L'Anglaise du Dropt

De
Publié par

Adrien, septuagénaire actif, sort par un matin d'hiver sinistre et glacé, dans l'intention de prendre quelques photos de la rivière en crue qui coule en contrebas de son domicile. Il est loin d'imaginer, qu'arrivé sur les berges du Dropt, il va faire la rencontre qui bouleversera sa vie. Il sauve une inconnue de la noyade, une jeune femme britannique.
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
Lecture(s) : 73
EAN13 : 9782336265773
Nombre de pages : 269
Prix de location à la page : 0,0124€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois























© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13137-8
EAN : 9782296131378 L’Anglaise du Dropt
Du même auteur
Romans
Quand j’étais femme, Star ditions, Paris, 1978,
En quête, ditions Thélès, Paris, 2008.
Théâtre
Enfants de 1789
Banlieue
La voix d’Oberhaus
La Paimpolaise et ses deux sœurs
Destination Plein Sud
Pensées, Voix et Gestes de voyageurs
Quand nous aurons cent ans
Scénarios et dialogues
Costa (TF1)
Iris (Radio Canada)
Jean Claude DELAYRE
L’Anglaise du Dropt
Roman
L’Harmattan




e Docteur Barrot quitta la chambre sur la pointe des pieds. L Au passage, il souffla au propriétaire des lieux, en faction
derrière la porte depuis le début de la visite :
– Elle s’est endormie.
Ces paroles soulagèrent Adrien du sentiment
d’impuissance qui l’oppressait. Après l’avoir confiée au médecin,
il avait continué de se sentir responsable de cette inconnue,
portée à bras jusqu’à son domicile, alors que sa vie semblait sur
le point de s’éteindre.
Les circonstances de leur rencontre n’étaient pas banales.
Elles étaient de celles qui restent gravées dans la mémoire et font
trembler longtemps après.
Adrien fréquentait peu le cabinet du généraliste, ouvert
depuis un quart de siècle à Eymet. Il s’y rendait une ou deux fois
l’an, quand il devait se faire prescrire un vaccin contre la grippe
et, par routine, une analyse de sang. Cette dernière n’ayant
jamais décelé d’anomalie, leur fréquentation se bornait à ces
uniques consultations. C’était la première fois que le médecin se
déplaçait à sa demande. En revanche, il était venu à la ferme,
lorsqu’il soignait ses parents.
Au lendemain de son soixante-dixième anniversaire, il
était en bonne santé si on excluait quelques problèmes urinaires
liés à une sclérose prostatique banale qu’il traitait par les plantes,
sur le conseil d’amis et proches voisins, adeptes des médecines
douces.
L’appel reçu dans sa voiture, en pleine tournée sur les
routes du canton, surprit le praticien. 8 L’ANGLAISE DU DROPT
C'est sa femme, en charge de son secrétariat, qui lui
transmit l’information :
– Mr Charroux de Saint-Aubin de Cadelech souhaite
que tu passes le voir ; ça m’avait l’air urgent.
Barrot était sur les hauteurs de la commune, à trois
minutes du domicile de son patient. Il bouscula son programme
tout en se demandant pourquoi, s’il y avait urgence, on n’avait
pas contacté les services de secours spécialisés, les pompiers ou
ses confrères urgentistes de l’hôpital de Bergerac. Ils possédaient
la compétence et surtout la logistique qu’il n'avait pas.
Il fut tenté de rappeler sa femme mais il abandonna
l’idée, pensant qu’elle lui avait tout dit.
Une fois sur place, il aviserait.
Il arriva en vue de la vieille demeure, restaurée avec soin
dans le respect de ses caractères d’origine. Elle se tenait en retrait
d’une haie vive, composée d’arbustes divers et de quelques
pruniers sauvages dont la tête dégarnie dépassait d’un ou deux
mètres. En cette période de l’année, elle laissait entrevoir la
façade de la maison d’habitation, aux pierres apparentes et aux
ouvertures munies de volets de bois, peints en blanc.
La pluie battante des jours précédents s’était muée en un
crachin de bord de mer, malsain et préjudiciable au moral des
gens.
Barrot savait qu’avec ce ciel bouché, son cabinet allait
connaître un pic de fréquentation. Les personnes les plus fragiles
seraient en demande de placebos variés et de paroles rassurantes.
Il aurait été surpris qu’Adrien soit dans ce cas ; il ne lui
paraissait pas posséder le profil idéal du candidat à la déprime.
La suite lui donna raison. Il le trouva devant sa porte,
l’air préoccupé mais solidement campé sur ses jambes. Son
regard ne fuyait pas et la main qu’il lui tendit, était ferme,
volontaire. L’ANGLAISE DU DROPT 9
Se pouvait-il qu’il l’ait dérangé pour une bricole ? Une
simple rhino-pharyngite ou des courbatures ?
Barrot grogna en guise de salut :
– Qu’est-ce qui ne va pas ? Vous êtes malade ?
Adrien ne répondit pas à la question mais l’entraîna à
l’intérieur. Il ne lui adressa la parole qu’après avoir refermé la
porte derrière eux, comme s’il avait désiré protéger leur
conversation d’oreilles invisibles.
– Je ne vous ai pas fait venir pour moi, avoua-t-il.
Il guida le médecin jusqu’à la porte de sa chambre.
Celleci était plongée dans la pénombre et il fallait avancer jusqu’au lit
afin de pouvoir distinguer la forme de la personne, couchée en
son milieu.
Barrot se pencha, chercha à deviner qui se cachait sous
les couvertures. Le visage qui lui apparut était jeune et il
appartenait à une femme. Elle lui était inconnue. Elle n’avait
jamais franchi la porte de son cabinet, il ne se souvenait pas de
l’avoir un jour croisée. Il se retourna vers Adrien qui était planté
sur le seuil de la pièce.
– Qui est-ce ? souffla-t-il.
Il ne fut guère plus avancé. Adrien était logé à la même
enseigne; il était dans l’incapacité d’offrir une identité à la jeune
femme qu’une heure auparavant, il avait ramenée chez lui.
– Vous n’allez pas me croire mais je l’ai tirée du Dropt
où elle était sur le point de se noyer.
– Où ça ?
– En amont du Moulin Neuf si vous connaissez ; à
moins de deux cents mètres du pont où la route de Lauzun
franchit la rivière.
Barrot hocha la tête, il imaginait assez précisément
l’endroit pour l’avoir souvent traversé, au cours de ses visites. 10 L’ANGLAISE DU DROPT
– Elle vous a parlé ?
– Non, pas un mot. J’ai cru qu’elle était morte…Tout
est allé si vite !… Je l’ai dégagée de son arbre…
– Quel arbre ?
Adrien s’évertua à fournir de vagues explications. De son
côté, Barrot l’écoutait d’une oreille distraite, accaparé par sa
malade.
– Soyez gentil, donnez-moi un peu de lumière... Puis
vous nous laisserez, si ça ne vous dérange pas.
Adrien s’exécuta. Il faisait confiance à l’homme de l’art
et à son expertise.
Cependant, avant de tourner les talons, il s’enhardit à lui
demander si la vie de la jeune femme n’était pas menacée et s’il
parviendrait à la soigner sur place.
Le docteur haussa les sourcils et répliqua sèchement :
– Ce n’est pas moi que vous auriez dû prévenir ! Mais,
puisque je suis là, je vais faire de mon mieux.
Adrien s’excusa et alla se poster derrière la porte de la
chambre qu’il prit seulement la peine de refermer à moitié. Par
l’entrebâillement ainsi obtenu, il pouvait discerner le pied du lit,
une partie de la fenêtre donnant sur le jardin et, au mur, la photo
de ses parents, le jour de leur mariage. La lumière diffusée par la
lampe de chevet ne permettait pas d’apprécier tous les détails
mais les lieux et les objets lui étaient si familiers qu’il pouvait
surmonter cet obstacle. Comme il pourrait découvrir la voix de
l’inconnue s’il advenait que les deux occupants viennent à se
parler.
C’était la raison majeure qui l’avait conduit à se poster là.
De cette manière, il espérait en apprendre un peu plus sur
l’accident survenu à la jeune femme. Au cours de son sauvetage,
elle était restée muette, à l’exception de la plainte qui lui avait
échappée à sa sortie de l’eau. L’ANGLAISE DU DROPT 11
Il ne pouvait pas dire grand-chose d’autre à son sujet.
Quand il l’avait découverte, elle était vêtue d’une simple
chemise de nuit. Dans l’urgence, il ne s’était pas soucié de
fouiller les environs immédiats en quête d’un objet personnel
égaré. Il se devait, avant tout, de la ramener, sans perdre une
seconde, dans un lieu chauffé s’il ne voulait pas la voir mourir
d’hypothermie.
Il prêta l’oreille, maîtrisant sa respiration encombrée par
le début d’un rhume qui gênait son écoute. Mais seul le docteur
s’exprimait à voix basse. Il posait des questions, inaudibles à
cette distance et qui ne semblaient pas obtenir de réponses en
retour.
Cette attente angoissait Adrien et, paradoxe, elle allégeait
aussi son fardeau. Un homme, momentanément substitué à lui,
était en train de mettre de l’ordre dans la situation, il la
dédramatisait. Il ne faisait plus de doute que la jeune femme était
tirée d’affaire. Sinon, Barrot aurait sollicité des secours, il
n’aurait pas pris le risque d’une erreur de diagnostic.
Après des soins attentifs et du repos, l’inconnue
recouvrirait la santé et renouerait avec le plaisir de vivre si jamais
elle l’avait perdu. Comment aurait-il pu en être autrement ? Elle
paraissait avoir une trentaine d’années.
Elle aurait pu être sa fille. Ce sentiment occupait sa
pensée et lui dictait l’attitude future qu’il devrait tenir à son
égard. Il ordonnait à son esprit de bâtir les murs derrière lesquels
elle trouverait paix et protection.
Le diagnostic posé par le médecin devenait secondaire ;
Adrien trouverait toujours le moyen de s’occuper d’elle. Mais en
homme soucieux de la liberté des autres, ni calculateur, ni
opportuniste, il n’avait pas l’intention d’exercer un quelconque
pouvoir sur sa personne fragilisée.
Son action héroïque – ne s’était-il pas jeté dans le Dropt
en crue, au péril de sa propre vie ? – relevait d'une autre 12 L’ANGLAISE DU DROPT
logique. Elle puisait à la source de valeurs inscrites au plus
profond de son être, héritées de sa culture et de son éducation.
Elle n’était pas étrangère, semblait-il, à une démarche
inconsciente de rédemption. Mais quelle faute ancienne
parasitait encore sa mémoire ?
Peut-être, dans cet instant crucial, s’était-elle manifestée
à Adrien. Il était possible que mû par ce rappel du passé, il se
soit porté au secours de l’inconnue, sans songer aux risques qu’il
encourait. Son précieux fardeau déposé sur la berge, tandis qu’il
reprenait son souffle, elle lui avait dicté sa conduite.
A la porte de sa chambre, elle était toujours agissante.
Adrien se sentait plus digne d'exister que jamais,
pleinement heureux d’avoir réalisé une action qui donnait un
sens à sa vie.
Il n’attendait rien qui ressemble à de la reconnaissance,
surtout si elle devait s’exprimer par l’intermédiaire de la société.
Il avait trop peu d’appétence pour les honneurs. Son désir de
gloire et de louanges était d’un autre temps. Il n’était plus le
jeune homme monté à Paris alors qu’il était en conflit avec son
père dont il méprisait la vie médiocre sur son lopin de terre,
parmi ses quatre vaches, ses volailles, son hectare de vignes.
Depuis ce temps-là, beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts du
Dropt et les aubes des moulins s’étaient définitivement
immobilisées. Adrien était revenu à des valeurs plus terriennes et
fondamentales. Il savait se contenter de l’essentiel, préférant
l’ombre à la lumière et sans vivre complètement en reclus, il
limitait ses expéditions dans le monde, à quelques kilomètres de
son point d’attache. Au-delà, il se serait senti étranger.
Il était comblé sur sa terre d’enfance. Il avait fait le choix
de s’y enraciner, après ses longues années d’exil volontaire. La
mort de ses parents lui avait ouvert les yeux : la fuite ne
conduisait nulle part. La solitude était insupportable sans
l’hospitalité des souvenirs. De retour à Saint-Aubin, il avait senti L’ANGLAISE DU DROPT 13
qu’il était attendu. La vieille maison s’était offerte à lui sans
restriction aucune et l’avait décidé à ne pas repartir.
Ailleurs, il avait de la famille mais si éloignée et lointaine
qu’il ne la fréquentait pas. Il avait eu une poignée de copains, à
l’armée d’abord puis sur son lieu de travail. De vrais amis ?
Jamais. Depuis son retour dans la demeure familiale, au
lendemain de la cessation de son activité de technicien
chauffagiste en région parisienne, il entretenait des relations
suivies avec ses voisins, géographiquement les plus proches. Ils
étaient un tantinet bohèmes mais il partageait avec eux de
nombreux points de vue. Ils défendaient l’idée d’un monde plus
juste et fraternel, avaient un respect de la nature qui n’était pas
né de la bannière brandie par les ralliés à l’écologie, de la
dernière heure.
Maryse et Bertrand Lignel étaient des produits de Mai
68. Ils avaient été de l’occupation de La Sorbonne comme des
barricades du Quartier Latin ou de la grande marche vers les
usines Renault de Billancourt. Sur leur lancée, ils avaient
manifesté contre l’extension du camp militaire du Larzac, la
guerre au Vietnam et plus récemment, contre les transports de
déchets radioactifs ou la culture du maïs transgénique. Adrien
aimait leur enthousiasme à défendre l’environnement et une
agriculture raisonnée, respectueuse de la terre et des
consommateurs.
Après des études à Censier où ils s’étaient connus et une
série de petits boulots, ils avaient décidé de quitter Paris, de
s’installer à la campagne. Ils se voyaient bien en paysans. Ils
achetèrent avec l’argent d’un petit héritage une ferme délabrée et
la trentaine d’hectares qui allaient avec, dans un coin perdu de
l’Aveyron. Ils y élevèrent des moutons et survécurent à
l’isolement et aux privations durant six longues années.
Une annonce parue dans un journal agricole les amena
plus à l’ouest, sur des sols moins arides et sous un climat plus 14 L’ANGLAISE DU DROPT
clément. Une exploitation agricole était mise en viager dans l’une
des communes du canton d’Eymet, à l’extrême sud du
département de Dordogne. L’affaire valait le coup : le bouquet
correspondait grosso modo aux trois-quarts de ce qu’ils
pouvaient tirer de la vente de leur propriété de l’Aubrac. Le
poids de la rente était supportable car le domaine permettait une
activité d’élevage, la production de céréales et de foin pour
nourrir les animaux. Après les moutons, ils se lancèrent dans
l’élevage des chèvres et la fabrication de fromages, bientôt
labellisés AB production. Le destin se montra généreux à leur
égard. Leur vieille propriétaire décéda dans les quatre ans de
leur installation, à la maison de retraite où la rente viagère lui
avait permis de se retirer.
Entre-temps, ils avaient installé leurs étalages sur les
marchés de la région, cabécous et bûches cendrées, confitures
maison, dans une ambiance originale qui attirait le chaland.
Tandis que Maryse vantait les mérites de ses produits, Bertrand
interprétait à la guitare des chansons de Brassens, Le Forestier,
Léonard Cohen ou de sa création personnelle. Les mêmes qu’il
chantait à ses bêtes quand il les sentait stressées. Leur lait,
prétendaient-il, en était meilleur !
Une quinzaine d’années les séparait de l’âge d’Adrien,
pourtant celui-ci se sentait plus proche d’eux que s’il s’était agi
de gens de sa génération.
C’était ainsi ; il n’aurait pas su donner de raisons à cet
attachement.
Leur fréquentation ne l’avait pas transformé
radicalement au point qu’il épouse toutes leurs idées mais elle lui
avait permis d'accorder de l’importance à des choses qu’il avait
toujours jugées secondaires. Il s’était mis à porter beaucoup plus
d’intérêt aux autres et à ne pas rejeter leur différence. Il avait
compris qu’elle était source d’enrichissement. L’ANGLAISE DU DROPT 15
Cette prise de conscience avait dû aussi jouer son rôle
lorsqu’il s’était jeté dans les eaux glacées du Dropt.
Le courant était irrésistible, le lit devenu profond. Adrien
s’était débarrassé de ses chaussures et de sa parka. Il s’était
enfoncé dans l’eau jusqu’aux épaules puis s’était laissé dériver.
Parti d’une dizaine de mètres en amont, il avait atteint sa cible à
son premier essai. L’arbre couché en travers de la rivière avait
arrêté sa course.
Il devait agir vite, avant que le niveau de l’eau monte
encore et que ses forces ne le trahissent.
La jeune femme paraissait sans connaissance. Elle était à
demi couchée sur le tronc du grand saule, la tête émergée, le
visage bleui par le froid. L’une de ses mains agrippait si
fortement une branche qu’elle résista aux efforts d’Adrien
comme il essayait de lui faire lâcher prise.
Après, tout s’accéléra. Adrien ne tenta ni de nager, ni de
couper au plus court ; il se laissa emporter par le courant. Il
rejoignit la terre ferme dans un coude de la rivière, où le flot
perdait de son énergie.
Il déposa la malheureuse sur sa parka et lui frotta
énergiquement la poitrine et les épaules afin de la réchauffer.
Elle laissa échapper un soupir, ouvrit les yeux une fraction de
seconde. Ces signes manifestes de vie furent bien plus bénéfiques
à Adrien que les quelques secondes de récupération qu’il s’était
accordées.
Il oublia sa fatigue, décidé à parachever le travail
commencé. Au jugé, le poids de sa protégée ne devait pas
dépasser les cinquante kilos. Il s’estimait de taille à la porter sur
la distance qui les séparait de sa maison : un petit kilomètre.
En préférant les chemins de terre à la route, il était quasi
certain de ne croiser personne, de ne pas être vu. Avec ces
intempéries, les gens restaient cloîtrés chez eux.




e docteur alla s’asseoir à la table de la cuisine afin d’y rédiger L son ordonnance.
– Elle a eu beaucoup de chance, commença-t-il.
Quelques jours de repos et elle devrait être sur pied. C’est une
parente à vous ?
Adrien ne chercha pas à se dérober :
– Non, je ne la connais pas... Elle n’était pas dans l’état
de parler. Mais à vous, a-t-elle dit quelque chose ?
– Rien d’éclairant sur son identité. Je peux seulement
vous affirmer qu’elle est Anglaise ; les quelques mots qui lui ont
échappé étaient dans cette langue. Vous en apprendrez plus à
son réveil si bien sûr vous arrivez à vous comprendre ! Quand
elle aura fait le tour de l’horloge. Je lui ai donné de quoi dormir
un bon moment.
Puis, il planta un regard soupçonneux dans celui
d’Adrien, immobile à l’autre bout de la table et ajouta, sur le ton
de la confidence :
– Vous savez que je risque des ennuis ? De gros
ennuis… J’espère qu’il n’arrivera rien à cette femme…
Adrien s’abstint de tout commentaire et Barrot continua,
de peur de ne pas avoir été compris :
– Si je m’écoutais, je préviendrais les gendarmes.
Quelque chose me dit qu’on ne tombe pas sans raison dans le
Dropt, de nuit et dans une tenue si légère…
Adrien encaissa le coup. Il se pouvait que les craintes du
médecin soient fondées ; la chute de l’anglaise dans la rivière L’ANGLAISE DU DROPT 17
n’était peut-être pas accidentelle. Homicide ? Tentative de
suicide ? Aucune de ces hypothèses n’était à écarter.
– Vous n’avez rien remarqué la concernant ?
– Non, j’ai agi dans l’urgence…
– Vous auriez pu prêter attention aux traces qu’elle a
sur le cou.
Adrien ne l’avait pas détaillée à ce point mais il se
rappela les branches du saule qui l’avaient stoppée dans sa dérive
vers l’aval. Elles pouvaient avoir occasionné les marques dont
parlait le docteur.
– Hum… Je ne parle pas d’éraflures, d’égratignures…
J’y ai vu l’empreinte de doigts puissants… Strangulation, si vous
préférez.
– Vous pensez qu’on a pu…
– Oui, c’est ça, on a pu tenter de l’étrangler.
Adrien se rembrunit. Si le docteur était sûr de son fait,
pourquoi courait-il le risque de s’en laver les mains ? N’allait-il
pas, dès qu’il l’aurait quitté, se rendre à la gendarmerie ? Une
enquête suivrait et on le priverait du rôle qu’il avait l’intention de
jouer auprès de la rescapée. On ne lui accorderait pas le privilège
de s’occuper d’elle, même s’il l’avait arrachée à la noyade. Il
n’avait pas la légitimité d’un parent, d’un ami, pour y prétendre.
Fin observateur, Barrot réalisait l’importance que le
septuagénaire accordait à la venue de cette jeune femme, dans sa
maison. Comme il n’y décelait pas, de prime abord, un objet de
scandale, il se refusa de l’anéantir par une décision hâtive.
Présentement, sa patiente était hors de danger et en de bonnes
mains ; demain serait un autre jour…
– On va la laisser se reposer. A son réveil elle vous
racontera et, je vous fais confiance, vous saurez prendre les
décisions qui s’imposent. Je l’ai longuement auscultée, le
traumatisme physique est superficiel ; il lui faut prendre du 18 L’ANGLAISE DU DROPT
repos et se remplumer. Vous veillerez à ce qu’elle suive à la lettre
le traitement prescrit. Je repasserai la voir.
Il termina par cette précision :
– J’ai dû rédiger mon ordonnance à votre nom, faute de
connaître le sien… Ne vous inquiétez pas, les remèdes prescrits
sont des remontants et des antidépresseurs légers. Des
médicaments que vous pourriez prendre…
Sur ce, il prit congé. L’ANGLAISE DU DROPT 19
Adrien était soulagé. Il avait craint qu’une décision du
docteur l’empêche d’établir avec l’inconnue le lien qu’il appelait
de ses vœux, sans pouvoir encore le définir. Lucide, il savait qu’il
n’aurait pas pu s’y opposer et que le fait d’avoir sauvé quelqu’un
de la noyade, ne lui conférait pas de droits sur sa personne.
A son réveil et selon son bon vouloir, elle seule
déciderait.
En attendant, épuisé et sous la menace des signes
avantcoureurs d’une rhino-pharyngite, il aspirait au repos. Il avait
aussi le sentiment – pour la première fois de sa vie – d’être en
paix avec lui-même.







drien était revenu à St Aubin à la mort de son père. Malgré A leurs relations distantes, il avait été au chevet de ses derniers
jours. Il était le seul membre de la famille à pouvoir le faire. Sa
mère avait été emportée, elle aussi, deux années plus tôt par le
cancer et sa sœur, émigrée au Québec un demi-siècle auparavant,
ne donnait plus signe de vie depuis des lustres.
Ce fut l’occasion d’un retour définitif sur sa terre
d’enfance. La date du décès coïncidait à deux mois près avec sa
mise à la retraite. Aucune attache ne le retenant en région
parisienne, il avait précipité son retour au bercail.
L’accueil que lui avait réservé la vieille demeure, avait
pesé sur sa décision. Il avait cru l’entendre marmonner dans le
craquement de ses planchers et de ses poutres :
– Je t’en prie, ne me vend pas. Reviens, je saurai veiller
sur toi.
Il avait cru entendre la voix de sa mère. Elle l’avait si
souvent encouragé à se rapprocher. N’aurait-il pas pu être muté
à Bordeaux, Agen ou encore à Limoges ?
S’il n’y avait pas eu, à partir de l’adolescence, cette
mésentente chronique avec son père, Adrien aurait écourté son
séjour dans cette agglomération gigantesque où il ne parvenait
pas à s’épanouir. Dans cette foule inoffensive, il n’avait pourtant
à craindre que de soi-même. Mais c’était sans compter sur le
souvenir de son séjour forcé en Afrique du Nord et les actes
accomplis sous l’uniforme. Ils avaient joué un rôle déterminant
dans son désir de prendre de la distance avec les siens. L’ANGLAISE DU DROPT 21
Il ne s’était jamais ouvert de ses faits d’armes à ses
parents ni à personne d’autre d’ailleurs. Sa culpabilité
l’empêchait de libérer sa conscience.
Sa mère, jusqu’à ce que sa maladie la réduise à une
ombre, était parvenue à force de médiations, à éviter la rupture
entre les deux hommes mais les visites d’Adrien étaient trop
rares pour que leur communication ne se borne pas à des
banalités.
L’un et l’autre étaient butés, fiers et pareillement
malhabiles quand il s’agissait d’exprimer des sentiments. Le
dialogue aurait permis que chacun d’eux se sente aimé de l’autre
et le fossé, profond en apparence, aurait pu être comblé.
Adrien en eut la conviction à l’instant où le cercueil de
son père était descendu dans le caveau familial.





ans le trimestre qui suivit, Adrien fit ses adieux à la capitale. D La totalité de ses affaires tenait dans un modeste véhicule
utilitaire de location.
A Saint-Aubin et dans le reste du canton, on ne le vit pas
beaucoup sur les routes. Il appréciait la solitude de la ferme
parentale, à l’écart des autres habitations.
Il était occupé avec la restauration des bâtiments qu’il
avait souhaité réaliser seul, plus pour des raisons sentimentales
que financières. Il se fit livrer les matériaux et durant trois années
complètes il s’attela à la tâche.
A certains, le chantier pouvait paraître pharaonique. Au
terme de plusieurs mois de labeur, la maison avait retrouvée son
lustre, sans n’avoir rien perdu de son cachet ancien et de son
caractère authentique.
Adrien avait bénéficié des conseils éclairés de Maryse et
de Bertrand Lignel, devenus ses amis, gens chaleureux toujours
prêts à rendre service.
Ils avaient fait les premiers pas. Bertrand l’avait approché
alors qu’il se débattait avec l’installation d’une gouttière en zinc.
– Hé ! Attendez, je vais vous donner un coup de main.
L’exercice était périlleux et il n’avait pas refusé son aide.
Puis, ils avaient fait plus ample connaissance devant un
verre de Sauvignon.
– Bertrand, auteur, compositeur, interprète et …
éleveur de biques ! Je suis normand d’origine, parisien surtout…
Son accent confirmait qu’il avait vécu longtemps au nord
de La Loire. L’ANGLAISE DU DROPT 23
Il demeurait, avec sa femme Maryse, sur l’un des points
culminants de la commune.
Sa visite n'était pas due au hasard ; cela faisait un bon
moment qu’il désirait aller à la rencontre de son voisin. Il était
d’ailleurs venu avec un petit cadeau.
– Je vous ai apporté un fromage au lait entier de chèvre,
cent pour cent bio ! C’est ma femme qui le fabrique. Elle est au
top ! Moi, je m’occupe de bêtes, je les nourris et les distrais.
Il sortit d’un sac de toile, décoré à la mode hippie, un
paquet contenant le fromage.
– Celui-ci a bénéficié de six semaines d’affinage,
précisa-t-il. Il commence à développer toutes ses saveurs ; vous
m’en direz des nouvelles !
Adrien lui proposa un deuxième verre mais il déclina son
offre.
– J’ai pas mal picolé avant, j’ai eu des problèmes de
santé et Maryse, ma tendre épouse, n’a pas envie d’être veuve
trop tôt ! J’ai décidé de mettre la pédale douce.
Ils restèrent ensemble la moitié de l’après-midi, à deviser
de choses et d’autres. Adrien ne regarda jamais sa montre, il se
sentait bien avec ce drôle de type, écolo et altermondialiste, vêtu
à la mode des années soixante-dix, les cheveux rares réunis en
catogan sur la nuque.
Lorsqu’il partit, la traite des chèvres ne pouvant attendre,
Adrien sut qu’ils seraient amenés à se revoir. Son visiteur l’avait
invité à grimper jusqu’à chez eux, le plus tôt possible, à
l’exception des matins où ils allaient vendre leur production sur
les marchés.
Cette discussion amicale avait agi sur Adrien à la manière
d’un produit dopant. Il avait mis les bouchées doubles afin
d'achever ses travaux.
24 L’ANGLAISE DU DROPT


Une période de pluie l’amena à l’intérieur de la maison. Il en
profita pour faire place nette au grenier, en le débarrassant des
mille choses que ses parents avaient entassées là, parce qu’ils
n’en avaient plus l’usage ou qu’elles étaient passées de mode.
Sachant qu’à la campagne on ne jette pas et qu’on accorde une
deuxième vie au plus insignifiant des objets, il s’attendait à
devoir faire plusieurs voyages à la déchetterie.
Toutefois, il n'était pas décidé à y emmener la totalité de
son contenu. Il souhaitait pratiquer un tri, une sélection, afin de
conserver les traces de son histoire familiale. Il espérait trouver
des photos, des documents qui la lui raconteraient.
Mais s'il ne s’attendait pas à dénicher des trésors, il ne
pouvait pas imaginer que sous la poussière et une pile de vieux
magazines, il allait faire une découverte dont l’importance allait
changer radicalement son mode de vie.
Elle se cachait dans une modeste valise de carton,
maintenue fermée par une ficelle. Adrien ne s’était pas intéressé
à elle tout de suite ; il l’avait mise à l’écart et ne l’avait
descendue que le jour suivant, son ménage terminé.
Elle contenait une série de grandes enveloppes qui
portaient toutes l’inscription suivante :
Histoire du Dropt
Adrien reconnut l’écriture de son père, appliquée comme
elle avait du l’être lorsqu’il avait passé le Certificat d’Etudes. Il
comprit, à la lecture de leur contenu, qu’il découvrait une facette
de personnalité, inconnue de lui et tenue secrète, de son
géniteur.
Celui-ci avait rassemblé, sur une période de vingt-cinq
ans, un nombre phénoménal de documents : coupures de L’ANGLAISE DU DROPT 25
journaux, photographies, bulletins municipaux, cartes postales,
tous en relation avec la rivière Dropt qui arrosait ce coin de terre.
Adrien était bouleversé ; sa trouvaille faisait surgir devant
lui un père si différent de celui qu’il avait côtoyé ! Il découvrait
un homme sensible, cultivant un intérêt pour des choses dont il
l’avait toujours entendu dire qu’elles étaient futiles. Il constata,
néanmoins, que le projet n’avait pas été conduit à son terme. Les
notes de son père ne fournissaient pas d’explication mais les
dates des articles de journaux laissaient penser qu’il avait du y
renoncer, à l’époque où son fils se trouvait mobilisé en Algérie.
La valise avait dû rejoindre un coin du grenier à ce moment-là.
Mais pourquoi diable, n’avait-il pas détruit son ouvrage
inachevé ? Espérait-il l’exhumer un jour et le remettre en
chantier ? L’avait-il tout bonnement oublié ?
Adrien n’avait pas, présentement, de réponse à ces
interrogations. Plus tard, quand il ne serait plus sous le coup de
l’émotion, il se rallierait à l’idée que son père lui avait transmis le
relais, avait fait en sorte qu’il découvre son travail et qui sait, le
poursuive dans le but de signer une œuvre à deux mains,
réconciliatrice. C’était sa façon pudique et posthume, de lui dire
qu’il l’avait aimé.





drien garda le volumineux dossier à portée des yeux et A entreprit de le compléter, de l’actualiser. Il acheta un
appareil photographique numérique, simple d’utilisation et,
l’emportant dans sa poche, commença à fréquenter les berges du
Dropt, en vue de compléter l’iconographie rassemblée par son
père.
Le soir venu et lorsqu’il se sentait inspiré, il rédigeait les
commentaires des différents chapitres du futur livre.
Cet hommage à la rivière où enfant il s’était si souvent
baigné, où il était allé avec son grand-père à la pêche, le ramenait
à ses racines, à ses ancêtres. La rivière honorait leur mémoire et il
en serait de même pour lui, longtemps après sa disparition.
Mais pour l’heure, il avait du pain sur la planche. Une
fois la rédaction de l’ouvrage achevée, il lui faudrait trouver un
éditeur ou le faire imprimer à ses frais.
Adrien n’était pas un professionnel de la rédaction et de
la mise en page. Le logiciel de son ordinateur lui était d’une aide
relative. Il aurait certainement avancé plus rapidement dans sa
tâche, s’il avait sollicité des conseils. Maryse et plus
particulièrement Bertrand, mis dans la confidence, auraient
certainement offert leurs compétences. Mais Adrien doutait de
lui et craignait le ridicule. Son travail était loin d’être abouti. Il
n’était pas encore certain de vouloir le rendre public. Aussi, il lui
parut plus sage de faire cavalier seul.
L’évènement qui se produisit, dans les semaines
suivantes, l’amena à reléguer son projet à l’arrière plan de ses
préoccupations. Il se vit endosser un rôle qui allait mobiliser

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.