L'écart sensible

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Naviguant entre le « je » et le « nous », ce livre dispose quelques histoires imbriquées. Un gardien de musée s'inquiète pour de vieilles choses, des jeunesses militantes courent les rues et les usines, des vieilles dames d'autrefois ne disent pas tout, oncles et tantes ne sont pas en reste. Et puis, père et fils sont en pourparlers. Car il y a surtout, au cœur du roman, l'écart sensible où s'éprouve le lien entre deux générations : celle de la Résistance et celle de 1968.
Publié le : jeudi 2 juin 2016
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EAN13 : 9782140011405
Nombre de pages : 148
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Michel Clément
L’écart sensible
Roman
Naviguant entre «je», «il» et «nous», ce livre
dispose quelques histoires imbriquées. Un gardien
de musée s’inquiète pour de vieilles choses, des L’écart sensiblejeunesses militantes courent les rues et les usines,
des vieilles dames d’autrefois ne disent pas tout,
oncles et tantes ne sont pas en reste. Et puis, père et Roman
ls sont en pourparlers. Car il y a surtout, au cœur
du roman, l’écart sensible où s’éprouve le lien entre
deux générations: celle de la Résistance et celle de
1968.
Michel Clément vit en Bretagne. Il est l’auteur chez
L’Harmattan de Paysans et politique en France.
Nation, classes, République (1870-1984).
Illustration de couverture :
Pixabay.
ISBN : 978-2-343-09318-5
15
Michel Clément
L’écart sensible


















Autre ouvrage de l’auteur aux éditions de L’Harmattan :

Paysans et politique en France, Nation, Classes, République,
1870 – 1984













L’écart sensible



























Ont collaboré à la mise en page de l’ouvrage :
Bwéni Soalma, Yam Pukri, Ouagadougou, Burkina Faso.








© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-09318-5
EAN : 9782343093185
Michel Clément






L’écart sensible

Roman


















I
La fonte de la Bastille
A l’instant est entré avec sa clef un rond-de-cuir boudiné
d’importance et me dit, comme une chose convenue de longue
date, qu’ils viendront un de ces jours, à plusieurs, pour
déménager le métier, les rouets, la caneteuse, le bureau, la
bibliothèque, entamer les travaux et, sans même me laisser le
temps de lui signifier que le musée, bien que tour, n’est pas
moulin, s’en retourne et me laisse sur les bras l’abracadabrante
nouvelle que les Funèbres Pompes Municipales vont
s’installer au rez-de-chaussée et je l’imagine déjà,
outrageusement déçue, levant les bras au ciel, s’exclamant que
vraiment, non vraiment, si maintenant les Funèbres Pompes
s’en mêlent, ce pauvre musée sera mort avant d’avoir vécu !
Alors, pour bien marquer ma désapprobation, j’ai laissé
en plan mes fers à repasser et j’ai entrepris de réfléchir.
Comment le lui faire savoir ? Elle qui a la charge
spirituelle de cette bâtisse (je n’en ai que la charge matérielle,
l’ordinaire quotidien, le tout-venant, le gardiennage en
somme), il serait impensable qu’elle n’ait pas vent de la chose,
de façon ou d’autre.
7 C’est qu’après le rez-de-chaussée, on nous grignotera, je
les connais, le premier étage sous de futiles prétextes
administratifs, puis le second à l’aide d’une variante des
précédents et mon échauguette du troisième n’en réchappera
pas. Notre tour n’est pas indéfiniment extensible et, déjà, le
pétrin déborde de sabots. (Pour la cave, elle est pleine de rats,
on ne peut rien y mettre d’autre.)
Les Funèbres Pompes au musée ! Quelle idée ! Tout cela
pour installer, si j’ai bien compris ce que m’a susurré,
impérieux, ce rond-de-cuir, derrière les murs qui abritent
aujourd’hui les Funèbres Pompes, une Salle du Conseil dotée
de lutrins fluorescents pour cinq cent personnes. A l’occasion,
on l’embellirait un peu, me disait-il avec un geste vague de la
main.
Bien sûr, tout change et l’état civil n’y échappe pas, mais
quelle curieuse logique ! Il faut certainement être très
convaincu pour faire de semblables choses et elle qui prend
tout à cœur et à trac ne s’en remettra pas, comme d’habitude.
Un jour, me présentant une herminette, ou bien une
doloire peut-être, elle me dit :
— Mais en somme, comment voyez-vous l’avenir,
vous ?
C’est ainsi qu’elle considère le monde et ajoute aussitôt
que pour elle, bien sûr, à son âge, il en va différemment, encore
qu’elle ait son opinion sur bien des sujets, comme, tiens,
justement, le futur musée.
Oui : notre tour, orientée nord-sud par un côté, est-ouest
par un autre et différemment pour les deux derniers (encore
qu’on ait peine, souvent, à lui dénicher un côté : elle forme un
8 ovale parfait, sans la moindre aspérité à l’exception de mon
échauguette qui donne plein sud, sur le jardin public où
babillent les grand-mères, tricotent les bambins des gambettes)
notre tour, donc, n’est musée que pour nous deux, elle et moi.
Pour le commun des promeneurs, c’est une bâtisse fermée à
longueur d’année qu’on longe en l’ignorant. A ses pieds, sans
penser à mal, maint toutou fait pipi.
Pauvre Diogène ! Lui non plus n’aimera pas ça du tout,
les Funèbres Pompes au rez-de-chaussée. Lui qui était
quasiment tiré d’affaire, cette fâcheuse dépression qui tout
l’hiver l’avait tenu reclus dans sa baratte s’achevait et voilà
qu’on retire à ses escapades de convalescent tout un étage ! Il
va rechuter, c’est couru.
Ce chamboulement, décidément, est de considérable
portée. On n’entasse pas comme ça, à la va-vite, un métier à
tisser presque neuf (il est à peine du dix-huitième) et prêt à
fonctionner, des rouets plein d’âge, une caneteuse qui a
travaillé toute sa vie, sans compter ce qu’on va découvrir à la
dernière minute sous un gravas d’avant-guerre.
Ce soir, j’arpenterai les étages, par principe. Je les
connais par cœur et sais déjà où je vais loger tout ce monde.
Mais on éprouve parfois le besoin de vérifier l’acuité de sa
conscience et quatre étages y suffisent tout juste.
Des monceaux de bimbeloteries éparses, tout un fatras
de lourds cartons qu’on devine pleins d’on ne sait quoi, des
tableaux quasiment indéchiffrables sous leur croûte de
sédiment, une photographie en plâtre du buste d’un roi
9 présumé, une pâle copie en bronze du vélo de Minus diminué
de son guidon, des réductions de têtes célèbres, des statues,
Auguste Prélat debout sur son ministère, l’Empereur entre
bicorne et canasson, Victorien Buffet dans son costume de
prédicateur de pied en cap, le portrait d’un rouquin chauve et
imberbe qui soulagea les Arts dessiné au fusain par un
anonyme, diverses joliesses, une petite Bastille, deux cent
cinquante boîtes où sont rangés en colonnes strictes des
milliers de papillons dont aucun n’a survécu, d’édifiantes
choses, Cicéron moulé, une horloge de cheminée en faux
marbre légèrement cuivré, un costume de hussard en tenue de
bal, un canapé Louis-le-Tantième, deux caméléons empaillés.
Tout cela qui occupe la salle demi-ronde du second, à
hauteur des clochetons de la cathédrale, supportera sans appel
la relégation en un lointain grenier. Elle n’y a, du reste, jamais
porté grand intérêt.
— Voyez-vous, dit-elle, on se faisait autrefois une idée
poussiéreuse des musées, pleins de vieilles choses entassées.
Mais (geste vif de la main) c’est fini tout ça !
Un jour, un monsieur plus tout jeune (il allait à la chasse
avant-guerre avec le comte de M.) me dit tristement :
— Ah ! quel dommage d’avoir démoli le gibet !
Et je vois bien à sa mine qu’il attend de ma part
compassion et encouragement.
— Ah oui ? dis-je.
— C’est, me dit le monsieur, qu’il y avait là un site
admirable, qu’on ne retrouvera pas de sitôt. Une magnifique
10 plateforme en pierres de taille : on ne construit plus comme ça
de nos jours. Et puis, quelle perspective ! On peut le dire, il y
avait de là-haut une vue superbe ! Et tout cela pour quoi ? Bâtir
une usine ! Mais les vieilles choses meurent, disait-il ensuite,
et nous mourons avec elles, hélas.
C’était un de ces vieux visiteurs qui s’introduisent dans
notre tour sous des prétextes contemplatifs ou studieux,
demandent à voir un buste, caressent un tableau et me tiennent
la jambe pendant des heures. Elle, à chaque fois, leur ouvre
toute grande la porte, leur fait escalader vivement l’escalier
d’honneur, trop heureuse de l’occasion. Elle ne leur épargne
rien. On dirait que quelque chose vient d’elle et la met
soudainement en demeure intime de dire ce qu’elle a sur le
cœur. Ils se laissent faire ; je suis, curieux.
Il faudrait, voyez-vous – elle énumère ce qu’il faudrait
et le vieux visiteur dit « ah oui hélas » et offre ses souvenirs
du musée où, gamin, il faisait des niches à un préposé barbichu
et elle lève les bras au ciel et il, penaud, baisse la tête et elle
dit : « on a beau avoir l’âge que j’ai, on n’en est pas moins
jeune ! » et lui, sous ce dernier coup, rengaine ses souvenirs
sans lendemain.
Travail de titan, ce déménagement. Il fallait bien que, ce
jour-là précisément, Diogène écope d’une fabuleuse crise de
cafard et réclame à grands cris qu’on lui chatouille le menton.
Quand nous l’avons recueilli – découvert serait plus
juste, un jour que je mesurais l’avancée de la poussière au
quatrième étage – il était en piteux état : prostré, muet,
11 intouchable, on l’aurait dit sorti du diable vauvert. Au moindre
bruit, trottinement de souris, chute de gravas, il rentrait dans
sa coquille, refusait d’abandonner la baratte où il avait trouvé
abri. Il nous fallut une rude audace pour le sauver et tout le lait
cru de la tendresse humaine (il n’acceptait pas d’autre
boisson).
Puis, il reprit du poil petit à petit – mais nous y mettions
du nôtre aussi : une sorte d’émulation s’était emparée de nous.
Nous avions établi un tour de garde et c’était à qui constaterait
les progrès les plus foudroyants en lui portant sa pitance
quotidienne.
— Que vous a dit notre pensionnaire ? demandait-elle à
mon retour.
— Peu de chose, disais-je, il a l’air encore bien faible.
— Moi, j’ai pu le caresser hier, disait-elle d’un drôle
d’air et je m’étonnais et l’admirais.
Plus tard, une fin d’après-midi, le printemps timidement
ruisselait sur la rosace de la salle demi-ronde, elle devait
m’avouer par inadvertance qu’elle le nourrissait de foie de
génisse exclusivement. De quoi avais-je l’air, moi, avec mes
abats prélevés sur je ne sais quelle carcasse par le boucher du
square ? Impertinent matou !
Casanier comme pas un, au surplus. La moindre
bousculade dans le paysage le met dans tous ses états, le
malheureux.
Comment le lui faire savoir ?
Hélas ! Il me semble que j’aperçois, transportant à dos
d’homme (le mien, donc) la statue d’Auguste Prélat en frac, ce
12 qu’on appelle communément crouler sous les responsabilités.
Ah ! la paix de mon échauguette !
Au vrai, cette échauguette n’en est pas une.
La meurtrière originelle a subi, au cours des siècles, de
considérables travaux d’embellissement. Elle a aujourd’hui
l’apparence d’une authentique fenêtre Renaissance par où le
merle du jardin parfois m’invite à dîner, mais des vers, j’en ai,
comme on dit, soupé.
On y a aussi amené un peu d’électricité en prévision de
ces journées d’hiver où l’on ne distingue plus d’une baratte un
matou. Mon établi, disposé face à la croisée, nargue le sud. Au
mur de droite est suspendu mon fusil à vers. A gauche, est
punaisée une note de service enjoignant le personnel d’aller
quérir, une fois l’an, une blouse municipale afin de ménager
ses personnels effets. Au-dessous, une étagère à outils,
vaguement achalandée. Et deux chaises : une pour le travail,
une pour le repos.
La tour elle-même, du reste, a subi bien des vicissitudes
incompatibles, à y bien regarder, avec l’Histoire de France. On
lui a adjoint, au quatrième, sous le grenier, un cabinet
d’aisance digne d’une luxuriante villa. Nous n’avons jamais
élucidé la raison du choix de ce quatrième étage pour cette
particulière mission. A-t-on cherché à démontrer la solidité
d’un certain type de tuyauterie ? A-t-on voulu vérifier, sur une
hauteur significative, la loi de la pesanteur terrestre ? Un
quelconque et vulgaire pot-de-vin a t-il présidé à cette
bureaucratique décision ? Mystère. Mais tout de même,
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