L'assassin

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296159211
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rassassin

Dans la même collection:

Age et innocence,

de George Lamming

Traduit par Hélène Devaux-Minié La rumeur des cannes, de Shiva Naipaul

Traduit par Catherine Belvaude L'ascension de Moïse, de Samuel Selvon

Traduit par Hélène Devaux-Minié

A paraître:

Le palais du paon, de Wilson Harris Traduit par Jean-Pierre Durix Moïse, le solitaire, de Samuel Selvon

Traduit par Hélène Devaux-Minié Le retour de Moïse, de Samuel Selvon Traduit par Hélène Devaux-Minié

Voix

anglophones des Caraïbes

Collection dirigée par Jean-Pierre Durix

La Caraïbe anglophone? Cinq millions et demi d'habitants au passé marqué par le génocide des Amérindiens, les conquêtes européennes, la déportation massive d'esclaves africains vers les plantations de canne, l'exil au dix-neuvième siècle des «coolies» indiens en quête d'un monde meilleur. Comment exprimer cette somme de misère, de souffrance, de tragédie? Comment créer sur les détritus du passé? Comment s'approprier cette langue anglaise où le génie de l'Antillais dut se mouler pour communiquer avec ses compagnons d'infortune? Comment crier, comment chanter, quand la parole a été confisquée? Comment rêver à une identité caribéenne quand tout est fragmenté? C'est ce défi qu'ont relevé dès les années cinquante et soixante les écrivains anglophones de la Caraïbe, fondant ainsi une tradition littéraire. Contrainte, encore davantage que ses sœurs francophones et hispanophones, de faire cohabiter sur des terres étrangères des groupes ethniques aux civilisations radicalement différentes, la Caraïbe anglophone élabore une culture multiforme où voisinent, et parfois s'affrontent, des traditions africaines, indiennes, chinoises, européennes... L'artiste a dû y façonner ses concepts, ses images, ses mythes et ses rythmes. Il a fallu, grâce au pouvoir créateur de l'imaginaire, abattre l'édifice stérile des clichés touristiques, «nommer» les origines de la blessure, rallumer les cendres de la mémoire oubliée. Au carrefour de l'Afrique, de l'Amérique, de l'Orient et de l'Europe, les voix anglophones de la Caraïbe se feront entendre à travers cette collection.

Ce livre a été publié avec le concours du Centre National des Lettres

@ Roy A.K. Heath, 1978 @ Editions CARIBEENNES, 1988, pour la traduction française. Tous droits d'adaptation et de reproduction en français réservés pour tous pays. ISBN: 2-87679-029-7

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l'assassin
Traduit de l'anglais par Hélène DEV AUX-MINIE

Collection:

V oix anglophones des Caraïbes
5, rue Lallier 75009 Paris

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L'a:ribeennes

ditipns

A mon épouse. ma mère. ma sœur... A leur infinie patience.

LIVRE 1

Chapitre

1

Galton était grand pour son âge, contrairement à son frère aîné. Ils différaient aussi dans presque tous les domaines. Avec son insouciance et son assurance presque insolente, Selwyn sans jamais se battre avait reçu plus que sa part de succès et d'éloges (selon Galton). Sa liberté, dont il jouissait comme d'un droit, Selwyn ne l'avait pas arrachée à sa mère, ni reçue en récompense. Il sortait quand il en avait envie, amenait chez lui les amis de son choix et montrait en général un degré d'indépendance réservé aux époux vénérés par leur femme. Galton, à l'âge de neuf ou dix ans, avait appris à ronger son frein. Après lui avoir d'abord assuré qu'il était trop jeune pour sortir, sa mère avait ensuite prétendu, au fil des années, qu'il était de constitution trop faible. Un jour qu'une fillette de son école était venue le chercher, sa mère avait ri comme d'une grosse blague; Galton ne s'était pas montré et avait fermé les yeux, en frémissant d'humiliation. Mais, à quatorze ou quinze ans, il n'éprouvait plus de honte devant un tel traitement et aurait été surpris qu'un inconnu s'apitoie sur son sort. Selwyn était le héros de Galton, son protecteur et l'intermédiaire qui l'informait des nouvelles du monde extérieur à la maison et à l'école. GaItan saisissait toutes les occasions de partager les activités de Selwyn, il écoutait avidement le récit de ses exploits. 11

Le dimanche, Galton allait quand même à l'église. Mrs Flood lui permettait de choisir entre la messe du matin ou celle du soir; en général, il préférait celle du

matin, « pour s'en débarrasser ». Un dimanche particulièrement important, où l'on avait disposé les offrandes de la moisson au pied de la chaire, Galton reporta au soir sa visite à l'église. A sept heures moins vingt, au moment où les cloches se mirent à sonner, sa mère lui recommanda d'être à l'heure et partit. Mais pendant qu'il se préparait, Selwyn lui fit signe de venir dans la cuisine. Il rejoignit son frère, le cœur battant, impatient de découvrir la surprise qu'il lui réservait. Selwyn se recula pour lui permettre de s'installer à la fenêtre entrebâillée. Par la fente, Galton vit leur voisine, l'ancienne danseuse de music-hall, une sexagénaire, mère de plusieurs enfants. Elle dansait toute seule, vêtue d'un vieux costume qui lui découvrait la taille. Galton ne put s'empêcher de dévorer des yeux les bourrelets de peau flétrie qui tressautaient entre les rangs de paillettes scintillantes; et lorsque, plus tard, il avoua le dégoût qu'avaient soulevé en lui ces mouvements lascifs, Selwyn, moqueur, lui conseilla de se faire pasteur. En remuant les hanches en une médiocre imitation du numéro de la danseuse, Selwyn répéta sans fin : «J'vais me tord'e comme de la corde! », passage d'un vieil air de musichall, qu'il avait souvent entendu chanter par la vieille. Galton se rappelait son père comme un homme jovial qui, dans ses dernières années, était devenu silencieux en rentrant le soir à la maison. Ses efforts héroÏques pour éviter les querelles avec sa femme ne réussissaient pas toujours. Tout ce qu'il demandait, c'était qu'elle lui épargne l'embarras d'une dispute en présence de ses amis, concession qu'elle lui accordait invariablement. Si bien qu'à Noël ou au jour de l'an, quand c'était le tour de son mari de recevoir, elle s'enfermait dans sa chambre ou sortait, lui permettant ainsi de s'approprier le salon et la galerie. Le père de Galton faisait alors la navette entre le réfrigérateur de la salle à manger et ses amis pour remplir de glaçons leur verre de rhum. Si sa femme était sortie, la langue du mari se déliait sous l'influence de l'alcool et il ne tardait pas à inviter ses amis à entonner sa chanson favorite: 12

Une nuit de clair de lune Manella retrouva sa brune, Ilia serra ainsi, par la taille, Lui vola un baiser, quelle canaille!
Et à ces moments-là, inexplicablement, Galton débordait de sympathie pour son père. Un jour qu'ils étaient tous deux partis rendre visite à un ami à la campagne (la mère de Galton ne lui permettait de faire de grandes excursions, qu'en compagnie de son père), il avait été surpris de découvrir que son père était aussi à l'aise à la campagne qu'à la ville. Il s'était très vite remis à parler créole, avait embrassé les femmes de la famille et d'une manière générale, s'était comporté comme s'il était né et avait été élevé dans un vil. lage. Lorsqu'il avait ouvert la bouteille de rhum qu'il avait apportée, il en avait versé quelques gouttes sur le

plancher

({

pour l'âme des morts », avait-il déclaré. Alors

seulement, il s'en était servi une rasade, dans le verre qu'il tenait dans la main gauche. A vrai dire, le souvenir le plus précis de Galton à l'occasion de cette visite concernait un bébé qui se traînait tout nu, à quatre pattes, dans la maison. L'enfant avait fait pipi par terre et l'hôte avait aussitôt appelé sa femme pour essuyer les dégâts. Le père de Galton, avait retourné ses cartes sur la table, soulevé le bébé et lui avait parlé avec tendresse. Les deux personnes que Galton admirait le plus (son père et son frère) avaient en commun la même aisance dans leurs rapports avec autrui. Lui n'osait pas se lier d'amitié, de peur qu'elle ne se retournât contre lui; il ne savait pas non plus exprimer son antipathie pour quelqu'un, pensant que l'intensité de sa désapprobation semblerait sans doute absurde, et, au fil des jours, il réprima toute démonstration instinctive de tendresse envers les membres de sa famille. Les humiliations continuelles dont l'accablait sa mère, son inaptitude à égaler son père ou son frère en quelque discipline que ce rut, imprégnèrent Galton d'un dégoût pour les compétitions de toutes sortes et l'amenèrent souvent à se dénigrer. C'est ainsi qu'il se voyait fréquemment conduisant une charrette dans des rues remplies 13

de parents et de connaissances qui le montraient du doigt, une main devant la bouche. Apparemment, tout ce qui restait de son tempérament impulsif se résumait à la désapprobation intense qu'il opposait à tous les efforts maternels pour contrecarrer l'autorité du père. Le soir où sa mère tenta de verrouiller la porte pour empêcher son père de rentrer, Galton attendit que toute la famille fût endormie, pour se laisser glisser au sol, le long des branches du papayer, devant sa fenêtre. Il passa le reste de la nuit à broyer du noir sous la maison. Lorsque son père mourut, après une semaine de travail dans la pharmacie de son frère, Galton décida de conquérir sa liberté. Mais l'emprise de sa mère, dont elle ne se rendait pas compte elle-même, et qui était très réelle pour Galton, le fit rester à ses côtés. Il avait déjà dix-neuf ans. C'est pourtant à cette époque qu'il se lia d'amitié avec Winston. Ils s'étaient connus à l'école secondaire, mais, en ce temps-là, Winston, qui avait son cercle d'amis, semblait toujours très occupé. Aimable et généreux, il fit immédiatement bonne impression à Mrs Flood, qu'il séduisit par ses attentions. Lorsqu'il cueillait des fleurs sauvages et les lui offrait, mi-sérieux, elle prenait cela tellement à cœur que la bonne devait immédiatement les disposer dans un vase. Il amena même son amie, qu'il présenta à Mrs Flood comme la jeune femme qu'il allait épouser. Jessie et la mère de Galton bavardèrent jusqu'à ce que Winston fût prêt à partir, et Mrs Flood lui fit alors promettre de la ramener. Mais Mrs Flood tomba malade et mourut bientôt, un an environ après son mari. Au bout d'une période de deuil raisonnable, Galton décida de faire son premier pas vers l'indépendance. Il acheta un billet pour le bal du Club Sportif de Guyane et, le soir, se présenta au contrôle. Cependant, l'idée de passer devant ces hommes et d'entrer pour de bon dans la salle de bal l'intimida au point que Galton recula, pour revenir plus tard, quand l'entrée fut bondée de gens impatients d'entrer. En haut, on voyait les danseurs projeter leurs bras et leurs épaules en avant, par violentes saccades. Galton ne savait pas danser et ces mouvements compliqués ne semblaient pas 14

faciles à maîtriser. Peu importe, il entrerait pour regarder. Mais lorsqu'il avança, il ne put ni tendre la main, ni ouvrir la bouche. - Alors? demanda le contrôleur. Galton fit demi-tour, et fendit la foule comme pris de panique. Il avait eu tort de penser que sa peur initiale était due à l'absence de monde; il était simplement incapable d'entrer dans un bâtiment où, selon sa mère, on s'adonnait à l'amour en public. La danse était un péché, sauf pour les couples mariés. Tout en avançant lentement vers la grande grille ouvrant sur la rue, il entendit l'orchestre entamer un slow très sentimental et se retourna pour voir la silhouette des couples aux visages collés l'un à l'autre. Les semaines suivantes, Galton ressentit une telle hostilité à l'égard de la maison qu'il partageait avec son frère, qu'il annonça son intention de partir avec sa part d'héritage sur la vente des biens mobiliers. - Qu'est-ce que tu vas faire de l'argent? demanda Selwyn. - Je m'en vais à Linden. - Pourquoi? - Ça pourrait aussi bien être Bartica ou New Amsterdam. - Ah bon, murmura Selwyn. Ecoute, pourquoi ne ferais-tu pas des études? Gâcher... - Je veux partir, c'est tout! rétorqua Galton, d'une voix haut perchée que son frère reconnut comme le signe qui mettait fin aux conversations. Selwyn, seul exécuteur des biens de leur mère, lui avança deux mille dollars. Une fois cet argent épuisé, Galton résolut de trouver du travail et, pour ainsi dire, de commencer une nouvelle vie.

Chapitre 2 Le lendemain de son arrivée à Linden, Galton chercha de la compagnie dans les troquets de la galerie marchande, près du bord de mer; mais il se passa plusieurs jours avant qu'il ne rassemblât assez de courage pour demander à un type qu'il rencontrait fréquemment, s'il connaissait des logements bon marché. - Allez chez M. Burrowes. Son dernier locataire est parti, à c'que j'crois. En général Galton évitait l'épicerie-buvette de Burrowes ; elle manquait d'intimité. Tout y était public, les discussions, les ragots, l'examen infligé aux inconnus, les éclats de voix et même les ardoises des clients. Il remit son investigation à plus tard, dès qu'il vit la foule et qu'il entendit les conversations animées; il revint tard le soir, peu avant la fermeture. M. Burrowes pensa que Galton voulait acheter quelque chose. - Faut qu'rattrape le dernier bac, mon gars. Revenez demain. - C'est au sujet du logement. On m'a dit que vous aviez une chambre à louer. - Ah, la chambre? demanda M. Burrowes. Allons, entrez. - Et votre bateau? lui rappela Galton.

17

- Bah, je peux toujours en avoir un plus tard, répondit-il. A l'intérieur, M. Burrowes prit une bouteille sur l'étagère, mais Galton objecta qu'il ne buvait pas. - Rien de mal à ça, observa M. Burrowes. Mon grandpère ne buvait pas, et il est quand même arrivé à un âge très avancé. Il replaça la bouteille, tout en essayant de formuler une bonne question. Après tout il ne pouvait accepter n'importe qui dans sa maison. - Vous êtes de Georgetown, hein? Oui, répondit Galton. - Pourquoi vous venez par ici ? - J'en avais envie. - Oh, j'vois bien qu'vous êtes convenable. C'est... Vous comprenez, c'est que j'ai une grande fille. J'vois qu'vous êtes convenable, remarquez. Convenable et tranquille. Vous allez à l'église? - Non, je n'y vais plus. - Hum... mon grand-père non plus n'y allait pas. Celui qui a vécu si longtemps. Où qu'vous habitez pour l'instant? - A la pension de famille. - Ah bon, dit M. Burrowes. C'est cher, hein? Je suppose que ça ira. Sur ce, l'affaire fut conclue, sans qu'il fût question de prix. Galton accepta de revoir M. Burrowes le lendemain à sept heures du soir. Galton sauta de l'embarcation et prit sa valise des mains de M. Burrowes qui paya le marin, avant de le rejoindre sur le débarcadère. - Ce n'est pas loin, dit M. Burrowes, avec un geste qui montrait au-delà du quai. Bien que la nuit fût tombée, l'autre rive, à quelque distance de là, était encore clairement visible, marquée par les lumignons des bateaux amarrés à un quai plus long. La taille des maisons de Wismar trahissait le fait que cette partie de la ville abritait une communauté moins florissante que McKenzie, l'autre moitié de Linden sur l'autre rive. La maison de M. Burrowes, dans une rue adjacente à la grand-rue, était coquette et bien entretenue.

-

18

C'est pas comme à Georgetown, dit-il d'un ton d'excuse, mais c'est chez moi, c'est fini de payer et tout. Galton fut content de poser sa valise dans le salon et il attendit son hôte qui lui avait dit de s'installer dans un fauteuil d'osier et avait promis de revenir tout de suite. Il n'y avait pas de galerie, comme autour des maisons de Georgetown. En haut des marches, on entrait directement dans le salon où une chaise-longue minable, son repose-pieds complètement tiré, tenait compagnie à trois chaises ordinaires. De l'intérieur de la maison parvint la voix d'une jeune femme, puis de nouveau ce fut le silence. Au moment même où Galton pensait que M. Burrowes revenait lui tenir compagnie, le bruit des pas s'éloigna. Un chant de femme monta d'une cour voisine et des bribes de conversation indistincte se mêlèrent à la voix braiIlarde, ce qui lui rappela chez lui, à Kitty. Galton sentit immédiatement qu'il serait heureux dans cette maison, qui appartenait à un étranger presque inconnu et à une autre personne qu'il n'avait même pas vue. M. Burrowes revint finalement en se frottant les mains. - Nous l'avons surprise, dit-il d'une voix sourde. Ma fiIle, Gemma. La jeune femme s'avança, la main droite tendue, et, en serrant la main de Galton, elle lança à son père un regard oblique. - Nous avons faim, ma fiIle, dit M. Burrowes. - Bien, répondit-elle. Tu montres sa chambre à M. Flood. Puis elle s'adressa à Galton: - Papa ne vous a pas dit à quel point la chambre est petite? Lorsqu'elle les laissa, M. Burrowes fit un clin d'œil à Galton. - Je ne sais pas ce que je deviendrais sans elle. Venez! Galton suivit son hôte dans sa chambre minuscule. - Je parie que ce n'était pas aussi petit à la pension de famiIle. Ça ne fait rien, dans quelques jours vous saurez si ça vous convient ou pas. M. Burrowes se retira et Galton alla regarder par la 19

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fenêtre. De l'autre côté de la barrière, il y avait un ensemble de cases dont les fenêtres laissaient filtrer de faibles rais de lumière. Derrière, s'élevaient les toits des maisonnettes sur un fond de monticules qui, Galton devait l'apprendre plus tard, étaient les déchets des mines de bauxite. Il aurait aimé avoir une vue sur la rivière pour regarder le mouvement des bateaux. En se retournant pour examiner sa chambre, il vit, par une porte ouverte sur une autre chambre, un rayonnage plein de livres. On frappa à sa porte. - Vous êtes prêt? demanda la voix de la jeune femme. Galton ouvrit la porte, suivit Gemma jusqu'à la salle à manger, où il prit place en face de M. Burrowes. Gemma versa immédiatement la soupe dans les assiettes creuses, servant d'abord son père, puis le locataire et enfin elle. Surpris de voir distribuer les parts avant le benedicite, Galton, sans le vouloir, inclina la tête avant de commencer.

- C'était comment à la pension? demanda M. Burrowes. - Papa, tu sais très bien comment c'est à la pension de famille, remarqua vivement Gemma, et sa voix dénotait moins le reproche qu'un rappel, pour qu'il mesurât ses paroles.
Ma fille, j'essaie d'engager la conversation. Ça ne me fait rien, répondit Galton, intrigué par le ton fraternel de l'échange. - Il n'y a pas grand-chose à dire, continua Galton, après si peu de temps. C'est la première fois que je quitte Georgetown. - Je croyais que vous habitiez à Kitty, dit Gemma. - Ça fait partie de Georgetown maintenant. Ce qui les sépare, c'est la voie de chemin de fer. - On est au courant de tout ici, vous savez, dit M. Burrowes. On reçoit le Graphic. Et de plus, la plupart des gens qui travaillent à Linden n'y habitent pas. C'est seulement de ce côté de la rivière que les gens vivent. Mais vous pensez que le gouvernement dépenserait un peu d'argent pour nous? Mais non! C'est tout pour McKenzie. 20

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Gemma découvrit le plat de riz et servit les deux hommes. - Vous allez sans doute vous demander ce qu'il y a comme distractions ici, dit M. Burrowes. C'est là-bas que tout se passe, de l'autre côté de Linden. Il indiqua l'autre rive avec son couteau. - Ça ne vous plaît pas, là-bas, alors? demanda Galton. M. Burrowes hésita. - J'y gagne mon pain. L'hôte continuait à parler et, pour Galton, le repas se déroula lentement, animé par la présence de cet homme et de sa fille, qui se parlaient d'égal à égal. Lorsque Gemma débarrassa les assiettes, elle laissa les hommes bavarder autour de la table. Y' a des femmes qui sont faites pour le mariage, confia M. Burrowes. Elle est comme sa mère. Vous voyez la femme qui fait marcher la pension de famille, c'est pas à elle, vous savez. Il y a eu un gros scandale et il m'a fallu témoigner parce que je connaissais le mari. Gemma n'aime pas que je parle de ça. - Elles ne me dérangent pas vos questions, dit Galton. Après le départ de Gemma, M. Burrowes eut l'impression que Galton n'était pas aussi attentif qu'avant. Quand son hôte se leva, Galton demanda: - Qui lit tous ces livres qui sont dans l'autre chambre? - Pas moi! C'est Gemma. Je n'sais pas ce qu'elle leur trouve. Vous lisez beaucoup? - Par périodes, vous savez, répondit Galton. - Vous vous couchez à quelle heure? Aux environs de onze heures. - Humm, marmonna M. Burrowes. Ça vous dirait de sortir avec moi? C'est un de ces soirs où je n'ai pas trop envie de rester à la maison. Son hôte le présenta à ses amis et parents à Wismar,

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comme ça vous saurez à qui vous dites bonjour ». Et,

au retour, Galton répondit aux questions que lui posa M. Burrowes sur sa famille et son passé; tout en parlant, ses pensées restaient axées sur la jeune femme. Serait-elle couchée à leur retour? Tout ce qu'elle faisait semblait extraordinaire. 21

«Tu sais très bien comment c'est à la pension de famille », avait-elle dit. N'était-elle pas consciente de l'effet de sa voix? Toutes les femmes étaient-elles ainsi? A l'école, les occasions de parler aux filles avaient été rares et, en tous cas, elles ne répondaient favorablement qu'aux garçons hardis. Après sa première visite chez lui, la seule fille qui s'était intéressée à Galton avait fait comme s'il n'existait pas. - Pourquoi vous marchez si vite? demanda M. Burrowes. - Moi? dit Galton. M. Burrowes cueillit un citron sur le citronnier de son arrière-cour pour faire deux verres de citronnade, pour Galton et lui. Puis ils s'installèrent sur le devant de la maison pour siroter leur boisson et écouter la radio, mais bientôt M. Burrowes s'endormit sur son rocking chair de Berbice, la tête penchée sur le côté. Galton sortit pour regarder la rivière depuis le perron. Ici et là, les ampoules électriques scintillaient comme des lampions, alors que, de ce côté-ci, une seule lumière brillait sur le ponton, et elle s'éteindrait sans aucun doute, après l'arrivée du dernier bateau. Les gens que lui avait présentés M. Burrowes confirmaient son impression favorable de Wismar. Il avait quitté Georgetown, parce qu'il ne supportait plus de vivre dans sa maison natale; et maintenant il ne voulait plus partir de Wismar à cause d'un homme rencontré par hasard et de ses familiers.

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