aucun signe ne distinguant l'élu des autres, le protestant, conscience perpétuellement placée entre la perspective de sa damnation ou celle de son élection
5. Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme. XVlème-XVlIlème siècle, t. 2: Les jeux de l'échange, Paris, 1979, p. 507. 6. Max Weber, L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, traduction par Jacques Chavy, Paris, 1976, pp. 120-121.

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éternelle, est à la recherche des manifestations de l'élection divine, de la certitudo sa/ulis. A défaut de contribuer à cette dernière, il peut se rassurer par une probité de chaque instant ainsi que par le travail dans la voie, quelle qu'elle soit, que Dieu lui a assignée, réalisant ainsi la volonté divine, le métier7 se faisant alors synonyme de vocation. Dans cette perspective, la richesse, la réussite apparaissent comme autant de signes de l'élection divine, cette richesse n'étant pas destinée à la jouissance égoïste du bénéficiaire mais au bien de la communauté, ce qui implique la condamnation de la prodigalité comme de la thésaurisation. Productivité et circulation des richesses sont aussi deux axes majeurs du système capitaliste. La richesse, dans la logique protestante, s'accompagne donc d'un mode de vie ascétique, un peu comme si les exigences de la vie monacale supprimée par la Réforme s'appliquaient dès lors à tous les fidèles, le mariage n'étant pas envisagé comme une source de bonheur terrestre mais dans la perspective de la reproductions. L'éthique découlant de la doctrine protestante peut, sous certains aspects, apparaître comme extrêmement propice à la création de richesses. Dans la même perspective, on constate qu'elle se développe en harmonie avec son temps, du moins pour ce qui concerne le calvinisme, puisque Calvin autorise l'usure à condition que son exercice ne soit pas contraire à la charité chrétienne, et que son taux ne dépasse pas 5 %. Ce pourcentage deviendra d'ailleurs rapidement le 'pourcentage officiel en Europe, l'économie, et surtout les Etats, n'étant pas en mesure de fonctionner sans le recours au crédit. A cet égard, remarquons toutefois que l'Église catholique, qui a un temporel à gérer, s'adapte aussi. L'usure entre dans les

mœurs, quoique avec réticence. Traditionnellement réservée
aux Juifs, elle est, au XYlèmesiècle, aussi pratiquée par les chrétiens, souvent sous le couvert de la lettre de change. D'autre part, s'il est vrai que, dans les pays où coexistent deux religions, (France, mais aussi Italie, à Gênes notamment), la plupart des grands marchands et des banquiers du XYlème siècle appartiennent à la religion
7. Op. cit., pp. 113-161. 8. Op. cit., p.210.

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réformée, cela peut sans doute aussi, partiellement, s'expliquer par leur appartenance à une minorité persécutée. Des réseaux de relation, des liens de solidarité se tissent dont on apprécie la valeur lorsqu'on sait quelle importance jouent la rapidité et la fiabilité de l'information, et la loyauté des partenaires, entre autres dans le commerce hauturier9. Enfin, les aventuriers de la finance, les têtes brûlées de la spéculation que sont certains des grands marchands de la Renaissance cadrent mal, malgré leurs vêtements sobres, avec les ascètes, les travailleurs réguliers dont l' œuvre fait vivre la communauté, évoqués par Max Weber. De gré ou de force, l'argent et la logique de production entrent dans le quotidien du chrétien, quelle que soit son Église. Mais, si la richesse est admise par les protestants, sa possession n'autorise pas la jouissance. Vecteur des désirs de la chair et agent des passions, l'or demeure, d'une façon plus brûlante encore dans un système qui rejette et condamne la chair, l'instrument et la cause du péché. Si l'attitude de l'homme du XVlèmesiècle vis-à-vis de la richesse évolue, elle change aussi vis-à-vis de la misère, une misère endémique en ce siècle ravagé par les guerres civiles et extérieures, les famines et les épidémies. Le système de valeurs, basé sur le travail et le rendement qui se fait jour à la Renaissance, exclut les pauvres, les paysans sans terre, les vagabonds dont les hordes errantes traversent les villes, vecteurs possibles de la peste, dont on craint les rapines et les réactions incontrôlables. Images du Christ auquel on fait l'aumône, mais aussi paresseux, voleurs potentiels dont le nombre fait peur, et que l'Église ne parvient plus à prendre en charge. C'est donc le pouvoir séculier qui prend le relais, enregistrant les misérables des villes sur des listes, assumant l'éducation de leurs enfants dans le meilleur des cas, au pire les contraignant à des travaux obligatoires, ou bien les tonsurant et les marquant au fer rouge avant de les déporter aux colonies. Là encore, de la charité chrétienne à la vision utilitariste, deux attitudes cohabitent.

9. Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme. XVlme_XVlllème siècle, t. 2: Les jeux de l'échange, op. cit., p. 117.

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La perception de l'homme, les rapports au sein de la société évoluent. Au sein de cet ordre nouveau, le statut de l'artiste change lui aussi. Celui qui n'a pas les moyens d'assurer seul sa subsistance doit se trouver un ou plusieurs protecteur(s). Le statut de poète de cour se précarise. Certes, en France, la royauté s'appuie largement sur une vie curiale fastueuse pour retenir une noblesse dangereuse auprès d'elle. Au cours des nombreux règnes qui se succèdent, Catherine de Médicis ne cessera de favoriser les arts. Mais le poète n'a pas de place fixe à la cour, son travail, fortement modalisé par son rôle de courtisan, se mue en un produit soumis aux lois de l'offre et de la demande, le poète pouvant à tout moment tomber en disgrâce, et n'étant jamais assuré de recevoir la contrepartie pécuniaire de son travail. Parallèlement à cela, d'autres mécènes apparaissent en la personne des grands bourgeois. La haute finance et les arts vivent en étroite symbiose. Courtier des désirs de la chair, symbole de l'A varitia, péché capital, facteur d'implosion et d'exclusion sociale, mais aussi mode universel de communication, agent de réalisation de toute entreprise, symbole d'élection divine, or liquide utilisé en pharmacie, or des alchimistes, condition sine qua non de la vie sociale, l'or est le nœud gordien vers lequel convergent les interdits, les haines, les angoisses et les convoitises de ce siècle, et le miroir de ses transformations tant sociales qu'éthiques et religieuses, transformations dont la littérature se fait l'écho. De l'éloge des dettes entonné, non sans ambiguïté, par Panurge chez Rabelais en passant par les Essais de Montaigne, il est de toutes les interrogations.

II - Brève présentation des auteurs traités
Les trois auteurs que nous avons choisi de traiter ICI recouvrent à eux trois une période assez vaste, allant de 1524 à 1630. Ronsard (1524-1585), qui a notamment écrit un «Hymne de l'or », et chez qui ce thème (avec 370 occurrences dans ses œuvres, le mot «or» - «métal» - est

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l'un de ceux qu'il emploie le plus volontierslO) constitue un motif récurrent jusqu'à l'obsession, est catholique. Poètecourtisan, ce cadet de famille originaire du Vendômois, devient élève de Dorat au collège Coqueret avant de s'affirmer comme le chef de file de la Pléiade. Page à douze ans du dauphin François, qui s'éteint rapidement, puis du duc d'Orléans et enfin de Madeleine de France, il reçoit la tonsure et les ordres mineurs en 1543 après qu'une maladie l'eut rendu sourd. Il évolue tour à tour à la cour d'Henri II, puis de Charles IX, mais se voit préférer Desportes sous Henri III et se retire dans son prieuré de Saint-Cosme-Iès- Tours. Sa poésie, qui porte l'empreinte des contraintes de la commande, se distingue par un épicurisme proche d'un certain matérialisme qui n'exclut pas le catholicisme, revers d'une conscience aiguë de la labilité de toutes choses, et d'une lucidité amère devant les hommes. Son style révèle l'influence de Pétrarque et des Classiques (il pratique le grec et le latin et connaît Horace par cœur), dont il reprend, pour les orner, de nombreux motifs, alternant collages, paraphrase et création. Parallèlement à cela, il milite, aux côtés des membres de la Pléiade (Du Bellay, Baïf, Dorat, Jodelle, Belleau, Pontus de Tyard) pour la Défense et illustration de la langue française, choisissant de composer en langue vernaculaire et cultivant l'expression rare et le néologisme. Poète éclectique, il a pratiqué tous les genres, sonnets pétrarquisants, épîtres, hymnes, épopée (la Franciade, son grand projet, restera inachevée). D'Aubigné (1552-1630) fils d'un magistrat saintongeais, et petit-fils d'un tanneur, protestant ferme parmi les fermes, poète-soldat, élève de Théodore de Bèze, un temps compagnon d'Henri IV, déchiré entre le devoir d'allégeance à son roi et le devoir de révolte que lui dicte son appartenance à une religion minoritaire et persécutée, est un représentant de cette noblesse de robe lettrée et humaniste, issue de la marchandise ou des métiers, qui connaît une ascension rapide au XVlème siècle. Seigneur huguenot régnant sur son gouvernement de Maillezais en Poitou, homme d'arme, D'Aubigné ne cherche pas à plaire, au
10. Creore, Poetic Works of Ronsard.. Word-Index, Leeds, 1972.

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contraire. Son œuvre Les Tragiques, écrite dans un style baroque, puissant et volontiers blasphématoire à l'aube du xvnème siècle classique, brûle de passion religieuse - «Ne chante que de Dieu »11 -. D'Aubigné est l' anti-poètecourtisan, il ne demand~ jamais, il prend, il opère un qlptus sur la conscience du lecteur. Face à la monarchie, sa parole est celle de la dissidence. Ses Sonnets épigrammatiques comptent, entre autres, une pièce d'invectives, vraisemblablement posthumes, à François de Valoisl2, frère d'Henri III, mort en 1584, et un sonnet d'étrennes à Henri de Navarre13 en date de 1576, alors qu'il pr~paraitson évasion de la cour, présent vindicatif qui rappelle au futur roi ses obligations présentes et à venir. Militaire, humaniste (il maîtrise parfaitement le grec, l'hébreu et le latin), historien, théologien, ses œuvres comptent un recueil de poésies pétrarquisantes, Le Printemps; une Histoire universelle; des pamphlets, Les A ventures du baron de Faeneste; La Confession du sieur de Sancy; des mémoires, et enfin son œuvre maîtresse, le grand poème protestant des Tragiques, écrit en trente-neuf ans, de 1577 à 1616. Shakespeare (1564-1616), fils d'un gantier de Stratfordsur-Avon en Grande-Bretagne, appartient lui aussi à cette bourgeoisie montante du XYlèmesiècle. Il semblerait que son père, John Shakespeare ait été anobli. On a retrouvé des textes mentionnant ses armes ainsi que sa devise, en français: «Non sanz droict »14.De plus, sa femme, une Arden, est une aristocrate. Mais John Shakespeare est condamné en 1576, sous le règne de Marie Tudor, à une amende de 40 £. pour manque d'assiduité à la messe, et fait banqueroute. Son fils, alors âgé de douze ans,. entre en apprentissage comme garçon boucherl5. Les connaissances qu'il a d'ores et déjà acquises à l'école lui permettront plus tard de changer de profession
Il. D'Aubigné, Les Fers, op. cit., p. 268, v. 1425. 12. D'Aubigné, «Sonnets épigrammatiques », in Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléïade », 1969, s.IX, p. 339. 13. D'Aubigné, op. cit., s.I, p.335. 14. Samuel Schoenbaum, William Shakespeare: A Compact Documentary Life, New York, 1987, p. 229. 15. James C. Humes, Citizen Shakespeare: A Social and Political Portrait, Westport, 1993, p. 10.

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pour se faire, semble-t-il, répétiteur de latin avant de quitter Stratford pour Londres, où il entre dans la troupe de James Burbage, le concepteur et édificateur du Globe Theatre. Shakespeare s'impose rapidement comme l'auteur de la troupe, et ne tarde pas à connaître le succès, et avec lui la prospérité. Ses biographes s'accordent à le peindre sous les traits d'un homme aussi préoccupé de son art que de ses finances. Il achète des terrains, prête à intérêt, n'hésitant pas à poursuivre ses débiteurs en justice en cas de non paiement, et se trouve dès 1597 en mesure d'acheter la deuxième plus belle demeure de Stratfordl6. La consécration intervient en 1603, lorsque sa troupe entre officiellement, par lettre patente, au service du roi. Ayant vécu la ruine de sa famille par les fanatiques catholiques, comédien en un temps où les puritains s'efforcent d'interdire le théâtre, Shakespeare, qui demeure vraisemblablement anglican, tire de son expérience une profonde tolérance. Représentant le plus brillant du théâtre élisabéthain, nous lui devons aussi un recueil de sonnets. Il est sans doute celui qui nous offre la vision à la fois la moins partisane, la plus fantaisiste, la plus complexe et la plus bigarrée de cette période. Son inquiétante comédie The Merchant of Venice mélange les genres et les intrigues dans la Venise luxueuse de la noblesse, de la haute finance et de l'usure, de la Renaissance.

III - Principales orientations de la présente recherche
L'importance croissante de la monnaie et du commerce dans la société de la Renaissance et les dilemmes éthiques et religieux auxquels cette évolution confronta les contemporains nous ont incité à examiner comment ils se sont traduits chez quelques auteurs majeurs de l'époque. Cependant il ne s'agit pas ici de s'orienter vers l'historiographie ou la morale. Nous nous proposons de
16. Samuel Schoenbaum, William Shakespeare: A Compact Documentary Life, op. cit., p. 234.

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replacer des œuvres dans leur contexte historique, social et artistique pour une meilleure appréhension de leur propos. L'idiome prend la forme de la société qui le produit. Cela se traduit dans les textes par un travail différent de la langue, reflet d'une identité en construction. Des vocables nouveaux apparaissent, la rue envahit l'écrit, les auteurs continuent de s'inspirer des grands mythes de l'Antiquité mais souvent ils ne sont plus que motifs, outils rhétoriques ou ornements, que l'on combine, dont on infléchit la pensée pour formuler son discours propre. On forge la langue comme on bat la monnaie, définissant ainsi les termes de l'échange au sein d'une cité qui s'impose comme le centre névralgique de l'organisation sociale. Nous nous efforcerons premièrement de circonscrire la façon dont les œuvres intègrent les tensions existantes, à la jonction entre deux ères, celle de l'Église et de la féodalité, et celle de la marchandise, avant de nous intéresser à l'imagerie qu'elles ont produite. Puis nous nous pencherons sur le rapport d'étroite intrication qui se développe entre échanges monétaires et verbaux. A travers lui, c'est à la genèse d'une culture que nous assistons.

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