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L'avenir oublié ?

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Dans un avenir très lointain, on a peut-être vécu une étrange aventure ensemble dans un groupe de 7.
Tout a commencé par le sauvetage en catastrophe de cinq d'entre vous et puis il y a eu un gros problème. On a basculé dans un monde perpendiculaire, un multimonde selon la physique quantique. Celui-là était dominé par une femme, une sorte de demie-déesse, le genre d'individu qu'il vaut mieux éviter.
Pourtant elle nous a permis de connaître le secret des cathédrales et celui de la genèse. Il y a eu un prix à payer. J'en ignore encore le montant.
Sous l'éclairage du cosmos il n'y a pas grand-chose qui tienne debout.
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Pascale Ponsart
L'avenir oublié ?
© Pascale Ponsart, 2017
ISBN numérique : 979-10-325-0117-7
Courriel : contact@laboutiquedesauteurs.com
Internet : laboutiquedesauteurs.cultura.com
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Chapitre I
Claude avait trimballé des pénibles qui voulaient, à tout prix, faire un détour par le lac neigeux de la troisième galaxie. Probablement des touristes en panne de romantisme qui souhaitaient se requinquer à la vision d’une civilisation disparue dans un magma de gaz lourds. Pourtant, il n’en restait rien, qu’une immensité rose et bleue, percée de flèches cruciformes, tourmentées par l’horreur qui avait ravagé leurs fondations.
Sous le regard compréhensif et professionnel de Lyd ie, la copilote, les clients s’étaient longuement extasiés sur la grandiose beauté du site, mais aussitôt déposés, ils s’étaient crus obligés de prendre la mine navrée de ceux qui ne savent pas marchander. Lydie avait l’habitude, ce qui explique que cinq mi nutes plus tard, elle comptabilisait un bien gros chiffre pour une course aussi peinarde. Elle se voyait déjà rentrer tranquillement au berca il, lorsque le central couina un appel. — 713 pour Dénébola. 144/28/47, point 0…
Le message continua, égrenant des sons creux, des c hiffres sans grand intérêt. Dans un taxi sans client pour ne pas les comprendre , ils paraissaient dévitalisés, amorphes dans le silence.
Lydie traduisit de sa voix chaleureuse :
— Claude, il faut ramener discrètement deux « huiles » sur terre !
Il s’agissait sûrement de la dernière mode. Les « cinq barrettes » se glissaient avec plaisir et effroi dans les quartiers miteux de Dénébola et pour compléter leurs sensations de frissons inconnus, ils se faisaient reconduire dans leurs palaces par des taxis miteux.
Claude, pilote de son état rêvassait avec langueur :
— Lydie, c’est vraiment une fille superbe, sculpturale, ravissante quoi ! Elle fait rêver tous les copains et tous les clients mâles. Bien sû r, c’est pour ça qu’elle peut faire ce boulot ! N’empêche ! Elle a vraiment le physique d’une « grande » de ce monde, même s’il lui manque ce rien de chic, de distinction, d’éléga nce qui pourrait en faire une femme somptueuse, comme celles qu’on voit à la télé. Le travail de copilote lui accentue peut-être certaines rides, celles qui rejoignent le nez aux l èvres, mâchurées de fatigue, celles du front creusées par des fins de mois difficiles ou p ar les ambitions frustrées. Comment savoir ? C’est normal ! Elle est presque trop belle pour ce qu’elle fait. Sa crinière blonde de lionne, sa taille de guêpe, ses jambes parfaites … Ça en fait beaucoup trop pour une « taxi » !
Comme Claude, Lydie était née « en bas », de père m arteleur et de mère féconde. Elle avait brillamment réussi tous les diplômes et examens qu’ils avaient pu lui payer, mais à la fin de ses études, elle n’avait pu qu’entrer a u S.E.V.I.C.E.S* Il lui manquait les relations nécessaires pour trouver un poste à sa mesure. Son brave homme de père ne lui avait dégoté qu’un mi-temps de stérilisatrice de sérielles. Des parents comme ceux-là, on les traitait d’« une barrette » depuis qu’un bijoutier génial avait commercialisé des bijoux adaptés à chaque budget. * S.E.V.I.C.E.S signifie Service d’Essai Visant à l ’Insertion des Candidats à l’Escalade Sociale.
Son génie financier avait pris le pas sur ses capac ités créatrices : tous ses bijoux étaient des plaques à porter en collier. Plus il y avait de plaques, plus elles étaient précieuses, serties de pierres rares et chères, et vendues dans des boutiques
inaccessibles au commun des mortels.
Claude avait voulu résister au diktat. Elle refusa de porter le collier pendant quelque temps, mais dès sa réapparition, (après son voyage sur Polor), “on” s’éloigna discrètement, puis tous se mirent à ricaner ostensiblement. Des mouvements de mention méprisants finirent par l’épingler sur le volet du mauvais goût : le comble du ridicule rétrograde osait se montrer !
Quelques jours plus tard, convocation du chef !
— J’aimerais que votre tenue incarne plus de dynami s me de notre entreprise, lui asséna-t-il d’une voix glaciale, puis se radoucissant, surtout après votre exploit ! Avec un sourire compréhensif et un clin d’œil d’encourageme nt, il ajouta : Je fais transmettre la somme nécessaire sur votre compte dès ce jour !
Il était empreint d’une telle onctuosité que Claude s’était juré de s’offrir un collier de guimauve rose. Elle n’avait pas réussi à en trouver . Alors, le collier qu’elle avait passé portait trois barrettes d’argent, comme celui de Ly die. Maintenant, elle regrettait sa décision. Le bijou deviendrait ridicule et elle ne pourrait jamais grignoter celui qui lui enserrait le cou !
— Lydie, j’en ai marre ! Explosa Claude en se tournant vers sa compagne.
— Moi aussi, tu sais ! répliqua Lydie en rogne. Claude eut un mouvement de surprise. Le sourire pro fessionnel de sa blonde compagne n’avait pas disparu depuis des heures. Elle la croyait en forme. — Claude, réveille-toi et remets le taxi en marche ! ordonna la copilote sans ménagement.
Les moteurs grondèrent. Claude coupa les enregistrements destinés aux clients et le silence se fit dans la cabine. Tout était conçu pour rassurer les passagers. Le bruit apaisant de rotors ronronnant n’était diffusé que pour leur prouver la fiabilité des moteurs. Le SEVICES fournissait de bons engins dans l’ensemble mais l’esthétique n’était pas leur fort, bien que soi-disant réalisée en fonction des connaissances les plus modernes de la psychologie du passager. La cabine des clients n’était séparée du poste de pilotage que par un changement de revêtement ; tapisserie à fleu rs et moquette pour eux, aluminium pour les pilotes. C’était d’une laideur rare qui s’accentuait avec l’usure. Une trouvaille des techniciens psycho déco ! Ils avaient tout expliqué au cours d’une réunion où chacun faisait semblant de comprendre et d’approuver. — Les dimensions judicieusement définies de la cabine clients, 3 m de large, 4 m de long, 2 m de haut, limitent un espace connu : celui d’une salle à manger traditionnelle. Le prolongement par la cabine des pilotes évoque irrés istiblement l’espace télévision si courant dans nos habitats. La proximité de cet espace, vécu comme rassurant, délassant – sur le plan inconscient – prend une dimension particulière s’il est tapissé d’aluminium. Il est prouvé que ce métal est l’archétype de la conna issance technique. Ce phénomène réduit notablement, sans la détruire notez le bien, la valeur par trop traditionnelle, quasi pépère, dirions-nous, de l’espace signifiant télé. Néanmoins, la haute technicité du monde « aluminium » doit être réduite pour que les client s se sentent à l’aise. La tapisserie à fleurs évoque le monde végétal qu’ils ont momentanément quitté, et les quatre fauteuils de cuir synthétique provoquent une remémoration incons ciente de même nature. Parlons maintenant, sans nous appesantir, sur le lampadaire , vissé au sol, qui est un substitut maternel bienfaisant… La leçon avait duré trois heures ! Tout cela n’empêchait pas que certaines personnes p uaient des pieds et que ces
effluves réussissaient à passer l’écran magnétique de défense urgente. Interdiction absolue de l’employer dans ces cas-là ! La journée avait été morne, elle se terminait mal. Claude ne pouvait même plus apprécier le survol de Dénébola. Les villes, les plaines, les fleuves défilaient sous l’engin, mais une larme coulait sur la joue de Lydie. Claude la voyait parce que son rétroviseur était mal réglé. Elle ne pouvait que suivre la trace brillante. Elle ne savait que dire ou faire.
— Notre voyage a été trop dur, pensa-t-elle, pas ce lui des touristes, celui d’avant ! Ce voyage infernal qui nous a fait grimper à l’éche lon des « trois barrettes ». C’est étrange, cette victoire nous a laissées sans force, avec une amertume inexprimable dans le cœur. Pourtant, nous sommes entrées au SEVICES pour grimper l’échelle sociale. On a refusé de stagner au niveau de nos parents. On a réussi ! Nées une barrette devions nous le rester ? — Cette question est très judicieuse, continua-t-el le à haute voix , mais avant d’y apporter une réponse adéquate, il est nécessaire… Le moyen était bête, mais elle avait rompu le silence qui minait sa compagne. — Qu’est ce que tu racontes ? Demanda celle-ci. La larme avait été ravalée. Elle paraissait sincèrement inquiète. Claude aima encore un peu plus le visage troublé de sa belle copilote. Il prouvait tout son attachement à sa personne et l’efficacité de so n stratagème. La trace d’angoisse quant à son intégrité mentale ne lui déplaisait pas plus que le reste.
Elles comprirent toutes deux que le moment était ve nu de parler du voyage qui les avait brisées. Claude aurait aimé crever l’abcès d’un seul mot qu’elle ignorait. Lydie savait qu’il fallait faire preuve de prudence, démarrer doucement, se rapprocher lentement. Le sujet était brûlant. Elle poursuivit le jeu mis en place par Claude et demanda simplement : — Tu es fatiguée ?
— Non, ma grande, je me posais seulement une question. Pourquoi avons-nous fait le voyage Terre-Polor, aller-retour, sans les mains ?
Lydie mima la femme qui essaye de rassurer une grand-mère gâteuse qui veut à tout prix savoir où s’est cachée son arrière-grand-tante. Elle trichait mais il fallait en passer par là. Elle répondit posément :
— Pour deux raisons, l’une officielle, l’autre offi cieuse. Voyons la première. Nous avons prouvé qu’un taxi du SEVICES pouvait être utilisé par un manchot non appareillé. Supposons que ce type de clientèle (qui représente un contingent énorme) ait le malheur d’assister aux décès inopinés de leurs pilotes ! Ils peuvent prendre les choses en mains (rires dans la salle) et être sauvés. La seconde ra ison se résume en une phrase : Nous avons prouvé que l’ascension sociale est toujours possible ! Sa voix trembla. Mesdames, Messieurs, la preuve est là ! Des personnes simples mais courageuses ont pu (parce qu’elles le désiraient) gagner une barrette en réalisant un exploit hors commun. — C’est sûrement vrai, tous les informateurs l’ont dit. S’ils t’entendaient, je suis certaine qu’ils t’embaucheraient. Lydie éclata d’un rire sinistre.
— On a fait les imbéciles pour devenir « trois », encore un coup comme ça et c’est le « quatre » ! Ils devraient d’ailleurs trouver une a utre expression, elle commence à faire ringarde !
— Ne t’inquiète pas pour ça, ils trouveront vite un autre truc à nous vendre. Chacune se rendait compte que leur échange sonnait faux. L a pseudo-gaieté,
l’optimisme de façade ne cachaient plus la ruine de leurs espoirs.
Elles avaient tout essayé. Par le travail, les étud es, le SEVICES, un exploit, elles avaient atteint la classe moyenne. Leurs imaginatio ns étaient épuisées. Et puis, elles savaient maintenant que leur action n’était qu’une carotte qu’on offrirait à ceux qui végétaient. Ils pourraient croire en leur agilité à grimper les échelons de la société. Le monde était sclérosé et elles avaient participé à faire croire qu’il ne l’était pas. On les avait trompées pour qu’elles trahissent la vérité.
Il y a seulement cinq ans, le SEVICES permettait d’atteindre les plus hauts sommets. C’était l’époque des archanges qui partaient à la conquête des espaces interstellaires. Ils en revenaient chargés de gloire. Les palaces, les salons s’ouvraient pour les héros. Ils y rencontraient les détenteurs du pouvoir, les décideurs du bien et du mal. Les « grands » avaient alors décidé que c’était beau et bien d’être un archange. En récompense, ils leur offraient quelques informations, un peu de ce piston qui permettait de se recycler dans un statut supérieur.
Petit à petit, ils s’étaient lassés de ces héros. A ctuellement, ils leur préféraient les pilotes de courses automobiles. On avait ressorti les voitures des musées. Elles étaient reproduites à des milliards d’exemplaires qui se ve ndaient comme des petits pains. Les vieux engins terrestres avaient le mérite de tuer plus de héros, d’une belle mort, pleine de sang, de flammes et de fumées, juste sous la tribun e d’honneur. Un coup pour le moderne, un coup pour l’ancien, des coups pour tous ceux qui étaient piégés.
Claude se demanda une fois de plus ce qui coinçait dans le système où elle vivait.
— C’est bizarre, j’ai l’impression que je m’impose tous ces trucs que je ne supporte pas. Être comme mes parents, ce n'est pas honteux ! Non, c’est juste ne pas être comme il faut ! Aller nue à un meeting sur la nécessité d ’aider l’industrie du textile ! C’est un peu ça. Ne pas être dans le coup. On ne sait même pas quel coup ! On aurait dit ne pas être à la mode, il y a longtemps… et les enfants qui naiss ent d’un couple incapable de leur apprendre ce qu’il faut faire, ne peuvent être que comme eux. Bien sûr, il y a des récalcitrants, des chefs de rues, de terrains vagues… ou des gens comme Lydie, comme moi. C’est pour nous qu’ils ont créé le SEVICES, un organisme censé permettre la promotion des « battants », mais le SEVICES se sclé rose aussi. Malgré une sélection outrancière, on peut encore y entrer. La filière qu e j’ai choisie se ferme, qu’en est-il des autres ? À part ça, il nous reste les jeux ! Avec u n peu de chance ! Quand on entre au SEVICES, on gagne une barrette. En résumé, la possibilité d’être mieux payé et d’avoir un peu plus de poids sur le monde. Ils nous ont promis que par la suite, des actions d’éclat nous permettraient de grimper. Ouais ! Mais en cinq ans, nous sommes les seules, Lydie et moi à avoir réussi à gagner un point dans notre branche. Un seul point pour avoir risqué notre peau dans une affaire débile … pour prouver au x autres que l’avenir appartient à tous. Les chances sont les mêmes pour tous ! Il nou s a fallu trois ans pour pondre cette aberration que fut notre « exploit » ! Qu’est-ce qu ’il va falloir inventer maintenant ? Qu’est-ce qui existe au-delà de la connerie ?
Elle fit faire un large arc de cercle à son véhicul e pour le poser dans un terrain vague. C’était l’étrange lieu de rendez-vous fixé par le central. La vaste étendue déformée se creusait de cratères. Claude savait qu’il ne fal lait pas trop s’y aventurer. Les petits enfants de Dénébola y satisfaisaient des messieurs assez pervers pour évoluer de la pédophilie à la nécrophilie*n chapiteau. Un peu plus loin, un peu plus haut, se dressait u gigantesque. Le soleil était couché, mais sur Dénéb ola, il persistait toujours une lumière bleutée qui durcit ce monde et ses mœurs… en altérant les récoltes.
Claude allait trop vite. Elle avait ramassé sa colè re dans les commandes déconnectées de l’automatisme. L’atterrissage fut brutal. Une douleur aiguë lui transperça le genou, réveillant le souvenir du voyage. Elle entrevit, l’espace d’un instant, les confins d e Polor, et les « bondes », ces vastes entonnoirs aspirants habités par des réseaux
énergétiques étranges. Les savants les appelaient p oétiquement les « araignées » de Polor. La rencontre avec ces « bestioles », comme elle les avait surnommées, n’avait pas encore été effacée par les traitements. Il leur en restait des cauchemars qui surgissaient à l’état de veille et elles se retrouvaient parfois d evant ces horreurs qui n’ont de l’araignée que la répulsion qu’elles inspirent à certains.
— Forme particulière d’épilepsie… semble-t-il ! Avaient conclu les médecins.
Un moteur cala. Lydie lança un regard désapprobateur à la pilote. — Ce n’est pas de ma faute ! Se défendit Claude. Il doit y avoir une fuite dans la chambre à feu ! Elle se sentait rageuse. Sa hargne était-elle, qu’elle avait l’impression d’être capable d’attaquer une « araignée » avec une lime à ongles ébréchée. La colère sourde qui la taraudait depuis des semaines se transformait en rage malsaine. Elle aurait aimé pouvoir dévaster la galaxie. Elle alluma une cigarette ce qui était strictement interdit . Lydie secoua la tête, colla sur son visage le sourire de la parfaite hôtesse. Elle se leva gracieusement, ondula jusqu’à la porte qui gri nça de tous ses gonds lorsqu’elle l’ouvrit. — Complètement pourri ce taxi ! Grommela Claude. *Nécrophilie : attirance sexuelle pour les cadavres
Lydie descendit les marches pour accueillir les cli ents. Quels qu’ils soient, elle appliquait à la lettre, les cours du SEVICES. Pourt ant, il s’agissait souvent de vieilles personnes qu’il fallait pousser ou tirer dans le taxi.
Il faut les comprendre ces vieux ! La famille leur impose des voyages di ts de déracinement, soi-disant pour les maintenir en form e. Cette nouvelle technique de sélection naturelle donne de bons résultats : « Ça marche ou ça crève ! » disent les plus cyniques. Pour en avoir trimballé des tas, les taxis savaient que ce n’était pas loin de la vérité.
Claude, une fois avait promené une grand-mère, une rigolote dans son genre. C’était un cas, la vieille ! Contrairement aux autres, elle était volontaire. Elle s’était pointée avec une carte dépassée depuis trois décennies. Sur le p apier rustique, elle avait soigneusement dessiné son parcours. Elle avait choisi de préférence les zones les plus éprouvantes pour son vieux cœur. Une croix pour cha que halte où elle risquait de trépasser. Elle avait expliqué son problème à Lydie, d’une toute petite voie ébréchée.
— Vois-tu, petite, j’ai déjà essayé les moyens habituels, mais je résiste à tout. Pense donc ! J’ai fait les semaines du froid dans les fabuleuses cités de Varga, comme ils disent dans leurs publicités ! J’ai survécu aux vacances d e rêves des îles Baléares, aux moussons des Indes et même au déracinement de longue durée dans la capitale ! Plus la liste s’allongeait, plus Lydie compatissait et la vieille conclut : — J e ne veux pas aller dans un truc de vieux ! Je n e vais tout de même pas me suicider !
Chaque matin, pendant près d’un mois, Lydie avait a ffronté la douleur de la vieille dame. Quand elle se réveillait, l’espoir étincelait sur son visage fripé pendant le court instant où elle croyait reconnaître en Lydie la déesse de sa croyance. Puis elle se rendait compte de son erreur et pleurait.
— Je ne serai jamais morte, gémissait-elle, ce n’es t pas juste ! Il y en a plein qui meurent, et pas moi ! Pourtant, je fais des efforts ! Lydie supportait de moins en moins bien ce chagrin poignant. Elle poussa Claude à
survoler Khopal. Le taxi s’approcha malgré les remous intenses. À basse altitude, Claude fit des va-et-vient au-dessus de cette planète si a rchaïque, que les plus optimistes désespèrent en l’immortalité lorsqu’ils la voient. La grand-mère se soûlait de ces images de l’agonie d’un monde… sans résultats.
Lydie se sentait de plus en plus coupable. Claude tentait de la raisonner :
— Je ne vais tout de même pas la flinguer ! — Claude, cette femme a tout perdu. Elle s’est ruin ée en déracinements. Si on ne l’aide pas, elle deviendra clocharde, une zéro barrette ! — Si je le pouvais… Non, je suis incapable pour te faire plaisir de l’envoyer dans l’au-delà. Écoutes, seul Polor présente des dangers suffisants pour l a faire clamser, mais c’est loin… et nous ne pourrons y retourner que lorsqu’on aura fait le voyage qui doit nous apporter la célébrité.
Au bout d’un mois, la pauvre vieille y avait vraime nt cru. Lydie n’aurait jamais dû enfiler une longue robe blanche ! La grand-mère cria au miracle devant sa déesse. Elle n’était pas au paradis et elle n’avait plus un sou pour continuer la route avec les deux taxis. Lydie le comprit trop bien.
Lorsqu’elle descendit du taxi, la vieille dame essa ya de rater une marche. Elle ne tomba pas, mais effectua un rétablissement impeccable. Geignant de sa malchance, elle s’éloigna à tout petits pas dans le désert où elle s’était fait déposer.
Lydie quitta la passerelle. Quand elle y revint, el le ne tira qu’un seul coup sur la silhouette déjà lointaine. Il n’y eut qu’un bruit s ourd pour transformer la petite vieille en petit tas. Le désert la ferait disparaître, elle et le petit signe de reconnaissance, si court, qu’elle avait adressé au vaisseau. Lydie tomba à genoux. Elle pleurait. Claude aurait voulu lui dire : — C’était un suicide, tu sais ! On ne peut descendre aussi bas ! Écoutes, je sais qu’il y a des marginaux qui s’accrochent à la vie mais le s systèmes antivol sont tellement efficaces ! Ils n’arrivent pas à suivre, sauf, peut-être, sur Dénébola, C’est aussi la seule planète où les vieux ne seront pas retrouvés s’ils s’y cachent. Partout ailleurs, c’est trop bien fait. Ils sont placés dans des établissements faits pour eux… et elle ne voulait pas y finir ses jours. Dénébola ? Rappelle-toi les images qu’on a vu es à la télé. Des cadavres squelettiques sont découverts tous les jours, morts de faim, de froid, disent les informateurs, lors d’une rixe, pour un fruit, pour un pain, pour un rien. Tu as eu raison.
Pour l’instant, il n’y avait rien à dire, alors elle se tut. Elle se leva, prit Lydie dans ses bras. — Viens ! Et elle la conduisit à son siège, près du sien.
Chapitre II
Michaël voulait la faire réagir cette femme au deux ième rang. Elle restait de glace sous la ruée des décibels. Son visage était impassible. Son regard le traversait. Tout le monde hurlait dans le noir sauf cette dénébolienne inerte qu’un spot déréglé aspergeait de lumière blanche.
C’était son dernier spectacle de la saison. Il voulait terminer en beauté. Il était épuisé. Il pensa que la femme était une informatrice. Cette idée le fouetta.
— Je manque de punch ! Pourquoi ne bouge-t-elle pas ?
— Sur Dénébola, c’est la loi du tout ou rien lui avait dit son manager, mais ne cogne pas trop fort ! S’ils s’emballent, je ne réponds de rien. Ce sont des fous, ne l’oublie jamais ! On manque de gorilles, dix se sont fait am ocher hier soir parce qu’ils ont cru que tu chanterais au troisième rappel ! Enfin. On fera sans eux ! Montre leur que tu es la plus grande vedette de l’univers ! N’oublie pas que Bob Lover grimpe. Ce soir, dézingue-le ! Tu es le meilleur !
Arthur n’aurait dû monter que des matchs de boxe. La foule adorait plus que jamais la castagne simple. Il ne pouvait s’empêcher de rem onter son poulain comme s’il l’envoyait au casse-pipe ! Michaël avait jailli sur scène – Sourires – Hurlements – Lumières. La musique l’avait saisi. Elle le porterait jusqu’aux vivats. Il ne ti tuberait pas… pas encore… seulement après, pour s’écrouler enfin à l’abri de tous les regards. Mais la dénébolienne ne bougeait toujours pas dans la marée de bras tendus. Depuis une heure, elle paraissait absente. Michaël ne voyait que ce défi qu’elle semblait lui lancer. — Probablement une fanatique de Bob Lover, pensa-t- il, mais je l’aurai qu’elle le veuille ou non ! Il multiplia les provocations. Il lui dédia muettem ent toutes les séductions qu’il pensait avoir. La sueur dégoulinait dans ses yeux, brouillait sa vision. Il ne la voyait plus, ni lorsqu’elle regarda au-dessus d’elle, ni lorsqu’ell e remit brutalement sa tête droite. Il n’intercepta que son regard vibrant d’angoisse. Il le prit pour une soumission à son art. — Je gagnerai celle-là aussi et à fond ! Arthur ne lui en laissa pas le temps. Il avait bondi sur scène. Michaël n’intégra pas la vision surprenante de son manager qui gesticulait d evant lui. Il ne savait qu’une chose : on l’empêchait de voir la femme qui l’avait aiguillonné pendant cette première heure. On lui arrachait sa victoire ! C’était intolérable ! L es spots éclairaient la voûte. Il arrêta son show par un mouvement serpentin ruisselant de promesses. Un rugissement monta de la foule. Devant lui, Arthur paraissait beugler silencieusement. Sa voix ne transperçait pas le mur de son qui cloisonnait tout.
Michaël essaya de découvrir un rythme parmi les son s incohérents qui l’assourdissaient. Quelque chose à quoi se tenir ! Il entrevit un raz de marée sombre lorsque la foule gigantesque reflua vers la scène. Une main lui agrippa le bras. Ça lui faisait mal ! On l’entraîna. Il n’avait plus la force de comprendre. Épuisé par sa saison de concerts, il n’arrivait plus à agir que si on lui e n fournissait l’énergie : les exhortations d’Arthur, la musique, une dénébolienne indifférente, n’importe quoi qui l’exalte à fond la caisse. Il était hébété. Il chercha à savoir où on l’emmenait. Souvent il se retrouvait sur une autre scène, parfois ailleurs. – Manifestation – Cris – Lumières – Cris. Les loges ! – Autographes – Cris – Autographes – Mains qui touchent – Bouches qui hurlent un nom… son nom, vidé à force de répétition. Et la peur ! Peur d’être piétiné, digéré, massacré, vidé