L'amour ou son ombre

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Un soir d'été à Paris en 1858. Edmond Lebrun est un écrivain à succès, cantonné par son éditeur dans une littérature à l'eau de rose qu'il déteste ; son mariage est un échec. Pour oublier ces frustrations, il s'encanaille chez Madame Eléonore, en compagnie de son ami d'enfance, Jules Harcourt. Ce soir-là, Edmond s'apprête à endurer le massacre d'une tragédie de Corneille par une troupe de mauvais comédiens quand une spectatrice rêvant dans sa loge le subjugue. Il s'agit de Chloé Maurand, mise au ban de la bonne société pour son comportement lors d'un scandale récent.
Publié le : dimanche 2 mars 2014
Lecture(s) : 16
EAN13 : 9782336338293
Nombre de pages : 267
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Michel Bosc

L’amour ou son ombre
Roman





































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02785Ȭ2
EAN : 9782343027852

L’amour ou son ombre

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Guyon (Isabelle), Marseille retrouvée, 2014.
Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.
Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.
Lazard (Bernadette), Itinérantes, 2013.
Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.
Aguessy (Dominique), Les raisins de la mer, 2013.
Pommier (Pierre), Au bout de l’été, 2013.
Oling (Sylviane Sarah), Tes absents tu nommeras, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Michel Bosc

L’amour ou son ombre

roman

















L’Harmattan

Du même auteur :

Cathédrales
Loris Talmart, 1991, poésie

Musique baroque française, splendeurs et résurrection
Lulu, 2009, essai

MarieȬLouiseȬL’Or et la Ressource
Lulu, 2009, roman

Poste restante
Lulu, 2010, roman

Symbolisme et dramaturgie de Maeterlinck dans Pelléas et Mélisande
L’Harmattan, 2011, essai

ViendrasȬtu ?
Lulu, 2012, théâtre

Au Bout du rêveȬLa Belle au Bois Dormant de Walt Disney
L’Harmattan, 2012, essai

Mannequins GéGé, Chic de Paris
Wax Fruit Press, 2013, étude

L’Art musical de Walt DisneyȬL’animation de 1928 à 1966
L’Harmattan, 2013, essai

Né en 1963, Michel Bosc est un compositeur classique autoȬ
didacte. C’est William Sheller qui le convainc, en 1985, de
se vouer à l’écriture.

En tant que compositeur, Michel Bosc est l’auteur de
plus de deux cents œuvres, dont une partie a été jouée à
Paris (Théâtre du Châtelet, Salle Gaveau, Musée dȇOrsay),
Angers, Saumur, Tours, Fontevrault, Annecy, Strasbourg,
Lille, Lyon, Poitiers, mais aussi à Wavre (Belgique),
Landgoed Vilsteren et Steenwijk (PaysȬBas), Madrid
(Espagne), Brno (Tchéquie), Pasadena et San Jose (EtatsȬ
Unis) ainsi qu’à Yokohama, Tokyo et Kobe (Japon). En tant
quȇorchestrateur, il a réalisé de nombreux arrangements et
transcriptions pour des formations symphoniques ou de
chambre.

Son œuvre aborde de nombreux genres : symphonie,
poème symphonique, quatuor à cordes, opéra, quintette à
vents, quintette de cuivres, trio avec piano, concerto,
messe, requiem, leçons de ténèbres, oratorio, mélodie…
Tonale, sa musique possède un caractère très personnel, à
l’hédonisme farouchement indépendant.

Plusieurs œuvres de Michel Bosc sont publiées aux édiȬ
tions Wolfhead Music, aux éditions Aedam Musicae et des
recueils sont également disponibles sur lulu.com.

Site internet : www.michelbosc.com


Merci à

AlainȬPaul Diaz pour sa patience et sa bienveillance
à chaque étape,

et à

JeanȬMarc Sacquet, fidèle ami depuis tant d’années,
pour le dessin original reproduit en couverture.

Chapitre 1

Les soirs d’été, après l’orage, Paris exsudait toujours cette
étrange odeur de crottin de cheval mêlé à celle de la terre
mouillée. Il flottait alors sur la capitale une brume ténue
mais pénétrante, plombée par les fumées âcres des faȬ
briques et des usines de la périphérie. En quelques heures,
l’été le plus lumineux se muait en un automne poisseux et
odorant. Le pavé glissait ; la chaussée charriait des rigoles
de boue et de purin. Les encombrements de fiacres, de berȬ
lines et d’omnibus électrisaient l’humeur des habitants
pressés. Ce soirȬlà, les parapluies luisaient et les chevaux
fumaient aux abords du théâtre des Deux Portes, où l’on
donnait Rodogune. C’était un édifice ancien et défraîchi,
conservant une certaine allure, comme beaucoup des salles
construites sous la Restauration ; promis à tomber sous la
pioche des grands travaux, menés tambour battant par le
baron Haussmann, il vivait là ses dernières heures.

Edmond Lebrun était en retard. Hâtant le pas, surveilȬ
lant la progression des véhicules serrés au milieu des inȬ
vectives des cochers furieux, il maintenait son hautȬdeȬ
forme, de peur des bourrasques qui achevaient de déchirer
les nuages auȬdessus de la flèche de SainteȬLucie. Il prenait
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garde aux flaques d’eau mais, déjà, son pantalon se macuȬ
lait de boue. Son ami Jules Harcourt l’attendait en grelotȬ
tant, appuyé contre un réverbère et lisant le journal. Il
n’était jamais assez couvert.
« Bonsoir, vieux ! Excuse mon retard ! s’écria Edmond
en bondissant sur le trottoir.
— J’ai pris l’eau. Je suis gelé ! Comment vasȬtu ?
— Bien, merci. J’étais chez mon éditeur, qui m’a fait atȬ
tendre.
— Comme toujours ! Ce n’est rien, rassureȬtoi, et j’étais
impatient de te voir. Pour une fois que j’ai des places graȬ
tuites, je suis bien heureux de pouvoir t’en faire profiter !
— Comment les asȬtu obtenues ?
— Tu sais, Andrée, l’actrice. »
Jules avait fait récemment cette nouvelle connaissance
et, déjà, s’en était détaché. Il avait, de la gent féminine, un
appétit sans limite de conquête. Il en portait l’art au plus
haut degré de raffinement et ne concédait rien qui pût enȬ
traver cette liberté. N’en aimer qu’une, et pour longtemps,
était auȬdessus de ses forces ; sa constance, si solide en amiȬ
tié, s’épuisait en quinze jours auprès d’une belle – ou d’une
moins belle. Léger malgré lui, il ne parvenait jamais à réȬ
fréner la gourmandise qui le dévorait à l’apparition d’un
nouveau minois. C’étaient alors des intrigues, des maniȬ
gances et des torsions pour une approche inventive et touȬ
jours inspirée. Lui, le terrien, savait trouver les mots justes,
amener les situations, susciter les heureux hasards pour se
trouver à point nommé sur la route de la dame ou de la
demoiselle. C’étaient une battue continuelle, un jeu de
piste épuisant qui le laissaient harassé et ne rassasiaient sa
gourmandise que le temps d’une étreinte furtive, parfois
renouvelée quelques jours. Après quoi, à l’affût encore, il

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dépérissait jusqu’à la cible suivante. Non qu’il fût collecȬ
tionneur dans l’âme, mais son expérience alignait désorȬ
mais un catalogue de la gent féminine dont il tirait leçons
et pronostics. Ce n’était pas davantage un simple chasseur,
embusqué en permanence, en quête de trophées ; la femme
était tout à la fois sa raison d’être, son caprice, sa force et
son point faible. Edmond admirait depuis toujours son exȬ
périence hédoniste et philosophique, souvent résumée en
sentences un peu crues sur la mollesse des blondes ou sur
la violence des rousses. L’Andrée en question n’avait duré
que huit jours ; les actrices, avait souligné Jules avec une
moue de dégoût, sont souvent blasées par la cour qu’on
leur fait et ne cèdent jamais qu’à une charge violente. Sitôt
conquise, la belle s’était révélée aussi peu empressée que
lui de poursuivre l’idylle mais avait payé de deux entrées
gratuites l’assaut triomphal. En garçon gentil malgré sa fréȬ
nésie d’érotisme, Jules offrait volontiers son amitié à des
passades bien conduites.
« Tu as vu ce que c’était, la pièce ? s’inquiéta Jules.
— C’est du Corneille ! Un classique. Moi, j’aime ça ! J’esȬ
père que tu ne la trouveras pas trop ennuyeuse.
— J’en suis moins sûr ! Et puis, Rodogune, qu’estȬce que
c’est que ce nom ? Ils ne pouvaient donc pas l’appeler
François ou Maurice ?
— C’est un personnage féminin ! Edmond riait. Ils se
rapprochèrent du public bavard qui gagnait les guichets
du théâtre en une joyeuse cohue.
— Ce sera sûrement moins bien qu’à la ComédieȬ
Française mais je sais qu’en général, tu aimes ce genre de
tintouin, souligna Jules, soucieux de redorer son blason
après sa marque d’ignorance sur le grand répertoire.
— Tu es un frère ! » lui lança chaudement Edmond.

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Dans le théâtre, l’air était irrespirable ; la chaleur des
premiers jours de juin s’était déjà accumulée sous les
cintres. L’édifice sentait l’abandon : la poussière des cordes
et des toiles de fond, des relents de pisse de rat et de sueur
humaine rance piquaient le nez. Pourtant, la salle luisait
encore des dorures anciennes ; les pendeloques d’un lustre
de cristal et les girandoles ouvrageant les loges scintillaient
doucement dans la pénombre ; les fleurs en feston, dont le
plafond se garnissait, achevaient de faner lentement dans
la fumée des bougies. Les spectateurs s’ébrouaient et baȬ
vardaient avec animation. Le public serait difficile, peu atȬ
tentif et contrariant.
« Je n’ai rien compris à l’argument, comme d’habitude,
confessa Jules en tendant le programme à Edmond.
— C’est normal. La tragédie, c’est toujours compliqué.
— Mais toi, tu aimes ça, n’estȬce pas ? s’inquiéta Jules.
— Oui, et je te remercie de m’avoir invité. Tu verras, les
vers de l’auteur sont vraiment magnifiques ! »

Le rideau rouge ondulait : on s’agitait, sur scène. Cette
RodoguneȬlà sentait déjà le faubourg et Edmond devinait
que la musique du texte n’en sortirait pas indemne. ComȬ
bien de classiques se voyaient ainsi défigurés, réduits malȬ
gré eux à des farces au mieux désopilantes, au pire sorȬ
dides ! De pareils traitements transformaient les plus
nobles intrigues en comédies de boulevard. Edmond savait
que Jules s’ennuierait à mourir. L’antiquité, la tragédie,
rien de cela ne l’attirait. Tous les thèmes abordés dans cette
œuvre lui seraient étrangers : la jalousie, l’ambition, la
haine et la cruauté. Homme bon et aimant, il s’y entendait
bien davantage en repas familiaux, en causeries amicales,
en parties de pêche, en voyages et, bien entendu, en

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femmes. Il avait conservé de son enfance un bon sens terȬ
rien, un naturel rieur, un goût des joies et des plaisirs
simples, sinon faciles. Edmond le rêveur manquait de cette
franche bonhomie. Le mystère, le légendaire, le mythique,
le grandiose et l’ineffable l’avaient toujours subjugué,
comme autant de rivages convoités et hors d’atteinte ; ce
goût lunaire pour un ailleurs sans nom l’avait assujetti à
cet isolement de l’esprit dans lequel macèrent volontiers
nombre de créateurs. Edmond n’en aimait que plus son
meilleur ami : ils formaient les deux plateaux d’une baȬ
lance équilibrée.

Les deux compères s’étaient toujours connus et beauȬ
coup les prenaient, non sans raison, pour des frères de lait.
Certains les avaient même baptisés les Goncourt, à cause
des écrivains célèbres aux prénoms identiques. Ils avaient
passé leur enfance dans le Poitou. Jules avait des parents
charcutiers ; Edmond était le fils d’un notaire. Leurs jeux
d’enfance avaient nourri l’amitié, déjà ancienne, de leurs
familles respectives. Leurs souvenirs s’émaillaient de proȬ
menades en carriole, de cueillettes de champignons, de
châtaignes braisées et d’averses sur le chemin de l’église.
Une enfance paisible et chaleureuse, peuplée de contes de
Perrault et de fables de La Fontaine récitées sur l’estrade.
Ils avaient connu de grands faits, comme autant de balises
ponctuant les années : l’incendie de la grange Dupin, la
mort du père Combier écrasé sous sa charrette, la procesȬ
sion de la FêteȬDieu avec le bras bandé. L’âge de leurs preȬ
miers émois les avait encore rapprochés. Edmond rougisȬ
sant avait entrevu le mollet de la Jeanne ; Jules avait volé
des baisers à la petite Collet, renversée dans la luzerne. Ils
parlaient à voix basse de leurs espoirs, de leurs troubles, de
leurs rêves, des mystères de la femme et des chemins pour
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y accéder. À cet âge, les destins se dessinent et la conscripȬ
tion demeure une étape menaçante, susceptible de bouleȬ
verser le cours d’une vie. Le père de Jules ne voulait pas les
voir gâcher leur existence en faits d’armes et leur avait
payé, à tous deux, le remplacement : mille cent francs pour
chacun. Les familles s’en étaient encore trouvées rapproȬ
chées. Le notaire espérait voir son fils reprendre la charge ;
à la vive déception de ses parents, Edmond, littéraire de
cœur, déjà artiste dans l’âme et d’une indépendance faȬ
rouche, avait interrompu ses études pour devenir l’assisȬ
tant d’un chroniqueur de Poitiers en mal d’inspiration et
dont les affaires nécessitaient la présence d’un secrétaire.
Ce travail besogneux, effectué dans la solitude d’un bureau
poussiéreux et encombré, au premier étage d’un hôtel parȬ
ticulier dont la toiture et les plafonds fuyaient, lui laissait
assez de temps pour vaquer à ses propres affaires ; entre
deux correspondances, il s’était lancé, sans véritable ambiȬ
tion, dans l’écriture d’un premier roman, Les Nouvelles
Ophélie, dont le succès inattendu l’avait fait remarquer.
C’est en publiant un deuxième ouvrage, L’Âme des fleurs,
qu’il put faire de l’écriture un métier, s’établir définitiȬ
vement à Paris et prendre une femme, tout en complétant
ses revenus par des cours particuliers, par la rédaction
d’articles de presse et par l’écriture de feuilletons à l’eau de
rose pour les journaux. Ce fut aussi l’époque des retrouȬ
vailles des deux amis, qui ne devaient plus se quitter.
Après l’aubaine du remplacement, Jules avait lui aussi
déçu ses parents en refusant de reprendre la charcuterie faȬ
miliale. Il était allé jusqu’aux Antilles, pour de mystéȬ
rieuses affaires dont il n’avait jamais voulu parler ;
Edmond imaginait volontiers une créole fortunée, ayant
probablement tourné la tête de son ami. Revenu en France
sans un sou ou presque, Jules n’avait gagné de ce séjour
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que de fortes fièvres ponctuelles et violentes. Avec un emȬ
prunt d’origine mystérieuse (mais féminine, à n’en pas
douter), il avait ensuite ouvert un modeste magasin de
confection, rapidement devenu, sous l’effet de son habileté
à flatter les clientes et à percer leurs coquetteries les plus
secrètes, un lieu à la mode. Il avait alors investi ses bénéȬ
fices pour ouvrir une boutique de chapeaux tout aussi vite
remarquée ; son amour de la femme le guidait, infaillible,
dans l’acquisition des marchandises dont la mode allait
durer. Il savait amuser la cliente, la surprendre, la séduire
sans l’effrayer, la persuader que tel article décuplerait son
charme ou que tel autre lui porterait bonheur. D’un mot, il
balayait ses scrupules et la persuadait même de réaliser,
par des achats nombreux, d’importantes économies.
Certes, son conseil était sûr, toujours avisé, pragmatique et
jamais somptuaire. L’œil, en somme, d’un véritable
complice de la féminité. D’un ruban, il égayait un cabriolet
sommaire ; d’une fleur de papier, il parachevait l’élégance
discrète d’une toilette. Mise en confiance, la visiteuse acheȬ
tait, revenait, se laissait guider, parfois succomber à des asȬ
sauts plus intimes. Il avait agrandi ses boutiques, qui ne
désemplissaient pas. Son solide instinct en affaires lui avait
finalement permis de dénicher deux gérants efficaces ; deȬ
puis, il surveillait de loin son négoce, boursicotait et
s’adonnait à la chasse en règle de la gent féminine. À 31
ans, il vivait presque en rentier. Déjà, son physique s’emȬ
pâtait. La douceur de ses grands yeux noirs, accentuée par
des sourcils tombants, en gagnait quelques degrés ; la fosȬ
sette de son menton s’en creusait davantage, tandis que ses
cheveux noirs jais se clairsemaient sur le dessus. Edmond,
au contraire, était resté ce grand maigre aux yeux clairs et
aux boucles châtain, avec ces mains interminables dans les
doigts desquels ses lectrices voyaient un signe de génie.
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« Comment va ta femme ? demanda Jules, tandis qu’ils
prenaient place sur les sièges, dont le velours rouge, râpé
jusqu’à la corde, épousait le creux de l’usure.
— Comme toujours, tu sais… soupira Edmond, peu enȬ
clin à évoquer les sujets domestiques.
— Mince ! commenta l’ami, sans conviction. Il avait touȬ
jours vu dans le mariage un asservissement funeste et
s’était juré d’y échapper.
— Et toi, cette italienne ?
— C’est fait ! Décevante, comme je m’y attendais. Je saȬ
vais qu’elle était plus avertie qu’elle ne s’en donnait l’air.
Souvent, ces brunes noiraudes le sont de naissance et ne
sauvent les apparences qu’avec effort, pour avoir l’air de
pucelles. CelleȬci posait mais n’était qu’une cruche. Elle
était du genre offerte et distraite à la fois. Le pire des méȬ
langes !
— Tu es impitoyable ! » sourit Edmond, qui ne parveȬ
nait à se figurer de quelle personnalité il pouvait bien
s’agir. Il avait toujours admiré l’audace tranquille de Jules
et sa facilité à séduire. Plus intérieur et taciturne, il se senȬ
tait pénalisé par ce manque de toupet. De son côté, Jules, si
concret et doué pour l’action, éprouvait un grand respect
pour le talent créatif de son ami, dont il partageait la réusȬ
site comme l’un des témoins de la première heure.
« J’ai jeté mon dévolu sur une petite serveuse provinȬ
ciale de l’estaminet où je vais de temps à autre. Je lui laisse
encore une semaine de résistance avant de m’ouvrir sa
porte et, croisȬmoi, ce sera autre chose. Elle a ce teint des
filles du grand air, pleines de santé et de gourmandise.
— Et notre actrice ?
— Andrée ? Oh, nous resterons bons amis. Tout compte
fait, si son mari repart pour affaires, nous risquons fort de
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nous revoir, à moins que nous ayons autre chose à nous
mettre sous la dent.
— Sous la dent ! » répéta Edmond médusé. Mais oui,
c’était pourtant de cela qu’il s’agissait : croquer la femme
comme une pomme du jardin d’Eden ; et Jules, satisfait,
campait sur cette position sans balancer davantage.

Les yeux d’Edmond furent attirés par un scintillement,
làȬhaut, dans une loge. C’était le pendant d’oreille d’une
femme tournée vers la scène, qui s’éventait distraitement.
Une silhouette, rien de plus, mais, sous l’effet d’une vioȬ
lente évidence, Edmond sentit son souffle raccourcir. Ce
spectacle, pourtant dans la pénombre, formait une étrange
percée de lumière et de beauté, aussi inattendue qu’éclaȬ
tante. La scène, ainsi arrangée par l’effet d’un hasard néȬ
cessaire, semblait composée par un peintre. Non, Edmond
ne pouvait reconnaître la spectatrice : il ne l’avait jamais
vue. Alors, pourquoi cette urgence, cette douleur au creux
de l’estomac, à la simple vue d’un profil ? Assurément,
cette femme était ici déplacée. Sa posture, d’une élégance
toute naturelle mais indubitable, tranchait sur la désuétude
canaille de l’endroit. Sans bouger, par sa seule stature, elle
perçait les ténèbres à la manière d’un clairȬobscur.
« Tes jumelles de théâtre, tu les as ? DonneȬlesȬmoi, vite !
soufflaȬtȬil à Jules. Au mépris de toute discrétion, il les
brandit pour tenter de mieux voir la spectatrice.
— Qu’estȬce que tu regardes ? » demanda Jules curieux,
étonné, irrité déjà, de n’avoir pas remarqué le premier une
femme qui, semblaitȬil, en valait la peine. Edmond ne réȬ
pondit pas. Il y avait làȬhaut cette silhouette, dont il ne disȬ
tinguait guère que les cheveux châtain, relevés sur les
tempes et tombant en cascade sur le dos ; son profil, sculpȬ
tural, paraissait sans défaut. Elle se tenait immobile, à la
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fois altière et absente. De temps à autre, elle levait la main
et s’éventait négligemment, sans y penser, figée dans une
rêverie impénétrable ; alors, le pendant d’oreille oscillait et
renvoyait des feux par intermittence, perçant l’espace d’un
éclat bleuté. La première intuition d’Edmond se confirȬ
mait : dans ce décor fané, faubourien, elle semblait déplaȬ
cée, extérieure, étrangère ; son immobilité en faisait une apȬ
parition incongrue, d’une poésie lumineuse. Jules tapa sur
son épaule.
« Mais qu’estȬce que tu regardes ? insistaȬtȬil.
— LàȬhaut, cette femme… »
L’ami plissa les yeux et chercha. Il eut une moue de déȬ
goût.
« Quoi, celleȬlà, dans la loge, qui s’évente ? Ne te donne
pas tant de mal ! C’est une saleté.
— Quoi, ce profil de camée ? Tu plaisantes !
— Non, je t’assure. Son nom ne me revient pas, mais
c’est une faiseuse d’histoires, compromise dans une affaire
sordide, plus personne ne la reçoit. Une sale mésaventure.
Ce n’est pas pour toi, ni pour moi d’ailleurs ! »
Edmond se rembrunit. Non ! Il savait que c’était faux !
Il n’y avait pas d’histoire, pas autour d’elle – ou du moins,
pas à cause d’elle ! Les trois coups retentirent. Les deux
amis se retournèrent vers la scène et s’enfoncèrent dans
leurs sièges. Jules avait une facilité déconcertante à classer
sans suite une vision qui continuait de happer son ami. Le
rideau se leva lentement sur un décor sommaire, moins inȬ
digent toutefois que l’état du théâtre ne l’avait laissé redouȬ
ter.

Ô mon cher frère ! Ô nom pour un rival trop doux !
Que ne feraisȬje point contre un autre que vous ?

20

Edmond fronça les sourcils. Les alexandrins, broyés par
la gouaille des acteurs, traînaient leurs pieds comme ceux
d’un milleȬpattes, et les syllabes brinqueballaient à la maȬ
nière des wagons de chemin de fer. Andrée interprétait
Laonice, la suivante dévouée de Cléopâtre. Dès qu’elle paȬ
raissait sur les planches, Jules gigotait sur son siège, tout à
l’excitation du souvenir de l’avoir possédée et de la trouver
là, ainsi costumée, métamorphosée par les mauvais quinȬ
quets de la scène.
« J’en ferais bien mon dimanche, encore ! soufflaȬtȬil à
Edmond, qu’il tira de sa rêverie. Comment la trouvesȬtu ?
— C’est difficile à dire, sous ce maquillage de scène. Elle
a l’air gentil.
— Gentil ? C’est bien le moment d’être gentille ! Elle est
féline, une vraie tigresse, ma parole ! Tiens, pas étonnant
que tu n’aies rien saisi de son charme, à force de regarder
cette saleté dans sa loge, qui te brouille la vue. »
Edmond sourit, mal à l’aise. Saleté ! C’était injuste, forȬ
cément. C’était méchant. À l’évidence, elle ne pouvait être
ainsi, sans quoi il l’aurait senti, il n’éprouverait pas cette
étrange émotion à la contempler. Pourquoi ? Prescience de
l’artiste, dont l’inspiration lui vient d’une double vue ? RéȬ
miniscence de quelque vie antérieure ? Il ne parvenait à
ôter ses yeux du profil, calmement tourné vers la scène, de
cette femme détachée qui ne semblait rien écouter, rien enȬ
tendre du spectacle. Seul, le pendant d’oreille, en scintillant
dans la pénombre, révélait une vie dans cette forme huȬ
maine. Un coup de coude fit sursauter Edmond.
« Ça me revient ; Chloé, Chloé Maurand. C’est son nom,
à cette bonne femme.
— Chloé…
— Oui. C’est une amie de Marianne Doumier, tu sais ?
— Oui, oui… »
21

Un spectateur, tout près, fit un « chut » autoritaire. Les
deux amis se turent. Edmond souriait malgré lui. Chloé !
C’était si simple ! Elle avait un prénom, ce n’était qu’une
femme, vivante, présente làȬhaut, dans cette loge. Elle arȬ
pentait les rues de la même ville que lui, s’était rendue dans
ce théâtre, rentrerait chez elle. Elle côtoyait Marianne. Elle
ne pouvait être plus réelle, plus simple malgré son appaȬ
rence, plus accessible peutȬêtre. La seule existence, dans le
même univers, d’une femme aussi inattendue le rendait
heureux : le prénom était beau, sonore et doux à la fois, qui
tendait les lèvres comme pour un baiser avant de les élargir
dans l’ébauche d’un sourire. Il n’eût pas aimé qu’elle s’apȬ
pelât autrement. Chloé n’était qu’une spectatrice présente
ici, non loin, qu’une volée de marches et quelques pas seuȬ
lement suffisaient à franchir pour l’atteindre. Chloé devait
trouver la pièce attrayante, ou peutȬêtre ennuyeuse : peu
importait, Chloé était là, tout près, incarnée contrairement
à toutes ces héroïnes rêvées, dont Edmond peuplait ses
œuvres et qui s’évanouissaient à chaque publication sous
des titres de librairie. Il tâcha de se concentrer sur
Rodogune, objet de l’attention distraite d’une troupe en
mal d’inspiration. L’emballement de son cœur augmenta
d’un cran. Chloé ! Il lui fallait la voir. Le profil, seul, ne
pouvait déjà plus suffire. Ce visage escamoté dans la péȬ
nombre devenait une douleur ; la lumière, vite ! Il fallait la
clarté du jour pour dissiper cette fièvre étrange, qui le gaȬ
gnait sans raison, du simple fait de ce profil en sfumato
d’une indifférence obstinée à la masse des spectateurs.
Edmond irait, sous n’importe quel prétexte, et entrerait
dans sa loge. D’ailleurs, il suffirait de mimer l’erreur, de
prendre l’air de celui qui se presse, qui croit regagner sa
place mais se trompe et, soucieux de ne rien perdre de la

22

pièce, s’en aperçoit trop tard ; il reculerait, comme sous l’efȬ
fet de la surprise, s’excuserait simplement, sortirait aussiȬ
tôt mais, au moins, il l’aurait vue de face. Sans doute hoȬ
cheraitȬelle la tête, méprisante peutȬêtre, probablement inȬ
différente, irritée, qui sait. Non ! Il ne faudrait pas, pour la
perfection de la scène, la voir irritée. En parfait romancier,
Edmond composait déjà la rencontre idéale et inventait
l’ébauche d’un dialogue. Parmi les ingrédients requis pour
l’équilibre de cette scène, il faudrait la surprise, un soupçon
de peur, peutȬêtre, mais pas d’irritation. Pour autant, bien
évidemment, encore moins de séduction ! Si elle souriait
ou hochait la tête, si elle esquissait une ombre de complaiȬ
sance, c’en serait fini du rêve. Elle se trouverait réduite à
l’état de l’une des lorettes coursées par Jules, qui minaude
pour se voir offrir un bouquet de violettes en l’échange de
quelques caresses, consenties de mauvaise grâce dans un
vestibule, avec des trémoussements godiches. Pas de souȬ
rire ! Elle devait rester la même, inaccessible, étrangement
absente, si calme, telle ces rêves éveillés qui prolongent la
nuit, au réveil.

Heureux déguisements d’un immortel courroux,
Vains fantômes d’état, évanouissezȬvous !

« Quatre pieds, et non pas trois, à évanouissez ! » songea
Edmond irrité. Malgré son agitation, il ne perdait pas
l’oreille et chaque écorchure de la musique des vers lui enȬ
taillait l’esprit. Lui qui rimaillait, sans conviction d’ailleurs,
ne supportait pas l’avachissement dans la déclamation. À
quoi bon les douze pieds d’un alexandrin si l’acteur en
mange deux ou trois ? C’est bien la démarche de ce vers,
empesée mais noble, qui supporte et élève les sentiments
outrés de la tragédie et, seule, les rend vraisemblables, en
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un paradoxal surcroît d’invraisemblance. Après tout, quel
intérêt y auraitȬil à ce chahut antique sans la ciselure d’une
plume sublimante ? Jules, moins porté à la musique des
vers, s’endormait sur le fauteuil. Voir Andrée sans pouvoir
l’atteindre l’avait lassé. Au reste, son jeu d’actrice se limiȬ
tait à une poussive mélopée.

Edmond ne cessait de cogiter. Ainsi, Chloé, Chloé
Maurand, avaitȬon dit, était une intime de leur amie
Marianne Doumier ! Qui sait si cette dernière ne pourrait
ménager une entrevue ? Cette perspective un peu folle mit
l’écrivain dans une effervescence extrême. Oui, il la verȬ
rait ! Non, il ne saurait que dire. Ils n’auraient sans doute
jamais rien à se dire. Qu’importait ! Voir ses yeux, croiser
son regard. Cacher ses propres réactions et la saluer courȬ
toisement, l’air aussi détaché qu’elle. S’approcher assez
près pour sentir son parfum. Toucher sa peau, le temps
d’un baisemain, qu’il s’appliquerait à donner distraiteȬ
ment, pour ne rien laisser paraître de son trouble. Sans
doute, il serait déçu. Ce ne serait sûrement que l’une de ces
parisiennes blasées qui lisait poèmes et romans avec une
avidité stérile, dans la pure recherche d’une émotion préȬ
tendument élevée, avec la confusion, hélas si commune, du
joli et du beau, de l’artistique et du décoratif, à laquelle
Edmond s’était violemment colleté en publiant ses preȬ
miers ouvrages.

Un mot ne fait pas voir jusques au fond d’une âme ;
Et votre espoir trop prompt prend trop de vanité.

L’acte IV, déjà. Comment faire pour s’introduire dans sa
loge ? D’un coup d’œil peu assuré, Edmond considéra la
rangée des spectateurs qu’il faudrait déranger en se levant.
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Jules le questionnerait, s’inquiéterait peutȬêtre. Parvenu
aux loges, comment la trouveraitȬil ? Lui faudraitȬil ouvrir
une, deux, trois portes avant de la rencontrer ? Les spectaȬ
teurs impatientés se retourneraient en fronçant les sourȬ
cils ; arrivé sur place, il resterait là, raide et muet, à ne saȬ
voir que dire. Il lui fallait la voir, mais Edmond connaissait
sa lâcheté et déjà, sentait ce petit exploit auȬdessus de ses
forces.

Me serasȬtu fidèle ? Et toi, que me veuxȬtu,
Ridicule retour d’une sotte vertu,
Tendresse dangereuse autant comme importune ?

Et il y avait Léa. Edmond était marié. Cette seule pensée
lui serra la gorge, il la chassa avec effort : trop tard, déjà
l’instant s’en trouvait sali, gâché. C’était le rappel d’une
misère quotidienne, d’une sourde angoisse de chaque insȬ
tant, d’un cuisant échec souillé d’une haine latente. Sous
l’effet de ces fantômes, son euphorie rêveuse s’évapora. Le
rideau tomberait et, gourd comme à son habitude,
Edmond n’aurait rien entrepris pour croiser le regard de
cette femme. Lâche et vain : deux défauts qu’au cours de
scènes violentes, sa femme avait pris plaisir à lui reprocher.
Il sentit, en lui, se rouvrir une plaie enfouie. C’était mieux
ainsi, du moins tâchaȬtȬil de s’en persuader. Après tout,
Jules, le spécialiste, avait balayé Chloé d’un revers de la
main avec une moue de dégoût ; il s’y entendait assez pour
qu’on lui fît crédit. PeutȬêtre, en effet, n’étaitȬce là qu’une
intrigante, une femme agressive et aigrie, procédurière ou
jalouse, dont le caractère acariâtre avait pu l’entraîner à des
méchancetés. Alors, à quoi bon risquer de ruiner la beauté
d’une apparition aussi inespérée ? Edmond ne s’étaitȬil
pas, toute sa vie, contenté du rêve pour mieux subir la vide
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