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L'Amérique était sous nos pieds

De
86 pages
"J'ai toujours été la mère de ma mère. De plus loin que je me souvienne, j'étais déjà plus grande qu'elle, et elle me regardait avec des yeux d'enfant fidèle. Mais maman, lui disais-je, tentant en vain de la convaincre de sa maternité à mon égard, maman ! criais-je parfois, coulant vers elle un regard candide, expression que j'avais au préalable longuement étudiée devant un miroir. Mais rien n'y faisait. Maman se prenait pour ma fille..."
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LAmérique était
sous nos pieds
 
 
 
 
  
 
Marie Burgat      
LAmérique était sous nos pieds  Trente-deux histoires    
  
              
 
                  
       
 
     
© LHarmattan, 2011 5-7, rue de lEcole-Polytechnique, 75005 Paris  http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr  ISBN : 978-2-296-54187-0 EAN : 9782296541870 
MON ANGE 
  Jai toujours été la mère de ma mère. Du plus loin que je me souvienne, jétais déjà plus grande quelle, et elle me regardait avec des yeux denfant fidèle. Mais maman, lui disais-je, tentant en vain de la convaincre de sa maternité à mon égard, maman ! criais-je parfois, coulant vers elle unregard candide, expression que javais au préalable longuement étudiée devant un miroir. Mais rien ny faisait. Maman se prenait pour ma fille, et qui plus est pour ma fille cadette, la petite dernière, celle que lon chouchoute et de qui lon excuse plusfacilement les bêtises Que faire? Comment lui faire comprendre que je nétais pas celle quelle croyait ? Le soir, dans mon petit lit, une fois que mon père mavait bordée bien serrée et avait éteint la lumière en me souhaitant de doux rêves, je restais comme cela dans le noir, les yeux grands ouverts, réfléchissant. En plusieurs années dinsomnie, je mis en place des centaines de stratégies, qui finissaient à laube par me pousser dans un sommeil de quelques instants, car ma mère arrivait bien vite et dune voix chantante annonçait une journée resplendissante en faisant claquer les volets : « Debout, debout, il fait un temps merveilleux ! » ou bien : « Quelle chance, les enfants, il a neigé toute la nuit, cest jeudi, quelle belle partie de luge en perspective ! ! ! » Maman ne comprenait pas mon manque denthousiasme à accueillir la journée qui sannonçait. En effet, jétais épuisée, nayant dormi que quelques minutes, et nayant bien sûr pas eu le temps de faire des rêves. Je navais dautre solution alors, à moins de mourir rapidement dun empoisonnement du cerveau, que de dormir en vaquant aux multiples activités des enfants, tout en rêvant debout. Javais lair de plus en plus hébétée, et mes 
 
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professeurs sen plaignaient en notant sur mon livret scolaire cette remarque : « élève distraite, peut mieux faire », mais mon père et ma mère signaient non moins distraitement mes bulletins mensuels sur lesquels saffichaient avec régularité les plaintes des professeurs alliées à mes résultats scolaires piteux. Dans la journée, lorsque javais un instant, ma mère ne manquait pas de me faire venir auprès delle, et de me regarder avec des yeux denfant. Elle prit même lhabitude de me parler régulièrement de ses états dâme, de ses désirs, de ses regrets, de sa façon à elle de comprendre le monde, de ses découvertes en toutes choses, de son point de vue sur Dieu et des différents maux physiques qui la tourmentaient. Jécoutais, hochant parfois la tête, faisant hum hum, pour lassurer de mon attention. Et puis un jour  Et puis un jour, maman mappela pour mannoncer une grande décision. Désormais, je nirais plus à lécole, car cest elle-la vie, et je naurais plus à memême qui mapprendrait fatiguer avec les livres scolaires ennuyeux. Maman massura que jy gagnerais, ne perdant plus mon temps à me déplacerjusquà lécole. Quant à mes camarades, si jy tenais vraiment, elles pourraient venir de temps à autre pour prendre le goûter avec nous deux. Je la regardai effondrée, tournant vers elle un visage dont lexpression était la plus désespérée que mes exercices devant le miroir maient enseignée, mais elle ne me regardait même pas, tout au comble du bonheur que cette nouvelle perspective de vie lui apportait. Jeus envie de hurler, je modulai le mot « maman », mais aucun son, à mon étonnement, ne sortit de mes lèvres. Jétais devenue muette. Maman prit mon silence pour un acquiescement, et séloigna de moi en chantonnant un air dopérette. Et la vparlais plus ? « Qui ne ditie continua. Je ne mot consent », dit le proverbe. Ainsi je consentais à la suivre partout, tel un ange gardien et, parfois, elle levait vers moi un regard innocent, ravi, ou frondeur. Jacquiesçais en toutes circonstances à ses moindres gestes, à ses plus intimes paroles, et maman petit à petit trouva la quiétude la plus totale ;
 
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