L'AUTRE MAISON

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Jean Bensimon nous propose des nouvelles et contes d'une grande diversité, balançant entre réel et irréel. Il nous fait pénétrer dans ces profonds souterrains de la conscience où vacille la raison. Nous y nargue un animal inquiétant qui prétend être nous, à moins que ce ne soit quelque ogre contemporain pressé de nous dévorer, sept tulipes noires peuplant l'obscurité ou un voyageur hagard en quête du lieu originaire qui se dérobe ou encore le rire éclatant de la réconciliation avec la vie…
Publié le : vendredi 1 décembre 2000
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EAN13 : 9782296426269
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L'autre maison

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet

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Jean BENSIMON

L'autre maison

Nouvelles et contes brefs

L' Harlllattan

@ L'Harmattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan, Hongrie Hargita u.. 3 1026 Budapest

ISBN: 2-7384-9898-1

DU MEME AUTEUR La Montaison (L'Instant perpétuel, 1986) Stridences de l'exil (Traces, 1987) Parages passage (Arcam, 1990) Prix Aliénor L'arbre à silex (Arcam, 1991) hors-texte de Gérard Murail Prix de la ville d'Avignon Exil incise (Arcam, 1992) hors-texte de Colette Klein L'arbre bonheur (L'Harmattan, 1994) hors-texte de Colette Klein Où luit l'origine (L'Harmattan, 1997) hors-texte d'Obéline Flamand Le hors-venu, contes brefs (L'Harmattan, 1998) hors-texte de Jean Martin Bontoux

"Un... livre, c'est un écrit qui tente de raconter des choses qui n'existent pas, de raconter une sorte d'absence... " ( Orhan Pamuk, La vie nouvelle, Gallimard, 1999, p. 239)

Une vingtaine de ces contes et nouvelles ont d'abord été publiés dans les revues suivantes dont je remercie les directeurs, puis remaniés: Aléatoire, Cahiers de la poésie, De l'autre côté du mur, Filigranes, Gros textes, Jalons, La nouvelle tour de feu, Rimbaud Revue, Sol'Air, Traces et Verso. D'autre part, la nouvelle "La voyante" a fait l'objet d'une diffusion par Radio Aligre le 8 mars 1998, à l'initiative de Pierre Esperbé que je remercie également.

EN NOS PROFONDS SOUTERRAINS

LES DEGRÉS Anatole aimait se promener parmi les arbres. Avec le temps, ce goût devint une passion. Il admirait la découpe du peuplier par une nuit de demi-lune, ou se reposait dans le vert roulis de l'arbre qui étire ses membres au soleil, en contemplait l'ordre conjugué à la sérénité, tendait l'oreille pour écouter, au fond du silence, les sèves qui bruissent... Il aimait aussi bien les muscles noueux de l'olivier que les branches tombantes du saule pleureur, le chêne récitant sa gloire de ferme assise que la neige du cerisier en fleur rendant son regard plus pur... La verte clarté de l'arbre apaisait son souffle, atténuait l'opac'ité de certains jours - il se recomposait, retrouvait la paix, mais aussi la simplicité. Or, une nuit qu'il le buvait à gorgées pures, il entendit une chanson légère murmurée par le vent. Il écouta attentivement - la mélodie étrange tournait et retournait sur elle-même, faisant des boucles... Il crut reconnaître un appel lointain, comme un air d'outre mémoire... le souvenir confus de quelque chose qui serait enfoui tout au fond de lui, peut-être un secret oublié. Tournaient et retournaient les saisons paisibles avec des senteurs de feuilles, la neige qui pèse doucement sur les branches, des chuchotements... N'était-ce pas une langue qu'il avait déjà utilisée... qui fut la sienne? Il lui sembla même distinguer des mots. Peu à peu il se souvint... Oui, dans un temps immémorable il était arbre. Un prunier au coude du chemin qui grimpe vers le bois. Il sentait avec bonheur monter la feuillaison. Il frôlait de ses feuilles le ciel bleu. Au soir, les oiseaux faisaient déborder la houle de la frondaison... Le vent jouait avec ~,esbranches. Bientôt, celles-ci ployaient sous le poids de fruits d'un jaune éclatant au parfum délicat. Des promeneurs les admiraient de loin et, longtemps après, des éclats d'or roulaient dans leur mémoire. Une femme venait les cueillir, ne tarissant pas d'éloges. Il récitait la chronique du temps qui passe, un long poème glissait de ses feuilles.. .

Or, un jour, un chat escalada le tronc, puis une branche maîtresse. Il s'assit sur une fourche. Étira son corps souple, allongé, au pelage crème et brun. L'arbre l'admira aussitôt, le caressa de ses feuilles. L'animal passait désormais une bonne partie des journées dans le prunier. Celui-ci fit en sorte que son écorce prît les teintes de l'animal. Mais un soir, le chat le quitta. L'arbre fut triste. Il aurait voulu le suivre, jouir de la liberté de se déplacer, plutôt que rester au même lieu - sauf la nuit de la lune rousse, quand les ligneux des environs s'assemblent près de la source pour se dire des contes... Il aurait voulu découvrir le vaste monde. Toute une nuit, le prunier supplia la divinité de le métamorphoser en félin... Il sentit en lui comme un grand déchirement... à l'aube, il était un jeune siamois s'étirant dans le verger. Il marcha lentement, s'étira à nouveau, aiguisa ses griffes en se dressant contre le tronc. Puis courut, découvrit les environs, eut pitié des arbres qui devaient passer toute leur vie au même lieu. Il galopa dans toutes les directions, découvrit de nouveaux paysages derrière la colline, explora le vaste monde. Il vivait de mulots qu'il chassait, restant parfois longtemps à l'affût derrière un arbuste, de hautes herbes ou un taillis. Il grimpait aussi dans les arbres, son lieu de prédilection, où il se reposait et s'emparait d'oiseaux. Un soir qu'il n'avait eu aucune prise, après deux jours de jeûne, il marcha, marcha jusqu'à une maison, rôda autour. Une femme le vit, l'observa, rentra chez elle pour ressortir bientôt avec de la nourriture déposée dans une petite assiette. II revint chaque jour. Bientôt, il se laissa caresser. Comme l'hiver devenait rigoureux, la femme lui offrit d'entrer dans sa demeure. D'abord apeuré, il voulut ressortir aussitôt, puis revint, en aima la chaleur et se blottit tout près de la cheminée. L'homme le caressa plus longuement, plus amicalement. L'animal voulut le suivre jusqu'en son bureau où il passa désormais la plus grande partie de ses jours et de ses nuits. Penché sur des livres ou des papiers, l'homme écrivait presque toute la journée. Le chat adorait se coucher sur les nombreuses feuilles blanches ou manuscrites répandues à ses pieds. II ne 14

bougea plus guère de la chambre. Une histoire d'amour commença avec l'homme qui le caressait, le prenait dans ses bras, lui parlait longuement d'une voix douce. Son âme s'ouvrit à d'autres sentiments, d'autres façons de faire. Il aurait voulu savoir ce que contenaient les livres dans lesquels son ami se plongeait si souvent. Devenir semblable à lui. Longtemps, il le regardait dans les yeux pour tenter d'entrer en son être... Un matin, il découvrit avec ravissement que la métamorphose s'était accomplie. Il était enfin homme. Une grande clarté pénétrait son esprit qui s'agrandit peu à peu. Il voulut connaître les secrets des livres sur lesquels il s'était si souvent étendu. Il étudia pendant plusieurs années. Connut d'autres homm.es et femmes. Éprouva la joie de la découverte, celle de l'amour, connut aussi la trahison et le sentiment du manque, souffrit. Constata comme l'Ecclésiaste que la souffrance augmente avec la connaissance. II regrettait de plus en plus souvent le tumulte, la violence, les complications de la vie des hommes. Il découvrit que la conscience de soi est amère. Il lut encore davantage, devint de plus en plus solitaire, parla de moins en moins; demanda secours à la philosophie. Le Bouddha lui enseigna que "Douloureuses en vérité sont les naissances successives." A force d'études et de recherches, il sut faire venir en lui, de temps à autre, le vide de l'apaisement. Un va-et-vient l'unissait dans le même souffle au monde, à l'arbre notamment dont il apercevait à travers la fenêtre la silhouette dressée. Il étudia encore, découvrit que la fin et le début de toute chose se renvoient comme deux miroirs se faisant face. La sagesse crût en lui comme un arbre. Il voulut s'incorporer à celui-ci, se couler dans sa sérénité qui desserre les poings vengeurs. Il rêvait du gréement de branches et de feuillage, de la sève fraîche, du cœur jusqu'où se glisse la brise, des secrets d'ombre verte... Les circonvolutions de son cerveau s'enroulèrent peu à peu aux cercles concentriques de l'aubier. A en juger par leur nombre, l'arbre avait d'ailleurs le même âge que lui. Le battement de ses veines glissa dans les nervures. De ses mains apparurent des feuilles, d'autres naquirent de ses lèvres et de ses 15

yeux. Sa peau devint ligneuse. Une nuit, il descendit dans ses racines comme on remonte le temps. Au petit matin, un prunier poussait en lui de toute sa verdeur. Il salua l'avènement de cette paix nouvelle. Une mésange se balançait au bout d'une branche, la lumière coulait avec bonheur sur ses feuilles. Baigné dans la douce rumeur du vent, il se souvint qu'il avait jadis été végétal, retrouva la saveur originelle du prunier, sentit avec joie ses feuilles battre au vent. N'avait-il pas parcouru tous les degrés de l'existence?

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LES ESPRITS

Un soir, vers neuf heures et demie, le téléphone sonna. Un ami, Augustin. Sa voix paraissait inquiète. Sachant que depuis la mort tragique de sa femme il n'allait pas bien, Anatole lui posa quelques questions pleines de sollicitude. L'autre lui demanda alors: - Pourrais-je te confier quelque chose de bizarre, de presque incroyable qui m'arrive? - Bien sûr, nous sommes amis assez proches. Un silence s'installa, Augustin hésitait; - Chaque nuit, depuis quelques jours, des esprits viennent me tourmenter. Anatole, se retenant d'éclater de rire, l'interrogea: - Sous quelle forme se manifestent-ils? - Des silhouettes tournent autour de moi en gémissant ou en m'accusant de nombreuses erreurs et fautes... - Tu dois faire des cauchemars... Tu n'es pas le premier à qui cela arrive... - Je l'ai cru d'abord. Mais non, absolument pas, je suis bien éveillé quand ils arrivent... Si tu veux, je te montrerai la partie de ma chambre où ils surviennent, le trajet qu'ils parcourent... - Il arrive que nos hantises se concrétisent sous le fer brûlant de l'imagination... ( Vint à l'esprit d'Anatole la formule de Malebranche sur "la folle du logis" mais il se retint de la citer...) Tu devrais peut-être consulter un médecin, prendre un tranquillisant ou un somnifère... Augustin revint sur la matérialité des apparitions avec force détails, des formes qui se distordent comme des fantômes. Bientôt, ils n'eurent plus rien à se dire. Anatole répéta pourtant - Surtout n'hésite pas, si tu as envie de parler, appelle-moi. Une voix angoissée lui répondit. Une fois le récepteur posé, Anatole resta pensif. Augustin allait encore plus mal qu'il ne le pensait. Et l'inquiétude s'empara de lui. II n'avait pas fait encore le travail du deuil. Et puis l'angoisse de la solitude devait l'étreindre. Si l'amitié a un sens,

c'est bien dans ces moments-là qu'elle doit se manifester. Augustin habitait relativement près, à un quart d'heure environ de voiture. Il imagina donc un stratagème. II rappela bientôt son ami, s'excusant d'un oubli. Il avait un besoin urgent, pour un travail, d'un livre que lui seul, parmi ses amis, possédait... Vers dix heures, il se trouvait dans l'appartement d'Augustin. Ils burent un petit verre de banyuls, parlèrent longuement de diverses choses, notamment de la famille d'Augustin. Puis, comme il se faisait tard, Anatole laissa entendre qu'il pourrait dormir chez son ami. Celui-ci accepta aussitôt avec joie, il disposait d'une seconde chambre confortable. Bientôt il se coucha et, après avoir lu 'quelques pages d'un livre qui se trouvait sur la table de chevet, des contes, s'endormit. Un bruit sourd le réveilla vers une heure du matin. Il ouvrit les yeux et se dressa sur son séant. Des formes se déplaçaient autour du lit. Il voulut allumer mais ne trouva pas l'interrupteur. Que se passait-il? Ce n'était tout de même pas le petit verre de vin doux d'hier soir qui agissait? Une sarabande tournoyait dans la chambre où résonnaient des voix confuses. L'une d'elles murmura alors: "Te souviens-tu du 18 mars à Nevers? Pas fier hein!" Et ces derniers mots revinrent en écho. Un écho sinistre. Anatole avait eu un accident de voiture au cours duquel il s'était fait quelques contusions, tandis que son passager avait le bras cassé. Affolé, Anatole se leva en bousculant la table de chevet, des ricanements retentirent autour de lui. Quand il eut allumé, il n'y avait plus rien. Tout en sueur, la tête bruissante, presque tremblant, il s'assit au bord du lit et regarda autour de lui. Que s'était-il donc passé? Une vision? II avait bien entendu la voix à l'accent sarcastique. Que faire? Il ne pouvait pourtant pas réveiller Anatole, de quoi aurait-il l'air ? Le secoureur en péril! II s'étendit et lut la suite du livre qu'il avait commencé. Vers trois heures, fatigué, il s'endormit. Le même bourdonnement le réveilla bientôt. Des formes tournoyaient autour de lui. La voix de tout à l'heure retentit encore: "Et la frousse que tu as eue quand le soudard avait 18

menacé de te casser la gueule! Pas un geste, rien. Il n'était pourtant pas difficile de faire quelque chose! ..." La voix s'éteignit au moment même où il alluma. Tout étourdi, tremblant comme la feuille de l'arbre, il se leva et marcha de long en large dans la chambre. Cette fois, il ne tenta pas de se rendormir. Les premières lueurs de l'aube filtrant à travers les volets lui apportèrent un grand réconfort. Il ouvrit la fenêtre, les arbres du parc le rassurèrent. Le jacassement des pies qui d'ordinaire l'agaçait un peu, lui parut mélodieux. Bientôt le jour inonda la chambre. II se rendit à la cuisine pour tenter de manger un peu. Augustin le rejoignit bientôt avec un grand sourire. "Je te remercie vivement d'avoir passé la nuit chez moi. Il faut croire que tu me portes bonheur: c'est ma première nuit tranquille depuis des semaines!"

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AU BALACHIR

Anatole tenait de son grand-père une histoire singulière et véridique survenue à un trisaïeul voilà un siècle et demi environ, vers 1850, et qui appartenait depuis à la saga familiale. Cet ancêtre s'appelait aussi justement Anatole. Fondé de pouvoir dans une banque, il eut l'occasion d'obliger à plusieurs reprises un étranger. Son pays, le Balachir, dont Anatole lui avoua ignorer l'existence, semblait plutôt une petite principauté perdue dans les montagnes de l'Himalaya. Or, Anatole vouait une passion exclusive à l'Inde et aux pays voisins. Kumed, puisque c'était le nom du Balachirais, l'invita chez lui, assurant qu'il serait intégralement son hôte. Le pittoresque du pays ne le décevrait pas et il écouterait d'authentiques ragad, ces contes antiques d'amour et de guerre où interviennent les dieux, qu'aucune influence extérieure n'avait corrompus. En outre il serait probablement le premier Blanc à pénétrer au Balachir, car le pays se trouvait, pour quelques années encore, difficile d'accès. Quand la grande route que construisaient les Anglais serait terminée, tout changerait certainement. Il ne fallait donc pas attendre... Après beaucoup d'hésitations, Anatole demanda un congé de six mois et entreprit le voyage pour ce bout du monde. Sur le bateau, il apprit avec Kumed l'essentiel du dialecte qu'on parlait au Balachir. Il faut dire qu'il était exceptionnellement doué pour les langues. Suivit un voyage de plusieurs jours à dos de mulet. Ils passèrent par des chaos blancs, d'âpres défilés. Les habitants qu'ils croisaient ne portaient pas de chaussures et la peau de leurs pieds semblait devenue si dure qu'ils marchaient sur des cailloux pointus sans se blesser. Les sept jours à dos de mulet, dont deux au moins sous la pluie, s'avérèrent si pénibles qu'Anatole s'en voulut de s'être lancé dans une entreprise aussi risquée. Néanmoins il se fit peu à peu à l'altitude. II arriva le soir dans la capitale, en fait un gros bourg misérable qui ne se distinguait pas de ceux qu'il avait vus en Inde ou au Cachemire. Sinon par le fait qu'on voyait, dans les 20

rues de terre battue, plusieurs personnes mutilées portant béquilles ou balançant un moignon. Il se dit que c'était peut-être en relation avec la récente guerre qui opposa le pays au Kualapir. Son ami lui expliqua que les Balachirais avaient une vieille tradition guerrière. Le Français remarqua aussi le contraste entre certaines personnes corpulentes et d'autres menues, voire malingres ou estropiées... On le regarda avec beaucoup de curiosité, comme s'il débarquait d'une autre planète, certains autochtones lui lançaient même des regards peu amènes. Heureusement, Kumed l'accompagnait. Ils arrivèrent chez l'oncle de celui-ci. La maison sentait le beurre rance et l'encens, la famille s'occupait à filer et tisser de la laine de yak. On l'installa dans une chambre spacieuse, très propre, au premier étage et donnant sur un jardin potager. En examinant plus attentivement le lieu, il trouva, le deuxième jour, une petite trappe. Il la souleva et découvrit que seule une vitre poussiéreuse le séparait de la pièce principale de ses hôtes. II y déposa son sac de voyage afin de la condamner. Son séjour commença de manière agréable. On lui servait, dans la salle commune, des repas à la manière himalayenne, frugaux mais qui le satisfaisaient. Un mélange appétissant de riz et de lentilles, des galettes de farine d'orge noir; parfois du riz frit au fromage de yak avec du lait caillé. Le tout arrosé de thé au beurre, et souvent, pour conclure le repas, une liqueur aigrelette faite avec de l'orge fermenté. Il ne se lassait pas d'admirer les cascades dégringolant des cimes et alimentant des torrents aux eaux boueuses, avec sur les berges des sortes de gentianes d'un étrange bleu pâle. Il contemplait aussi les couchers de soleil sur la chaîne de montagnes, les rayons obliques croisant les pics de ce toit du monde donnaient au paysage quelque chose de démesuré qu'il n'avait vu nulle part ailleurs. Il se promenait aux environs, jusqu'à un petit lac à l'eau verte. Son hôte le conduisait chaque soir dans des maisons du bourg ou de hameaux voisins où on déclamait des ragad accompagnés par une flûte et une sorte de viole. Anatole s'était pris de passion pour ces récits épiques, celui de la veille, 21

particulièrement cruel, opposait le dieu Vishnou à Rama et aux sept géants mangeurs d'hommes. Anatole comprenait presque tout, le reste du temps Kumed lui soufflait un mot ou un membre de phrase à l'oreille... "Quand ces tigres d'entre les hommes ainsi que Prtha furent réveillés, la beauté surhumaine de Hidimba les enchanta - De qui es-tu la fille, toi qui es belle comme la fille d'un dieu 7"... Or un soir, alors que la chandelle peuplait sa chambre d'ombres familières, il entendit des cris chez ses hôtes. Une querelle familiale, se dit-il. Comme les cris duraient et atteignaient une intensité peu commune, il se demanda s'il devait descendre et porter secours à quelqu'un. Mais ici, la chose risquait d'être mal prise, les Balachirais étant Jaloux de leur vie familiale. Lui vint alors l'idée, après avoir éteint sa chandelle, de soulever tout doucement la trappe et de regarder. Un spectacle stupéfiant s'offrit à ses yeux. L'oncle de son hôte, étendu sur le corps d'une femme paraissant être son épouse lui mordait ou peut-être lui dévorait le bras gauche. La poussière de la vitre ne permettait pas de bien voir. S'agissait-il de violences familiales ou d'un acte de folie ou encore, ce qui était moins probable, de cannibalisme 7 Le lendemain, au petit déjeuner, il se demanda s'il n'avait pas été victime de sa mauvaise vue ou de son imagination. Apparemment non. En tout cas, son hôtesse portait un bandage au bras gauche. La semaine suivante, près d'un petit lac, il observait de loin une dizaine de yaks gardés par un jeune berger. Soudain un homme mûr survint. Il semblait le réprimander. Était-il un voleur ou le propriétaire du troupeau 7 Toujours est-il qu'ils se battirent. L'homme prit rapidement avantage sur le berger. Alors il découvrit l'épaule de celui-ci et se mit à la lui mordre ou à la lui dévorer - il était trop loin pour bien voir. Sa victime hurlait. Bientôt l'homme s'en alla en courant, tandis que sa victime restait étendue à terre. Anatole rapprocha la scène de celle opposant deux de ses hôtes. Ces mœurs horribles appartiennent donc à l'ensemble de la population, se dit-il stupéfait 7 Et une poche de malaise infusait goutte à goutte dans ses veines. 22

Sur un prétexte, il abrégea son séjour. II ne put bientôt s'empêcher de mettre en relation ces deux scènes avec les mutilés, hommes, femmes et enfants qu'il croisait dans le bourg. Ces gens s'entredévorent-ils donc de manière chronique, comme dans leurs ragad? Mais alors, comment se faisait-il qu'aucun des livres qu'il avait lus sur la région himalayenne n'y fit allusion et que le monde civilisé ne fût pas informé de cette barbarie? Sur le chemin du retour, à dos de mulet, Anatole ne put s'empêcher d'en parler à Kumed. Ille fit à mots couverts et avec quelques circonlocutions afin de ne pas heurter l'honneur de son ami. Avec beaucoup de gêne, celui-ci dut convenir qu'il se produisait parfois chez les Balachirais des violences. Il était désolé que le séjour d'Anatole en ait été troublé. Comme les questions de celui-ci continuaient, il finit par reconnaître que quelques Balachirais s'adonnaient parfois à ces violences au sein de leur famille notamment et qu'il trouvait regrettable la survivance de coutumes guerrières archaïques... Anatole n'arriva pas à lui faire dire qu'il s'agissait de cannibalisme mais la chose restait implicite... Kumed employait le verbe mordre, apparemment un euphémisme pour dévorer... Il demanda alors comment on appelait, en balachirais, celui qui était mordu. Il répondit: "un faible" ou "un gentil". Et celui qui mord? II hésita. "Un fort". Il lui sembla qu'il existait en français une expression qui corresponde plus précisément à cela: "une forte personnalité."

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TOUT PETIT

Sa famille lui prodigua une bonne éducation. Je dirai même excellente. "Sois poli, efface-toi devant une porte comme en toute autre circonstance..." ou "Sois prudent, réservé, n'en fais pas trop, ne te mets pas en avant ...Ton mérite n'en sera finalement que mieux reconnu..." ou encore "Souviens-toi, petite pluie abat grand vent et les petits ruisseaux font les grandes .., rlVleres... " Les exemples illustrant ces préceptes ne manquaient pas. Regarde-moi ce gros homme qui, dans le métro, répand sa pachydermique personne sur les deux tiers de la banquette. Mieux vaut n'en utiliser qu'un peu moins de la moitié: pour le confort d'autrui. Et ce monsieur Robichon qui occupe toujours le devant de la scène: "Moi je..." Il n'yen a que pour lui. Un ego gros comme une maison. Pas un homme, tout juste un nombril. Et c'était la litanie des vices: les forts en gueule, les fiers à bras de quartier, les glorieux, les Tartarin de Tarascon, les matamore, les m'as-tu vu, les tonneaux vides qui font beaucoup de bruit, les expansionnistes au jour le jour, les volontés de puissance, les remue beaucoup d'air... Le petit Théophile écoutait ces bons préceptes. Et les appliquait. Prudent, réservé, il se fit petit. Sur une banquette de métro, de train ou de car, il se serrait, d'ailleurs il était menu. Il s'effaçait toujours devant les portes et ailleurs. II s'excusait de passer. N'occupait guère de place. On vantait sa politesse exquise. Il tournait dans la ronde des "glissez mortels n'appuyez pas, on a toujours besoin d'un plus petit que soi, pour vivre heureux vivons cachés..." De naissance il était petit. A ce jeu il rapetissa un peu. Puis de plus en plus. Il se rendait compte du phénomène en mesurant sa taille au chambranle d'une porte. Il atteignit bientôt la hauteur d'un jeune enfant, puis d'un nain. Ses efforts continuant, il rétrécit encore. Arrivant alors à la taille d'une souris. Un interlocuteur qui parlait haut et bombait la poitrine l'écrasa un jour négligemment. 24

LA BETE Je crois pouvoir dire que l'entourage d'Anatole le considère comme un homme le plus souvent réfléchi. J'ajouterai posé, pourvu du sens de l'organisation. Il ne craint pas, par exemple, de prendre rendez-vous longtemps à l'avance; et planifie ses journées, ses semaines, ses mois même avec un soin extrême. Aussi n'est-il, à ma connaissance, généralement pas pris au dépourvu, il a pensé à tout ou presque. Le plus souvent, il réfléchit soigneusement à ce qu'il va dire ou faire. D'autre part, on lui reconnaît des jugements pondérés dans l'ensemble, nuancés, étayés d'arguments ou de faits probants. Voilà, me direz-vous, tout ce qu'il faut pour plaire, être heureux en société. Je l'ai pensé aussi. Mais il y a la bête. Toujours agrippée à lui, pelotonnée, tapie tantôt le long de la colonne vertébrale, tantôt dans une aisselle, le pli de l'aine ou encore au creux du ventre, elle se déplace lentement à travers le corps, avec quelques coins de prédilection. S'il renifle de ce côté, il perçoit une odeur animale, en tout cas plus forte que la sienne. Elle ne le quitte pas, la bête, sinon quand il dort, s'abandonnant à des rêves légers, il semble que, même alors, elle ne s'éloigne guère. Il la sent parfois bouger, mais à peine, comme un rongeur dans son nid. Jusqu'ici, rien de bien gênant. Mais elle se manifeste aussi à l'occasion de conversations, surtout quand il ne s'agit pas d'un intime. Elle dresse alors la tête et émet des couinements curieusement articulés qu'il est probablement seul à comprendre, encore que je commence à saisir quelques mots. Si Anatole par exemple veut dire à une respectable douairière: "Ravi, Madame, d'avoir fait votre connaissance..." L'autre pourra ricaner, le pincer et il s'entendra dire alors: "Désolé, Madame, d'avoir fait votre connaissance..." Ou, au cours de l'entretien, elle lui souffle un mot piquant et patatras! tout s'écroule, son interlocuteur le fusille alors du regard, voire s'éloigne. Ou encore, il se propose de parler politique avec un jeune homme appartenant au bord opposé. Cela commence bien parce que, ayant anticipé, il met en 25

harmonie juste ce qu'il faut de sincérité avec le respect d'autrui. Mais le jeune homme s'avère un peu vif et la bête se met à murmurer de plus en plus fort: "Attaque! Attaque! Mords-le! Qu'est-ce que tu attends 7 Tu as peur, hein 7" Elle ajoute à cela des mots étranges: "Taha! Taha! Goram!" Et au moment crucial, ne voilà t-il pas qu'il s'entend dire une parole incongrue, la fausse note, le couac qui anéantit tous ses efforts! Elle se manifeste dans des circonstances tout autres. Hier encore, il faisait l'éloge devant quelques amis, dont moi, d'une jeune femme que nous connaissons, ce en termes mesurés avec beaucoup de nuance et de justesse auxquels nous acquiescions tous. Soudain nous l'avons vu pâlir, regarder vers son ventre où la bête ricanait en bredouillant une phrase dans laquelle j'ai reconnu ces mots: "Tu plaisantes! Dis plutôt qu'elle a des seins appétissants et une croupe rebondie!" Anatole en a rougi et j'ai dirigé la conversation dans une autre direction. Je crois être heureusement le seul, avec mon ami bien sûr, à avoir saisi ce qui se passe. Les méfaits de la bête ne se comptent pas, s'il écoute une explication ou un exposé long, un peu complexe, elle peut le pincer, ce qui détourne son attention à lui, et après, il ne peut plus suivre. Ou encore elle l'excite de diverses façons, le pousse à la précipitation en criant un de ces mots bizarres: "Schuss! schuss!" ce qui embrouille ses idées et, dans la hâte, se produit l'erreur. Presque chaque semaine est ainsi jetée une pierre dans son jardin - comment, alors, y faire pousser des fleurs 7 Sitôt seul avec elle, ilIa réprimande: "Tu me nuis encore, tu veux donc jeter sur moi le discrédit 7 Me réduire à n'être qu'un homme ridicule, ou isolé 7" Elle baisse la tête sans répondre. Il l'insulte. Elle baisse encore plus la tête. Il la gifle, elle se fait alors toute petite, pousse des couinements plaintifs et va se cacher il ne sait où. Mais il ne lui fait aucunement confiance: par définition on ne peut raisonner une bête. Il sait qu'elle se calmera pendant quelque temps, puis n'attendra qu'une occasion favorable pour se manifester encore à ses dépens. Rusée, elle déjoue les plus grandes précautions. Bref, sa nature consiste à être malfaisante. Il ne comprend toujours pas 26

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