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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13137-8 EAN : 9782296131378
L’Anglaise du Dropt
Romans
Du même auteur
Quand j’étais femme, StarĖditions, Paris, 1978,En quête,Ėditions Thélès,Paris,2008.
Théâtre
Enfants de 1789 Banlieue La voix d’Oberhaus La Paimpolaise et ses deux sœurs Destination Plein Sud Pensées, Voix et Gestes de voyageurs Quand nous aurons cent ans
Scénarios et dialogues
Costa (TF1) Iris(Radio Canada)
Jean Claude DELAYRE
L’Anglaise du Dropt
Roman
L’Harmattan
e Docteur Barrot quitta la chambre sur la pointe des pieds. LAu passage, il souffla au propriétaire des lieux, en faction derrière la porte depuis le début de la visite : – Elle s’est endormie. Ces paroles soulagèrent Adrien du sentiment d’impuissance qui l’oppressait. Après l’avoir confiée au médecin, il avait continué de se sentir responsable de cette inconnue, portée à bras jusqu’à son domicile, alors que sa vie semblait sur le point de s’éteindre. Les circonstances de leur rencontre n’étaient pas banales. Elles étaient de celles qui restent gravées dans la mémoire et font trembler longtemps après. Adrien fréquentait peu le cabinet du généraliste, ouvert depuis un quart de siècle à Eymet. Il s’y rendait une ou deux fois l’an, quand il devait se faire prescrire un vaccin contre la grippe et, par routine, une analyse de sang. Cette dernière n’ayant jamais décelé d’anomalie, leur fréquentation se bornait à ces uniques consultations. C’était la première fois que le médecin se déplaçait à sa demande. En revanche, il était venu à la ferme, lorsqu’il soignait ses parents. Au lendemain de son soixante-dixième anniversaire, il était en bonne santé si on excluait quelques problèmes urinaires liés à une sclérose prostatique banale qu’il traitait par les plantes, sur le conseil d’amis et proches voisins, adeptes des médecines douces. L’appel reçu dans sa voiture, en pleine tournée sur les routes du canton, surprit le praticien.
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C'est sa femme, en charge de son secrétariat, qui lui transmit l’information : – Mr Charroux de Saint-Aubin de Cadelech souhaite que tu passes le voir ; ça m’avait l’air urgent. Barrot était sur les hauteurs de la commune, à trois minutes du domicile de son patient. Il bouscula son programme tout en se demandant pourquoi, s’il y avait urgence, on n’avait pas contacté les services de secours spécialisés, les pompiers ou ses confrères urgentistes de l’hôpital de Bergerac. Ils possédaient la compétence et surtout la logistique qu’il n'avait pas. Il fut tenté de rappeler sa femme mais il abandonna l’idée, pensant qu’elle lui avait tout dit. Une fois sur place, il aviserait. Il arriva en vue de la vieille demeure, restaurée avec soin dans le respect de ses caractères d’origine. Elle se tenait en retrait d’une haie vive, composée d’arbustes divers et de quelques pruniers sauvages dont la tête dégarnie dépassait d’un ou deux mètres. En cette période de l’année, elle laissait entrevoir la façade de la maison d’habitation, aux pierres apparentes et aux ouvertures munies de volets de bois, peints en blanc. La pluie battante des jours précédents s’était muée en un crachin de bord de mer, malsain et préjudiciable au moral des gens. Barrot savait qu’avec ce ciel bouché, son cabinet allait connaître un pic de fréquentation. Les personnes les plus fragiles seraient en demande de placebos variés et de paroles rassurantes. Il aurait été surpris qu’Adrien soit dans ce cas ; il ne lui paraissait pas posséder le profil idéal du candidat à la déprime. La suite lui donna raison. Il le trouva devant sa porte, l’air préoccupé mais solidement campé sur ses jambes. Son regard ne fuyait pas et la main qu’il lui tendit, était ferme, volontaire.
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Se pouvait-il qu’il l’ait dérangé pour une bricole ? Une simple rhino-pharyngite ou des courbatures ? Barrot grogna en guise de salut : – Qu’est-ce qui ne va pas ? Vous êtes malade ? Adrien ne répondit pas à la question mais l’entraîna à l’intérieur. Il ne lui adressa la parole qu’après avoir refermé la porte derrière eux, comme s’il avait désiré protéger leur conversation d’oreilles invisibles. – Je ne vous ai pas fait venir pour moi, avoua-t-il. Il guida le médecin jusqu’à la porte de sa chambre. Celle-ci était plongée dans la pénombre et il fallait avancer jusqu’au lit afin de pouvoir distinguer la forme de la personne, couchée en son milieu. Barrot se pencha, chercha à deviner qui se cachait sous les couvertures. Le visage qui lui apparut était jeune et il appartenait à une femme. Elle lui était inconnue. Elle n’avait jamais franchi la porte de son cabinet, il ne se souvenait pas de l’avoir un jour croisée. Il se retourna vers Adrien qui était planté sur le seuil de la pièce. – Qui est-ce ? souffla-t-il. Il ne fut guère plus avancé. Adrien était logé à la même enseigne; il était dans l’incapacité d’offrir une identité à la jeune femme qu’une heure auparavant, il avait ramenée chez lui. – Vous n’allez pas me croire mais je l’ai tirée du Dropt où elle était sur le point de se noyer. – Où ça ? – En amont du Moulin Neuf si vous connaissez ; à moins de deux cents mètres du pont où la route de Lauzun franchit la rivière. Barrot hocha la tête, il imaginait assez précisément l’endroit pour l’avoir souvent traversé, au cours de ses visites.
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– Elle vous a parlé ? – Non, pas un mot. J’ai cru qu’elle était morte…Tout est allé si vite !… Je l’ai dégagée de son arbre… – Quel arbre ? Adrien s’évertua à fournir de vagues explications. De son côté, Barrot l’écoutait d’une oreille distraite, accaparé par sa malade. – Soyez gentil, donnez-moi un peu de lumière... Puis vous nous laisserez, si ça ne vous dérange pas. Adrien s’exécuta. Il faisait confiance à l’homme de l’art et à son expertise. Cependant, avant de tourner les talons, il s’enhardit à lui demander si la vie de la jeune femme n’était pas menacée et s’il parviendrait à la soigner sur place. Le docteur haussa les sourcils et répliqua sèchement : – Ce n’est pas moi que vous auriez dû prévenir ! Mais, puisque je suis là, je vais faire de mon mieux. Adrien s’excusa et alla se poster derrière la porte de la chambre qu’il prit seulement la peine de refermer à moitié. Par l’entrebâillement ainsi obtenu, il pouvait discerner le pied du lit, une partie de la fenêtre donnant sur le jardin et, au mur, la photo de ses parents, le jour de leur mariage. La lumière diffusée par la lampe de chevet ne permettait pas d’apprécier tous les détails mais les lieux et les objets lui étaient si familiers qu’il pouvait surmonter cet obstacle. Comme il pourrait découvrir la voix de l’inconnue s’il advenait que les deux occupants viennent à se parler. C’était la raison majeure qui l’avait conduit à se poster là. De cette manière, il espérait en apprendre un peu plus sur l’accident survenu à la jeune femme. Au cours de son sauvetage, elle était restée muette, à l’exception de la plainte qui lui avait échappée à sa sortie de l’eau.