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L'Assassin de Gor

De
430 pages

Bienvenue sur Gor, cette anti-Terre cachée de l’autre côté du Soleil, où une tout autre humanité vit selon des règles bien différentes, exotiques et brutales. Dans ce cinquième tome de la saga, le mortel assassin Kuurus se voit confier une sanglante vengeance pour mission. Son aventure le mènera des bras des esclaves de plaisir, rigoureusement formés aux arts de la séduction, jusqu’aux arènes de combats à main nue. Il sera le témoin d’affrontements violents, de conflits sanglants et des doutes des habitants de Gor, qui doivent tous faire face à leur destinée, qu’elle les mène à l’exaltation ou à l’avilissement le plus complet.


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couverture

John Norman

L’Assassin de Gor

Gor – 5

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Daniel Rouanet

Milady

1

KUURUS

Accroupi au sommet d’une faible colline, les deux mains sur la hampe de son javelot, les yeux fixés sur le fond de la petite vallée, Kuurus de la Caste des Assassins attendait. Le moment n’était pas encore venu.

Au loin, se dressaient les murs blancs et les tours de Ko-ro-ba, que l’on reconstruisait. Ko-ro-ba est un mot d’ancien goréen signifiant « ville de marché », mais rares étaient ceux qui connaissaient ce sens archaïque. Kuurus regarda la ville. Les Prêtres-Rois l’avaient autrefois détruite, mais on la reconstruisait. Kuurus s’en fichait. Il appartenait à la Caste des Assassins. Il avait rendez-vous à cet endroit. Au début de la huitième heure goréenne, le soleil illumina les murs blancs qui brillèrent de tout leur éclat parmi les vertes collines. Les Tours du Matin, se dit Kuurus, les Tours du Matin.

L’Assassin changea de position et reporta son attention sur la vallée où les officiants étaient presque prêts.

Les troncs avaient été préparés et disposés avec soin. Il y en avait des centaines, polis et taillés, principalement des troncs de Ka-la-na, arbre à vin de Gor au parfum doux. Ils étaient disposés les uns au-dessus des autres suivant la technique traditionnelle, suffisamment espacés pour permettre à l’air de s’engouffrer entre eux, formant une pyramide à étages solide et tronquée.

Sous le regard attentif de Kuurus, deux hommes vêtus du rouge des Guerriers placèrent le dernier tronc.

Puis les femmes libres, voilées et vêtues de Robes de Dissimulation, chargées de jarres et de boîtes métalliques, arrivèrent. Malgré la distance, Kuurus sentit les huiles parfumées, les onguents et les épices que les femmes, escaladant et parcourant lentement la pyramide, y répandirent ou versèrent sur le bois.

Au-delà du bûcher, en direction de la ville, Kuurus vit arriver la procession. Il fut étonné car, à en juger par les couleurs des vêtements de ceux qui la composaient, elle réunissait des membres de nombreuses castes, peut-être même de toutes les castes de la cité ; néanmoins, il n’y vit pas le Blanc de la Caste des Initiés. Cela surprit Kuurus car, en de telles occasions, les Initiés jouent en général un rôle de premier plan.

Il n’ignorait pas que les habitants de Ko-ro-ba avaient été dispersés aux quatre coins de Gor lorsque les Prêtres-Rois avaient détruit leur cité et qu’ils étaient revenus, lorsque les Prêtres-Rois le leur avaient permis, dans l’intention de la reconstruire, chacun apportant une pierre afin de l’ajouter aux murs. On racontait, à cette époque troublée, que la Pierre du Foyer n’avait pas disparu ; c’était la vérité. Et Kuurus lui-même, membre de la Caste des Assassins, savait qu’une cité ne peut pas mourir aussi longtemps que sa Pierre du Foyer existe. Lui qui ne tenait pourtant pas les hommes en haute estime ne pouvait pas mépriser des hommes tels que ceux-ci, les hommes de Ko-ro-ba.

La procession ne psalmodiait ni ne chantait car l’heure n’était pas à de telles manifestations ; on n’y voyait pas de branches de Ka-la-na, on n’entendait ni le sistre ni le tambour sous le soleil matinal. En de telles occasions, les Goréens ne chantent ni ne parlent. Ils se taisent car, dans ces moments-là, les mots n’ont aucun sens, ils avilissent et insultent ; dans ces moments-là, seuls le silence, les souvenirs et le feu conviennent aux Goréens.

La procession était menée par quatre Guerriers qui portaient sur leurs épaules un bâti de lances entrecroisées et liées les unes aux autres, sur lequel le corps reposait, enveloppé du cuir écarlate des tarniers.

Impassible, Kuurus regarda les quatre Guerriers déposer leur fardeau au sommet de l’énorme bûcher odorant et imprégné d’huile.

Détournant les yeux, ils retirèrent le vêtement afin d’exposer le corps à la caresse du vent et du soleil.

Kuurus nota qu’il s’agissait d’un homme imposant, vêtu du cuir des Guerriers. Il remarqua que sa chevelure était inhabituelle.

La procession et ceux qui étaient arrivés un peu plus tôt près du bûcher funéraire reculèrent alors d’une cinquantaine de mètres environ, car le bois imprégné d’huile prendrait feu rapidement et brûlerait furieusement. Trois hommes, néanmoins, ne s’éloignèrent pas : l’un d’eux portait la robe brune de l’Administrateur de la Cité, l’une des robes les plus humbles, et un long manteau à capuche ; l’autre était vêtu du Bleu de la Caste des Scribes, un homme de petite taille, presque un nain, voûté par la douleur et la tristesse ; le dernier semblait être très puissant, les épaules larges, barbu et à la longue chevelure blonde, un Guerrier ; pourtant le Guerrier lui-même paraissait terriblement ému.

Sous le regard de Kuurus, la torche fut allumée et le Guerrier la jeta, avec un sanglot, sur le monticule de bois imprégné d’huile. Le bûcher s’embrasa soudainement avec une violence telle que les trois hommes reculèrent en titubant, l’avant-bras protégeant les yeux.

Kuurus se pencha, arracha un brin d’herbe et le mâchonna sans quitter le feu des yeux. Sur son visage, malgré le soleil, on pouvait voir le reflet des flammes. Des gouttes de sueur apparurent sur son front. Il cligna les yeux à cause de la chaleur.

Les hommes et les femmes de Ko-ro-ba restèrent debout en cercle, sans parler ni bouger, pendant plus de deux ahns. Au bout d’environ une demi-ahn, le bûcher, qui dégageait toujours une chaleur et une lumière terrifiantes, s’était effondré dans un rugissement, formant un gros tas de bois imbibé d’huile flambant furieusement. Enfin, lorsque le bois ne brûla plus que par endroits, lorsqu’il ne resta plus du bûcher que des cendres et des braises, les membres d’une douzaine de castes, portant chacun une jarre de vin frais, approchèrent et versèrent le vin sur le feu pour l’éteindre. D’autres cherchèrent parmi les cendres les restes du Guerrier. Ils rassemblèrent quelques morceaux d’os et un peu de cendre grisâtre dans une pièce de tissu blanc qu’ils mirent dans une urne de verre rouge et jaune. Kuurus savait que, puisque l’homme appartenait à la Caste des Guerriers, cette urne était probablement décorée de scènes de chasse et de guerre. On donna l’urne à l’homme vêtu de la robe d’Administrateur de la Cité qui l’accepta et prit lentement, à pied, la direction de Ko-ro-ba, suivi par le puissant Guerrier blond et le petit Scribe. Les cendres, de l’avis de Kuurus, du fait même que le corps avait été enveloppé dans le cuir écarlate des tarniers, seraient éparpillées à dos de tarn, peut-être au-dessus de la lointaine Thassa, la mer.

Kuurus se leva et s’étira. Il ramassa sa courte épée dans son fourreau, son casque et son bouclier. Il se jeta le tout sur l’épaule gauche. Puis il ramassa son javelot et resta immobile, se découpant sur le ciel au sommet de la colline, vêtu de sa tunique noire.

Ceux qui avaient assisté à la cérémonie étaient repartis lentement vers la cité. Il ne restait plus qu’un homme près des cendres fumantes. Il portait une robe noire ornée d’une bande blanche devant et derrière. Kuurus comprit que cet homme, vêtu de noir, mais pas du Noir intégral de l’Assassin, était chargé de négocier avec lui. Kuurus eut un sourire amer. Il se moquait de la bande blanche. Leur tunique, se dit-il, est aussi noire que la mienne.

Quand l’homme qui se tenait près des cendres fumantes se tourna vers lui, Kuurus descendit de la colline. Le moment était venu. Il sourit intérieurement.

L’homme ne le salua pas et Kuurus ne leva pas la main, paume tournée vers l’intérieur, en disant : « Tal ! »

L’homme était étrange, de l’avis de Kuurus. Sa tête était totalement dépourvue de cheveux, même ses sourcils étaient rasés. Peut-être s’agit-il d’un Initié quelconque, se dit Kuurus.

Sans un mot, l’homme sortit vingt pièces d’or, tarnets d’Ar, pesant le double du poids normal, et les donna à Kuurus qui les glissa dans les poches de sa ceinture. Les Assassins, contrairement à la plupart des castes, n’ont pas de bourse.

Kuurus regarda avec curiosité les restes du bûcher. Seuls un ou deux morceaux de bois que le vin frais n’avait pas touchés brûlaient encore ici et là ; quelques rondins, cependant, fumaient toujours tandis que d’autres semblaient avoir conservé, en eux, le rouge du feu ; mais tous étaient simplement consumés, morts, maculés d’huile, couverts des traînées humides laissées par le vin.

— Justice doit être faite, dit l’homme.

Kuurus ne répondit pas et se contenta de le regarder. Souvent, mais pas toujours, ils parlaient de justice. Ils aiment parler de justice, se dit-il. Et de droit. Cela les met à l’aise et les rassure. Il n’y a pas de justice, se dit Kuurus. Il n’y a que l’or et l’acier.

— Qui dois-je tuer ? demanda-t-il.

— Je l’ignore, répondit l’homme.

Kuurus le regarda avec colère. Pourtant, les poches de sa ceinture contenaient bien vingt tarnets d’or pesant le double du poids. Son interlocuteur n’avait probablement pas tout dit.

— Nous ne possédons qu’un seul indice, reprit l’homme en lui donnant un carré de tissu verdâtre.

Kuurus l’examina de près.

— Il appartient à une faction, dit-il. Il me fait penser aux courses de tarns d’Ar.

— C’est exact, répondit l’homme.

Pendant les courses d’Ar, ceux qui sont favorables à une faction ou à une autre portent de tels carrés de tissu. Il y a plusieurs factions qui contrôlent les courses et s’opposent les unes aux autres : les Verts, les Rouges, les Or, les Jaunes, les Argent.

— J’irai à Ar, déclara Kuurus.

— Si tu réussis, dit l’homme, reviens et tu recevras cent pièces d’or.

Kuurus le regarda fixement.

— Si tu mens, affirma-t-il, tu mourras.

— Je le sais, confirma l’homme.

— Qui était celui qui a été tué ? demanda Kuurus. Qui faut-il que je venge ?

— Un Guerrier, répondit l’homme.

— Son nom, insista Kuurus.

— Tarl Cabot, répondit l’homme.

2

AR

Kuurus, membre de la Caste des Assassins, entra dans Ar par la Grande Porte.

Les sentinelles ne l’arrêtèrent pas car il portait au front la marque de la dague noire.

Il y avait de nombreuses années que l’on n’avait pas vu la tunique noire des Assassins dans les murs d’Ar, en fait depuis le siège de cette cité en l’an 10110 de sa fondation, à l’époque de l’Ubar Marlenus, de Pa-Kur, Maître Assassin, et du Guerrier Korobain que les chants appelaient Tarl de Bristol.

Pendant de nombreuses années, le Noir des Assassins avait été interdit dans l’enceinte de la ville. Pa-Kur, Maître Assassin, avait pris la tête d’une coalition de cités vassales et avait attaqué Ar l’Impériale à l’époque où sa Pierre du Foyer avait disparu et son Ubar était contraint de s’enfuir. La ville était tombée et Pa-Kur, bien qu’issu des Basses Castes, avait eu la prétention de revêtir le manteau impérial de Marlenus, avant d’oser poser les yeux sur le trône de l’Empire et de passer autour de son cou le médaillon d’or de l’Ubar, acte que les traditions de l’Anti-Terre interdisent à des hommes tels que lui. L’armée de Pa-Kur avait été vaincue par une coalition de villes libres dirigée par Ko-ro-ba et Thentis et commandée par Matthew Cabot de Ko-ro-ba, père de Tarl de Bristol, et par Kazrak de Port Kar, frère d’armes de ce Guerrier. Tarl de Bristol lui-même avait vaincu Pa-Kur, Maître Assassin, au sommet battu par le vent du Cylindre de Justice d’Ar. Depuis cette époque, on n’avait pas vu le Noir des Assassins dans les rues d’Ar la Glorieuse.

Néanmoins, personne ne se mettrait en travers du chemin de Kuurus à cause de la minuscule et fine marque de la dague noire qu’il portait au front.

Tout membre de la Caste des Assassins ayant reçu son argent et accepté sa tâche appose cette marque afin de pouvoir entrer dans toutes les cités sans que personne tente d’entraver son action.

Rares sont ceux qui, ayant fait le mal ou bien, s’étant fait des ennemis riches et puissants, ne tremblent pas lorsqu’ils apprennent qu’un Assassin portant la marque de la dague noire vient d’arriver.

Kuurus s’arrêta entre les grands vantaux et regarda autour de lui.

Une femme chargée d’un panier fit un pas de côté, les yeux fixés sur lui, peu désireuse de le toucher, et serra son enfant contre elle.

Un paysan s’écarta afin que l’ombre de l’Assassin ne tombe pas sur la sienne.

Kuurus montra un fruit posé sur le plateau d’un chariot à roues de bois tiré par un petit tharlarion à cornes.

Le colporteur lui mit le fruit dans la main puis s’éloigna en hâte, sans croiser son regard.

 

Appuyée contre le mur de brique d’une tour proche de la porte, une jeune et mince esclave aux chevilles fines le regardait. Ses yeux exprimaient la peur. C’était probablement la première fois qu’elle voyait un membre de la Caste des Assassins. Ses longs cheveux noirs tombaient jusqu’au creux de ses reins ; ses yeux étaient noirs ; elle portait la robe d’esclave courte et dépourvue de manches, très répandue dans les cités septentrionales de Gor ; la robe était jaune et fendue jusqu’à la corde qui faisait office de ceinture ; elle portait au cou un collier assorti, émail jaune sur acier.

Ayant mordu dans le fruit dont le jus lui coulait sur le menton, Kuurus examina la fille. Elle aurait manifestement voulu s’enfuir, mais son regard la cloua sur place. Il cracha quelques graines dans la poussière de la rue. Lorsqu’il eut terminé, il envoya le cœur du fruit à ses pieds et elle le regarda avec horreur. Quand elle leva les yeux, terrifiée, elle sentit qu’une main se posait sur son bras gauche.

Il la fit pivoter et la poussa devant lui dans une rue latérale.

L’Assassin conduisit la fille dans une taverne proche de la Grande Porte, endroit bon marché et très animé, sale et malodorant, fréquenté par les étrangers et les petits Marchands. Assis autour de tables basses, les consommateurs levèrent la tête. Il y avait trois Musiciens dans un coin. Ils cessèrent de jouer. Les esclaves vêtues de Soies de Plaisir se retournèrent et s’immobilisèrent, leur cruche de Paga délicatement posée sur l’avant-bras. Même les clochettes qu’elles portaient à la cheville gauche ne tintaient pas. Pas un bol de Paga ne fut levé, pas une main ne bougea. Les hommes regardèrent fixement l’Assassin qui les dévisagea un par un. Ils pâlirent sous ce regard. Quelques-uns s’enfuirent, pas très sûrs d’eux, de peur que la marque de la dague noire que portait le nouveau venu ne leur soit destinée.

L’Assassin se tourna vers l’homme au tablier noir, un homme gras et sale vêtu d’une tunique blanc et or tachée de sueur et de Paga.

— Collier ! fit l’Assassin.

L’homme lui tendit une des nombreuses clés suspendues derrière lui à des crochets fixés au mur.

— Sept, dit-il en lançant la clé à l’Assassin.

L’Assassin s’empara de la clé et, prenant la fille par le bras, la poussa vers un mur sombre situé dans un coin de salle particulièrement bas de plafond. Elle marcha avec raideur, comme inconsciente. Ses yeux exprimaient la frayeur.

Deux autres filles étaient attachées à cet endroit, agenouillées ; elles s’écartèrent dans un tintement de chaînes.

Il força la fille brune à s’agenouiller près du collier numéro sept, le lui passa au cou et fit tourner la clé dans la serrure. Il lui laissait environ un mètre de chaîne fixée à un anneau scellé dans la pierre. Puis il la regarda. Elle leva les yeux, effrayée, et rencontra son regard. Le jaune de sa robe semblait plus sombre dans l’obscurité. De l’endroit où elle était agenouillée, elle pouvait voir les lampes à huile de tharlarion de la grande salle de la taverne, les hommes, les filles vêtues de soie qui, dans un instant, au tintement de leurs clochettes, passeraient entre eux en leur servant du Paga. Au milieu des tables, sous une grosse lampe centrale, se trouvait un carré légèrement en contrebas et plein de sable, réservé aux combats des hommes ou aux danses des filles. Au-delà de cette aire sablonneuse et des nombreuses tables se dressait un mur d’environ six mètres de haut, divisé en quatre niveaux, chacun contenant sept petites alcôves, pourvues de rideaux, à l’intérieur desquelles on accédait par une entrée ronde d’environ soixante-dix centimètres de diamètre. Sept échelles étroites d’une grosse vingtaine de centimètres de large permettaient d’accéder aux alcôves.

Elle regarda Kuurus gagner les tables et s’asseoir en tailleur près de l’une d’elles, une table proche du mur de gauche pour qu’il n’y en ait pas d’autre entre la paroi et lui.

Les consommateurs de cette table et des tables voisines se levèrent en silence et s’éloignèrent.

Kuurus avait appuyé son javelot contre le mur puis s’était débarrassé de son bouclier, de son casque et de son épée suspendue à son épaule gauche. Il avait posé sa lame à sa droite sur la table basse, mais sans la sortir du fourreau.

Sur un geste du propriétaire, une esclave, faisant tinter les clochettes qu’elle portait à la cheville gauche, se dirigea vers l’Assassin, posa un bol devant lui et l’emplit en tremblant avec la cruche qu’elle tenait sur l’avant-bras. Puis, ayant jeté un regard furtif à la fille enchaînée dans un coin de la salle, l’esclave s’éloigna en hâte.

Kuurus prit le bol de Paga à deux mains et baissa la tête, examinant et humant le liquide.

Puis, d’un air maussade, il le porta à ses lèvres et but.

Ayant reposé le bol, il s’essuya les lèvres avec l’avant-bras et regarda les Musiciens.

— Jouez ! lança-t-il.

Les trois Musiciens se penchèrent sur leurs instruments et on entendit bientôt les bruits ordinaires d’une taverne : conversations, musique barbare, ruissellement du Paga que l’on verse, tintement des bols, léger carillon des clochettes de cheville.

Il s’était à peine écoulé un quart d’ahn et les consommateurs avaient oublié, comme cela arrive fréquemment, qu’un homme en noir était assis dans la même taverne qu’eux – un homme vêtu de la tunique noire de la Caste des Assassins et qui buvait en silence. Il leur suffisait de savoir que la marque de la dague noire que celui qui buvait en leur compagnie portait au front ne leur était pas destinée, que ce n’était pas eux qu’il poursuivait.

Kuurus but, les observant, le visage impassible.

Soudain, un personnage minuscule franchit la porte de la taverne, trébucha et tomba dans l’escalier, cria. Il se releva d’un bond, semblable à un petit animal tassé sur lui-même, car il avait une grosse tête et des cheveux bruns en désordre. Il avait un œil plus grand que l’autre. Debout, même en se redressant, il ne dépassait pas la ceinture d’un individu de taille moyenne.

— Ne faites pas de mal à Hup ! cria-t-il. Ne faites pas de mal à Hup !

— C’est Hup le Fou, dit quelqu’un.

La petite créature difforme, avec sa grosse tête, se dirigea en boitant et en sautillant comme un urt à la patte cassée vers le comptoir derrière lequel se tenait l’homme à la tunique crasseuse, lequel essuyait un bol.

— Cache Hup ! s’écria la créature. Cache Hup ! Je t’en prie, cache Hup !

— Fiche-moi le camp, Hup le Fou ! répliqua l’homme en le frappant du dos de la main.

— Non ! hurla Hup. Ils veulent tuer Hup !

— Ar la Glorieuse n’a que faire des mendiants, grogna un des consommateurs.

Les haillons de Hup avaient peut-être autrefois été un costume de la Caste des Potiers, mais rien n’était moins sûr. On aurait dit que ses mains avaient été brisées. Il avait manifestement une jambe plus courte que l’autre. Hup tordit ses petites mains difformes en regardant autour de lui. Il voulut se cacher derrière un groupe de consommateurs mais ceux-ci le jetèrent dans le carré plein de sable, au milieu de la taverne. Comme un animal aux abois, il voulut se glisser sous une table basse mais ne réussit qu’à renverser du Paga car les hommes le tirèrent de dessous la table et le rouèrent de coups de poing. Gémissant et hurlant, il courut de-ci, de-là. Puis, malgré les protestations de colère du propriétaire, il escalada péniblement le comptoir et se réfugia derrière.

Tous les consommateurs, à l’exception de Kuurus, éclatèrent de rire.

Un instant plus tard, quatre hommes vigoureux et armés, une bande de soie bleue et jaune cousue en diagonale sur leurs vêtements, franchirent le seuil et pénétrèrent dans la salle.

— Où est Hup le Fou ? demanda au propriétaire leur chef, un large type auquel il manquait des dents et affublé, de surcroît, d’une cicatrice en travers de l’œil droit.

— Il faut que je le cherche, répondit l’homme avec un clin d’œil au brèche-dent qui grimaça un sourire. Non, reprit le propriétaire en inspectant avec le plus grand soin l’arrière du comptoir, Hup le Fou ne semble pas être là.

— Il nous faudra donc chercher ailleurs, répondit le chef en s’efforçant de paraître déçu.

— On dirait bien, fit le propriétaire.

Puis, après une pause cruelle, il s’écria soudain :

— Non ! Attendez ! J’ai vu quelque chose !

Et, se baissant derrière le comptoir, il se saisit de la petite masse animale qu’était Hup le Fou, qui hurlait de terreur, et le jeta dans les bras du brèche-dent qui se mit à rire.

— Eh bien, s’exclama celui-ci, le voilà ! C’est bien Hup le Fou !

— Pitié, Maîtres ! gémit Hup en tentant de lui échapper.

Les trois autres mercenaires, qui avaient peut-être appartenu autrefois à la Caste des Guerriers, regardèrent en riant le petit paquet de chair larmoyante se débattre dans l’espoir de se libérer.

Nombreux étaient ceux que l’infortune du petit fou mettait en joie.

Il est vrai que Hup était réellement laid car, malgré sa petite taille, il était gros, presque obèse, et, sous sa tunique sale, peut-être celle des Potiers, on devinait une sorte d’excroissance grotesque. Il avait une jambe plus courte que l’autre ; il avait la tête trop grosse par rapport au corps et le côté gauche était enflé ; un œil était plus grand que l’autre. Ses petits pieds semblaient pris de frénésie et frappaient l’homme qui le tenait.

— Avez-vous véritablement l’intention de le tuer ? demanda un consommateur.

— Cette fois, il mourra ! répondit l’homme qui tenait Hup. Il a osé prononcer le nom de Portus et lui demander une pièce.

En général, les Goréens ne sont pas favorables à la mendicité, et certains la considèrent même comme une injure, une injure vis-à-vis d’eux-mêmes et de leur Cité. Lorsque la charité s’avère nécessaire, par exemple lorsqu’un homme est incapable de travailler ou qu’une femme se retrouve seule, la caste prend généralement les choses en main, mais c’est parfois le clan, système partiellement distinct des castes et reposant sur les liens du sang jusqu’au cinquième degré, qui s’en occupe. Celui qui se trouve, de fait, dépourvu de caste et de clan, comme c’était peut-être le cas du petit fou nommé Hup, risque fort de vivre misérablement et même brièvement. En outre, les Goréens sont très chatouilleux sur les noms, et ceux qui ont le droit de les prononcer. Certains, notamment dans les Basses Castes, vont même jusqu’à s’attribuer un nom d’emprunt et cachent leur véritable identité de peur qu’un ennemi ne s’en empare et ne s’en serve pour leur jeter un mauvais sort. De même, les esclaves ne s’adressent généralement pas aux hommes libres en les appelant par leur nom. Kuurus supposa que Portus, personnage manifestement important, avait été une fois de trop importuné par le petit fou et avait décidé de se débarrasser de lui.

L’homme qui s’était saisi de Hup, toujours sanglotant, le tenait d’une main et le frappait de l’autre ; puis il le lança à un de ses acolytes qui l’imita. La foule des consommateurs manifesta bruyamment sa joie tandis que le petit corps, semblable à celui d’un animal, était roué de coups et jeté de-ci, de-là, parfois précipité contre un mur ou sur les tables. Enfin, ensanglanté et presque incapable de gémir, Hup se tassa sur lui-même en une petite boule tremblante, la tête entre les jambes, les mains serrées autour des chevilles. Les quatre hommes, l’ayant précipité dans le carré plein de sable et encerclé, le bourraient de coups de pied.

Puis l’homme édenté saisit Hup par les cheveux et lui tira la tête en arrière afin d’exposer la gorge. Il avait à la main une lame courte, épaisse et courbe, le poignard d’Ar, que l’on utilise dans son fourreau au cours du sport qui porte son nom. Mais à cet instant, la lame n’était pas dans son fourreau.

Les yeux du minuscule Hup étaient hermétiquement fermés, son corps frémissait comme celui d’un urt prisonnier des dents d’un sleen.

— Faites ça sur le sable ! cria le propriétaire de la taverne.

Le brèche-dent rit et regarda la foule, les yeux brillants, constatant que les consommateurs attendaient avec impatience qu’il porte le premier coup.

Mais son rire mourut dans sa gorge lorsque son regard croisa celui de Kuurus, membre de la Caste des Assassins.

De la main gauche, Kuurus poussa son bol de Paga sur le côté.

Hup ouvrit les yeux, stupéfait de n’avoir pas encore senti le mouvement ample et cruel de l’acier.

Son regard rencontra celui de Kuurus, assis en tailleur au pied du mur, dans l’obscurité, le visage impassible.

— Tu mendies ? demanda Kuurus.

— Oui, Maître, répondit Hup.

— As-tu fait une bonne journée ? s’enquit Kuurus.

Hup fixait sur lui un regard effrayé.

— Oui, Maître, dit-il. Oui !

— Alors, tu as de l’argent, reprit Kuurus qui se leva et se passa sur l’épaule le baudrier de sa courte épée.

Frénétiquement, Hup enfouit une petite main courte et noueuse dans sa bourse et jeta une pièce, un tarnet de cuivre, à Kuurus qui s’en saisit et le glissa dans une poche de sa ceinture.

— Ne te mêle pas de cela ! le prévint l’homme au poignard courbe.

— Nous sommes quatre ! menaça un autre en portant la main à son épée.

— J’ai accepté l’argent, répondit Kuurus.

Les consommateurs et les serveuses s’éloignèrent des tables.

— Nous sommes des Guerriers ! souligna un autre.

Une pièce d’or, tintant sur le bois de la table, tomba juste devant l’Assassin.

Tous les regards se tournèrent vers un homme corpulent, vêtu d’une robe de soie jaune et bleue.

— Je m’appelle Portus, déclara-t-il. Ne te mêle pas de cela, Assassin.

Kuurus ramassa la pièce, la tripota puis regarda Portus et la reposa.

— J’ai déjà accepté l’argent, lâcha-t-il.

Portus en eut le souffle coupé.

Les quatre Guerriers se dressèrent. Cinq lames jaillirent des fourreaux dans le même bruit. Hup quitta, à quatre pattes et sans cesser de gémir, le carré plein de sable.

Le premier Guerrier se jeta sur l’Assassin, mais dans l’obscurité du coin retiré de la salle où il se tenait, dans la faible lumière des lampes à huile de tharlarion, on ne vit pas distinctement ce qui se passa. Personne n’entendit le choc de l’acier mais tout le monde vit le corps de l’homme édenté s’abattre en tournoyant sur une table. La silhouette sombre de l’Assassin parut se mouvoir comme une ombre rapide dans la salle ; les trois Guerriers se jetèrent sur lui sans parvenir à l’atteindre et un autre homme, sans même qu’on ait vu briller l’acier, tomba à genoux et s’abattit sur le sable du carré ; les deux autres frappèrent également, mais leurs lames ne rencontrèrent même pas celle de l’Assassin qui ne paraissait pas daigner croiser le fer avec eux ; sans un bruit, une expression de surprise sur le visage, un troisième homme tournoya sous l’impact de la lame de l’Assassin, fit deux pas et tomba ; le quatrième se fendit mais ne toucha pas l’ombre qui parut se jeter sur le côté, et l’homme n’était pas encore tombé que l’ombre avait remis son épée au fourreau. Alors l’Assassin ramassa la pièce d’or et examina le visage stupéfait, couvert de sueur, de Portus. Puis il lança la pièce à Hup le Fou.

— Un cadeau pour Hup le Fou, dit l’Assassin, de la part de Portus, qui est généreux.

Hup s’empara de la pièce d’or et sortit précipitamment de la salle, tel un urt franchissant en courant la porte ouverte d’un piège.

Kuurus regagna sa table et reprit sa place. Il reposa son épée à sa droite. Il leva son bol et but.

Kuurus n’avait pas terminé son Paga qu’il perçut une présence à ses côtés. Il posa la main droite sur le pommeau de sa courte épée.

C’était Portus, corpulent, ventru, vêtu de soie jaune et bleue. Il s’approcha avec prudence, les mains ouvertes et éloignées du corps, avec un sourire engageant.

Il s’assit, le souffle court, en face de Kuurus, et posa délibérément les mains sur ses genoux.

Kuurus ne dit rien et le dévisagea.

L’homme sourit, mais Kuurus ne sourit pas.

— Bienvenue, Tueur, dit l’homme, donnant à l’Assassin un titre qui, pour ceux de sa caste, était une marque de respect.

Kuurus ne bougea pas.

— Je vois que tu portes au front la marque de la dague noire, reprit l’homme.

Kuurus l’examina, chair molle sous la robe de soie jaune et bleue. Il remarqua que le vêtement faisait un pli sur l’avant-bras droit de l’homme.

La courte épée jaillit de son fourreau.

— Je dois me protéger, dit l’homme avec un sourire d’excuse tandis que la lame de Kuurus glissait sous la manche et coupait la soie, exposant un fourreau fixé à l’avant-bras.

Sans quitter l’homme des yeux, Kuurus coupa les liens qui fixaient le fourreau à l’avant-bras de Portus puis, d’un bref mouvement de sa lame, envoya le fourreau et la dague qu’il contenait à quelque distance.

— À mon avis, reprit l’homme, il est bon que ceux qui portent la tunique noire soient de nouveau des nôtres.

Kuurus acquiesça, admettant ce jugement.

— Apporte du Paga ! cria impérieusement le gros homme, avec impatience, à une fille qui se hâta de lui obéir. (Puis il se tourna à nouveau vers Kuurus avec un sourire engageant.) Ar vit une période difficile depuis la déposition de Kazrak de Port Kar, Administrateur de la Cité, et l’assassinat d’Om, le Grand Initié.

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