L'auge des chimères

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Fable noire et histoire émouvante, ce livre interroge avec humour le bien-fondé de nos évitements urbains, sociaux, humains. Avec ce roman l'auteur signe une nouvelle conjugaison de ses passions et livre un autre éclairage sur une facette ignorée de nos sociétés.
Publié le : dimanche 2 août 2015
Lecture(s) : 11
EAN13 : 9782336388045
Nombre de pages : 228
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L’auge des chimères Cédric Desrues-Toutain
Roman
Le petit groupe de la butte aux hirondelles n’a pas la vie facile.
Dehors, tout est plus dur, aussi dur que le derme de la rue sur
lequel tout peut se jouer d’un coup du sort. Julie, Adrien et L’auge des chimères
leurs compagnons d’infortune aux corps brisés, aux esprits
dérangés, aux histoires tracées par les cicatrices, survivent Romancomme ils peuvent sans jamais se plaindre. Au jour le jour, ce
que le destin leur enlève, le groupe leur redonne. Touchant
d’humanité, chacun des protagonistes de ce roman est une
invite à écouter, à regarder et à ressentir les incarnations
directes de l’exclusion.
L’Auge des chimères, c’est ce contrepoint social permis par
l’existence douloureuse de ceux qu’on ne regarde pas. Sans
eux, pas de mise en abîme possible.
Fable noire et histoire émouvante, ce livre interroge avec
humour le bien-fondé de nos évitements urbains, sociaux,
humains.
Cédric Desrues-Toutain signe, avec ce roman, une nouvelle
conjugaison de ses passions et livre un autre éclairage sur une
facette ignorée de nos sociétés.
L’Auge des chimères est son troisième roman, le premier édité
chez L’Harmattan.
Illustration de couverture : Ô chimères, Vincent-Michel Dupuid
20,50 €
ISBN: 978-2-343-06243-3
Cédric Desrues-Toutain
L’auge des chimères








L’auge des chimères







Cédric Desrues-Toutain











L’auge des chimères


Roman





























































































Du même auteur

Les Morsures de l’absence, Edilivre, 2014.
L’Immanent, Edilivre, 2013.




























































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06243-3
EAN : 9782343062433
De l’introduction

« Que reste-t-il à penser de la marée humaine ? Hein, tu
peux me le dire, toi ? Et toi ? Non, plus ?! Toi ? Toi ? » il
pointe du doigt les passants. Personne ne le regarde sans
mépris ou crainte. « Non, aucun ! Y en a aucun capable de
me dire quoi penser de son espèce sans en passer par des
raccourcis vulgaires !
Moi, je vais devenir le premier punk à chat d’Europe. Tu
sais pourquoi Mali ? » interroge-t-il en pointant ses yeux
embués par l’ivresse vers la nue bleue. « Parce que c’est la
seule voie. Tu comprends, j’ai pas envie de taffer moi. Les
ordres et les besoins des autres, tu vois quelque chose de
logique là-dedans toi ?
Non, rien. Je vis, je respire, je parle, je bouffe, je baise, je
dors et je picole. Qui voudrait de ça aujourd’hui ?
Personne, sauf, sauf ?... Sauf les mecs comme moi qu’on
appelle comme ci ou comme ça ou qu’on préfère pas
appeler du tout d’ailleurs !
J’ai que ça moi ! Ça et mon pote le chat. Alors, je
l’embarque, on quitte le boulot, l’appart on s’en fait
expulser et les affaires on les refile à l’huissier pour lui
faire plaisir. Il a une bonne tête l’huissier et même pas de
lunettes. Une bonne gueule de pépère endolori, il souffre
pas lui, il peine ! Toute sa carcasse et ses sursauts de vie
d’anesthésié respirent pour survivre.
Moi, je veux vivre et en profiter putain ! J’aurai pas deux
vies ! Y en a qu’une, alors je vous chie à la gueule si j’en
fais ce que je veux et que ça vous plaît pas !!! » Ses
histoires ne sont que des fictions pour attirer l’attention, se
rapprocher de la vie de ces passants qui l’ignorent.

Adrien marche sur le rebord de la fontaine en tendant les
bras pour garder son équilibre. Torse nu, il tourne autour,
une canette de bière dans la main droite et Béhémoth sur
5les épaules. Le chat reste impassible. Il se contente de se
pencher en fonction des inclinaisons de son ami et semble
se repaître de ses gesticulations.
« C’est plus facile comme ça, hein ?! Les temps changent,
la connerie reste, les idées s’effacent. Et ba justement, faut
remettre ça ! Bousculer l'ordre des choses ! Insuffler une
dose d'ingérable dans ces étagères pour mégères
aseptisées. Y’a que les boîtes pour aimer les cases,
bordel ! ». À cette heure-ci, la place est bondée. Il fait
chaud, l’été expire son dernier effort sur les crânes
bronzés des gens qui passent en regardant Adrien avec un
regard de méfiance ou une moue d’amusement interloqué.
Certains s’écartent de la trajectoire qu’ils s’étaient tracée.
D’autres ralentissent pour regarder le bouffon s’affirmer.
Les autres sont isolés par leurs écouteurs ou leurs
téléphones et ne voient rien du spectacle.
Les cheveux d’Adrien sont noirs et ébouriffés. Le teint
mat, cramé, les oreilles transpercées par deux larges
écarteurs en forme de griffes noires. Il inspire un indien
Cherokee à certains et juste un cinglé aux autres. Entre et
sur ses omoplates court un énorme tatouage plus bleu que
noir. Une main invisible ouvre la fermeture éclair
improbable d’une bête chimérique assise sur son séant. Sa
tête est ouverte en deux et s’avachit de chaque côté sur la
mollesse de son enveloppe. S’en échappe la jambe nue
d’une femme aux doigts sur le grip de la fermeture pour en
écarter les deux portions. Elle s’apprête à sortir.

Julie le regarde avec dépit. Assise dans l’angle ombragé
du mur d’une banque. Elle ne bouge pas. Entre ses jambes
recouvertes de collants déchirés, Romus dort une minute
sur deux la tête posée sur le bitume humide des
élucubrations éthyliques d’Adrien.
Les yeux bleus nappés de détachement de la jeune femme
le fixent sans s’investir. Un shrapnel de lumière est planté
6 dans ses iris bleutés. La dureté de son caractère en ressort
grandie, comme passée au microscope par l’intention du
soleil. Elle sait qu’il y a bien longtemps que des punks se
trimballent avec leurs chats sur les épaules, mais ne veut
pas rompre le cours de son délire. Aujourd’hui, il a
beaucoup picolé, mais semble bien. Ce n’est pas tout le
temps le cas. Surtout depuis la disparition de Mali.
Les cheveux bruns de Julie sont épaissis par la saleté. Ils
forment des lianes informes, mais cela n’enlève rien à sa
beauté désabusée. Sa jupe en jean remonte jusqu’au milieu
de ses cuisses, un peu au-dessus de ses collants. Elle est
tirée vers le haut par sa position désinvolte. Julie porte de
grosses chaussures en cuir coquées et noires. Elles sont
usées des semelles aux lacets. Maintenant, Romus en
mâchouille un de côté en regardant Adrien et son pote chat
s’agiter au centre de la place. Ils viennent de descendre de
la fontaine et Adrien cherche à parler à trois hommes en
costumes qui font la queue pour rentrer dans un restaurant
dont la longue terrasse en devanture est bondée. Une
répugnance flagrante marque leurs visages. Il s’approche
d’eux et pose ses mains sur les épaules de deux d’entre
eux. La bière pend au bout de sa main droite.

« Bien le bonjour, gentlemen. Dites-moi, vous n’auriez
pas un ticket resto pour me dépanner, par hasard ? Mon
pote et moi, on a la dalle » dit-il en faisant un geste de la
tête vers la truffe de Béhémoth qui ne bouge pas d’un poil
et fixe devant lui son regard jaune. D’un élan visuel
spontané, Adrien regarde l’homme sur sa gauche des pieds
à la tête. « Vous êtes à « laisse » dans votre costard ? On
s’y sent bien ? » il dépose son cynisme avec aplomb
appuyé par un sourire en coin. La question les laisse de
marbre. Incompréhension. Sans se démonter, il embraye.
« Voyez, j’ai plus une thune et j’ai pas envie de travailler
pour en gagner. Je sais pas, je me dis que si moi je gagne
7c’est qu’il y a quelqu’un qui perd. Vous en pensez quoi ? »
demande-t-il en se tournant consécutivement vers chacun
d’eux tout en haussant les épaules. Cela a pour effet de
renverser de la bière sur le dos du travailleur à sa droite.
Constatant la souillure sur sa veste de costume, l’homme
change de visage. Il passe d’un mépris franc et effrangé
par le dégoût à une colère pourpre. D’un mouvement vif,
il met une énorme gifle sur la joue gauche de ce jeune
clochard ivre. Emporté par l’impact et le déséquilibre de
l’alcool, Adrien bascule en arrière. Béhémoth ne bronche
pas. À peine sort-il ses griffes pour les planter dans les
épaules de son ami. Adrien ne sent plus rien, la chair de
ses épaules est devenue insensible aux attaques des
crochets blancs. Le poids du chat n’est pas anodin, Adrien
s’en est fait une raison corporelle. Ses mouvements, ses
déplacements, tous ses gestes sont conditionnés par la
présence de son pote à poils.
Quand il se redresse, Julie s’est déjà levée et se dirige par
enjambées lestes vers le petit groupe d’hommes. D’un
geste, elle a ordonné à Romus de ne pas bouger. Le
molosse s’y applique. Cependant, il garde un œil attentif
sur son dos et dresse les deux oreilles dans la direction de
ses pas. Enrobée dans un gros filet de bave partant de sa
babine, pend l’extrémité du lacet.
Sur le chemin, elle enlève la ceinture en cuir enserrant sa
jupe pour la maintenir en place et la roule autour de son
poing. Elle contourne la fontaine et se retrouve rapidement
au niveau d’Adrien.

« Oh bébé, qu’est-ce tu fais là ? » questionne-t-il avec un
sourire béat.
Sa question posée, il aperçoit la ceinture et se met à
sourire. Il se redresse et suit sa destinée en prenant le
temps de rythmer ses pas sur une musique absente. Les
bras en croix, il mime l’avion et repart en dansant
8 n’importe comment. Béhémot reste impavide. Julie avance
sans se détourner de l’homme au costume tâché. Ce
dernier s’échine à frotter avec du vide entre les doigts
l’auréole sombre sur le haut de son dos. Certaines
personnes de la terrasse ont suivi la scène et regardent
avec attention cette petite femme en noir, percée de
partout, se rapprocher vivement de l’homme. Julie ne
mesure pas plus d’un mètre cinquante-cinq et ne pèse pas
plus de quarante-cinq kilos. L’homme en costume est
plutôt imposant. Plus grand qu’Adrien d’une tête, il la
dépasse de trente-cinq bons centimètres. Il ne lui prête
aucune attention. Arrivée près de lui, elle prend deux pas
d’élan et balance son pied directement dans sa rotule. Un
cri de bête blessée traverse toute la place et attire toute
l’attention alentour. Les cœurs sont stoppés net par
l’afflux de violence interprété par les cerveaux. L’homme
enveloppe son genou dans la chaleur de ses mains en
pleurant. C’est ce moment qu’attendait Julie pour envoyer
son poing vers l’arrière et le rabattre dans sa mâchoire
d’un geste circulaire. Il tombe net et ne bouge plus. Seule
une bulle de sang qui sort de son nez pour éclater dans
l’air révèle la vie coulant dans ses veines. Un morceau
blanc zébré de rouge traîne un peu plus loin. C’est une
moitié de dent.
Adrien jubile en souriant et en remue fesses et tête dans un
pantomime approbateur de moquerie. Il n’a rien, mais sa
joue est bien endolorie. Bien que situé à bonne distance,
Romus ne manque rien de la scène. Béhémoth s’en
moque. Il profite de la chaleur environnante en suivant le
rythme. Julie retourne aussi sec vers leur paquetage
erratique resté près de Romus.

« Wouhououou !!! » crie Adrien en transperçant le silence
imposé par les souffles coupés.

9Un peu partout, des individus saisissent leurs portables et
se mettent à appeler. La dissolution de responsabilité ne
semble pas être de mise sur cette place. Adrien jubile
toujours, danse sur un pied, gesticule en balançant les bras
dans tous les sens. Soudain, un sifflement aigu résonne.
Julie prévient. Adrien coupe court aux festivités et se met
à trottiner dans sa direction. L’alerte a transpercé le
brouillon de son esprit. Le danger n’est pas loin. Ils
doivent se faire la malle avant de finir une fois de plus
coffrés.
Julie ramasse les sacs lorsqu’il arrive à son niveau. Romus
se lève en bâillant. Ses énormes crocs ont jauni avec l’âge.
Il a un œil bleu glacé et l’autre noir. Malgré son apparence
crasseuse et mitée, il est jeune et sa musculature est
imposante. Sans race déterminée, il a la gueule d’un dogue
argentin et le pelage sombre d’un doberman. De taille, il
croise les deux espèces. Julie n’est pas plus lourde que lui.
Debout, il est plus grand qu’elle.
Adrien termine sa bière d’une traite et jette son cadavre
par terre. Ensuite, il fait descendre Béhémoth de ses
épaules en pointant le sol de son index. Le chat saute avec
flaccidité. Adrien enfile le t-shirt sale qu’il avait jeté à
même le sol dans l’euphorie ensoleillée de la grande
fontaine. Quand il a fini de se préparer, il s’accroupit et
tapote sur son épaule. Neuf bons kilos de graisse y
remontent lourdement et se calent derrière sa nuque en se
servant du vieux sac à dos pour s’étendre un peu plus. Le
chat, un bâtard brun rayé et tacheté de blanc, est énorme.
Julie et Romus les attendent sans mot dire. Leurs deux
regards clairs posés sur la chose à deux têtes.

Dans le dédale d’immeubles et de tours, ils
s’échappent, zigzaguent entre les passants sans se
retourner. Ce groupe attire forcément l’attention et il faut
réduire les signes distinctifs dans la mesure du possible.
10 Un type au teint doré par le soleil portant un énorme chat
en écharpe accompagné d’une fille crade et son chien aux
yeux vairons plus gros qu’elle avec un semblant de
muselière ne laissent personne indifférent.
Julie profite d’une impasse obscure prise entre deux
buildings pour attacher ses cheveux gras et échanger sa
jupe contre un pantalon en toile brun. Adrien fait
descendre Béhémoth puis crache dans ses mains pour se
recoiffer brièvement. Le chat trotte vers un mur en
balançant sa graisse abdominale de chaque côté de son
ventre. Il s’arrête le long d’un mur suintant pour uriner.
Romus fouille une poubelle en attendant sa meute. Il est si
haut qu’il n’a même pas besoin de se mettre debout. Sa
tête disparait dans le plastique noir. Adrien, inspiré par son
pote, sort son engin et pisse contre un mur dans l’entrée de
l’impasse.
Le squat n’est plus très loin.
En sortant de l’impasse, ils se séparent. Julie part devant
avec Béhémoth et Adrien la suit à distance accompagné de
Romus. n’est pas à l’aise dans le cabas où Julie
l’a déposé. Il remue et sort sa tête toutes les trente
secondes pour savoir si un saut de fuite ne serait pas
envisageable. Sa flemme l’emporte, toujours. Il renonce
aussitôt que Julie se met à secouer les anses du sac.
Romus non plus n’est pas à l’aise. Il n’apprécie pas d’être
retenu par la lourde laisse en tissu tressé reliée à la
muselière ancienne et abîmée. Il geint, tire Adrien vers
l’avant et cherche désespérément Julie et Béhémoth du
regard à travers le pointillé des passants. Adrien a beau lui
lancer des « Schhttt ! » peu crédibles et tirer sur la laisse,
Romus n’en fait qu’à sa tête et sa tête est prise dans une
muselière.
Les affres de leur dernière arrestation en tête, ils
bâillonnent leur nature et tracent leur route en essayant de
ne pas se faire remarquer davantage. La dernière fois, les
11quadrupèdes étaient retournés par miracle au squat sans se
faire embarquer eux aussi. Romus avait compris
l’impératif visuel de Julie et Béhémoth connaissait Adrien.
Il retournerait là où le chien irait, car c’était là où irait la
femelle humaine. Pour s’épargner la fatigue du chemin, il
avait repris une vieille habitude en grimpant sur le dos du
chien. Pour une fois, le couple bestial amusa les passants
au lieu de les inquiéter.
La chance est capricieuse, la poisse persistante, la
neutralité n’existe que pour les bouddhistes.
Adrien et Julie ont toujours avec eux un sac à dos usé
rempli d’un barda de secours prévu notamment à cet effet.
Mais, entre leur look arraché et la crasse comme une
seconde peau, ils sèment le trouble dans les normes et
incarnent l’improbable, le méphitique, le précaire. Leur
existence n’est pas placée sur la même balance. « On »
n’aime pas les dissemblances, elles le questionnent.

En peu de temps, ils arrivent devant la grille de la petite
maison.
Coincée au fond d’une rue étroite et sombre, elle est
abandonnée depuis plusieurs mois. Le propriétaire est
mort. Il n’avait pas de famille et visiblement peu d’amis.
Peu de monde autour. Elle est coincée entre un centre pour
immigrés grecs et le parc privatif d’une grande demeure
perdue entre les cimes de sapins. Julie errait dans le coin
quand les pompiers sont venus chercher le corps. Les clefs
avaient été oubliées sur la porte de la grille extérieure. Une
aubaine ! Elle n’avait pas hésité une seconde. Elle était
allée chercher Adrien qui faisait la manche dans le vieux
quartier de la ville et ils étaient entrés à l’intérieur. Ils y
avaient trouvé un gîte pour la meute et Julie avait
découvert la fin de vie d’un vieillard bien étrange.


12 Le trousseau de clefs comportait trois clefs distinctes
par leurs formes et leurs tailles. Un porte-clefs comportant
un mini couteau à lame rentrée dans le manche les gardait
liées ensemble. La première ouvrait donc la grille. Elle
était tubulaire, longue et légèrement dorée. Julie la tourna
pour leur ouvrir le passage sur le minuscule jardin scindé
en deux parties par le sentier de béton d’un mètre de long
menant à la porte d’entrée. La seconde était une clef plate
crantée sur un côté et la dernière était une clef radiale avec
des creux circulaires sur chaque face. Cette dernière,
beaucoup plus récente, ne pouvait ouvrir la porte d’entrée
dont la serrure était bien trop classique. Dans le silence de
la nuit, ils se demandèrent vaguement à quoi elle pouvait
servir, aucune porte « moderne » n’étant visible. Pendant
ce temps, Romus marquait son territoire d’un côté du
jardin et Béhémoth attendait derrière le cou de son ami.
Julie tourna la clé et ils pénétrèrent dans la maisonnette.
L’électricité n’avait pas encore été coupée. Ils allumèrent
l’entrée et découvrirent un minuscule couloir accommodé
d’objets tout à l’échelle de cette menue demeure. Un
minuscule meuble de rangement à tiroirs, de minuscules
natures mortes d’insectes, de minuscules cadres
comportant des portraits de famille en noir et blanc ou en
jaune et gris, ainsi que d’autres minuscules bibelots de
toutes espèces. À gauche de l’entrée, il y avait la porte de
la chambre. Béhémoth fut le premier à y pénétrer, suivi de
près par Romus et Adrien. Le lit d’une place était défait,
un tiroir du meuble de chevet ouvert en grand et une
lampe était pendue par son câble depuis le mur jusqu’au
sol. Adrien retourna sur le seuil en laissant le chat et le
chien dans la pièce. L’homme était mort ici, cela faisait
peu de doutes. En ressortant, il déboula dans le salon au
centre duquel trônait une vieille télé à tube cathodique. Un
unique fauteuil lui faisait face.
13Julie était rentrée dans la maison avant Adrien.
Contrairement à lui, elle se fichait de découvrir l’endroit.
Seules les quelques richesses qu’il pouvait recéler
l’intéressaient. Elle fouillait chaque meuble de fond en
comble, expulsait tout objet gênant sur le sol, enfonçait ses
mains dans les recoins sombres interdits à son regard et
traquait l’indicible, derrière les barrières de diversion.
De leur côté, les quadrupèdes cherchaient autre chose. Le
chat faisait un tour des lieux approfondi. Romus le suivait
pour s’assurer de sa sécurité. Ils s’arrêtèrent tous deux
dans la cuisine afin d’entreprendre une inspection plus
poussive. Leurs estomacs grondaient.
Adrien se dirigea à l’opposé, dans le salon. Là aussi le
règne de la petitesse éclatait. N’avait de grand que son
espoir d’y trouver à boire. Au lieu de cela, il y trouva une
pièce carrée avec un fauteuil en simili cuir dirigé face à la
télévision antédiluvienne. Aucun autre meuble n’aurait pu
être inséré dans la pièce. À l’instar du couloir d’entrée, des
natures mortes et des cadres de photos vieillottes ornaient
chaque pan de mur. Il s’assit et alluma l’écran noir et
blanc. Dans son dos, un escalier montant à l’étage. Toutes
les pièces utiles étaient au rez-de-chaussée. La salle de
bain en face de la chambre et la cuisine, face au salon. À
quoi pouvait bien servir l’étage ?
N’ayant rien trouvé d’intéressant, Julie s’avança dans
l’ombre glauque de l’escalier grinçant quadrillé d’autres
portraits anciens. En haut, un palier rempli de bouteilles
vides de lait et d’eau précédait une porte métallique
visiblement liée à la clef radiale. Elle grimpa sans prêter
attention aux regards morts la scrutant dans l’obscurité.
La clef s’introduit sans heurt dans la serrure rectangulaire.
Depuis le rez-de-chaussée, retentissaient l’écho d’une
émission grand public et les rires gras d’Adrien.
Julie tourna la clef et tira la poignée vers le bas. La porte
s’ouvrit sur une pièce plongée dans une obscurité
14 transpercée par de faibles relents lumineux s’introduisant
par les volets fermés des deux fenêtres. Une à gauche et
une à droite. La pièce semblait grande. Des ombres se
dessinaient peu à peu dans le noir, mais Julie était
incapable d’en préciser une. De sa main droite, elle
chercha un interrupteur sur le mur, en trouva un et appuya
sur la tête en plastique.
Un spot s’alluma sur sa gauche et éclaira un petit pan de
mur sur lequel deux photos et deux objets indistincts
figuraient. Très rapidement, un second spot, succédant au
premier depuis la gauche, s’alluma en précédant un
troisième. En quelques secondes se déroula une mise en
scène visuelle tout-à-fait étonnante. Une sorte de
diaporama d’images et de souvenirs s’étendit tout autour
de la pièce, en suivant un alignement d’éclairages aux
effets et aux couleurs variées.
Des photos. De petits objets accrochés aux murs ou
enfermés dans des présentoirs en verre. Des vêtements
suspendus à une penderie mobile. Un mannequin vêtu
d’un ensemble fleuri. Deux paires de chaussures se faisant
face pour une danse sans cavalier. Des bijoux, des
parfums, des chapeaux et des images, partout des images.
Le mur le plus long, faisant face à la porte, était couvert de
clichés gagnants en couleurs à mesure qu’ils se dirigeaient
vers la droite. Un véritable mausolée défilait sans
mouvement sous les prunelles froides, mais intriguées de
Julie. En inspectant autour d’elle avec une précaution
maniérée de curiosité, elle pénétra un peu plus loin dans la
pièce et se dirigea vers l’endroit qui s’était éclairé en
premier. Dans un coin de mur ombragé par le spot blanc
reposait une vieille chaîne stéréo à cassettes. Une caissette
en plastique blanc translucide remplie de ces dernières
reposait à côté. Elles étaient soigneusement étiquetées et
classées selon un ordre échappant à Julie. Sur la tranche de
l’une d’entre elles figuraient les mots : Nos chansons. Elle
15s’en empara, alluma la chaîne et introduisit la cassette. La
voix d’Édith s’échappa en douceur des enceintes disposées
dans chacun des coins du mausolée. Julie déposa
délicatement la boîte de la cassette sur le couvercle de la
caisse translucide.
Elle se dirigea ensuite vers le point de départ du
diaporama, première portion de mur éclairée par un cône
blanc. Dans son spectre, deux photos côte à côte de
poupons en noir et jaune. Au-dessus de celle de gauche,
une gourmette en argent vieilli attachée par un lien discret.
En dessous, s’étirait en lettres souples et arrondies le
prénom Yvette, suivi de la date 1934. Au-dessus de la
seconde, une petite peluche d’ourson accrochée comme
par miracle. Sous ce bébé nu posé sur une layette
ancienne, aucune indication.
Le spot suivant était blanc lui aussi. Des années étaient
passées, les deux bébés étaient devenus de beaux
adolescents. Elle bronzait sous le soleil blanc d’une plage,
il jouait au football en soulevant la poussière d’un terrain
usagé coincé entre deux bâtiments troués. La photo
d’après les réunissait dans un baiser de profil avec un flou
d'immeuble en arrière-plan. L’éclairage suivant : rose. Des
photos de mariages, des sourires, des voitures du siècle
dernier déguisées pour l’occasion, des costumes, des
robes. Un bonheur palpable dans lequel se plongea Julie.
La pièce était un musée en hommage à l’amour d’un
couple. Tous les objets représentatifs de ce dernier y
étaient présents. Il n’y avait rien au rez-de-chaussée
indiquant que l’homme ait été marié. Pas même un cadre
avec une photo. Elles étaient toutes là pour raconter leur
histoire à chaque époque de son existence.
En longeant les murs, Julie constata que le nombre
d’images et d’objets augmentait. Plus le temps avançait et
plus le conte s’enrichissait de détails. Le panneau d’un bar
pendu au bout d’un fil. Les différentes lunettes d’Yvette
16 protégées et exposées sous une vitre. Des lettres de
correspondance attachées sous des billets de trains ou
d’avions. Sa robe de mariée enfilée sur un mannequin
blanc sans membres. Les rubans qu’elle se mettait dans les
cheveux dans sa jeunesse à côté d’une place de concert.
Les gants qu’elle portait en hiver, les bracelets qu’elle
mettait toute l’année. Ses bijoux, l’impalpabilité de son
âme prisonnière de souvenirs. À part une paire de ses
chaussures posée en face d’une de celles de sa femme, afin
de mimer les cours de valse pris dans les années soixante,
l’homme n’avait inclus aucune de ses affaires. Cet espace
était celui d’une mémoire vouée à sa femme.
Quand elle arriva au terme du film, Julie comprit. Le
nombre des photos diminua, s’amincit complètement, pour
finalement aboutir à un acte de décès. Yvette Retnek était
morte le 24 août 1999, soit quinze ans plus tôt. À côté de
ce document, un autre plus récent faisait état de la maladie
d’Alzheimer de M Léon Retnek. Ce dernier datait du 18
décembre de la même année.

Julie s’assit au milieu de la pièce et s’alluma une clope.
Une heure durant, elle resta à écouter la variété d’antan
s’enfuir calmement des enceintes. La scène l’hypnotisait.
Au-dessus des souvenirs de vacances, le spot bleu imitait
les fluctuations à la surface d’une eau inexistante. Quand
il s’agissait de danse ou de sorties, le rouge dominait. Vers
la fin il n’y avait, comme au début, plus que des spots
blancs. Léon avait passé un sacré bout de temps à bâtir ce
temple mnésique. Tout son amour y était présent. Julie
s’imagina comment il avait dû lutter entre les fuites de son
esprit et sa volonté de ne pas lâcher le souvenir de sa
femme. Elle l’imaginait passant toutes ses journées
entouré des résidus d’un amour s’effilochant dans son
esprit. Chaque jour à tenter de rattraper le fil de plus en
plus lointain, plongeant plus profondément dans un rideau
17d’obscurité inconditionnel, de leur amour. Quatorze
années ! À la fin, il ne devait même plus se souvenir de
son propre nom. Venait-il encore ? Par réflexe ou sous
l’impulsion d’une pulsion ? La propreté des objets et
l’absence de poussière allaient dans ce sens. La réputation
de la maladie allait à contrario. Elle laissa là ses
questionnements.
La cassette se termina une seconde fois. Elle la sortit de
son carcan métallique et la remit dans son étau en
plastique. Elle ne toucha plus rien, laissa les bijoux où ils
étaient et referma la porte derrière elle. Une fois cela fait,
elle passa la clef dessous en la faisant glisser sur le sol.
Ainsi, elle scella l’univers d’Yvette et Léon.






















18 L’intérieur de la maison est devenu celui d’une vaste
poubelle. Des canettes traînent un peu partout et roulent au
gré des collisions avec les nouveaux hôtes. Des boîtes
vides d’aliments pour animaux sont entassées dans un coin
de la cuisine. Des bougies fondues meurent à chaque coin
de meuble. Les biens de Léon sont dispersés sans raison.
Des emballages roulés en boule amassent de la poussière
pour l’hiver. Un capharnaüm pas possible fait loi.
L’électricité et l’eau ont finalement été coupées. Dans la
maisonnée, il fait sombre toute la journée. Une odeur
d’ordures mêlée d’urine de chat règne en despote dans
l’atmosphère. Souvent, Adrien se laisse aller dans l’évier,
le lavabo ou la douche et le parfum de ses fluides à la
bière s’ajoute à celles de Béhémoth dans les pièces
d’agrément. Romus est le plus propre des quatre. Il prend
toujours la peine de gratter la porte pour qu’on lui ouvre
afin de faire ses besoins dans le jardinet microscopique.
Mali disait toujours que le territoire d’un homme civilisé
se balise tout d’abord par ses manières vis-à-vis de
luimême, autrui n’est que la suite logique. En bon fils,
Romus est le plus civilisé. Julie aussi va dans le jardin
quand l’impasse est calme. Sinon, elle accumule ses
déchets dans les toilettes sans se soucier de savoir quand
elles vont finir par déborder. Personne n’a essayé de
retourner à l’étage. Adrien a vaguement cherché à savoir
de quoi il en retournait, mais Julie n’a pas lâché un geste.
Avec elle, insister c’est juste se fatiguer. Alors, ils restent
au rez-de-chaussée.
Béhémoth roupille sur un meuble bas. Romus ronfle sur le
tapis dans l’entrée. Adrien picole dans son fauteuil et Julie
lit un polar arraché à la bibliothèque mourante. Un
douchant perchée sur la lippe, elle bouquine dans le
silence. Sur une chaise en équilibre sur ses deux pieds
arrière, la semelle de ses groles sur le bord de la table, elle
19dévore les pages à l’unique lumière d’une bougie à
l’agonie.
Le rideau nocturne est tombé. Le monde alentour est
incertain et confus, il balbutie à peine par les jalousies en
fer blanc. Il est tranquille. Une cigale chante quelque part
d’où on peut l’entendre. Le ciel passe au crible son armée
étoilée. La ville n’a pas envie de parler. Le foyer grec est
vide à cette époque de l’année, personne n’emprunte
l’impasse.
Trois mois se sont écoulés depuis la mort de Léon. Ils sont
bien dans cet endroit, mais court en eux la certitude de
l’inconstance dominante. À n’importe quel moment, ils
peuvent être amenés à partir ou être en danger. Ne jamais
rester longtemps au même endroit, ne jamais s’endormir
sur des acquis de baudruches, ne jamais croire à l’acquis.

Soudain, dans l’entrée, Romus s’agite. Il se lève, émet un
petit woof étouffé entre ses babines et trotte jusqu’à la
cuisine voir Julie, l’appeler du regard. Elle interrompt sa
lecture et prête attention à l’entrée. À l’extérieur, la grille
grince sur ses gonds rouillés. Julie comprend ce qui se
passe. Elle se lève, tape contre le mur de l’escalier à trois
reprises pour attirer l’attention d’Adrien et court chercher
ses deux sacs dans la chambre. Béhémoth est arraché de
son sommeil par les coups portés directement à son
oreille. Un instant, il suit Julie des yeux, puis se rendort
tranquillement. Depuis plusieurs semaines, il ne décolle
plus d’un petit meuble coincé entre le mur de la télé et
celui des fenêtres. À l’origine, un napperon blanc le
recouvrait, aujourd’hui, un tapis de poils bruns, noirs et
blancs l’a effacé. Adrien éteint la télé, chope le fauteuil et
l’amène doucement jusque sous la poignée de la porte qui
s’abaisse déjà. Derrière la porte, deux voix.

20 « C’est quoi ce bordel, c’est dégueulasse ici. Regarde ça, y
a de la merde partout. Et pis regarde-moi ces morceaux !
On dirait des bouses de vache. », mugit une des deux voix
dans l’obscurité.

« C’est clair. Et ça chlingue sévère. Tous les chiens du
quartier doivent venir ici.
Avec la grille ouverte, c’est devenu la canisette du
quartier. » La voix se rapproche de la porte. « C’est fermé
Maurice, file-moi les clefs s’te plaît. »

« T’es con ou quoi ? On les a pas les clefs, pourquoi on
s’rait là sinon ? Rémi... »
Une consternation surfe sur la voix.

« C’est toi qu’est con ! Pourquoi tu me laisses essayer de
l’ouvrir sans clefs dans ce cas ? Je croyais que c’était
ouvert moi. » tonne le deuxième homme avec un soupçon
d’énervement tempéré de respect.

« J’savais pas que t’allais être assez bête pour essayer
d’ouvrir à la main et pis, j’ai pas eu le temps de dire quoi
que ce soit que t’étais déjà sur la poignée. »

Rémi expire bruyamment son énervement et coupe court :
« T’as les outils avec toi ? »

« Tiens. » Des objets métalliques s’entrechoquent suivis
par le bruit d’une caisse que l’on dépose sur le sol.

Adrien a rejoint Julie. Il passe son sac sur son épaule et la
suit dans le salon. Après quoi, il attrape Béhémoth et le
colle sans ménagement sur ses épaules. Julie ouvre la
fenêtre faisant face à l’escalier et indique à Romus d’y
passer. La grosse bête hésite. Il prend ses appuis, regarde
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