L'échelle séfarade

De
Publié par

Placé sous l'invocation de "tous les naufrages de Sefarad" cet ouvrage se veut a la fois réflexion sur la culture juive de la Méditerranée et lieu de parole et de fable. Entre mémoire et terroir, la littérature séfarade de langue française est abordée autour de la figure privilégiée d'Albert Cohen, mais aussi dans un itinéraire qui va d'Albert Merumi à Edmond Jabès, d'Elisa Rhaïs à Myriam Ben.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
Lecture(s) : 74
Tags :
EAN13 : 9782296287273
Nombre de pages : 176
Prix de location à la page : 0,0147€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

L'ECH-ELLE

SEFARADE

Du même auteur:
Les Bagnoulis, récit, Mercure de France, 1965. Isbilia, P.J. Oswald, 1970. La Bréhaigne, récit, Denoël, 1974. Frimaldjézar, roman, Calmann-Lévy, 1976 (Prix de l'Afrique Méditerranéenne). Au Nadir, roman, Flammarion, 1978. Une saison à Aigues-Les-Bains, Nadeau, 1993 et aux éditions de l'Harmattan: L'Echelle de Mesrod (1984). Le Dernier Devoir (1988). Mirage à trois (1989). Visage de ton absence (1990). Le Marrane (1991). La ville sur les eaux (1992). Djebel-Amour ou l'arche naufragère (1992). Dans la collection "Classiques pour demain" : Elisabeth Schousboë, Albert Bensoussan 1991). (L'Harmattan,

Albert BENSOUSSAN

L'échelle

séfarade

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

ECRITURES ARABES Dernières parutions: N°68 l'abar Bekri, Le labourelJ.rdu soleil. N°68 bis Ammar Koroghli, Sous l'exil, l'eSl.1oir. N°69 AlnmarKoroghli, Mél1wires d'in1.1nigré. N°?O Saaf AbdaUaJ1,Chroniques des jours de reflux. N°?1 Noureddine Aba, Et l'Algérie des rois, Sire? N°?2 Hassina, AIne des .fleurs, Ina soeur. N°?3 Dounia Charaf, L'esclave d'A 111rus. N°?4 Fawzia Assaad, La grande l1wison de Louxor. N°?5 Albert Bensoussan, La Ville sur les eaux. N°?6 Fatiha Berezak, Regard Aquarel III. N°?? Lei1a Rezzoug, Douces errances. N°?8 Noureddine Aba, L'Arbre qui cachait la mer. N°?9 André Nahum, Le roi des Briks. N°80 Selim Matar, III fel1une à la fiole. N°8I Erasmi Mohamed Bousquim, COln.plaintesde perdants orgueilleux. N°82 Naïdé Ferchiou, 01nbres Carthaginoises. N°83 Atallah Mokhtar, Rue du Liban N°84 Raphaël Braque, Le nouveau livre d'Isaac. N°85 Albert Bensoussan, Djebel-Amour ou l'Arche naufragère. N°86 Azzedine Bounelneur, Cette guerre qui n.edit pas son nom. N°8? M.K. Bouguerra, Fenêtres barbares. N°88 Slaheddjne Bhiri, De nulle part. N°89 Fatima Bakhai, La Scalera. N°90 Fatiha Berezak, HOlnsiq. N°9.! Myriam Ben, Ainsi naquit un hOlnn1£. N°92 Rabia Abdessemed, Ln. voyante du. Hopna. N°93 Leïla Barakat, Sous les vignes du pays druze. N°94 Messaoud Djemaï, Le laps(ls de Djedda Aicha et autres histoires à lire à haute voix. N°95 Maya Arriz-Tamza, Quelque part en Barbarie. N°961~ï1a Houari, Les Cases basses (théâtre).

@ L'Harmattan,

1993

ISBN: 2-7384-2128-8

A DenisPryen,
éditeur exemplaire de toutes les voix minoritaires, de la parole nomade et des marges muselées.

A tous les naufragés de Séfarad ... et pour remontersur la planche.

«Spirituellement, nous sommes tous des Séphardim» Arnold Mandel

5

Avant-propos

Séfarad, ainsi que l 'hébreu nomme la péninsule ibérique depuis les temps de la splendeur du Califat de Cordoue, fut et demeure le lieu du judaïsme méditerranéen, et si ce terme désigne si bien de nos jours l' ensem ble des communautés orientales, c'est parce que le judaïsme espagnol accompagna l'Islam dans son repli et son reflux, après que l'un et l'autre furent conjointement expulsés d'Espagne en 1492. En fait, Séfarad n'est pas l'Espagne, mais l'idée d'une Ibérie ahistorique et mythique, tout comme pour les Arabes Al-Andalus est espace de nostalgie et territoire de rêve. Depuis la Renaissance, véritable point de départ de notre modernité, et la constitution des empires et des nations d'Occident et d'Orient - ou plutôt, en Occident et en Orient -, le judaïsme du Sud s'est globalement identifié, de Rabat à Sanaa et de Bayonne à Sofia, au rameau unificateur du séfardisme, tandis que le judaïsme du Nord et d'Europe centrale, et avec lui ses branches migratoires, s'affirmait ashkénaze - qui est d'Allemagne en langue hébraïque. Et s'il est vrai qu'un même parler - l'hébreu liturgique - fut toujours et depuis toujours le véhicule identitaire de l'ensemble de la diaspora, deux rituels, deux codes des usages et des rites divisent au XVIe siècle, sans les séparer, les deux familles du judaïsme: le Choul' hâne Aroukh de l'Espagnol Yossef Caro, suivi, quelques années plus tard, du même guide liturgique composé, avec des différences coutumières, par Moshé Isserles l'Ashkénaze. En réalité, la frontière n'était pas si grande entre les deux versions de cette «Table dressée» (c'est ce que signifie le titre en question), puisque pour ma Bar-Mitzvah mon père ID'acheta à Alg,erdans la seule librairie hébraïque de la ville 7

t ~

le Choul' hâne Aroukh abrégé, du grand-rabbinEInest Weill, édité à Strasbourg en 1948 par les «Amis de la Tradition Juive». Il est vrai que notre grand-rabbin, Maurice Eisenbeth, venait aussi d'Alsace et une fois l'an lisait sur le rouleau de la Torah l'ultime bénédiction de Moïse au seuil de la Terre Promise, mais en chantant l 'hébreu sur un rythme, à nos oreilles, parfaitement exotique. Aujourd'hui le séfardisme est devenu majoritaire en terre d'Israël, et en diaspora il structure de solides communautés qui, pour la plupart, sont de langue, non plus espagnole ou arabe, mais française. En France, au premier chef, mais aussi au Québec, et encore au Maroc - alors qu'il s'efface progressivement des rivages du Maghreb où il fut si vivace_ La scolarisation inlassable de l'Alliance IsraéliteUniversellle - dont on ne chantera jamais assez les louanges - en véhiculant le français dans tous les territoires de Séfarad, de Taraudant au Caire et à Bagdad, peut s'honorer à juste titre d'avoir fourni à ces communautés dispersées un ciment culturel unificateur.L,orsqu' on parle aujourd 'hui de francophonie, il ne convient pas de faire référence seulement à des territoires géographiques - de la Guinée à 1'lIe Maurice, de Tahiti au Saint-Laurent -, il Y faut aussi inclure en toute justice un continent culturel: le nlonde séfarade. Une même âme transpire d'une même écriture. D'Albert Cohen le Céphalonien à Jean-Luc Benoziglio le Turco-Suisse, d'Ami Bouganim 1'Israélo- Marocain à Albert Memmi le Tunisien, de Naïm Kattan l'Irakien à Paula Jacques la Cairote. Pcutêtre est-il temps, vers la fin de ce siècle et presque cent ans après l'apparition du premier roman séfarade de langue française, de tenter de dégager les caractères de cette écri turc, d'en dénombrer les richesses, d'en déchiffrer le génie. C'est le propos du présent ouvrage qui rassemble maints articles qui suivent et jalonnent, d'un point de vue pluriel qui poun-a sembler tout à la fois fragmentaire et réitératif, quelque dix à quinze années d'examen et de quête. Pour en rafraîchir, peut-être, l'aride ordonnance nous y avons adjoint impressions et récits, lambeaux du manteau déchiré de notre propre errance.

8

.~

Puissent ces quelques pages faire mieux émerger à la conscience française et francophone cette Ultima Thulé à laquelle nous rattachent la langue et I'histoire, la tradition religieuse et la culture, la rendre à nos lecteurs proche et fraternelle. A l'échelle séfarade.

9

I Séfarad, lieu de parole

«L'âme a, pour pétale, une parole» Edmond Jabès

1. Comment peut-on être Séfarade... ?
..

C'est vrai qu'on ne voit bien les choses, qu'on les mesure à l'aune la plus juste, que d'un peu loin. Tout comme l'on pense désonnais, en notre fin de siècle, qu'il n'y a rien de mieux que l'exil pour parler de son cher et vieux pays, n'est-ce pas, Joyce, Beckett, Cohen et tant d'autres... ! S'il est une planète des singes, un lieu étrange et douloureux, une réserve de grisaille, pour qui s'est fait la peau chez Franco ou à la Madrague, voire en plongeant des hauts blocs de l'Amirauté dans le sillage de Meursault tous les jours que les dieux firent sous le soleil d'Alger, du premier avril au trente et un octobre - quel souffle alors, pour parcourir d'une longue phrase notre monde englouti, notre maison sous la mer! -, s'il est, donc, un endroit hors du monde, du mien ou du vôtre, déboulant comme toton et me/vous tournant la tête, c'est bien la Bretagne. Mais je ne vais pas lui jeter la pierre, et d'abord quelle force il me faudrait pour la soulever? Les alignements de Carnac ce n'est pas la forêt de Baïnem. Or du haut de ma pyramide naine de glaise et de granit pas toujours rose, je contemple, alors de très haut, Séfarad ma patrie - mais intérieure, s'entend, car à l'extérieur je ne vois que la route qui poudroie et le ciel qui cendroie (cel1ains êtres chagrins de ce pays ajoutent au dicton: et le temps qui merdoie ! mais je ne reprendrai pas à mon compte cette vulgarité-là). Je dis que Séfarad s'appréhende fort bien de là-haut, de là-bas, de l'ailleurs, et d'ailleurs je le dis avec d'autant plus d'assurance qu'en Alger où nous menions une existence benoîtement séfarade, nous ne le disions même pas. Au point même qu'on l'oubliait. Ce n'est qu'au «retour» - soi-disant «rapatriés» - en France qu'on s'est mis à nous trier: ici les Séfarades à Sarcelles, à Belleville, au boulevard Sakakini de Marseille, voire rue d'Alger à Toulon- alors là, super! -, là les Ashkénazes, le haut de la synagogue est à eux, avec les vitraux et les grandes orgues, et après à Strasbourg, les Séfarades vous reçoivent dans la crypte, la salle basse où s' entasse une communauté - un Kahal- bruyante et marocaine, quand au-dessus, dans la vaste nef, sous l'immense voûte de rite alsacien, tiens, où sont passés les fidèles du Chabbat ? Séfarades, donc, on était et on est, avec notre rituel imprimé à Livourne, livre pieux pour toute la Méditerranée, et la «Table dressée» de Joseph 13

Caro, nos deux mamelles culturelles. D'aucuns, étroits d'esprit, universitaires abscons, font les
étriqués, les rétrécis ou les maussadcs : Séfarades, disent-ils, sont seuls ceux qui parlent castillan d'antan. A ce titre, si l'on ajoute au génocide de Salonique, le rasage de Sarajevo et la déportation des Juifs de France - parmi eux, mon double, cet Albert Bensoussan dont je bénis les cendres -, quelle hécatombe et qui reste-t-il ? Sauf, peut-être, quelque rescapé d'Auschwitz qui a la vie longue et s'est mis en tête de récrire l'espagnol avec l'accent d'Izmir ou d'Edirne. Pourquoi pas, après tout? L'autre jour j'écoutais les Juifs de Boukhara psalmodier nos prières de Kippour: j'ai tout compris, je reprenais le refrain avec eux, fredonnais dans les bafles, c'était ma musique et mon chant. Tout comme dans cette synagogue séfarade de Jérusalem - là-bas, on ne se pose pas tant de problèmes pour savoir qui est séfarade: on sait que ça pèse soixante pour cent de l'électorat et pourtant ils ne parlent presque plus l'espagnol, seulement l'hébreu avec un fort accent arabe - eh bien! le chantre ouhazan était d'origine syrienne: les ailes de sa plainte liturgique m'ont transporté à Tlemcen, à la synagogue du Rab; même voix, mêmes inflexions, et le coup de glotte qui fait trembler le chapeau sur la tête, et la couronne du Keter tressée en de multiples roucoulements comme y excellait à Alger - et on se bousculait pour le privilège de l'entendre - le regretté rabbi Zabulon Sebban. Séfarade était ce chant, séfarade cette eau lustralc. Même si l'institut Arias Montana de Madrid - qui ne s'en tient qu'au cri tère linguistique: seuls sont séfarades ceux qui parlent espagnol - ne trempe pas en ce bain-là. Nous sommes le levant d'Israël, autant dire son levain, et dans les frontières d'Eretz et dans la Golah. Sachons nous reconnaître, immensément uniques dans notre multiplicité. Séfarad c'est le Jérusalem de l'Occident, c'est Tolède et ce qu'il en reste dans notre souvenir (ou Cordoue, ou Séville qui fut Isbilia, ou Fez la cité makhzen). Moi, mon ancêtre l' Almocharife (autrement dit, collecteur d'impôts, un métier en or) Youssef Abenchouchen a fondé la synagogue que l'on appelle aujourd'hui, après un passage obligé par le giron de l'Eglise, Santa Maria la Blanca - Sainte Marie la Blanche. Blanche comme la fleur de lys que proclame notre patronyme «Chouchane» qui est l'azucena de l'Espagnol et la Suzanne française, et je sais 14

certains Castillans justement nommés FIor - la fleur par excellence - qui portent au doigt une bague en forme de lys et qui se disent mes cousins, pourquoi pas? Exilés d'Espagne, bientôt
massés au Maroc, mes ancêtres se sont mis à l'arabe. Après tout, à Cordoue, à Séville, nos Séfarades ne parlaient-ils pas l'arabe qui fut là-bas la langue du pays sept siècles durant (Grenade tombant en 1492) ? Et puis ce fut la dérive méditerranéenne, ballottés en bassin, entre djebel et littoral, du fin fond des chotts àla plus saumâtre des sebkhas. A Algerils se sont mis au français, ils ont même épousé la France, et les voilà aujourd'hui, logiquement, «rapatriés». Mais àlasynagogue, comme autour de la table et de son culte dressé, ils retrouvaient toujours les inflexions dites andalouses du piyyot et des tehilim, tous nos psaumes et nos romances. Séfarades malgré la perte de la langue espagnole, mais à l'abri du rituel synagogal, immuable, sacré, et qui nous est en quelque sorte organique. Tels nous sommes.

2. -

L'enracinement

dans la mémoire

Paradoxale est la pensée qui prétend transporter un terreau avec ses racines dans ce dom aine de l'évanescence et de l'illusoire qu'est la mémoire. Tout aussi paradoxale - ou erronée - est la pensée qui ne considère que le seul terroir comme élément organique de l'enracinement et rejette la mémoire dans le flou de l'esprit et les tâtonnements du subjectif. Matière et mémoire sont-elles radicalement inconciliables? Malheureux et pauvre en esprit est celui qui, imprimant le sol de son lopin natal, croit fouler l'éternité de sa race et de son lignage. Fierté de sang et orgueil de sol sont les deux cornes de son bonnet d'âne. Mais heureux le sage qui se sait de passage et fonde ailleurs que sur des mottes sa pennanence. L'Hébreu est, on le sait par l'étymologie, homme de passage ou de transfert, et le judaïsme nous enseigne le culte mémorieux. «Si je t'oublie, Jérusalem...» est sur les lèvres du croyant, tout comme la prière la plus haute, au
jour de Kippour, le Seder Aboda, n'est que souvenir du culte le récit du service au Temple de Salomon aux siècles hébraïques.

-

15

Oui, la Thora impose un devoir de mémoire, et peut-être faudraitil inscrire l'anamnèse au rang des mitzvot, des grâces. Oui, la Bible nous enseigne l'enchaînement de l'histoire sans nul souci géographique. «EIIeh Toledoth», voici les générations, voilà notre généa10gie ; «We-eIIeh Shemoth», et voici les noms. Notre écriture primordiale est relevé d'empreinte et rapport de passé. Qu'on me pennette d'y voir l'image absolue et première de l'activité d'écriture. Je ne suis pas conteur. A peine écrivain. Je suis un scribe, un héritier de conteurs. Mes parents m'en ont tellement dit et narré, des récits du village d'autrefois en cette terre lointaine d'Algérie qui a plongé avec eux dans l'abîme. Des contes de Djeha, des chroniques de famille, des proverbes, des mots à nous, des expressions bâtardes en judéo-arabe, en français local, voire en espagnol approximatif. Et tout cela est une matière, quoique friable, bien que frêle, malléable et fugace, oui, un matériau apte aux meilleures constructions littéraires. Mais le conteur, à y bien réfléchir, ne rapporte que ce qu'il a lui-même cueilli sur d'autres lèvres, en y ajoutant seulement son accent personnel. Le conteur n'est qu'un jalon, un maillon de la chaîne de ces histoires peutêtre semées au vent d 'une place publique et que quelqu'un, dans la ronde attentive, a reprises et retenues, colportées et redites, façonnées à son image, accordées à sa tonalité. Et ces histoires me parviennent, nous reviennent avec leur poids de temps, de siècles, enracinées qu'elles sont dans ce territoire de mes aïeux et dans une terre si reculée qu'elle a disparu de la carte pour s'inscrire dans les limbes d'un au-delà de la mémoire. Chaquê conte, expression, proverbe, bribe de phrase de ce langage particulier, est lambeau du manteau collectif. L'histoire, il ne faut pas la solliciter, la pourchasser en se grattant la tête, la traquer de mille mots. Comme le proverbe, elle doit naître naturellement de la circonstance. Vous l'avez sous votre langue ou dans votre poche, là où vos doigts la découvrent, la décousent et le fil se dévide et s'enroule comme des téphilines autour de vos mains tendues qui ainsi font font font les petites marionnettes. Comme disait ma mère en son parler archaïque et sa sagesse synthétique: Clarno djebo ou-lahoh irnchi ou-jebo. Celui-ci, sa parole est dans sa poche, tandis que cet autre court 16

à sa recherche! Cependant, il ne s'agit pas de mettre bout à bout des souvenirs de famille, des bribes d'un rituel ancien, de transmettre des gestes tribaux ou des recettes culinaires. Quoique tout cela soit précieux et relève du folklore, mais au sens noble que ce mot avait au milieu du XIXe siècle - voyez les Grimm -, c'està-dire héritage collectif. Il s'agit, plus gravement, de plonger dans la mémoire des générations et de reconstituer, à partir de ce matériau-là, une histoire, un itinéraire. Cette démarche s'est imposée à moi par le plus grand des hasards - malheureux, certes: l'effacement de la présence juive au Maghreb et concrètenlent en Algérie, où à cette heure il ne reste que quelques dizaines de fantômes myrteux et piteux. On peut écrire - et on le doit - cette histoire-là par le biais des archives et des documents de bibliothèque, comme l'on fait André Chouraqui (Histoire des Juifs en Afrique du Nord, Hachette, 1985) et Richard Ayoun & Bernard Cohen (Les Juifs d'Algérie. - 2 000 ans d' histoire, Lattès, 1982). Mais cueillir sur les lèvres des derniers survivants la mémoi:-c de l'enracinement, c'est autre chose, c'est retrouver le mirage de la vie, l'image d'une présence aussi forte qu'abolie, et par là-même retrouver une filiation, ce que l'on appelle justement, et métaphoriquement, des racines. Après quoi, on peut toujours se laisser aller, et tout nimbé de ta présence, ô Séfarad, donner libre imagination à son cours. Mon premier texte, je l'ai écrit en 1962-1963 dans l' extraterritorialité de mon appel sous les drapeaux en plein bled: déjà l'Algérie, la mienne, avait plongé pourun autre rivage, un virage exclusif: «Les collines de Frimaldjézar sont désonnais des demeures silencieuses pour les poissons et pour les algues. Peutêtre, malgré tout, reste-t-il au fond du cratère quelque poignée de Bagnoulis qui attendent la remontée des terres pour renaître à un nouveau pays, à une nouvelle vie: je l'ignore. Nous sommes restés quelques Frimais sur un camp amphibie affrété juste à temps pour les survivants. J'ai tout perdu dans ce naufrage, mais non le souvenir. Il me reste ces flacons épars, comme autant de bouteilles à la mer» (Les Bagnoulis, Mercure de France, 1965). J'essayai alors de fi 'inventer un nouveau pays, une patrie à moi qui fût celle de mon souvenir - mais je n'en étais pas tout 17 f

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.