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L'année maigre

De
160 pages
L'auteur nous convie à un parcours à l'intérieur de son pays, de sa culture et de ses bouleversements. Un parcours antérieur à la rébellion, mais l'on pouvait tout aussi bien en mourir, ou s'y marier, s'instruire, lutter, souffrir, être heureux. Les valeurs de toujours, celles sur lesquelles s'appuie encore la société touarègue et l'analyse que cette société fait de ses contacts avec d'autres groupes émaillent en permanence les récits.
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L'ANNÉE MAIGRE nouvelles touarègues

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Awal, L'Harmattan, 1995
ISBN: 2-7384-3386-3

Alhassane ag BAILLE

L'ANNEE MAIGRE
nouvelles touarègues

~

ÉDITIONS L'HARMATTAN 5-7, rue de L'École Polytechnique 75005 Paris

AWAL 4, rue de Chevreuse 75006 Paris

Le Centre d'études et de recherches Amazigh (CERAM), fondé - en 1984à la Maison des sciences de l'homme à Paris, avec le soutien de Pierre Bourdieu

- par Mouloud Mammeri et son groupe, est destiné à servir de lieu de
rencontre et de communication aux chercheurs versés dans les études berbères. Le CERAM, au service d'une passion désintéressée, s'est donné pour objectif principal de favoriser la collecte systématique de textes de littérature orale, dont beaucoup sont menacés de disparition. Le Centre publie une revue annuelle, Awal, Cahiers d'études berbères, qui est à son numéro dix et une série d'ouvrages publiée aux Editions AWAL, dont une collection à la
Maison des sciences de l 'homme.

Editions Awal, 4, rue de Chevreuse, 75006 Paris. Editions L'Hannattan, 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, Paris.

75005

V«ANAGAD» DE KOCHI OU COMMENT KOCHI REÇUT LES INSIGNES DE LA MAJORITE

Un homme sortit des végétaux et vint se joindre à la fête. Tous le virent, mais personne ne le reconnut. Il s'assit sur la pointe des pieds, face au chœur. Comme il scintillait presque de la tête aux pieds, les danseurs, après une pause, firent un raid pour l'approcher et le toiser. il était naturel qu'on vienne aux iswat (chants dansés), mais se parer ainsi de brillants était un peu exagéré! Plusieurs danses furent exécutées, mais il demeurait comme de glace, en observateur. Il fallait le remuer, ce type bien mis, pour voir «avec quoi il était venu». Ima intima au chœur d'y aller pour l'air des «Agnelles». Les amoureux des belles chanteuses sont connus... Cette nuit-là, quand cet homme se coula au plus sensible du cœur, le timbre, l'inflexion limpide et suave, les couplets martelés ou déclamés decrescendo avec maestria et chaleur mirent les yeux, le cerveau, le corps tout entier en feu, pour aboutir au mouvement particulier du bas-ventre, qui ondula... Tout à coup, l'inconnu jaillit plus qu'il ne se leva, poussa un cri, fit quelques pas pour se dégourdir et se mettre dans le rythme, puis dansa vers le mur musical. Les danseurs s'arrêtèrent, pour ne rien perdre du spectacle. Sous le sourire approbateur de la lune, le jeune homme attaqua le minéral. Chaque pas fut comme un élan d'une haute précision, alliant la cadence du chant et des battements de mains à celle des mouvements du corps, qui fit se balancer le boubou, le turban, la

trousse, la cravache et ses pendants, l'épée et ses pompons, le tout synchrone, grâce à cette maîtrise, à cette aisance, à ce quelque chose qui banalise et met en évidence l'expérience d'un maitre dans cet art. Il exécuta deux pirouettes, les prolongea de trois pas, reprit la danse, les pirouettes, et fit un petit arrêt afin d'attendre la mesure avec laquelle il s'envolerait en trois bonds retenus en direction de la chanteuse. Le pas du final fut complet et parfaitement réussi. Accompagnant cette prouesse, l'une des chanteuses s'érailla la voix en ululations puissantes. Ima Ôta lestement sa luxueuse parure d'argent et plaça le collier de fines tresses, les tiwlil, au cou de ce beau danseur qui honorait si magistralement sa voix et la soirée. Ce faisant, la main de la demoiselle heurta les écailles du serpent au moment où elle vit distinctement la tête du reptile qui semblait jaillir du turban pour attaquer. Ima s'évanouit. La danse fut un instant suspendue, l'assistance entoura la cantatrice et la nouvelle recrue, près de laquelle partit un cri : - Affoooo, il pue l'hyène, il pue l'hyène! Ima, elle, fut fonnelle : - C'est bien Kochi qui m'a fait si peur. Alors, le cercle se refonna autour du jeune homme, malgré l'odeur d'hyène. Chacun voulut savoir comment les choses en étaient arrivées là, avec ce bijou bizarre et ce parfum insolite. Kochi, enfin, parla: - Qu'on envoie Bichi et Tekki là-bas, entre les deux arbres géants de la vallée. Nous les attendons. Les deux jeunes interpellés partirent, suivis d'un troisième, puis d'un quatrième, et, quelques minutes plus tard, ils revinrent portant deux hyènes blanches. Pour le secret de ces choses, remontons à un peu plus d'une semaine. Ngodi, ce matin-là, convoqua BilaI et, après les formalités d'usage, lui fit cette confidence: - Tu sais que mon fils a atteint sa majorité. Je veux lui remettre les insignes de la maturité. Je pense que tu ne refuseras pas de te charger de cette tâche, étant donné que tu as une bonne expérience en la matière. 6

- Je suis très flatté de l'honneur que tu me fais en devenant ainsi le parrain de Kochi. - Voici le nécessaire: ce turban de quarante bandes m'a coûté beaucoup, de même que ce boubou de basin bleu. Ce qui me tient le plus à cœur est mon épée. Remets-la lui, et qu'il en fasse bon usage. - Kochi, par l'âge, est très jeune; par la taille et par la corpulence, il est cependant un géant. C'est surtout un garçon déjà mûr, qui a acquis de l'expérience à ton ombre, et je sais qu'il est à la hauteur. Je te remercie pour l'épée, rare, car je comprends bien que tu voies en ce fils un bel échantillon qu'il faut doter dès à présent de tous les atouts pour qu'il progresse, se moule et s'impose, comme je le vois en train de le faire. - Je n'aime pas trop les louanges, mais je te remercie pour ce que tu viens de dire à l'adresse de Kochi, que j'aimerais bien garder auprès de moi. - Tu lui donnes, par ces gestes, sa complète liberté. - Non! Je le fais sortir de l'enfance pour qu'il apprenne à devenir adulte. De même qu'il n'a pas fini son développement physique, il lui reste à maîtriser notre activité de survie et à s'insérer positivement dans la société. - Vous n'oubliez rien ni personne, avec ces idéaux. - Trêve de cérémonie, attaque-toi à la besogne. - C'en est une, puisque tu m'invites à domestiquer un homme. - Un chameau, il faut le dresser avant qu'il veuille se laisser chevaucher sans protester. Je n'aime pas ces comparaisons, surtout quand il s'agit de mon fils. - Je comprends, mais il ne sera pas mon domestique. - De mon vivant. - A la bonne heure! s'exclama BilaI en s'éloignant. - Ecoute, après ton protocole, tu reviens prendre un thé. - Aujourd'hui, non. Je suis convoqué par un groupe de la vallée de Sahen. - Bonne promenade. N'est-ce pas par là-bas qu'il y a la future? - Non. Le futur n'est encore encombré d'aucune silhouette. - Je préfère que Kochi se marie sous peu. - Tu le jettes tôt dans le matériel. - Quel spirituel suggères-tu? - La culture est vaste, à lui de choisir.
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Les maîtres? La nature, la vie, l'action retenue. - Je n'aime guère les grands mots. Ils sont comme l'idéal qu'on ne peut pas atteindre. - Hey, je pars. Sinon, tu finiras par me dire que l'idéal à atteindre, c'est le mariage. BilaI se rendit chez lui, convoqua une douzaine de jeunes hommes et leur donna des consignes. Rapidement, le tour du campement fut fait, et les jeunes initiés au turban revinrent qui avec du riz, qui avec du mil, qui avec des dattes, des fromages ou des céréales sauvages. Six jeunes domestiques se mirent au travail pour piler, épierrer, laver et apprêter ces aliments. Trois gaillards ramenèrent un taurillon de quatre ans, l'abattirent, le dépiautèrent et le mirent à la disposition des cuisinières. Kochi était intrigué au plus haut point. Ce matin, c'était son tour de mener paître le troupeau familial, mais le père le retint, prétendit même avoir besoin de lui pour une urgence. Il ne comprenait pas non plus comment Bilal pouvait organiser un festin sans l'associer aux prémices de l'action, sinon à la conception du projet. Pourtant, BilaI n'avait pas d'hôtes et il venait de tuer le deuxième de ses taureaux, celui qu'il aimait le plus! Décidément, il y avait des jours où les habitudes et le bon sens basculaient sans ménagement. Vers seize heures, Bilal en personne vint chercher Kochi et le pria de cheminer avec lui jusqu'à sa tente. - Pourquoi? Je n'ai pas faim, et encore... - Ecoute, KochL Tu es grand maintenant, je te considère un peu comme mon égal, en intelligence comme en expérience; alors, je ne me permettrai plus de t'envoyer faire des commissions, comme ces jeunes que tu vois. - Je veux bien te croire, puisque tu ne m'as jamais menti. Mais le jour où tu recevras des ennemis, les vaincras-tu d'abord avec ces jeunes avant de me prévenir? - Sûrement pas. Sauf si l'ennemi ne me donne pas le temps de t'avertir. Ce que tu observes, je l'ai décidé à onze heures. Au moment où l'idée m'en est venue, tu n'étais pas dans le campement. Il fallait combattre l'ennemi présent, alors je n'ai pas attendu. - A midi, je suis revenu. Aucun mot ne m'attendait. - Trêve de discussion, ma présence est encore mieux; on nous attend.
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- Je vais, mais c'est parce que tu t'es un tout petit peu expliqué et que tu feras le reste en route. - Je ne tarderai pas, mais si ces deux vieux nous en laissent le temps. Près de la tente que Bilal avait fait dresser sous les gros arbres de la mare, les jeunes avaient étalé des couvertures de laine et tous les vieux du campement y avaient pris place, sauf Ngodi, absent; ce que Bilal s'empressa de justifier. - Ton père nous a dit qu'il était indisposé. - Je m'en doute bien, ne put que répondre le jeune. - Ecoute, Kochi, ce n'est pas pour cette invitation, que j'ai voulue très intime, très privée, que nous allons nous faire des remontrances. - Je l'espère, je l'espère, répéta Kochi en s'asseyant, encadré des deux vieux, alors que l'assistance le dévisageait comme si elle le voyait pour la première fois. Le déjeuner commença, entre hommes, sans enfants, sans femmes. Les lions, les panthères, les tigres, une hyène: Bilal avait fait une sélection. Le festin, malgré sa qualité et celle des convives, fut lourd. Sous les plis et les feuillets des turbans miroitants, chacun ruminait ses projets, faisait le tour des événements positifs ou amers depuis qu'on lui avait surchargé la tête d'étoffes. Le thé qui suivit délia des langues, pour remarquer que la mare n'était plus qu'à moitié pleine, que l'herbe allait bientôt se raréfier et qu'il fallait songer aux équipes qui creuseraient les puisards. Bichi, qui faisait le thé, coula les doses dans huit verres de première. Le malicieux Laji intervint : - Tu ne sers que celui qui justifie valablement le mérite d'un verre de droite à gauche, Jaddo nous dit quel acte ou quel fait vaut un verre de thé. - Avec mon épée, je ne sabre jamais deux fois pour J'effet escompté. - Ikba. - Les témoins de la dune de Bossiyat certifient que je n'ai pas reculé face à l'ennemi. - A toi, Koehi. - Je suis encore en fonnation et ne peux me vanter. - Les jeunes aiment le hors-sujet, justifie-toi, intima Laji.
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- Je dirai qu'on idéalise le thé. N'étant pas un produit d'ici, on lui octroie une importance qu'il ne mérite pas: au-dessus de tout ce que nous consommons. Même là, je dirai que le thé se donne et n'est pas toujours mérité, car tout dépend de qui possède et de qui distribue. Si je connais Bichi et sais qu'il ne m'a causé aucun dommage, je le sers. En revanche, si je n'ai jamais vu Jaddo, qu'il se présente en loques, qu'il ne me reste que très peu de thé ou qu'il est brave mais m'a causé un malheur, dans ce cas, je ne le sers pas. Le mérite devient subjectif. Mais.l'opinion publique peut vous donner un verre en reconnaissant votre classe, sinon «on se donne son verre». BilaI intervint, sollicita l'attention des vieux, qui levèrent la tête après avoir posé la main sur le sol, où ils tracèrent de l'index ou à l'aide d'une brindille des figures et des arabesques. - Aujourd'hui, notre communauté s'accroit d'un homme, et, vous tous qui êtes ici, je devine votre joie d'avoir deux bras de plus, une tête, un point de vue, une possibilité accrue de trouver des solutions à nos multiples problèmes. Chacun comprit mieux pourquoi il était là. Kochi se vit pris quand même au piège de ces vieux enturbannés et de ce BilaI rarement en défaut, qui ajouta: - Mon frère et ami Kochi, votre fils, est à partir d'aujourd'hui un jeune majeur, un homme pour chacun, et c'est avec plaisir et solennité que nous allons lui remettre les insignes de la virilité complète. Jaddo, donnez-nous la natte... Kochi, mets-toi dedans, avec Ikba et Jaddo. Bilal prit les éléments, les remit à Jaddo, qui aida Kochi à les poner. - Un pantalon, qui fait mâle même sans autre habit; - Un turban, qui fait sage, éduqué, et éloigne de la honte comme des intempéries; - Le grand boubou, pour maitriser son corps et le mettre en valeur; - Une épée, afin de tenir en respect la vermine et de bâtir la paix constructrice; - Des chaussures, qui ne seront pas des sabots pour piétiner les gens, mais des pelotes de chat, d'où soniront les griffes en cas de besoin impérieux;
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- Un chameau harnaché, là, sous l'arbre, au matériel complet, pour se lier avec les autres au travail, au voyage, au jeu, à la guerre ; - Une chamelle qui allaite, promet Jaddo ; - La génisse rouge, qu'il a ramenée de la brousse avant-bier, lui appartient avec sa vêle, certifia Bicbi ; - Une dizaine de moutons, dit Beyni ; - Une vingtaine de chèvres, ajouta Khama. BilaI reprit à nouveau la parole: - Nous ne nous séparerons pas sans vous remercier tous de l'honneur que vous faites à Kochi, qui comprend ainsi que rien ne vaut l'amitié des hommes, que la richesse vient avec leur estime. Ce qu'ils ont donné n'est pas grand-chose par rapport à ce qu'ils gardent en leur intérieur, à ce qu'ils ressentent et pensent. Ce capital, dont tu viens de constater la valeur, l'importance, il faut l'entretenir, lui faire produire des intérêts dans toutes les directions. Laji tint à ajouter: - Les jeunes de maintenant pensent qu'ils sont indépendants, veulent mener le monde et faire fi des canons où ils ont été moulés. Jaddo intervint: - Laji, cesse tes jeux: tu es en train de montrer ou d'aviver nos divisions, alors que le moment exige le sérieux, la cohésion et la transparence de nos meilleurs états d'âme. Kochi usa de son droit de réplique: - L'indépendance n'existe pas, sinon, pourquoi sortir pour prendre l'air? Seulement, l'outille plus parfait finit par s'user, ici bas, et présenter des défauts. Les jeunes ne contestent pas tout, mais, devant le refus d'accepter, de trouver des solutions ou de pallier les insuffisances les plus criantes, ils réagissent. Moi, jusqu'à présent, j'étais jeune. A partir de maintenant, je dois remettre en question presque toute ma vision des choses. Mais je ne peux pas me débarrasser de mes insuffisances, que dénonceront certains. S'il vous paraft actuellement naturel de se remettre en question à dixhuit ans et à soixante-douze ans, il n'en était pas de même chez nos ainés, qui pensaient être parfaits dès la première majorité. Ils se nourrissaient d'illusions et croyaient que leurs insuffisances n'étaient pas perceptibles, ou étaient pardonnables. Les jeunes pensent pouvoir surmonter rapidement leurs lacunes, même en vivant seuls, puisque l'expérience ne doit pas tolérer la répétition des erreurs. Les hommes de cinquante-quatre ans se remettent en
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question trois fois. De même qu'ils commencent à ne plus pouvoir puiser l'eau ou à conduire, de même ils vont vers le déclin. Nous, après la première remise en question à dix-huit ans, nous entrons dans une période où nous percevons de mieux en mieux le négatif et le renions spontanément, et, s'il persiste, violemment. - Il s'avère que les jeunes abandonnent nos coutumes pour copier grossièrement l'extérieur, récidiva Laji, vidant son deuxième verre. - Les adultes oublient les coutumes, qu'ils ne maîtrisent plus, et ils s'étonnent du peu d'attirance qu'éprouve la jeunesse dans un domaine où tout le monde semble manquer de goat, d'expérience et d'un minimum de connaissances. Il suffit de poser une question sur le mariage avant l'islam, par exemple, pour que l'homme âgé dise qu'il n'a rien vu lui-même, qu'on ne lui a rien rapporté à ce sujet, qu'il vaut mieux aller voir Untel, qui répond que ces pratiques sont contraires aux enseignements et aux usages actuels. Ce n'est pas aux jeunes qu'il faut imputer la démission des adultes. Certains de ces derniers connaissent encore quelques fonnules et pratiques, mais ils les gardent jalousement, sans les conter ni les écrire. Ils en font une sorte de secret qui ne devra être divulgué qu'au moment du trépas, où malheureusement tous arrivent sans secrétaire ni confident. Partant de leur incurie, ils ne nous considèrent pas comme des gardiens valables, nous reniant presque. Les jeunes n'ont rien appris ni rien gardé? Qui est responsable? L'initiateur qui refuse ou bâcle sa besogne? Ou celui qui n'a pas été initié? L'extérieur, lui, nous initie, avec votre complicité, à l'aide d'éléments à notre portée. Là aussi, l'adulte est responsable. Changeant de sujet, Alla insinua: - Kochi, demande à Laji, qui a soixante ans, pourquoi il ne fait la cour qu'à des filles mineures d'autres groupes ethniques? - Le cœur est jeune! s'exclama Laji, en se tapant la poitrine. Un Européen m'a dit que notre fraction était petite parce que nous nous marions entre nous, ce qui expliquerait la forte mortalité chez nos enfants. Alors, je suis en quête de cellules neuves. - Avec de vieilles cellules, ne risque-t-on pas d'avoir de vieux bébés! s'exclama BichL - Ç'aurait pu arriver avec sa vieille Diti, si elle n'avait pas atteint la ménopause, continua Beyni.
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- Elle y croyait, la pauvre. Elle me parlait souvent du prophète Abraham et de sa femme, qui faisaient des enfants à quatre-vingtdix ans, confirma Laji. Bilal déposa son troisième verre, qu'il venait de déguster, et, sur un signe à Jaddo, s'éloigna des couvertures étalées. Tous deux allèrent s'installer à quelques mètres du groupe. Bilal sortit un fusil, le chargea et tira une salve que Jaddo fit suivre d'une ululation. Deux autres salves annoncèrent à tous la fin du cérémonial et le début des épreuves. Une vingtaine de jeunes gens du campement en fête firent irruption sur des chameaux harnachés. Kochi se leva, alla à sa nouvelle monture, en vérifia chaque élément, et l'enfourcha au moment où tous se perchèrent sur des bêtes rendues fougueuses par le nombre, la cravache ou l'action pressante du pied. Bilal dirigea le convoi à la poursuite des vaches. La célébration de la majorité de Kochi s'ébruita rapidement et, quand les hommes revinrent avec le taureau, ils s'étonnèrent de trouver le campement noir de monde. Le gros taureau de BilaI fulminait, furieux, fonçant sur tout ce qui bougeait, foudroyant la foule du regard, fourrageant dans un enclos, farfouillant d'un naseau furibond, prêt à charger et à fracasser tout freluquet trop téméraire. Chameaux et cavaliers, piétons et curieux étaient tenus à distance. Du tendé fusèrent des ululations. Kochi fit avancer son grand chameau. Il leva le pied au-dessus de la croix de sa selle, saisit le tapis, chuta de trois mètres, marcha presque sur le taureau qui allait à sa rencontre. Il tira son épée, déplia le tapis, courut au-devant du front hideux qui avançait au pas de charge. Le jeune homme tendit le tapis au bout de son épée. Un pas, deux pas, trois pas, et le tapis fut lancé un peu à gauche. Le mufle écumant y déchargea des trombes de hargne pendant que Kochi sectionnait en deux éclairs presque simultanés le tendon des jarrets et que Bilal, très proche, tirait trois salves de son vieux fusil. Jaddo, Bichi, Beyni et les autres firent un feu d'artifice d'ululations, de cris, d'appels, de bousculade, de poussière, de fumée et de tendé. Kochi remit son épée dans le fourreau, récupéra son tapis de selle, rejoignit sa monture, fit trois tours du tendé en compagnie de Bilal et retourna à la veillée. Peu après, les vingt hommes rejoignirent le repaire, dessellèrent les chameaux et repartirent pour le campement.
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Devant chaque tente, BilaI arrêtait le groupe, qui se mettait à chanter et à danser. Les femmes et les filles présentes donnaient «ce qu'elles avaient entre les mains» - des parfums, du tabac et du thé - à trois hommes tenant chacun un sac. Trois tentes furent longuement visitées, et Bilal arrêta la présentation, car il faisait nuit noire. TIfallait songer au repos et à la préparation des mets. Après le diner, le vieux Bah, historien et généalogiste réputé, se chargea d'animer la soirée. Il parla de l'Histoire vécue et narrée, des événements reconstitués, de l'imponance de la personnalité de l'historien, de la charge des rapponeurs et des traducteurs, de l'Histoire par secteur d'études, de l'imponance des sources écrites et orales. Il parla ensuite de la préhistoire, de son interprétation religieuse et de l'interprétation des historiens lai'ques indépendants. TIaborda ensuite les continents, les changements climatiques, qui détenninèrent les changements biologiques, les groupes humains et leurs caractéristiques d'adaptation. Il arriva enfin à l'évolution de l'ethnie, selon les milieux qu'elle avait occupés dans le passé, les parcours et les migrations du fait du climat ou des invasions, des premiers groupes dans la région, des métissages, des absorptions, des seconds groupes, des guerres, des destructions de cités florissantes, du nomadisme, des derniers envahisseurs et des équilibres avant la colonisation européenne. L'assemblée suivait avec intérêt les méandres d'une Histoire bien mouvementée et qui était à revoir. Kochi posa des questions à la fin de chaque chapitre. La causerie se termina très tard, et tous les panicipants conclurent que l'Histoire faite par les autres ne pouvait être que paniale... Le cheval fougueux d'Alla était entravé sur la place depuis le petit matin du deuxième jour. Après le thé, Bilalle fit approcher et dit à son propriétaire deposer une peau de mouton sur son dos.Puis il invita Kochi à maîtriser la bête, qui n'acceptait que son maitre. Avant qu'Alla cédât la place, Kochi se percha sur le cheval, qui s'irrita et démarra d'un trait en ruant, la tête entre les avant-bras. Kochi réussit à assener quelques coups de talon sur les flancs de l'animal, qui sauta un arbuste et fonça droit devant lui en relevant la tête. Kochi répéta son manège et le cheval, tonuré, passa des folles ruades au puissant galop. Lâché, le cheval rabattit les pavillons des oreilles et, tel un bolide, se précipita vers la mare. A deux ou trois mètres du rivage désené en catastrophe, lbomme freina la monture,
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qui se cabra. Et il ramena la bête, domptée, près du public. Il l'arrêta, lâcha les rênes et en descendit. Bilal exécuta une salve de trois balles et Jaddo des tiboulbelen., ces cris de guerre réservés aux hommes Le reste de la journée fut consacré au repos, au festin, aux thés, à la causerie. Vers dix-huit heures, Bilal et le groupe repanirent à la présentation auprès de l'élément féminin, dont Tandaw, Tiha et Kalou, qui permirent une fructueuse collecte. La soirée fut animée par l'historien Bah, le géographe Izodi, l'astronome Kanassa, qui brillèrent chacun dans sa spécialité. Après le thé du troisième matin, Kochi panit à la recherche du chameau en rut de Laji. L'animal était agenouillé auprès des chamelles encore baraquées à quelque cinq cents mètres sur un versant de la vallée. En rut, ce chameau crasseux ne se laisse pas approcher. Allant sous le vent et profitant des bêtes couchées, arrêtées ou allaitantes, Kochi approcha à près de trois mètres le nauséabond camelin, qui tenta de se lever en déversant tel un torrent encombré de pâture ce qu'il ruminait. Au moment où la bête fit un mouvement pour soulever son arrière-train, le jeune homme, tel un chat, lui sauta sur la croupe, lui enserra si fon les flancs, de ses pieds en tenaille, que l'animal ne put bouger. Le chameau tourna sa tête de dragon fulminant, crachant et tonnant, dirait-on, par ses sept orifices, pour se libérer de l'étau qui meunrissait son corps. Quand la gueule Ouvene où flottaient quelques souches de dents moisies et qui n'avait pas récupéré toute la glande de tamala écarlate s'approcha de Kochi, celui-ci fit avec le buste un mouvement pendulaire arrière, et le mufle, tendu, fut saisi par les lèvres au moment où la bête se relevait complètement. Etreint et réduit à l'impuissance, le chameau se mit à maneler Kochi du blaireau de sa queue surchargée de boulettes d'urée, et à l'arroser ainsi, à panir de son arrière-train. Le jeune homme délia avec ses dents une corde enroulée sur son avant-bras, et le nœud du pouce passa vite autour de la mâchoire supérieure. La gueule fut condamnée. La respiration même fut gênée. Kochi sonit son ebartak et cravacha les épaules du camélidé, qui galopa et se dirigea, après un long tour de mise en train, vers les juges et les spectateurs. Le sprint final s'acheva, à une cinquantaine de mètres des officiels, par un freinage brusque, une marche très lente, un 15

arrêt, un accroupissement. Le jeune homme descendit de la monture alors que Bilal et Jaddo exécutaient leur scénario bruyant. Vers dix-huit heures, la présentation reprit aux tentes de Mala, de Kouwa, de Houken. Les femmes et les jeunes filles avaient leur toilette des grands jours, et Bilal savait que, dans ces familles-là, on n'avait pas «la main sèche». A la veillée, le géomancien Mandi tenta de prouver à l'assistance l'intérêt de l'interprétation de certains signes qui, bien posés, bien analysés, ont toujours une relation troublante. Le quatrième jour, ce ne fut que vers neuf heures que Kochi se présenta. . L'épreuve était de taille. Le public, qui prenait goOt à ses prouesses, ne se faisait aucune illusion, car, devant Jaddo, il risquait de ne pas être le meilleur. Jaddo était un épéiste réputé. A la force exceptionnelle de son poignet, il alliait l'adresse particulière de ses coups portés là où il le désirait, là où il le souhaitait. De sa génération seul Ngodi pouvait parer encore certains de ses assauts. Toute la fine fleur masculine du campement et des environs désirait couvrir la transmission de la nouvelle de ce jour. Le silence se faisait pesant. Jaddo était prêt. Kochi arriva. TIse fit inspecter par Bilal, qui le poussa presque, devant l'assemblée, vers le fauve en liberté dans l'arène. Le jeune homme refusa de se servir du bouclier, sachant qu'il ne parerait pas les coups de Jaddo et qu'il alourdissait les débutants. BilaI tira deux balles, pour signifier que le combat se limiterait à deux rounds. Jaddo poussa des cris en bondissant, furieux comme un lion blessé. Les deux hommes se firent face, distants de la longueur de leurs épées. Ils firent un pas en arrière et attaquèrent. Les fers s'entrechoquaient, provoquaient des étincelles de leur plat, chacun pensant que l'autre frapperait de la taille. Les lames tournaient, se mêlaient, montaient, descendaient et se repoussaient en un repli de contre-attaque. Jaddo fit siffler un éclair vers le turban de cet imberbe qui se leurrait à lui tenir tête. Le jeune, tel un ressort, baissa le chef et se détendit presque aussitôt pour couper les cordelettes de la tabatière de son adversaire avant que ce dernier revinsse à la parade. Mais un coup tournant, de revers, à mi-cuisses, ne permit à Kochi que de sauter en arrière et de se faire taillader le pantalon. Bilal tira trois balles. Les trois lions rugirent ensemble et se serrèrent la main, satisfaits.
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