L'Arbre-Miroir

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Gwyzh, planète colonisée par les humains, abrite aussi un peuple mystérieux. Les Gwyddenir végètent en marge des grand domaines comme Lann Faor, dont le jeune Dan ap Arth héritera plus tôt qu’il ne le croit.
Le peuple gwydden cache toutefois un secret et il appartient à Dan de le découvrir. Et puis, il y a la troublante Gwentmaid aux yeux de chat qui hante les pensées du jeune homme et pourrait bien lui ouvrir les portes d’un avenir insoupçonné.
Publié le : dimanche 17 mars 2013
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© Editions Voy’el 2011
ISBN : 978-2-916307-66-4


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permettre d’inventer de nouvelles histoires, pour notre plus grand plaisir. CHRISTIAN LÉOURIER
L ’ARBRE-MIROIRPREMIÈRE PARTIE : LANN FAORCHAPITRE 1
Soulevant un nuage de poussière, la monture de Gaï dé-
vala la pente. La terre était sèche et poudreuse dans cette
parcelle de la plantation, aux confins de la réserve indi-
gène, qui n’avait jamais connu le soc de la charrue. De pro-
fondes ravines creusaient la plaine. Gaï se glissa dans l’une
d’elles, dans l’espoir d’y trouver un terrain favorable.
Dan sourit. Son compagnon de jeu venait de commettre
l’erreur qui lui ferait perdre la course. Certes, le fond du
torrent asséché était plat, mais des bancs de cailloutis l’en-
combraient, quand il ne s’agissait pas de rochers arrachés
aux versants par les pluies diluviennes du printemps. Avec
un cri de victoire, Dan éperonna son bleidd.
Gaï montait un vrai cheval. Il avait donc l’avantage
dans cette course qui l’opposait à Dan, puisque celui-ci
ne possédait qu’une monture indigène. En revanche,
Dan connaissait mieux le terrain ; c’est du moins ce que
son adversaire prétendait.
En fait, si le domaine appartenait au père de Dan,
Gaï l’avait parcouru dans tous les sens. Bien qu’il fût
un peu plus âgé que Dan, les deux garçons avaient été
des inséparables, autrefois. À présent, Gaï venait moins
souvent au domaine. Peut-être était-ce pour cela qu’il
avait tendance à se montrer plus arrogant envers son
ami. Quand il avait proposé cette course, c’était dans le
but à peine déguisé de l’humilier. Cependant, Dan avait
relevé le défi. Malgré le cheval de Gaï. Il avait confiance
en Kur, son bleidd, un animal puissant et tenace. Sous
la toison ébouriffée, des muscles noueux tendaient le
cuir. Les pattes aux griffes usées du bleidd trouvaient
1le meilleur appui, maintenaient les équilibres les plus
précaires. Ses yeux d’un vert profond repéraient le
moindre obstacle, la plus faible déclivité. À côté du che-
val, et malgré une taille sensiblement égale, Kur sem-
blait pataud. Mais il compensait sa lenteur relative par
une habileté et une résistance à toute épreuve.
— Vas-y, Kur, nous le rejoindrons avant le cairn! cria
Dan dans l’oreille arrondie de sa monture.
Il montait à cru, comme un indigène. Cette habitude
lui avait valu quelques remarques désobligeantes. Les
colons méprisaient tout ce qui se rapportait aux Gwyd-
denir. Les premiers occupants de la planète avaient
connu jadis une civilisation brillante, comme en témoi-
gnaient les vestiges d’anciennes cités. Cependant, ils
étaient déjà tombés bien bas avant l’arrivée des pion-
niers. Les hommes avaient négocié des terres. Puis, une
fois bien implantés sur Gwyzh, ils avaient repoussé les au-
tochtones vers des territoires de plus en plus arides, sans
rencontrer d’opposition. Si les Gwyddenir s’étaient révol-
tés, les colons les auraient sans doute considérés avec plus
de respect. Ce qui ne les aurait pas empêchés de les mas-
sacrer : les Gwyddenir n’avaient aucun moyen de se défen-
dre efficacement et les humains ne permettaient à aucune
race de résister à leur expansion.
Dan ne prêtait pas attention aux moqueries ; il esti-
mait que la monte à cru était la mieux adaptée au
bleidd, et il se souciait assez peu de ce qu’on pouvait
penser de lui. Il était le fils du propriétaire de Lann
Faor, un des plus fertiles domaines de la province. Ses
ancêtres avaient défriché cette terre pour lui imposer
des cultures issues de leur propre monde, et elle lui re-
viendrait un jour ; cela seul importait.
Dan avait complètement perdu son adversaire de vue.
Un vent frais faisait flotter ses cheveux. Il était seul, et
libre. Le terrain s’accidentait de plus en plus. Kur s’enleva
au-dessus d’une crevasse. On approchait des limites du
domaine. Au-delà s’étendait la réserve gwyd.
2Jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, Dan
aperçut le panache de poussière soulevé par le cheval.
— Ça y est ! s’écria-t-il à l’intention du bleidd. Nous
l’avons dépassé.
Gaï avait compris son erreur et revenait sur les
crêtes. Mais il était trop tard. Sur ce terrain difficile, il
ne remonterait pas son retard.
Dan encouragea le bleidd du plat de la main et se
coucha sur l’encolure. Kur savait la victoire assurée.
Pourtant il accéléra. Dan avait la certitude que le bleidd
comprenait l’enjeu de cette course, qu’il avait été piqué
au vif par le défi qu’à travers Gaï le cheval lui lançait.
Le jeune homme sourit : à cause de telles pensées, son
père l’accusait d’avoir trop d’imagination. Pour un
colon, dont le seul rôle était de fertiliser une région dif-
ficile, ce jugement n’avait rien de flatteur.
Kur s’engouffra dans le vallon au fond duquel se
dressait le cairn. Le petit monument élevé par les
Gwyddenir marquait les confins du domaine. Pour
l’heure, il représentait le but de la course.
D’abord étroit, bordé de pentes abruptes, le vallon
s’élargissait pour former un cirque au sol plat ; les bancs
de sel y alternaient avec une roche vitreuse d’origine vol-
canique. Kur évitait soigneusement les salines, où il se se-
rait enfoncé jusqu’au poitrail. Dan surveillait par-dessus
son épaule l’arrivée de son adversaire, faisant confiance à
l’animal pour trouver le chemin le plus court.
Quand il se retourna. Dan aperçut deux silhouettes dans
l’ombre du cairn. Son cœur bondit dans sa poitrine. Il était
trop tard pour fuir des pilleurs de troupeaux. Et s’il s’agis-
sait d’indigènes, il devait les chasser sans attendre.
En s’approchant, il comprit que les intrus n’étaient
pas des pillards, car il n’apercevait ni monture ni véhi-
cule. D’ailleurs il n’y avait plus guère de voleurs. Les
déviants avaient été rééduqués pendant deux généra-
tions. Mais comment expliquer, s’il avait affaire à des
Gwyddenir, qu’ils ne s’enfuient pas ?
3Dan réalisa combien lui-même, vu de loin, ressem-
blait à un Gwydden. Il montait un bleidd à leur ma-
nière ; sa posture ne permettait pas qu’on distinguât
avec précision son vêtement. Il s’aplatit davantage, dé-
sireux de surprendre les intrus. Au lieu de foncer droit
sur eux, il infléchit sa route de façon à contourner le
cairn : ainsi il prendrait les Gwyddenir à revers, leur
coupant la retraite.
À ce moment, les indigènes durent comprendre leur er-
reur, car l’un d’eux se mit à courir tandis que l’autre, une
main appuyée sur le cairn, suivait le cavalier des yeux. Se
dirigeant dans la direction opposée à celle de Dan, le fugi-
tif se précipitait vers Gaï. Il ne pourrait aller loin.
Arrivé à quelques dizaines de mètres du cairn, Dan
stoppa sa monture. Il se redressa et avança au pas. Son
intention n’était pas de frapper le Gwydden, mais il
voulait l’effrayer suffisamment pour lui ôter l’envie de
remettre les pieds dans la plantation. C’était une ques-
tion de principe. Les colons étaient tenus de faire res-
pecter cette règle. Sauf autorisation spéciale de
l’ordinateur central, la loi leur prescrivait d’interdire
l’accès des territoires aux autochtones.
À présent, Dan distinguait les traits de l’indigène. Il
s’agissait d’une femme, ou plutôt d’une jeune fille. Elle
paraissait figée de stupeur, mais il était difficile de sa-
voir à quoi s’en tenir avec les Gwyddenir. D’autant que
Dan n’avait guère eu l’occasion d’en voir de près. Avec
curiosité, Kur humait l’air. Un silence éprouvant pesait
sur le vallon. À gauche du cairn, un trou témoignait
qu’un arbre-miroir avait poussé là, jadis. Dan ne l’avait
jamais connu. Dès la première génération, les colons
avaient arraché tous les végétaux vénéneux, néfastes
aux troupeaux.
Dan arrêta sa monture quand son ombre atteignit la
Gwydden. Inexplicablement, il se sentait plus intimidé
qu’un humain aurait dû l’être en présence d’une indigène.
La Gwydden ressemblait vraiment à une femme. La
4probabilité pour que deux espèces nées sur des planètes
différentes revêtent un aspect à peu près semblable
était pour ainsi dire nulle. D’ailleurs, la coïncidence ne
s’était jamais produite ailleurs que sur Gwyzh.
Certes, il y avait quelques nuances. Les yeux des
Gwyddenir, dotés d’une pupille fendue, étaient bien
plus larges que ceux des humains. Les cheveux de leurs
femmes atteignaient des longueurs inhabituelles. Mais
ces détails insolites ne faisaient que souligner la simi-
litude générale. Bien entendu, la ressemblance restait
toute superficielle. La physiologie des Gwyddenir
n’avait rien à voir avec celle des humains.
— Que fais-tu ici ? interrogea Dan sévèrement. Ne sais-
tu pas que ce territoire est interdit à tes semblables ?
La fille le regardait sans broncher. Dan n’avait pas
hésité à employer son propre langage. Si jeunes qu’ils
fussent, les indigènes parlaient la langue des colons. Si
la Gwydden ne répondait pas, ce n’était certainement
pas faute de comprendre ses paroles.
Kur poussa un jappement bref. Dan regarda dans la
direction du second Gwydden. Au loin, Gaï arrivait.
L’ayant aperçu, le fugitif rebroussait chemin. La Gwyd-
den tourna la tête ; pas un trait de son visage ne bou-
gea. Cependant, Dan remarqua qu’elle était fort pâle.
Certes, les Gwyddenir avaient la peau plus claire que
les hommes. Mais pas à ce point.
— Je t’ai posé une question, dit Dan, conscient de jouer
son rôle de maître ; pour la première fois, il pouvait user
de son autorité sans s’effacer derrière celle de son père.
De nouveau, la fille posa les yeux sur lui. Du coup,
toute l’assurance de Dan s’envola. Il avait du mal à sou-
tenir ce regard étranger dans un visage humain. Les
yeux de la Gwydden étaient d’un bleu profond constellé
de points d’or. Et ce bleu emplissait tout ; les Gwydde-
nir n’avaient pas de sclérotique. Quant à la pupille, elle
n’était qu’une fente, presque invisible.
— Mon nom est Gwentmaid, dit-elle, hors de propos.
5Sa voix harmonieuse ne tremblait pas. Dan dut
s’avouer qu’il impressionnait moins l’indigène qu’il
l’aurait voulu.
— Ce n’est pas ce que je te demande, riposta-t-il.
— Je sais, répondit Gwentmaid. Mais je connais ton
nom. Il ne serait pas loyal que je te laisse ignorer le mien.
— Tu connais mon nom ? s’étonna Dan.
Il se mordit la lèvre, furieux contre lui-même. Bien
sûr, les Gwyddenir ne pouvaient ignorer à qui apparte-
nait la concession bordant leur réserve. Mais l’indigène
n’eut même pas un sourire. Elle se contenta de hocher
la tête gravement.
— Et en quoi cette présentation prouve-t-elle ta
loyauté ? interrogea Dan avec superbe.
— Parce que ainsi nous sommes à égalité.
— Pour quoi faire ?
— Pour combattre bien sûr. N’as-tu pas l’intention de
nous chasser ?
Dan n’en revenait pas. Non seulement l’indigène n’était
nullement effrayée, mais encore elle se moquait de lui. Il
était tellement surpris qu’il en oublia de se fâcher.
À ce moment, son regard se posa au-delà de Gwent-
maid. Le cheval de Gaï approchait. Le cavalier inter-
cepta le fuyard alors que celui-ci n’avait plus qu’une
cinquantaine de mètres à franchir pour rejoindre sa
compagne. D’un coup de pied dans le dos, Gaï l’envoya
rouler à terre. Le cheval se cabra en hennissant. Gwent-
maid se retourna.
— Et lui, qui est-ce? demanda Dan.
— Mon frère, répondit l’indigène, sans manifester
d’émotion.
Le Gwydden se releva et reprit sa course en direction
du cairn. Ayant retrouvé son assiette, Gaï tira de sa
ceinture une longue lanière de cuir. Il prenait son
temps, sûr de rejoindre sa victime quand il le voudrait.
Dan serra les dents. De quel droit Gaï se comportait-
il comme s’il se trouvait chez lui ? Ce n’était pas au ca-
6valier de corriger les Gwyddenir. Il piqua des deux :
Kur s’élança en grondant. Dan cria, sa monture poussa
un long ululement. Désorienté, le fuyard s’arrêta. Gaï,
éperonnant le cheval, se précipita sur lui.
Alerté par le galop, le Gwydden fit face à son assail-
lant. Gaï leva le bras.
— Arrête ! hurla Dan.
La mèche du fouet claqua. Ensuite, tout se passa si
vite que Dan eut à peine le temps de comprendre. Le
cheval arrivait à hauteur de l’indigène. Déjà Gaï se prépa-
rait à frapper une deuxième fois. Le Gwydden, au lieu de
chercher à fuir ou à se protéger de ses bras, se jeta contre
la monture, saisit la jambe du cavalier et le désarçonna.
Dans le même élan, il sauta sur le dos de l’animal et partit
au galop ; au passage, il emporta sa compagne.
Dan se précipita vers Gaï. Celui-ci s’était ouvert l’arcade
sourcilière sur une pierre. Il saignait abondamment. Dan
mit pied à terre et se pencha sur lui. Gaï le repoussa.
— Rattrape-le ! cria-t-il. Ne le laisse pas voler mon
cheval !
Aussitôt, Dan remonta sur le bleidd. Gaï avait raison.
On ne pouvait permettre le vol d’un cheval. Si les indi-
gènes réussissaient ce larcin, ils n’auraient aucune rai-
son d’en rester là. Et ils ne tarderaient pas à s’en
prendre aux troupeaux du domaine.
Quand Dan se lança à la poursuite des Gwyddenir, le
terrain, dur et plat, avantageait le cheval, mais sa
charge le handicapait.
Cependant, le Gwydden menait sa monture avec une
surprenante habileté. Dan ne remontait pas son retard
aussi rapidement qu’il l’avait imaginé.
Bientôt, les fugitifs atteindraient l’extrémité du val-
lon. Déjà, Dan apercevait la borne d’acier inoxydable
qui marquait la limite du domaine. Au-delà s’étendait
la réserve. D’aucuns disaient le désert.
Pénétrer en territoire gwyd ne plaisait guère à Dan.
Peut-être y avait-il des indigènes embusqués dans les
7rochers, particulièrement nombreux en cet endroit. De
mémoire d’homme, jamais les Gwyddenir ne s’étaient
montrés hostiles. Cependant la manière dont le jeune
autochtone avait jeté Gaï à bas de sa monture impres-
sionnait Dan. Les Gwyddenir n’étaient pas aussi inof-
fensifs qu’on le croyait.
D’ailleurs, on savait bien peu de choses sur eux.
Jusqu’à présent cette lacune n’avait pas choqué Dan.
Son père n’aimait pas qu’on évoque les indigènes. Il ne
les tournait pas en dérision, comme le faisaient Gaï et
ses amis. Simplement, il n’en parlait pas. Même, il se
fâchait quand on insistait. Quelques années auparavant,
ce refus avait excité la curiosité de Dan. Mais ce qu’il avait
appris des résidents qu’il harcelait de questions n’avait
rien de passionnant, et il avait fini par penser que son père
gardait le silence sur les Gwyddenir parce que, tout sim-
plement, il n’y avait rien à en dire.
Kur passa en trombe devant la borne. Le cheval s’en-
gageait dans le dédale d’éboulis. Dan n’avait pas le
choix. Les voleurs savaient qu’il les poursuivait. Il de-
vait donc continuer, au besoin jusqu’à leur village, s’il
ne voulait pas perdre la face. Jamais il ne s’était aven-
turé au-delà des frontières du domaine. Il n’avait pas
vraiment peur ; d’ailleurs la présence vigilante de Kur
aurait suffi à le rassurer. Néanmoins, il se sentait mal
à l’aise sur ce terrain inconnu.
Kur s’arrêta brusquement. Il avait perdu le cheval de
vue. Il huma l’air. Dan s’accrocha au poil rugueux, prévenu
contre les démarrages foudroyants du bleidd. Cependant
celui-ci se remit en route avec une lenteur prudente; il flé-
chissait les pattes, si bien que les bottes de Dan traçaient
deux sillons dans le sable. Le cavalier s’aplatit. Si Kur se
glissait avec tant de précautions le long d’un bloc de grès,
c’était qu’il avait repéré quelque chose. Dan tendit le cou
et jeta un coup d’œil derrière le rocher.
Le cheval était là, cherchant à brouter quelques rares
brins d’une herbe jaune et coriace. Dan scruta les envi-
8rons. Il ne vit ni Gwentmaid ni son frère. Le cheval, en
piétinant, avait effacé leurs traces.
Pourquoi les fugitifs avaient-ils abandonné la mon-
ture au moment même où le terrain les favorisait ? Le
village des Gwyddenir se trouvait à plusieurs heures de
marche. Et Kur, ils ne l’ignoraient pas, pouvait les sui-
vre à la trace. Dan ne trouvait qu’une explication à ce
geste : conscients de ce que leur poursuivant les rejoin-
drait tôt ou tard, ils espéraient le voir abandonner une
fois qu’il aurait récupéré l’animal dérobé. Dan se de-
manda s’il ne devait pas continuer. À pied, les voleurs
n’avaient plus aucune chance de se sauver.
Et si, en fait, ils avaient voulu rendre le cheval qu’ils
avaient emprunté pour fuir la fureur de Gaï ?
Chercher à comprendre les mobiles des Gwyddenir
ne menait à rien. Dan haussa les épaules. Il récupérait
le précieux animal. Et Gaï, blessé, l’attendait. Inutile
de perdre son temps.
Le cheval s’énervait. Dan mit pied à terre et vint lui
caresser le chanfrein. L’animal le flaira et se calma un
peu. Sans cesser de flatter son encolure, Dan l’enfour-
cha. Il siffla Kur, qui cherchait déjà la piste des fugitifs.
Déçu, le bleidd grogna et suivit le cheval à contrecœur.
9CHAPITRE 2
Gaï était assis à l’ombre du cairn. Il se leva en entendant
le cheval. Dan galopait à bride abattue, goûtant l’ivresse
de la vitesse. Il arrêta sa monture au dernier moment.
— Doucement ! recommanda Gaï sans aménité. Tu
vas lui esquinter la bouche.
Dan sauta à terre et lui tendit la bride. Gaï n’avait
pas fière allure.
— Laisse-moi examiner cette blessure, dit Dan pour
amadouer son compagnon.
— Ce n’est rien, répliqua celui-ci, exaspéré.
— Fais voir quand même, insista Dan.
De mauvaise grâce, Gaï se prêta à l’examen. L’en-
taille était peu profonde. Cependant, elle avait saigné
abondamment. Des traînées brunes tachaient sa cotte
couverte de poussière.
— Les as-tu rattrapés ? demanda Gaï.
Dan secoua la tête :
— Non, avoua-t-il ; ils avaient abandonné le cheval
dans les rochers, à l’orée du désert.
— Et tu ne les as pas pistés ? s’indigna Gaï. Ton
bleidd serait-il enrhumé ?
— Kur lèverait la trace d’un poisson dans la rivière, ré-
pliqua Dan, vexé par la morgue de son compagnon. Mais
j’ai pensé qu’il importait avant tout de te venir en aide.
— Je suis assez grand pour me passer d’un chaperon,
s’écria Gaï, blessé à son tour.
— Je ne m’en serais pas douté, à voir la façon dont
tu as vidé les étriers.
Gaï serra les poings. Dan se prépara à repousser l’as-
saut. Il était râblé et musclé. Mais l’autre avait pour lui
11le poids et une meilleure allonge. Cependant, Gaï n’en
avait pas fini avec la joute oratoire.
— Tu n’as pas poursuivi les Gwyddenir parce que tu as
eu peur de les traquer sur leur territoire ! railla-t-il. À
moins que la fille ne t’ait séduit. Je t’ai vu, tu sais. J’étais
loin, mais pas assez pour ne pas comprendre qu’au lieu de
chasser ces loqueteux, tu discutais. Tu lui donnais rendez-
vous, ou quoi ? Tu n’es pas un Lagdspitz pour rien !
Cette allusion à sa famille surprit Dan.
— Que veux-tu dire? demanda-t-il.
Sans répondre à la question, Gaï poursuivit :
— Crois-tu que c’est ainsi qu’un chef de domaine fait
respecter sa terre ?
— Ma manière vaut la tienne, ironisa Dan. Au moins
je n’ai pas mordu la poussière devant...
Il n’eut pas le temps d’achever. Le poing de Gaï avait
jailli, dangereusement précis. Dan se jeta en arrière. Il
n’évita pas le coup, mais accompagna le mouvement, ce
qui lui permit de garder l’équilibre.
Il tenta un crochet, que Gaï bloqua tout en lui asse-
nant un coup de genou dans la cuisse. La douleur en-
gourdit le membre de Dan, qui se précipita, tête en
avant sur son adversaire. Gaï savait se battre. Sa chute
de cheval n’avait rien enlevé à ses réflexes. Prestement,
il esquiva le coup de boutoir que Dan cherchait à lui
porter, et frappa du poing sur la nuque de son assail-
lant. Ébloui, Dan tomba lourdement à terre. Il se mit
aussitôt sur le dos, jambe repliée, prête a la détente.
Mais Gaï n’eut pas le loisir d’assurer sa victoire. Tous
crocs dehors, la toison gonflée par la colère, Kur le me-
naçait. Sa longue queue battait ses flancs.
— Kur ! Non ! s’écria Dan.
Il se releva précipitamment et s’interposa entre Gaï
et le bleidd.
L’animal ne grondait pas. Il ne jappait pas. Il se
contentait de découvrir deux rangées de dents aiguës et
de souffler bruyamment.
12— Retiens ta bête! implora Gaï d’une voix blanche.
— Du calme, Kur, du calme ! Ce n’est qu’un jeu, dit Dan.
Il forçait sa voix à l’apaisement, mais au fond de lui-
même il était aussi effrayé que Gaï. Car, si les bleiddir
étaient des animaux pacifiques, leurs réactions, quand par
extraordinaire ils se fâchaient, demeuraient imprévisibles.
La gorge nouée, Dan caressa le front de Kur, à la base
des bosses temporales. Le bleidd, amadoué, cessa de
montrer les dents. Cependant les mouvements de sa
queue témoignaient encore de son excitation.
— Je crois qu’il est préférable d’en rester là, dit Dan
à Gaï. Je te fais mes excuses pour les paroles blessantes
que j’ai pu proférer.
Il tendit la main à son adversaire, pour que Kur com-
prît qu’il scellait la paix.
Gaï marqua un instant d’hésitation, puis serra cette
main tendue.
— C’est à moi de faire amende honorable, reconnut-
il. J’étais énervé par cette histoire. Jamais je n’aurais
pensé que le Gwydden réagirait de cette façon. Il m’a
surpris, voilà pourquoi je me suis laissé désarçonner.
Mais j’ai eu tort de m’en prendre à toi. Je ne t’ai même
pas remercié d’avoir récupéré mon cheval.
Dan haussa les épaules.
— N’en parlons plus, bougonna-t-il.
Il avait hâte de rentrer, à présent. Cependant Gaï ne
paraissait pas décidé à partir. Il s’appuya au cairn et
dit, les yeux dans le vague :
— Il y a une chose, cependant, que je maintiens. Un
chef de domaine ne doit jamais discuter avec les indi-
gènes. Surtout quand son territoire jouxte une réserve. Tu
avais le droit de les abattre. En tout cas, le devoir de les
corriger. Dans une telle circonstance, tu représentes tous
les humains de Gwyzh. Si tu n’en as pas conscience, il est
temps de le comprendre. Car eux le savent.
Dan n’en croyait pas ses oreilles. Non pas en raison de
ce que Gaï disait : combien de fois Voïl, le vieux contre-
13maître de son père, ne lui avait-il pas seriné cette chan-
son ? Mais que son ancien compagnon de jeu, de deux ans
seulement son aîné, se permît de lui faire la morale, ici,
sur sa terre, voilà qui dépassait toutes les limites de l’im-
pudence !
— Quand je coursais le Gwydden, tu es venu à ma
rencontre, poursuivit Gaï. Tu avais l’intention de t’in-
terposer, n’est-ce pas ?
En parlant, il dévisageait son interlocuteur. Ses yeux
noirs, aux sourcils sévères, guettaient les moindres réac-
tions de Dan. Gaï n’avait pas cette dureté autrefois, avant
de faire son stage. Comment un séjour de quelques mois à
la ville pouvait-il changer les êtres à ce point ?
— Réponds-moi, insista Gaï. Tu voulais le protéger,
n’est-ce pas ?
— Je... Je ne sais pas. Peut-être, avoua Dan. Il me
semblait que ce n’était pas à toi de rosser l’intrus. Ce
territoire ne t’appartient pas.
— Bien ! dit Gaï en riant. Voilà quelle doit être la
réaction d’un véritable maître. Un Trozh, comme ils di-
sent. Un moment, j’ai cru que mon ami n’était plus
qu’un pantin, qu’un Gwydden ! Néanmoins, tu places
mal ta fierté. Tous les hommes sont solidaires. Face aux
indigènes, chaque colon agit au nom de tous. Dès lors,
quelle importance que ce soit moi, l’invité de ton père,
qui manie le fouet et non toi ?
Dan détourna la tête. La solidarité ne lui plaisait pas,
dès lors qu’il s’agissait de frapper des êtres sans dé-
fense. Il avait voulu effrayer les Gwyddenir, non les
brutaliser. Ils lui inspiraient de la pitié, en un sens. Les
pauvres hères qui déambulaient dans le désert n’étaient
que les descendants dégénérés d’une civilisation jadis
puissante ; la raison pour laquelle celle-ci avait sombré
restait mystérieuse. Les Gwyddenir eux-mêmes avaient
perdu le souvenir de cette glorieuse époque. Comme les
cités abandonnées, ils n’étaient que des vestiges. On ne
frappe pas un moribond, à moins de le haïr.
14La haine. Était-ce donc cela qu’on apprenait à la ville ?
— Je me demande pourquoi ils ont enfreint la règle, dit
Dan pour changer la conversation sans trop en avoir l’air.
— Ils venaient faire leurs dévotions au cairn. Cela
leur arrive, quelquefois, répondit Gaï, maussade.
De toute évidence, ce sujet ne l’intéressait pas. Néan-
moins Dan insista :
— Qu’est-ce que c’est, au juste ? demanda-t-il en po-
sant le pied sur la base de la petite pyramide.
— Quoi ? Le cairn? Tu le vois bien, un tas de pierres,
maugréa Gaï.
— D’accord, mais que représente-t-il à leurs yeux ?
— Je n’en sais rien, moi, s’énerva Gaï. Une sorte de
tombeau, je crois.
— Je me suis laissé dire que les Gwyddenir n’enseve-
lissaient pas leurs morts.
— Tu m’ennuies, à la fin. Quelle importance cela a-t-il?
— Aucune, mentit Dan.
Il eut conscience de masquer la vérité, par lassitude ; il
en fut surpris. Déjà une autre question se posait à lui, que
Gaï n’aurait même pas comprise. Dan avait le plan du do-
maine dans la tête. Ce n’était pas difficile. Les concessions
affectaient des formes géométriques, avec quelques va-
riantes quand il s’agissait de longer un obstacle naturel,
une rivière par exemple. Or, Lann Faor avait été anorma-
lement étiré sur un côté pour inclure Solwen, le vallon où
se dressait la pyramide. Aucune raison ne justifiait un tel
tracé. Les plaques de sel rendaient le sol à jamais stérile.
Alors pourquoi ne pas laisser le vallon aux Gwyddenir, si
le cairn revêtait une quelconque importance pour eux? Se
pouvait-il que les géomètres aient rattaché cet endroit au
domaine dans le seul but de leur en interdire l’accès ?
Décidément, son père avait raison. Trop d’imagination!
— Je ne sais pas si tu es comme moi, déclara-t-il abrup-
tement, mais je piquerais bien une tête dans la rivière.
— Et comment ! surenchérit Gaï en sautant sur son
cheval. Cette fois, c’est moi qui arriverai le premier !
15CHAPITRE 3
Une plate-forme survola les cavaliers avec un bruit
de soie déchirée. Les invités arrivaient. Arth, le père de
Dan, attachait beaucoup d’importance à la réception
annuelle du domaine. Et si certains éprouvaient des
sentiments assez hostiles envers Arth — sentiments que
Dan attribuait à l’envie —, nul n’aurait songé à man-
quer la réunion. Dan aimait également cette cérémonie
qu’il avait connue dès son enfance. La réception n’était
pas seulement une rupture dans la monotonie labo-
rieuse de la vie quotidienne. Sur ce monde partagé en
concessions immenses, où le plus proche voisin habitait
à des dizaines de kilomètres, de telles fêtes consti-
tuaient les seules occasions de nouer des contacts per-
sonnels. Certes, l’holovision reliait toutes les fermes
entre elles. Cependant, rien ne remplaçait une véritable
rencontre pour consolider les amitiés, traiter les af-
faires, préparer les unions. Dan était bien placé pour le
savoir. Aléane, l’aînée du voisin d’Arth, avait sensible-
ment son âge. Ce n’était pas un hasard si elle était arri-
vée la veille en compagnie de Kaour, bien avant la
plupart des invités.
L’insistance que son père mettait depuis quelques se-
maines à vanter les mérites d’Aléane aurait suffi à dé-
tourner Dan de la demoiselle, s’il n’avait été de toute
façon décidé à l’ignorer. Bien qu’ils fussent voisins, les
jeunes gens avaient eu peu d’occasions de se voir. Dan
se souvenait seulement d’une petite fille en nattes, avec
de grandes dents, des taches de rousseur et la détesta-
ble habitude de l’emporter à la lutte.
Pourtant, c’était à cause d’elle que Dan avait accepté
17le défi que lui avait lancé Gaï. Il fallait reconnaître
qu’elle avait bien changé. Son ami l’agaçait par la ma-
nière condescendante dont il le traitait devant la jeune
fille, admirative simplement parce qu’il avait suivi son
stage à la ville. Et Aléane riait des plaisanteries de Gaï
sur les glaiseux, manifestement dirigées contre lui ! À
présent, elle attendait le vainqueur, et Dan se réjouis-
sait à l’avance de la déconvenue de son rival.
Du doigt, Gaï lui désigna un point noir dans le ciel.
Une nouvelle plate-forme. Décidément, les invités ne
perdaient pas de temps.
— Notre baignade est compromise, je crois ! cria Dan.
Gaï ne l’entendit pas. En tout cas, il ne tourna pas la tête.
Il ne restait plus que la colline à franchir. Au som-
met, ils seraient en vue de la ferme. Gaï s’arrêta. Le
cheval secoua sa crinière. Ses flancs luisaient.
— Qu’y a-t-il ? s’inquiéta Dan.
En guise de réponse, Gaï, qui avait porté sa monture
à hauteur du bleidd, tapa du revers de la main la poi-
trine de Dan, soulevant des volutes de poussière.
— Tu as raison, s’écria Dan en riant. Nous ne sommes
guère présentables. On peut l’admettre de la part d’un cul-
terreux comme moi, persifla-t-il. Mais, on s’attend à plus
d’élégance de la part d’un presque citadin.
— Tu ferais moins le malin sans ton bleidd,rétorqua
Gaï d’une voix blanche.
Dan haussa les épaules.
— Viens, dit-il. Nous allons passer par-derrière.
Nous nous changerons avant de faire une apparition
digne de nous.
Sans attendre la réponse, il se mit en route. Au prix
d’un détour par le bosquet aux roses, les jeunes gens
gagnèrent l’écurie sans se faire repérer, sinon par les
détecteurs électroniques semés aux alentours des bâti-
ments. Mais les machines avaient pour seule fonction
de dénoncer la présence des fauves et des voleurs de
troupeaux. Elles se souciaient peu de la tenue de ceux
18qu’elles avaient reconnus comme étant autorisés à cir-
culer aux abords de la ferme.
Les trois étages du hangar à machines jetaient une ombre
écrasante sur la petite écurie accotée au garage des glis-
seurs. Le premier soin de Gaï fut d’y mener sa monture.
— Avant toute chose, je dois m’occuper de mon che-
val. expliqua-t-il.
— Kur est moins compliqué, dit Dan. Quand il en a
fini avec moi, il s’en va chasser dans la nature.
— Et si tu en as besoin?
— Cela dépend. S’il n’est pas trop loin, il accourt à
mon signal. À condition qu’il en ait envie, évidemment.
Les bleiddir ne sont pas vraiment des animaux domes-
tiques, tu le sais aussi bien que moi.
— Vraiment pratique, ricana Gaï.
Dan dévisagea froidement le cavalier qui bouchon-
nait les flancs du cheval. À présent que Kur s’était éloi-
gné, Gaï essayait de pousser Dan à une nouvelle
bagarre. Décidément, il était mauvais perdant.
— Si Kur n’est pas disponible, j’utilise un glisseur. Ce
n’est pas cela qui manque.
— On ne peut pas en dire autant des chevaux, ob-
serva Gaï. Cette écurie est charmante. Pourquoi reste-
t-elle vide ?
Il insistait lourdement. La cause était évidente. De-
puis que, six ans auparavant, une épidémie foudroyante
avait emporté la plupart des juments, les chevaux
étaient hors de prix. Seuls quelques privilégiés, tel le
fils du coordonnateur provincial, pouvaient en possé-
der. Arth était loin d’être pauvre. Mais il n’avait pas les
moyens de s’offrir un tel luxe.
Dan cherchait désespérément une réplique cinglante,
qui aurait coupé court à la discussion avant qu’ils en
viennent aux mains. Dans le vallon, aux confins du do-
maine, un tel comportement restait admissible. Mais,
ici, Dan était l’hôte. Il ne pouvait se permettre de frap-
per un invité de son père.
19— Eh bien, jeunes gens ? dit une voix derrière eux.
Quelle discrétion ! Si Meurgal, vous ayant aperçus de
sa plate-forme, n’avait pas signalé votre retour, nous
serions rongés par l’impatience. Dites-nous vite qui a
gagné la course.
Arth, tenant Aléane par l’épaule, s’encadrait dans la
porte. Il fit semblant de ne pas remarquer le triste état
des jeunes gens.
— C’est Kur, évidemment ! s’écria Dan.
De cette façon il pouvait triompher sans paraître trop
prétentieux.
— Il avait l’avantage du terrain, remarqua Gaï.
— Tu es blessé, constata Arth. Veux-tu faire un tour
à l’infirmerie ? Dan finira de panser le cheval. À moins
que tu redoutes qu’il esquinte un bien si précieux...
Dan se demanda depuis combien de temps son père
écoutait leur conversation. En tout cas, il était content
de ne pas avoir cédé à la provocation. Arth lui aurait
difficilement pardonné un manquement aux lois de
l’hospitalité.
— Ce n’est rien, dit Gaï. Une petite chute.
— Oui, le terrain est difficile, compatit Arth. Surtout
pour un cheval.
Dan se mordit la lèvre pour ne pas éclater de rire.
Son père n’était pas tendre dans ses sarcasmes. Mais il
se rembrunit quand il réalisa la raison de cette ironie :
Arth cherchait moins à river son clou à Gaï qu’à le ra-
baisser aux yeux d’Aléane pour faire valoir son propre
fils. Gaï aussi avait compris l’intention.
— Malgré cet incident, je ne regrette pas la prome-
nade, dit-il d’une voix doucereuse. Elle m’a permis de
voir comment un Lagdspitz réagissait à l’intrusion de
Gwyddenir sur son territoire.
Jamais Dan n’avait vu son père pâlir ainsi. Même
quand Voïl était venu lui annoncer que le troupeau
avait la maladie jaune, Arth n’avait pas marqué le coup
à ce point. Le colon se ressaisit vite. Mais pendant un
20instant la colère avait crispé ses traits en un horrible
masque de haine.
— Maintenant que tu connais le vainqueur de la course,
tu devrais rejoindre les autres sur la pelouse, conseilla-t-
il à Aléane. Je dois régler cette affaire de Gwyddenir. Inu-
tile de t’ennuyer avec l’administration du domaine.
Les yeux d’Aléane brillaient de curiosité. Mais Arth
n’était pas de ceux à qui on désobéissait, même quand
ses ordres se dissimulaient sous l’affabilité. À regret,
elle quitta l’écurie. Arth la remercia d’un sourire ; il la
suivit des yeux un moment, pour s’assurer qu’elle ne
chercherait pas à surprendre leur conversation. Quand
il se retourna, son sourire s’était effacé.
— Eh bien, jeunes gens ? Que signifie cette histoire
de Gwyddenir ?
La voix était dure, le regard sévère. Comme tous les
chefs de domaine, Arth avait l’habitude de rendre la
justice sur ses terres. Ni Dan ni Gaï ne se trompaient
sur le ton de cette voix, sur l’acuité de ce regard. La ré-
plique de Gaï, lancée dans une intention injurieuse,
avait mué les deux jeunes gens en accusés.
— J’attends ! s’impatienta Arth.
— Nous avons fait une course jusqu’à la Vallée
Blanche, commença Dan.
— Je sais cela, coupa Arth. Viens-en aux faits ! Les
indigènes ?
— Il y en avait deux près du cairn.
— Qu’as-tu fait ?
Dan avait la bouche sèche.
— Je voulais seulement les intimider, pour les dis-
suader de revenir, reconnut-il.
Gaï exprima sa désapprobation par un ricanement.
— Et toi ? demanda le colon.
Gaï sursauta. Il ne s’attendait pas à ce qu’Arth le prît
à partie.
— L’un des deux cherchait à fuir. Je voulais le corri-
ger, quand Dan a tenté de s’interposer.
21— Votre bagarre, c’est à cause de cela ?
Les deux garçons ouvrirent de grands yeux, mais
Arth précisa, impitoyable :
— Vous me comprenez fort bien. Jamais une chute de
cheval n’a mis deux cavaliers dans l’état où vous êtes.
D’ailleurs je te sais trop entraîné pour vider les étriers
aussi facilement.
— C’est le Gwydden, avoua Gaï en baissant la tête. Il
m’a attaqué par surprise, et il a volé mon cheval.
— Ils l’ont abandonné aussitôt franchies les limites
du domaine, intervint Dan, se demandant pourquoi il
prenait ainsi la défense des indigènes.
Sans doute pour contrarier Gaï.
— Attendez, attendez ! s’écria Arth.
Sa voix s’était brusquement altérée. Dan en fut
frappé. Il commençait seulement à entrevoir l’impor-
tance de ce qu’il venait de vivre. Son père vint s’asseoir
près d’eux, sur un porte-selle.
— Reprenons tout par le début. Dan, explique-moi
cela. Je veux des faits, pas des états d’âme.
Quand Dan eut achevé son récit, Gaï tenta de se jus-
tifier. Mais Arth l’interrompit.
— Les Gwyddenir, comment étaient-ils ? Portaient-
ils des ornements ?
— Non, je n’ai rien remarqué.
— Le garçon, avait-il un bracelet ?
— Non, je suis sûr que non, répondit Dan. Il avait
simplement une lanière dans les cheveux.
— Une lanière de cuir bleu ? Et ses cheveux for-
maient une queue de cheval ?
Dan hocha la tête.
— C’est bien ce que je pensais, maugréa Arth en sau-
tant à bas du porte-selle.
— Vous savez de qui il s’agit ? s’écria Gaï tout excité.
Vous allez exiger la réparation de cet outrage, je pense!
Arth lui décocha un regard froid. Sans répondre à la
question, il demanda à Dan :
22— Saurais-tu les reconnaître ?
— Ce n’étaient que des indigènes, protesta Dan. Ils
se ressemblent tous.
— Aucun élément ne te permettrait de les identifier?
— Non, mentit Dan.
Arth se tourna vers Gaï :
— Tu as ta réponse, lâcha-t-il avant de se diriger vers la
porte.
Cependant Gaï se ressaisissait : n’était-il pas le fils
du coordonnateur provincial ? Il ne s’en laisserait pas
imposer aussi facilement.
— Moi, je reconnaîtrai mon agresseur, intervint-il.
Arth le dévisagea sans indulgence :
— Pour cela, il faudrait d’abord le voir.
— Pourquoi ne pas monter un raid jusqu’au village
indigène ? s’enflamma Gaï. Il y a parmi vos invités des
hommes de cœur qui n’hésiteront pas…
— Suffit ! coupa Arth. Que proposes-tu ? Que nous
mettions un village à feu et à sang parce que tu n’as pas
su garder ton équilibre sur une selle ? Je te rappelle
qu’il existe des traités qui garantissent tout de même la
sécurité des Gwyddenir sur leurs terres.
— Nous ne pouvons laisser un tel affront impuni ! s’of-
fusqua Gaï, blême de rage. Exigeons qu’ils nous livrent le
coupable. Sinon nous perdons la face. D’ailleurs, si vous
ne voulez pas assumer vos responsabilités, je vais...
— Rien du tout ! Tu vas te taire et dire que tu es
tombé parce que ton cheval a fait un écart. Sais-tu qui
t’a fait mordre la poussière ? Un juvénile. Tu l’ignores
sans doute, mais les Gwyddenir connaissent quatre
stades de développement : l’enfance, la juvénilité, la
maturité et la vieillesse. Entre le deuxième et le troi-
sième stade, il y a une marge que nous ne soupçonnons
pas. Réunir les adultes du village pour se plaindre de
ce qu’un juvénile t’a rossé ! Autant réclamer justice au-
près du Conseil parce qu’un enfant de trois ans t’a
battu.
23— Mais il était aussi vieux que moi ! protesta Gaï.
— Aussi vieux, et de toute évidence plus malin, iro-
nisa Arth. Cela ne change rien au fait que les Gwydde-
nir ne considèrent pas leurs juvéniles comme des
adultes responsables de leurs actes. Nous pouvons en-
core espérer qu’ils n’accordent aucun crédit au récit de
ton adversaire, à supposer qu’il ose se vanter de sa vic-
toire.
Gaï baissait la tête, partagé entre la fureur et la
confusion. Arth s’approcha de lui et posa ses larges
mains sur les épaules de l’adolescent.
— Crois-moi. Il vaut mieux pour tout le monde que
tu gardes le silence sur cet incident.
— Je ne savais pas, dit Gaï rageusement. Je n’ai pas
votre expérience des Gwyddenir.
La voix de Gaï s’étrangla. Il grimaça de douleur tan-
dis qu’Arth resserrait son étreinte.
— Ce genre de remarque aussi, il est préférable de
l’éviter, maugréa le colon.
24CHAPITRE 4
Arth se montrait particulièrement fier de la pelouse
qui s’étendait du bâtiment d’habitation jusqu’à la ri-
vière. Près d’un kilomètre d’herbe verte et drue. Même
le parterre du parlement, à Kerloÿs, était moins beau.
Elle avait été semée par Djerganne ma, la fondatrice
de la lignée, une authentique Terrienne. Depuis, cette
pelouse servait de cadre à la réception Lagdspitz.
Un peu partout, des tentes se dressaient. La ferme
aurait pu abriter tous les invités, mais cette installation
relevait de la tradition. La première réception avait eu lieu
avant l’érection des bâtiments. Les maîtres successifs veil-
laient à reconstituer ces conditions. Même les habitants
du domaine campaient. L’aïeul d’Arth, puis son père,
avaient respecté cet usage, que Dan perpétuerait le mo-
ment venu. Parce que l a planète, à moitié vierge, n’avait
pas encore d’histoire, les colons attachaient une impor-
tance extrême aux coutumes qu’ils se donnaient.
La pelouse était donc encombrée de groupes joyeux.
À la tombée de la nuit, on allumerait de grands feux et
l’air s’emplirait d’odeurs alléchantes.
Dan s’était changé. Il allait de groupe en groupe, rem-
plissant son rôle de fils de la maison. Les gens étaient
assis sur des sièges pneumatiques ou couchés dans
l’herbe. Quelques-uns avaient apporté des instruments de
musique.
Dan connaissait la plupart des adultes, et quelques
jeunes de son âge. Les colons avaient de nombreux en-
fants, mais voyageaient rarement en compagnie de plus
d’un ou deux descendants. Vouant un culte excessif à la li-
gnée, ils préféraient laisser leurs héritiers sur leurs terres.
25Dans ces conditions, il n’y avait rien d’étonnant à ce que
Dan ne connût guère de jeunes. D’autant que lui-même ne
quittait pratiquement jamais Lann Faor. Car Dan consti-
tuait une exception sur ce monde : il était un enfant
unique. Sa mère était morte, trop tôt pour qu’il en gardât
le moindre souvenir, et jamais son père n’avait pris d’autre
épouse, malgré les exhortations de ses amis.
— Dan ! Eh, Dan ! Viens par ici !
Le jeune homme accourut vers son père.
— Tu connais Kaour, n’est-ce pas ? dit celui-ci en dé-
signant l’homme rond et jovial qui se tenait à son côté.
Dan fronça les sourcils :
— Kaour ? répéta-t-il. Il me semble avoir déjà en-
tendu ce nom. Est-ce qu’il ne s’agit pas de notre plus
proche voisin ?
Le petit homme éclata de rire et assena une grande
claque dans le dos d’Arth.
— Une pierre dans ton jardin, dit-il. Cet âge est sans
pitié. Salut à toi, Lagdspitz Dan ! Te voilà devenu un so-
lide gaillard. Tu vas faire des ravages parmi ces demoi-
selles. Je vais devoir surveiller ma fille !
Dan ne put s’empêcher de sourire. Le père d’Aléane
était aussi maladroit que le sien.
— J’ai le temps, dit-il. Je n’ai pas encore fait mon stage.
— Ces choses-là arrivent souvent plus vite qu’on ne
le croit, répliqua Kaour en clignant de l’œil.
— Je ne recevrai pas ma convocation avant un an au
moins, dit Dan en haussant les épaules.
— Cela, nul ne le sait, remarqua Kaour. Seul l’ordi-
nateur central en décide.
— Il peut aussi bien différer indéfiniment l’invita-
tion, plaisanta Dan.
Les deux maîtres se jetèrent un coup d’œil malicieux.
Le cœur de Dan se mit à battre. Savaient-ils quelque
chose ? Mais non, c’était trop tôt. Trop tôt.
Une terrible angoisse s’empara de lui, sans qu’il en
saisît l’origine.
26— Il le peut en effet, déclara Kaour. Mais un garçon
aussi méritant que toi n’a rien à craindre. Je suis
content de t’avoir vu, Dan. Pour le moment, excuse-
moi. J’aperçois Meurgal. Il faut absolument que je le
décide à me vendre un étalon de khérop, avant que
Mindaoug fasse monter les cours !
Arth regarda son ami s’éloigner.
— Un homme bien sympathique, dit-il. Et un voisin
charmant. Qu’en penses-tu, Dan ?
Le jeune homme hocha la tête, amusé.
— À propos, où se trouve Aléane ? poursuivit Arth.
— Je ne sais pas, répondit Dan, insouciant.
Le regard de son père se fit dur. Ses yeux étaient gris
comme l’acier qui avait éventré la prairie.
— Moi, je le sais, dit-il. Elle est près de la rivière avec
une bande de fans en extase devant Gaï.
Dan serra les dents. Il ne nourrissait pas les mêmes pro-
jets que son père à l’égard d’Aléane; mais tout de même...
— Je ne t’en voudrais pas de négliger un peu mes in-
vités pour veiller à ce que Gaï ne chasse pas sur tes
terres, ajouta Arth.
— Je n’ai aucun droit de l’en empêcher. Et si cette
fille s’intéresse à un tel matamore, je ne vois pas en
quoi cela me concerne.
— Tu devrais le comprendre. Viens par ici. Je vais te
montrer quelque chose, puisqu’il faut tout t’expliquer
par le détail.
Arth entraîna son fils jusqu’à la ferme. Le dia-
phragme de la bibliothèque se ferma sans bruit sur les
deux hommes. Arth pianota sur les commandes incrus-
tées dans le plastique du bureau. Les larges baies vi-
trées s’opacifièrent, tandis que le plafond diffusait une
lumière chaude et dorée. Les architectes affirmaient
que cette lumière était comparable à celle produite par
le soleil de la Terre. Mais personne sur Gwyzh ne pou-
vait plus l’attester.
Dan avait rarement l’occasion de pénétrer dans la
27pièce. De cet endroit, Arth dirigeait l’exploitation du do-
maine. S’il associait Dan à toutes les activités nécessitant
sa présence sur le terrain, Arth préférait attendre, pour
l’initier à la gestion, que son fils ait achevé son stage.
Arth introduisit un film dans un lecteur, qu’il pro-
gramma pour la projection. Une carte apparut sur
l’écran qui avait surgi du sol.
— Tu reconnais, je suppose ?
Dan hocha la tête. La carte figurait la région des Col-
lines Noires, au sud de la province des Faor.
Il repéra immédiatement Lann Faor. À cette échelle,
le cap que formait Solwen était à peine visible. Au nord
s’étendait Went Faor, le domaine de Rhad, que les co-
lons de la région avaient élu coordonnateur provincial.
Et à l’ouest, ce trapèze figurait Maës Faor, le riche ter-
ritoire dont hériterait Aléane. Dan comprit brusque-
ment les mobiles de son père quand Arth posa sa large
main sur le trapèze. Cela le révolta. Arth ne remarqua
sans doute pas le sursaut de son fils, car il précisa, en
martelant les syllabes :
— Maës Faor est le domaine le plus fertile de ce côté-ci
de la rivière. De plus, il est contigu à ces terres qui seront
tiennes, ce qui ne gâche rien. La loi reconnaît, dans ce cas,
le droit du ménage à conserver la totalité de la superficie.
— À condition que l’union soit définitive, remarqua
Dan.
Arth balaya l’argument d’un revers de la main :
— Qu’as-tu à faire d’un mariage provisoire ? Cela est
bon pour les ouvriers agricoles. Pas pour les maîtres,
qui ont des terres à léguer à leurs héritiers.
En parlant Arth s’était déplacé. La carte, projetée sur
son visage, y dessinait d’amusants linéaments.
— Je te vois réticent, dit-il. Je ne te comprends pas,
je l’avoue. Aléane est charmante. Regarde Gaï. Il ne de-
manderait qu’à sauter sur l’occasion.
— Et toi, pourquoi ne l’épouses-tu pas ? demanda
Dan. Tu n’es pas si vieux.
28Arth se raidit. Bien que les prétendantes n’aient pas
manqué, il n’avait conçu aucune union durable depuis
la mort de sa femme.
— Excuse-moi, dit Dan. Ce n’était pas drôle. Mais
pourquoi tiens-tu autant à me faire épouser cette fille?
— Parce qu’elle est l’aînée des Rhinon et qu’elle hé-
ritera de Maës Faor. Comment faut-il te le dire ?
— C’est cela que je ne comprends pas. Cette insis-
tance à accumuler de la terre, alors qu’il suffit d’en
faire la demande à l’office pour obtenir une concession.
— Alors, pourquoi crois-tu que des gens viennent
travailler sur le domaine des autres ?
Dan fit un geste vague. Il ne s’était jamais posé la
question. Dans son monde, il y avait les maîtres et les
ouvriers agricoles, pudiquement appelés résidents, qui
se chargeaient de contrôler les machines. Au-dessus
des maîtres, il y avait les coordonnateurs qu’ils avaient
élus. Au-dessous des résidents, il y avait les Gwyddenir.
Cela constituait une société stable. Un quart seulement
de la planète était véritablement exploité. N’importe
qui pouvait devenir un maître. Sauf un Gwydden, bien
sûr. Les indigènes avaient eu leur chance autrefois,
avant l’arrivée de ceux qu’ils nommaient les Trozhir. Ils
n’avaient pas su tirer parti de leur monde, laissant la
terre en friche tandis que les grands troupeaux diva-
guaient dans la plaine.
— Es-tu assez stupide pour ne pas voir la différence
entre une plantation exploitée depuis trois générations
et une terre vierge ? explosa Arth. Djerganne a fondé
Lann Faor. Mais elle en est morte de fatigue. Les ma-
chines ne peuvent pas tout faire.
Dan soupira. Il n’avait aucun argument valable à op-
poser à son père, sinon qu’il aurait préféré choisir lui-
même sa compagne. Seulement, il devait reconnaître
que son choix aurait pu se porter sur Aléane, si Arth et
Kaour n’avaient pas insisté aussi lourdement. C’était la
contrainte, et non la jeune fille, qui lui était odieuse.
29— Promets-moi une chose, demanda Arth.
Le cœur de Dan se mit à battre. Arth lui lançait un
défi, exigeait de lui un serment sans en révéler l’objet.
Sur Gwyzh, une phrase comme celle-ci ne se prononçait
pas à la légère. Dan pouvait refuser, mais cela équiva-
lait à offenser gravement son père.
— Je te le promets, dit-il d’une voix blanche, redou-
tant le pire.
— Avant la fin de la réception, arrange-toi pour que
quelque chose existe entre Aléane et toi. Tu as une se-
maine pour cela.
Un profond soulagement envahit Dan. Il avait craint
que son père exigeât davantage, bien que l’éthique du
défi interdit d’en user pour aliéner la liberté de celui
qui l’avait relevé.
Le répit fut de courte durée.
Le ululement déchirant de la sirène d’alarme retentit.
30CHAPITRE 5
— C’est une charge ! annonça Arth après avoir
consulté l’écran de l’holoviseur.
Les sentinelles électroniques avaient détecté un com-
portement anormal chez un troupeau. Les appareils
transmettaient les informations sur le circuit intérieur
de l’holovision à mesure qu’ils les collectaient : vitesse
du déplacement, nombre de têtes, direction...
— Où se dirige-t-il ?
— Gwern Nemton, dit Arth, les poings serrés.
Dan pâlit. La parcelle menacée comptait parmi les plus
précieuses du domaine : là croissaient les arbres de la
Terre, dont les fruits faisaient la réputation de Lann For.
Les vergers ne résisteraient pas longtemps à une
charge de khérops. À choisir, il valait mieux abattre les
bêtes, bien que le troupeau constituât une des princi-
pales richesses du domaine. Au moins, les khérops se
remplaçaient. Pas les arbres venus de la Terre.
À peine cette pensée avait-elle effleuré l’esprit de
Dan, qu’Arth demandait :
— Si tu dirigeais le domaine, que ferais-tu ?
— Moi... balbutia Dan, surpris.
— Vite. Dans une demi-heure, ils atteindront Gwern
Nemton.
Dan réalisa soudain que son père lui confiait effecti-
vement cette affaire.
— Combien de têtes ? demanda-t-il, décidé.
— Trois mille.
Dan sursauta. L’enjeu était encore plus important
qu’il ne l’imaginait. Pas question de détruire un trou-
peau de cette importance.
31— Il faut les détourner, décida-t-il.
— Vas-y !
Dan se précipita à travers le diaphragme. En
quelques enjambées, il gagna le seuil. Les invités, aler-
tés par la sirène, se pressaient devant la ferme.
Tout en courant, Dan appuya sur le contact de
l’émetteur d’ultra-sons dissimulé dans sa montre. Kur
percevait ce signal.
— Que se passe-t-il ? criaient les invités.
Dan ne perdit pas de temps à leur répondre. Il ne
s’était pas écoulé plus de trois minutes depuis que la si-
rène avait sangloté son sinistre avertissement. Mais
chaque seconde comptait.
Il se jeta sur le glisseur et mit le contact. L’appareil
s’éleva à quelques centimètres du sol et sortit du han-
gar. Dan aperçut le bleidd courant vers lui et se porta à
sa rencontre. Kur sauta sur le glisseur et se coucha
contre lui. Aussitôt le jeune homme prit l’air.
Le glisseur était un véhicule de service, à peine assez
large pour eux deux, mais il présentait l’avantage d’être
extrêmement maniable. Tandis que Dan fonçait en di-
rection du troupeau, Arth prévenait les invités. Tous af-
fichèrent une mine consternée.
— Ne craignez rien, dit Arth, ils ne se dirigent pas
vers nous.
Il souriait, car son devoir d’hôte le lui imposait. Mais s es
amis ne pouvaient se laisser abuser par ce ton rassurant :
ils savaient quel danger représentait pour le domaine un
troupeau de khérops lancé au galop à travers les terres cul-
tivées. On expliquait mal les brusques paniques qui, par-
fois, s’emparaient des troupeaux. Mais on savait qu’aucun
obstacle ne pouvait résister à ces masses énormes. Les
charges cessaient aussi brutalement qu’elles avaient com-
mencé, quand les bêtes épuisées par une course de p lu-
sieurs heures se vautraient dans la poussière. Pour les
arrêter avant, il n’y avait qu’un moyen : les abattre.
— Sont-ils nombreux ? demandaient les uns.
32— Quelle est leur direction ? s’inquiétaient les autres.
Arth répondit brièvement, cherchant à dissimuler
son inquiétude.
— On y va, dit Kaour.
— Oui, surenchérit Meurgal. Nous avons nos plates-
formes. Nous allons t’aider.
— Dan s’en occupe, annonça Arth.
Un murmure secoua l’assistance.
— Dan ? s’étonna Mindaoug. Mais il n’a que seize ans !
— Peut-être, répliqua Arth. Cela ne l’empêche pas
d’être un Lagdspitz !
Il parcourut l’assemblée du regard. Il n’y avait pas si
longtemps, Gaï ap Rhad avait usé du nom de Lagdspitz
dans une intention injurieuse. Arth lut la désapproba-
tion dans quelques regards. On lui tenait toujours ri-
gueur de cette vieille histoire... Il aurait dû déplacer la
ferme. L’implanter au centre du domaine, comme
c’était l’usage. Rien ne justifiait sa position à quelques
kilomètres de la réserve. Arth ne comptait pas que de
vrais amis parmi les colons, qui acceptaient l’invitation
parce que la réception Lann Faor faisait partie des cou-
tumes à respecter. On ne lui pardonnerait donc jamais!
Il s’en moquait pour lui-même. Mais il lui déplaisait
que le nom que Djerganne avait légué à ses descendants
fût sali pour ce qu’il ne se résolvait pas à considérer
comme une faute, quinze ans après. Eh bien, on verrait
quand Lann et Maës Faor seraient réunis, et qu’un
Lagdspitz deviendrait le plus riche des colons. Tous les
espoirs seraient alors permis à Dan. Pour commencer,
il deviendrait coordonnateur provincial. Ensuite...
Mais pour cela, il lui fallait échapper aux khérops.
Arth ne regrettait pas d’avoir confié cette dangereuse
mission à son fils. Cependant, derrière sa bravade se
dissimulait l’inquiétude.
— Pour vous être agréable, dit-il, je propose que nous
allions voir comment il se débrouille. Aléane, si tu veux
profiter de mon véhicule...
33La jeune fille ne se le fit pas répéter. Déjà quelques
plates-formes prenaient l’air. Avec amertume, Arth
songea que certains ne seraient pas mécontents de sa-
voir Lann Faor sans héritier. Pour la première fois, il
regretta de ne pas avoir d’autres enfants.
Aléane, tout excitée, s’agrippa à la rambarde. L’engin
monta en chandelle pour prendre la tête de la petite for-
mation. La plupart des machines étaient des plates-formes
de voyage, équipées de sièges confortables, Seul l’engin pi-
loté par Arth était un appareil de commandement, sur le-
quel on restait debout, tandis que l’air sifflait aux oreilles.
Au loin, un moutonnement de poussière ocre signa-
lait le troupeau affolé.
— Le voilà ! s’écria Aléane en montrant du doigt un re-
flet devant le nuage : le soleil jouait sur le véhicule de Dan.
— Il est presque sur eux, constata Arth. Accroche-toi,
j’accélère.
Le glisseur survolait un terrain qu’ensemençaient les
lourds robots défricheurs. Dan se mordit les lèvres. Les
engins étaient robustes, mais lents. Quand leurs détec-
teurs alarmeraient leur centre de décision, il serait trop
tard. Il aurait dû commander leur retrait aussitôt qu’il
avait appris la nouvelle. À tout hasard, il pianota l’in-
dicatif des défricheuses sur le tableau de commande de
la plate-forme et ordonna aux machines de fuir. Ayant
escamoté leurs rangées de plantoirs, les défricheuses
gagnèrent de la vitesse. Leurs formes trapues, leur gi-
gantisme suggéraient l’invulnérabilité. Néanmoins,
Dan savait très bien que le troupeau les balaierait sans
effort. Arth n’avait pas pu oublier les machines. Pour-
quoi lui avait-il laissé une telle responsabilité ?
Dan n’eut pas le temps de réfléchir plus longtemps.
Il était sur le troupeau.
Les khérops avaient adopté la formation en triangle
caractéristique de leurs exodes. À la pointe se tenait la
vieille femelle qui commandait aux destinées du trou-
peau. Elle était énorme. Ses défenses en spatule tou-
34chaient presque le sol. Derrière elle, on n’apercevait
qu’une mer de dos ondulants, que masquait par en-
droits la poussière. Dan fut effrayé par leur nombre.
Trois mille, selon les appareils. Avant de voir le redou-
table mascaret, Dan ne se rendait pas vraiment compte
de ce que cela représentait. L’air résonnait du martèle-
ment de milliers de sabots, des cris poussés par les ani-
maux qu’effrayait un péril imaginaire.
— Tiens-toi bien, prévint-il, nous descendons.
Kur poussa un jappement. Ses pupilles se dilatèrent.
Dan passa le pistolet dans sa ceinture. Il espérait, sans
trop y croire, ne pas devoir en user. Il choisit soigneu-
sement son angle d’attaque et piqua en lâchant un cha-
pelet de roquettes incendiaires.
Un mur de feu surgit devant les khérops, sans les arrê-
ter. La fumée se mêla à la poussière. Bientôt, les flammes
s’éteignirent, étouffées par les sabots des animaux.
Dan fit volte-face. Il aperçut alors la petite formation
qui s’approchait. Il reconnut l’appareil de son père, et
lui en voulut de ne pas lui avoir fait confiance jusqu’au
bout. Les khérops piétinaient les premiers sillons du
terrain travaillé par les défricheuses.
— Pourquoi a-t-il emporté son bleidd ? demanda
Aléane. Le glisseur est léger. Il aurait été plus à l’aise
pour le piloter.
— Il a son idée, répliqua Arth, pensant avec fierté
que peu d’invités soupçonnaient ce qui allait arriver.
Regarde plutôt, il passe à l’attaque.
Effectivement, Dan piquait à nouveau. Aléane s’atten-
dait à voir jaillir l’aveuglante lumière du canon laser,
quand elle réalisa que ce type d’appareil en était dépourvu.
— Arth ! Il n’est pas armé ! s’écria-t-elle.
À ce moment. Dan lâcha une nouvelle bordée de pro-
jectiles. Cette fois il avait visé au plus près. Les
flammes s’élevèrent dans le troupeau même, creusant
de larges brèches bientôt comblées.
— Il l’a ratée ! enragea Arth.
35— C’était la vieille femelle qu’il visait ? demanda Aléane.
— Bien sûr, confirma Arth. Cela n’aurait pas servi à
grand-chose, car il y a toujours une autre bête prête à
prendre la tête de l’exode. Mais sait-on jamais ? Peut-
être leur route aurait-elle été infléchie.
— Que va-t-il faire maintenant, sans laser ?
Le colon ne répondit pas. Dan avait gâché sa dernière
chance. Arth mesurait à présent toute l’étendue de sa témé-
rité. Mais pourquoi son fils avait-il manqué une telle cible ?
Dan avait hésité. Au dernier moment, il n’avait pas
pu. La femelle courait, avec l’obstination de la peur,
pour mettre les siens à l’abri. Elle n’en avait plus pour
longtemps à vivre. Sa toison blanche laissait apparaître le
cuir de ses flancs. Son long cou décharné supportait avec
peine la tête osseuse, alourdie par les défenses. Pourtant
elle courait plus vite que les autres, pour les protéger. Une
fraction de seconde, Dan se sentit ému par l’effort de l’ani-
mal. Et son doigt hésita à effleurer la touche demise à
feu. La vitesse du glisseur transforma ce bref atermoie-
ment en une erreur de tir importante.
Dan serra les dents. Il avait été stupide. Ce qu’il de-
vait faire maintenant n’était pas moins désagréable
pour le khérop, et dangereux pour lui-même. Il n’avait
pourtant pas le choix. À moins que son père se mette à
tirer au laser sur le troupeau. Mais les engins qui le sur-
volaient ne paraissaient pas vouloir intervenir.
La première défricheuse subissait les assauts de l’aile
gauche du troupeau. Dans dix minutes à peine, les ani-
maux de tête toucheraient à l’orée du verger, après
avoir dévasté les champs de céréales. Dan fila dans la
même direction que le troupeau, à une vitesse bien su-
périeure. Quand il estima l’écart suffisant, il se posa et
sauta sur le dos de Kur. Le bleidd se précipita aussitôt
à la rencontre des khérops.
La vieille femelle n’était plus qu’à une dizaine de mè-
tres. Kur fit volte-face.
— Il est fou ! s’écria Aléane. Ils vont le rattraper !
36— J’espère bien ! répliqua Arth.
Pour distraire son inquiétude, il cherchait sans trop de
succès à imaginer la surprise des spectateurs. À en juger
par l’expression d’Aléane, celle-ci était à son comble.
— Il ne va tout de même pas tenter de les détourner
comme cela ! s’exclama-t-elle, livide.
— Il n’a pas voulu détruire le troupeau, répondit fiè-
rement Arth.
Petit à petit, la horde gagnait sur Kur. Dan retenait
le bleidd. Le vacarme l’assourdissait. La vieille femelle
le rejoignit. Kur galopait parallèlement à l’énorme ani-
mal. Le khérop mesurait bien quatre mètres au garrot.
Ses sabots martelaient le sol avec régularité. Son cou
oscillait. Le regard était fixe. Ses larges flancs, sa tête
armée maintenue à un mètre du sol à peine la faisaient
ressembler à quelque nef antique ouvrant la voie à
d’audacieux explorateurs.
Dan ne quittait pas des yeux le cou pelé, au cuir par-
cheminé, sur lequel il allait devoir sauter.
Insensiblement, Kur s’en approchait. Dan s’efforçait
d’oublier le roulement de tonnerre derrière lui.
Quand il fut tout près, il saisit à pleines mains les
oreilles du monstre, sans susciter de sa part le moindre
agacement. Le jeune homme sauta. Ses genoux se refer-
mèrent sur le cou du khérop. Dan était inondé de sueur.
Sa gorge était sèche. Allons, ce n’était pas le moment de
faiblir ! Pourtant, il n’osait pas lâcher les larges pavillons
de l’animal pour tirer le pistolet de sa ceinture. Le paysage
dansait affreusement. Une âcre odeur s’élevait de la peau
rugueuse du monstre. Une nausée s’empara de Dan. Il se
secoua. À quelle distance se trouvait-on de Gwern Nem-
ton ? Déjà, les khérops saccageaient les sillons où crois-
saient les pousses tendres du blé.
Se décidant enfin, Dan s’empara de son pistolet. Il savait
exactement ce qu’il devait faire. Mais il n’avait jamais mis en
pratique cette théorie. Il appliqua le canon de l’arme sur
la bosse occipitale et pressa la détente. L’aiguille, perfo-
37rant l’os spongieux, pénétra à la base du cerveau et y dis-
tilla son poison. Il n’y avait plus qu’à attendre. Avec effroi,
Dan imagina ce qui arriverait si la vieille femelle, épuisée
par sa course, trébuchait. Les autres ne s’arrêteraient pas.
Ils piétineraient leur guide, et son étrange cavalier.
Le khérop maintenait le cap. Le cœur de Dan battait
à se rompre. Enfin, la vieille femelle infléchit sa route. Le
poison faisait son effet : le sens de l’orientation de l’animal
était perturbé. Bientôt, il tournerait en rond ; ses compa-
gnons, le mufle obstinément baissé, le suivraient.
Jusqu’à ce que la fatigue ait raison de la folie.
Dan se coucha sur son inconfortable monture, enser-
rant le cou de ses bras. Il ferma les yeux. La nausée re-
venait, maintenant qu’il n’était plus absorbé par
l’action. Le supplice pouvait durer des heures encore.
Il lui fallait absolument occuper son esprit. Il chercha
à fixer son attention sur Aléane. Mais à son image se
superposa le visage de Gwentmaid.
Ce fut une impression furtive, mais Dan s’en irrita.
La poussière brûlait ses poumons. L’odeur du khérop
l’écœurait. Sans trop réfléchir, il actionna l’émetteur
d’ultra-sons. Aussitôt Kur accourut.
— Dan ! Non ! Ne fais pas ça ! hurla Arth.
Mais son fils ne pouvait l’entendre. Impuissant, il
devait assister à la manœuvre désespérée de Dan. On
pouvait sauter d’un bleidd sur le cou d’un khérop dont
la tête se trouvait en contrebas. Mais, à la connaissance
d’Arth, la manœuvre inverse n’avait jamais été tentée.
Dan agrippa à pleines mains le pelage laineux de
Kur. prit appui sur le cou du monstre et donna une
brusque détente. Il se reçut dans un équilibre précaire.
Tous ses muscles se crispèrent, tandis que Kur se déga-
geait du troupeau. Le bleidd ne s’arrêta pas avant d’être
certain d’avoir échappé aux sabots meurtriers. Dan se
laissa glisser dans l’herbe. Il n’en pouvait plus. Au-des-
sus de lui un rameau se balançait doucement.
Une branche de pommier en fleurs
38CHAPITRE 6
Dan ouvrit les yeux avec difficulté. On le secouait. Le
soleil pénétrait par la baie de sa chambre. Peu à peu, il
reprenait ses esprits. Les événements de la veille s’or-
donnaient dans son souvenir : Aléane, le défi que lui
avait lancé Gaï, la course, les Gwyddenir, la bagarre, et
surtout la charge du troupeau. Rétrospectivement, la
peur le glaça. Ensuite, il y avait eu le retour triomphal
à la ferme. Il n’avait pas profité de la première soirée.
Épuisé, il avait regagné sa chambre et s’était écroulé
comme une masse, tout habillé, en travers de son lit.
Dans sa chambre ! Dan sursauta.
— Mais... je suis dans mon lit ! s’écria-t-il en se tour-
nant vers son père qui l’avait réveillé.
— Ne t’inquiète pas. Ils ont tous compris cette petite
entorse à la tradition. Et que ne pardonnerait-on pas
au héros du jour ? Si après un tel exploit tu ne
conquiers pas le cœur de ta belle... Avoue que j’ai tout
fait pour t’aider.
Dan s’assit sur son lit en bâillant.
— Est-ce pour cela que tu m’as chargé de détourner
le troupeau ? demanda-t-il.
— Non, répondit Arth en riant. Sais-tu que tu as
dormi douze heures d’affilée ?
— Si tu ne m’avais pas secoué, je continuerais, re-
marqua Dan sur un ton de reproche.
La fête s’était sans nul doute prolongée tard dans la
nuit. Les invités devaient être encore couchés. Dan se
dirigea vers la salle de bain attenante.
— Plus tard, dit son père. Tu as encore quelque chose
à faire. C’est pour cela que je suis venu te chercher.
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