L'éclipse

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"L'atmosphère était très triste dans la salle du conseil des ministres du nayiri. Tout le monde était là sauf le naba Sonré, chef de l'Etat, chef du gouvernement, chef du conseil des ministres, chef suprême des forces armées. Ce n'était donc pas un conseil de ministres ordinaire mais extraordinaire, réuni et dirigé par le premier ministre Rébré, obligé par la situation : si le porc-épic n'est pas à la maison, c'est le herisson qui fait les libations aux ancêtres. En effet, l'heure était grave... depuis plusieurs jours, le naba Sonré luttait contre la Parque fatale qui avait fini par l'emporter."
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296714564
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Kouka OUÉDRAOGO
L’ÉCLIPSE
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1.À vouloir laisser le « sagbo » se refroidir avant de le manger, on finit par le laisser à celui qui en a le plus besoin
L’atmosphère était très triste dans la salle du conseil des ministres dunayiri. Tout le monde était là sauf lenabaSonré, chef de l’Etat, chef du gouvernement, chef du conseil des ministres, chef suprême des forces armées. Ce n’était donc pas un conseil de ministres ordinaire mais extraordinaire, réuni et dirigé par le premier ministre Rébré, obligé par la situation: si le porc-épic n’est pas à la maison, c’est le hérisson qui fait les libations aux ancêtres. En effet, l’heure était grave. L’heure était plus que grave. La nouvelle tant redoutée par toute la République de Tênga était enfin tombée, venue directement de l’hôpital militaire de Paris où, depuis plusieurs jours, lenabaSonré luttait contre la Parque fatale qui avait fini par l’emporter. La peau d’un éléphant est trop grande pour qu’on en fasse une outre. Lenaban’était pas un homme vulgaire ; ni unSonré homme quelconque ni un homme de petite condition. C’était le nabac’est-à-dire le président de la République de Tênga, le, chef de l’Etat et du gouvernement, le chef du conseil des ministres, le chef suprême des forces armées. LenabaSonré n’était pas non plus descendant d’une petite lignée et cela tout le monde le savait bien à Tênga, du plus petit enfant qui venait de voir le jour dans le plus petit village du pays, au plus ancien qui se mourait dans sa case. A Tênga, l’on savait que Sonré descendait de la grande et toute puissante lignée denangale scorpion, le scorpion aux mamelles abon-dantes : malheur à celui qui veut en traire et en boire le lait ! Sonré, dont le nom signifie soleil dans la langue des Tênga-nites, était scorpion. Il était un vrai scorpion ; un scorpion authentique et un scorpion incontestable. Sonré était né scor-pion et avait pour totem scorpion. Son père était scorpion ; sa 5
mère était scorpion ; ses grands-parents étaient des scorpions ; ses arrière-grands-parents étaient des scorpions. Oui, la peau d’un éléphant est trop grande pour qu’on en fasse une outre: la disparition d’une personne comme Sonré n’était pas à annoncer comme la mort d’un bandit de grand chemin ou d’un simple citoyen. Mais comment la donner ? Qui allait la donner ? Quand fallait-il la donner ? Le conseil extraordinaire convoqué par le premier ministre Rébré avait pour but de répondre à ces trois grandes questions. A Kangrin (village natal dunabaSonré), l’on n’avait pas attendu l’information venue de la France pour être mis au cou-rant du grand malheur qui venait de s’abattre sur toute la République de Tênga et surtout sur le clannanga. De fait, les ancêtres et les esprits, les animaux et la nature avaient pris les devants en annonçant la triste nouvelle à travers de nombreux signes prémonitoires. Ainsi, trois jours avant que Sonré n’aillead patres, Laoga s’é-tait levé très tôt, comme à l’accoutumée, pour le sacrifice rituel qu’il devait (en sa qualité d’aîné de tous les descendants encore vivants du clannangales sept jours, pour la protec-) tuer tous tion de toute la lignée en général et pour la guérison de son neveu Sonré en particulier. Il s’était levé tôt et avait marché longtemps sur le chemin menant à la colline Tansablega, lieu du sacrifice. En cours de route, il avait entendu des pas marcher derrière lui et une voix lui parler confusément plusieurs fois, tantôt mêlée à des rires, tantôt à des pleurs étouffés. Il s’était arrêté pour voir qui le suivait et qui lui parlait, mais n’avait vu personne. Il avait repris sa marche, proférant des incantations, crachant devant et derrière lui, puis à droite et à gauche, pour conjurer l’éventuel mauvais sort qui planait sur lui. Au fur et à mesure qu’il s’approchait de la colline, les choses devenaient claires dans sa tête. Il avait tout compris mais n’y croyait toujours pas: c’était le fantôme de son neveu Sonré qui marchait derrière lui ; c’était le fantôme dunabaSonré qui lui parlait tantôt en riant, tantôt en gémissant. A quelques mètres 6
de la colline il s’était même fait voir clairement de lui et il l’a-vait vu de ses propres yeux. Oui, il avait vu le fantôme de son neveu Sonré et celui-ci avait la tête entièrement rasée. A cette vision, Laoga avait jeté le poulet noir destiné au sacrifice, puis s’était jeté sur Sonré à bras raccourcis pour le retenir et l’empêcher de rejoindre les ancêtres mais n’y avait pas réussi. La peur et l’amour paternel l’avaient poussé à faire cela. Ç’eût été quelqu’un d’autre il ne le ferait pas, et pour cause, c’était trop tard ; il ne pouvait rien faire pour son neveu dont le fantôme avait la tête entièrement rasée. S’il avait la tête à moitié rasée, c’était encore possible de le sauver. Mais le GrandWênaamavait décidé de jeter la couverture de la mort cette fois-ci sur Sonré. Le moment était enfin venu pour lui de tirer sa révérence du monde des vivants. Malgré tout, Laoga avait rattrapé le poulet et s’était précipi-té dans la grotte de la colline. Là, il lui avait rapidement tran-ché le cou et avait arrosé les petites pierres qui faisaient office d’autel de son sang fumant, disant des incantations destinées à barrer la route du sommeil éternel à son neveu. Il avait jeté la victime au sol, puis s’était mis à genoux pour voir dans quelle position elle finirait dans ses battements d’ailes. De grosses billes de larmes s’échappaient de ses yeux rouges toujours bouffis de sommeil, roulaient le long de la couverture rapiécée en maints endroits dont il s’était drapé et allaient s’é-craser sur le sol. Larmes de désespoir ou d’espoir ? Seul le savait le GrandWênaam. Lui-même ne le savait pas. Il ne savait pas pourquoi il s’obstinait tant à vouloir empêcher la mort dans ses actions. Il avait toujours en mémoire les ensei-gnements sur la mort qu’il avait reçus pendant le temps du kéogo,c’est-à-dire l’initiation. Aukéogo,il avait appris que la mort est la couverture que tous les hommes ont en commun ; aukéogo,on lui avait dit que la mort n’est pas un sommeil dont on se réveille ; aukéogo,on lui avait fait savoir que la tombe n’est pas un puits dont on res-sort ; aukéogoavait enseigné que la mort est comme la, on lui sauce de kapok qui se répand partout ; enfin, aukéogo, il avait 7
découvert que la mort est une ration servie à tout homme quand vient son tour. Il ne pouvait donc rien faire pour son neveu Sonré. La position finale du poulet sacrifié, qui avait terminé les pattes non en l’air mais au sol, l’avait convaincu de cette fatalité-là. Un profond soupir de désespoir et de tristesse s’était arraché de son cœur déjà lacéré de douleur. Laoga avait fini par accepter la situation. Il ne pouvait rien contre la mort fatale dans ses œuvres, autant donc lui laisser ce qui lui revenait et faire ce que lui, Laoga, devait faire en pareille circonstance: préparer les funérailles de son neveu Sonré comme le voulait la tradition. Ainsi, la main droite tachetée de sang étreignant toujours le couteau ayant servi à tuer le sacrifice, les yeux fixés au sol, triste, il ressortait de l’antre de la colline lorsque son regard tomba sur quelque chose d’étrange: un gros scorpion noir velu, de la taille d’un poing d’homme, était posé là, inanimé, les pattes en l’air. Ayant longuement contemplé la découverte macabre, il avait secoué désespérément la tête avant de prendre le chemin du retour, laissant là le poulet du sacrifice. Il n’était pas destiné à la consommation, car c’était un sacrifice de mauvais présage ; c’était un poulet de malheur, un poulet maudit. Dehors il vit encore une scène étrange, toujours de mauvais augure. Une bande de vautours et de corbeaux ameutés allait et venait au-dessus de Tansablego, dans un désordre indescripti-ble, criant très fort. Laoga avait aussi contemplé ce mauvais présage avant de s’en aller. Il marchait, seul, les bras mainte-nant croisés au dos, les yeux rivés au sol, se demandant pour-quoi le GrandWênaamlui permettait de voir ses enfants et même ses petits-enfants (car il en avait déjà perdu beaucoup) emportés par le destin. Pourquoi allait-il enterrer encore son fils Sonré ? Ce n’était pas son neveu, mais son fils, parce qu’il était le fils de son frère-aîné, Kourzougou. Kourzougou était mort alors que sa femme, à terme, s’atten-dait à lui donner son douzième enfant. Elle aussi mourra de chagrin lorsqu’elle donnait la vie à Sonré. Ce dernier avait été accueilli par Laoga et sa femme. A deux ils l’avaient élevé et 8
avaient fait de lui ce qu’il était : lenabade toute la République de Tênga. C’était bien son fils. Et comme tout bon père, il ne voulait pas avoir le malheur de l’enterrer. Il caressait plutôt le rêve d’être enterré par son fils, mais hélas, le GrandWênaam, dans sa souveraineté absolue, avait décidé qu’il allait voir la mort de son fils Sonré. Il arrive parfois que le fruit vert du kari-té tombe avant le fruit mûr. Arrivé à la maison, Laoga avait trouvé Kourita qui l’atten-dait. Un crapaud ne court pas en plein jour pour rien. Il y avait plus d’un mois que sa sœur n’était pas venue le voir chez lui. Elle n’était donc pas venue si matinalement pour rien. Du reste, l’expression de son visage aussi renfrogné qu’une viande bou-canée attestait qu’il y avait bien quelque chose. Mais Laoga s’était gardé de la saluer avant d’entrer dans la case à fétiches. La coutume le lui interdisait formellement. Du retour de la col-line Tansablego, il ne devait parler à personne, pas même à sa femme ni à ses enfants, avant de s’introduire dans la case à féti-ches pour y accomplir d’autres rites complémentaires. ― Bonjour, sœur, est-ce pour la paix que tu es là ? ― Non, avait répondu Kourita sans ambages, lorsque son frère lui avait parlé après sa sortie de la case à fétiches. Tu viens donc pour quoi ? avait demandé de nouveau Laoga. ― Pour notre fils Sonré. As-tu de ses nouvelles ? Laoga avait gardé le silence, sans piper mot. Et Kourita avait repris : ― Moi, j’ai de ses nouvelles. ― Et comment sont-elles ? ― Elles ne sont pas bonnes. ― Comment le sais-tu ? Toute la nuit, je n’ai pas fermé l’œil à cause de lui. Son fantôme m’a empêchée de dormir. ― Comment était son crâne ? s’était empressé de demander Laoga. ― Il n’avait aucun cheveu sur son crâne. C’est fini pour notre fils. 9
― Moi aussi, je l’ai vu. J’ai marché avec lui ce matin jusqu’à Tansablego ; il m’a parlé ; il s’est révélé à moi. ― Son crâne… ― Entièrement rasé. Laoga et Kourita étaient restés sans paroles, tristes, pensifs. Les deux frères étaient dans leroogode Laoga. C’était une grande case ronde, entièrement construite en briques cuites au soleil et couverte d’un toit de chaume. L’intérieur était bien poli avec de l’argile mêlée à la bouse de vache. Un lit en bois trônait au beau milieu duroogo, qui était rempli de fétiches, d’amulettes et de statuettes de tout genre. Que Laoga dorme dans une telle case était incompréhensible alors que son fils était lenabatoute la République de Tênga. On ne peut êtrede proche du défunt sans renifler. Comment être le père dunaba d’un pays et dormir dans un telroogo? Seuls Laoga et les siens savaient pourquoi : comme aîné de tous les descendants enco-re vivants du clan, il était le gardien des fétiches familiaux et devait occuper la case. Kourita avait brisé le silence en ces termes : ― Ma petite-fille Pigla, qui dort dans le mêmeroogoque moi, m’a effrayée ce matin. Toute petite qu’elle est, elle m’a dit avoir vu Sonré sans cheveux sur la tête. ― Sœur, on ne peut rien contre la volonté du Grand Wênaam, avait dit Laoga. ― Kaaré a aboyé toute la nuit. J’ai compris que c’était cont-re le fantôme de notre fils Sonré qu’il aboyait. Sœur, je dis qu’on ne peut rien contre la volonté du Grand Wênaam. Notre fils a encore trois jours de vie. Les ancêtres, les esprits, les animaux et la nature nous ont envoyé ces signes pour que nous préparions tout pour le voyage de non retour de notre fils. Quand on est au courant de sa charge, on ne manque pas de coussinet pour la porter sur la tête. Alors, lève-toi et va commencer à préparer ce que tu dois faire, avait terminé Laoga. Kourita avait quitté son frère et était rentrée. Quant à Laoga, il était sorti de sonroogoet de là, regardait les vautours et les 10
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