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L'écorce et la sève

De
280 pages
Vers 1710, le village de Pera Mélana a été bâti sur la côte Arkadiene du Péloponèse en Grèce. Compte tenu de leur isolement géographique (absence de routes), les Tsakones, reconnaissables à leur dialecte proche de la langue dorique utilisée couramment, ont pu garder jusqu'à nos jours leurs traditions culturelles et architecturales séculaires. Pour ce roman, l'auteur a côtoyé le quotidien de ce petit village où au rythme lent des saisons, les tâches ancestrales se succèdent laborieusement.
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L'écorce et la sève

L'Harmattan, 2009 j 75005 5-7, rue de l'Ecole polytechnique

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-08447-6 BAN: 9782296084476

Véronique Boureau di Vetta

L'écorce et la sève
Magie hellénique

L'Harmattan

Je dédie ce livre à mafille Fanny

Je remercie Particulièrement Argyro Kamvyssis, Hélénie Lissikatos, Milio Kounia, les familles Lissikatos, Kamvyssis, Drapetti Lissikatos, Anésiris, et tous ceux dont j'ai promis de taire le nom,

les familles de Péra Mélana et Giacomo Boureau di Vetta (photographe) pour leur précieuse collaboration photographique (tous droits réservés).

PREFACE

Avec une joie particulière, j'écris ces quelques mots en me référant au travail réalisé par Véronique, mon amie, et l'amie de notre village. Ce livre est un témoignage audacieux et affectueux pour le lieu où elle a décidé de s'installer, observant les coutumes et les habitudes d'un peuple qui porte sur son dos un héritage de plus de 3000 ans. Ce livre fait référence à Mélana, un des neuf villages de Tsakonie, où l'on parle encore la langue dorique, et décrit des éléments culturels qui ont traversé les siècles. C'est aussi une preuve, dans ce passage du temps, que la Tsakonie émeut encore l'homme moderne qui a envie de relier le passé au présent. L'auteur présente une œuvre simple et amusante qui donnera au lecteur l'envie de connaître de près ce lieu historique, Péra Mélana de Tsakonie en Arcadie. « Kaou na molete : Bienvenue»

Milio Kounia Secrétaire de l'Association Mélaniote « Tsakonia ».

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A VANT-PROPOS

Péra Mélana, Péloponnèse, Grèce.
Dans les écrits d'Homère, nous retrouvons déjà des mots de la Langue Dorique qui serait parlée depuis 5 000 ans avant Jésus-Christ. Les Spartiates vivaient retirés autour de Sparte, capitale de la Laconie, entre le Taygète et le mont Pamon. Ils s'exprimaient en Dorien. Les Tsakones, aujourd'hui installés sur la côte Est du Péloponnèse, ont gardé un dialecte, que l'on peut estimer comme unique, riche de mots venus du grec ancien avec une prononciation dorique. Un mélange de trois peuples a formé la Tsakonie, les Doriques, premiers arrivés du nord, les Eoliens de l'Est et les Ioniens. Ils ont apporté chacun leur langue, traditions et architecture. La Tsakonie se situe dans le Péloponnèse entre Prastos et Léonidio, sa capitale. Léonidio pourrait détenir son nom de Saint Léonidas -des vestiges d'une église chrétienne ont été retrouvés dans les ruines de son port, la Plaka- d'où part une forteresse montant jusque Saint-Atanasios. En 1826, le Général égyptien Ibrahim Pacha (1789-1848) détruit la Grèce et envoie des milliers de Grecs en Égypte pour servir d'esclaves. Pendant cette catastrophe, Prastos, deuxième ville après Nauplio, alors capitale de la Grèce, est entièrement détruite. Les habitants ont fui vers Léonidio et ses

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alentours. A cette époque, Athènes n'était pas encore très habitée. Les Tsakones étaient de bon armateurs, mais de mauvais marins, pourtant l'activité maritime était florissante, des bateaux d'huile et de céréales partaient de là jusque Marseille, en passant par la Sicile. Ils étaient riches, l'argent circulait. La légende raconte qu'en revenant de la guerre de Troie, un homme d'Arcadie, Agapinor, a traversé la mer jusque la région de Palépaphos en Chypre. Les habitants d'un port de cette région auraient conservé des mots doriques dans leur langage. La région de l'Arcadie est maintenant jumelée à celle de Palépahos. Vers 1710, Péra Mélana a été bâtie un peu en hauteur pour se protéger des pirates et des pilleurs qui auraient pu débarquer des plages de Kissakas et de Livadi. Cette région est appelée, en Tsakone, Kraïlia, qui veut dire petits trous. Compte tenu de son isolement géographique -le manque de route ne rendait le Péloponnèse accessible que par mer- les Tsakones ont pu garder jusqu'à nos jours leurs traditions culturelles, architecturales et leur dialecte dorique, couramment utilisé. Une année entière (2007), j'ai côtoyé le quotidien de ce petit village. Chronologiquement au lent rythme des saisons, j'ai suivi la vie parfois modeste et laborieuse des habitants de Péra Mélana. Le monde moderne gravit, à pas d'âne, le chemin qui mène à ce village accroché à sa montagne sur la côte Arcadienne de la Mer Myrtoenne. Combien de temps encore pourront-ils garder cette culture à la fois désuète et riche d'enseignement? Internet, la télévision, l'attrait naturel de l'argent et de la consommation, les nombreux Européens installés dans la commune provoquent des métamorphoses

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inéluctables dans les mentalités et les habitudes. Le bétonnage des côtes, l'immobilier pourtant source importante des revenus des jeunes ménages, modifient méchamment le paysage resté jusque-là vierge et paradisiaque. De Nauplio à Léonidio, regroupés en associations, des Tsakones tentent de conserver leur identité, leur folklore et leur dialecte. Par exemple, l'association de Mélana Tsakonia est très active. Sa secrétaire, y consacre beaucoup de son temps. Chaque fête qu'elle soit religieuse ou nationale, commence par des danses anciennes costumées. Recueillis tout au long de ce séjour, souvent auprès de personnes presque centenaires, les témoignages ont été retenus pour leur pertinence et leur sincérité. Des sujets ont été abordés avec émotion et gêne: la guerre, le passé douloureux des crimes ffatricides, les croyances religieuses ou superstitions bien ancrées dans les mœurs. La véracité, l'exactitude des propos n'ont pas été mon souci, ce qui m'importait était le vécu de ces personnages touchants, meurtris par le travail excessif et le dénuement. Avec intelligence et gentillesse, les Mélaniotes m'ont nourrie de leur culture, assimilée à leurs coutumes, enrichie de leurs savoirs, ils ont guidé l'athée que je suis sur la connaissance de la religion orthodoxe. En toute confiance, des photographies anciennes ont quitté les tiroirs, des histoires ont ressurgi des mémoires fatiguées. J'ai confié au musée un double des photos réunies illustrant ce livre, venant ainsi enrichir sa collection. Elles représentent un patrimoine exceptionnel appartenant à la mémoire du village.

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2. La province de Kynourias dans le Péloponnèse, G."èce Carte routière de 1930

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La Rétameuse

La cour a emmagasiné un hiver de feuilles mortes et de poussière, des magmas envahissent, souillent les jolies pierres blanches de la cour. Du tuyau d'arrosage tenu à pleine main, je chasse toute la saleté. L'eau entre à gros bouillons aux moindres trous, les feuilles forment des paquets sur une barrière de brindilles, aussitôt évacuées. Un bon coup derrière les pots de fleurs, un jet sur les murs. Holà! La belle araignée ... L'insecte tourbillonne, vrille, disparaît. Le torrent dévale l'escalier, ttanchit le trou d'évacuation et poursuit sa cavalcade sur le chemin communal. La robe retenue par des épingles à linge découvre mes mollets. Réunis en chignon, mes cheveux bringuebalent. J'ouvre grand le portail et salue Peter mon voisin Allemand. La tête chauve entre les branches d'un bougainvillée, il me raconte les mésaventures de l'hiver, son mur tombé dont l'architecte ne veut pas prendre en charge la réfection, il prétend ne pas être responsable des glissements de terrain.

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- Quand même, il aurait pu faire une étude avant de construire, c'était son travail! Lui affIrmais-je. - ... Maintenant, tout restera en état, je ne vais pas me lancer dans un procès. Véra, je vais bientôt quitter la Grèce. A mon grand regret, d'ailleurs. Me dit-il en confidence. J'aimais tellement ce village ... Mais l'alcoolisme de ma femme m'est devenu insupportable, je n'en peux plus, je vis un enfer... J'ai tout essayé. Cette nouvelle m'attriste, mais Je ne fais aucun commentaire. La compagnie de cet homme cultivé me manquera. Des crottes de chèvres, de beaux cacas d'ânes. L"odeur d'urine des animaux se réactive au contact de l'eau. Là où le flot circule, les excréments se ramollissent, s'étalent, se dispersent. La boue s'infiltre délicieusement entre les doigts de mes pieds nus. A coups de balai, j'élimine la gadoue nauséabonde. Et puis, je me demande si je n'y suis pas allée un peu fort, toute cette eau gâchée... - Oh, une fois par an, je peux bien me le permettre! Me rassurms-Je. Après ces heures d'effort, tout est propre, demain, je pourrais chauler les murets. En haut du village, la maison impressionnante de part sa hauteur, telle une forteresse, se dresse, éblouissante de clarté. J'ai acquis cette maison, il y a maintenant une quinzaine d'années. Une ruine sans eau, ni électricité. Elle m'avait plu tout de suite. De bonnes vibrations. Ses superbes pierres, ses murs de plus d'un mètre d'épaisseur, m'avaient garanti sa solidité. Construction élevée sur trois paliers et jardins à niveaux. Ouverte aux quatre points cardinaux, altière, accrochée à son rocher, elle est exposée aux vents que j'aime entendre gémir entre les tuiles du toit. La vue plonge sur l'orient où s'achève l'étendue des ondes étincelantes. Les

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cactus géants, les arbousiers, les caroubiers, les chênes nains, les ansérines couvrent les monts d'ouest. Le maquis du nord. Des habitations austères aux tuiles roses s'étalent à ses pieds. L'été, l'intérieur reste toujours agréable, aéré et frais. Une brise douce vient de la mer dont les flots réguliers rafraîchissent, bercent mes nuits. Le meltem allège la chaleur de son souffle matinal. L'homme qui avait surélevé la maison sur les ruines d'une bergerie de plus de deux siècles, s'appelait Mikalis, né aux environs de 1860. Nikos, un de ses petits-fils, m'a apporté sa photo retrouvée dans un coin de sa cave. Cadre de plâtre écorché à la dorure perdue. Visage magnifique. Il porte le traditionnel gilet tissé des paysans, sans manches, le Sorkadi, qui tient chaud au corps sans encombrer les bras actifs. Le peu que l'on sait de lui, est qu'il aimait boire du vin consommé sans modération tous les dimanches à la taverne, après la messe. Lorsqu'il tardait à revenir de ses détours éthyliques, sa femme guettait son retour, le ramenait auprès de leurs cinq enfants. Fardeau inerte appuyé à ses frêles épaules. Sur le plateau plus haut, se trouvait un temple dédié à Apollon, élevé 2000 ans avant Jésus-Christ. Ce Dieu étant impie, les Chrétiens ont détruit sans ménagement la construction antique. Les anciens racontent que Mikalis possédait un champ juste en dessous de ce temple et qu'il s'était approprié les pierres tombées chez lui. Ainsi, une à une, il a passé une partie de sa vie à rapporter les lourds marbres cubiques à dos d'âne, qui ont servi, en grande partie, à édifier sa maison, celle qui deviendra bien plus tard, la mienne. - Si tu regardes bien, celle-là, celle-là, et toutes celles qui se trouvent aux quatre coins, sont en marbre blanc. Tu vois les restes de figurines sculptées? M'indiquait un jour Tasos.

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Oui, oui, maintenant je les distingue bien! Ca alors! C'est extraordinaire! J'en suis toute chamboulée. . J'avais bien remarqué que contrairement aux autres bâtisses du village, les pierres n'avaient pas leur teint sombre. - Ces marbres viennent du temple. Tout le monde le sait, mais cela ne se dit pas, tu comprends?

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3. Mikalis Kamvyssis (vers 1930)

Nicolas, un des fils de Mikalis, m'a vendu la maison, alors qu'il se trouvait dans sa centième année. Il était rétameur de métier. A l'époque, les marmites métalliques doublées de cuivre noircissaient à la cuisson au feu de bois. En tournées de plusieurs jours, sa carriole sillonnait les villages de montagne, arrivait jusqu'aux fermes les plus isolées où il aiguisait les outils et ramenait les batteries de cuisine à demeure. Sa femme nettoyait, trottait, rendait le lustre originel de la noble matière. Malheureusement, son efficace recette de récurage demeure perdue. Son fils, Ioannis se souvient de l'avoir vue piétiner les plats en mouvements giratoires, le dessous policé par du sable. Puis tout chauds, elle les astiquait avec un mélange de gros sel et de citron. J'ai essayé cette méthode sur les ustensiles laissés en héritage par la famille Kamvyssis. Sans grand résultat. Même les produits les plus modernes n'ont pas réussi à rendre la beauté du précieux métal abîmé par des années de cuisson à la braise. Nicolas était pauvre, le peu d'argent qu'il ramenait ne suffisait pas à nourrir ses sept enfants. Un jour, il a entendu dire que de grandes exploitations agricoles de Nauplio, à quatre vingt kilomètres en amont, réclamaient des bras de cultivateurs. La famille a émigré, recommencé une nouvelle vie. Laborieuse mais mieux rémunérée. La maison est restée abandonnée une cinquantaine d'années. - Dis-moi, Ioannis. Lorsque vous avez quitté le village, tu t'en souviens? En 1955, d'après ce que l'on m'a dit. - Et comment! Mon père Nicolas avait été élu, à l'époque, Président du village. Il ne parvenait pas à faire vivre correctement sa nombreuse progéniture. Nous avons embarqué sur le navire qui nous a amenés à Tolos, près de Nauplio, les chèvres, l'âne, les vêtements, les casseroles. Si tu avais vu ça ... A Tolos, le matin, mon père partait couper le blé à la faucille dans les grandes exploitations. Il se déplaçait
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en bateau, il n'y avait pas de route, alors, par la mer, c'était plus rapide qu'à travers champ. Ce bateau n'avait pas de moteur, il était à voile, donc si le vent venait à manquer, le bateau restait sur la plage, ce jour était chômé et c'était la catastrophe. D'un autre côté, lorsque le vent était trop fort, nous nous inquiétions jusqu'à son retour. Nous pouvions le perdre en mer. A Tolos, avec mes six ffères et sœurs, nous habitions une toute petite masure. Nous dormions à même le sol de terre battue et juste un drap pour nous isoler de l'humidité. Nous n'avions pas de réveil, c'était le soleil qui nous indiquait l'heure pour aller à l'école. Dehors, notre père faisait bouillir le lait sur un feu de bois. Lorsqu'il faisait ffoid, nous attendions le dernier moment pour nous lever. Par les trous de la porte, je surveillais le moment où le petit déjeuner serait prêt. Nous étions nombreux et n'avions pas grand-chose à partager. Du pain sec dans du lait chaud, salé avec du gros sel. Il fallait se lever le premier pour pouvoir manger un peu à sa faim, nous n'avions pas de déjeuner. Le soir, ma mère préparait un repas avec des légumes secs que nous prenions accroupis autour de la table basse devant le feu, les fesses sur un tapis tissé en poils de chèvre.

Pour désigner ma maison, les villageois ne disent pas, « la maison de Véra », mais la Ganossis qui signifie La Rétameuse. Au café, si quelqu'un pose la question à un de mes visiteurs: - Où étais-tu tout à l'heure? - J'étais chez la Ganosséna (la Rétameuse), répond-il simplement. La Rétameuse ! Comme ce surnom me va bien, car en bonne chineuse, je me retrouve couramment en souillon à décaper des vieilleries.

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Elisabeth, l'anglaise est la Karlahina surnom féminin du nom de Monsieur Karalambos, comme il ya la Parda/i, et la Karavassou, des surnoms perpétuels. Habitudes bien ancrées. - Callipyge! Nous appellerons ta maison CalJipyge, COlmnela déesse Aphrodite ! Avait dit un ami lorsque je lui racontais cette histoire. Callipyge (du grec ancien Kaly et pyges, belles fesses), ce nom me plait assez.

4. « La Rétameuse »

Tandis que je rêvasse en admirant ma jolie maison, une voix aigre m'interpelJe vivement. - Véra! Véra! C'est la voix de Maria. Maria n'a pas d'âge. Une pomme ridée d'amertume. Edentée. Rien sous la robe oÙ l'on devine des seins affaissés. En réalité, elle ne porte pas de robe, mais un tablier, d'une couleur et forme indéfinissables, usé. Outre

les quelques oliviers qui lui rapportent un peu d'argent, elle s'est retrouvée sans ressources à la mort de son mari ouvrier. Alors la mairie l'occupe à de menus travaux, l'entretien des rues, du cimetière et l'on vient la chercher en cas de problème. Un peu en médiatrice. - Véra, tu as fait des bêtises, l'eau est descendue jusqu'au café, tu as sali les escaliers que je venais de chauler. Le Président va te mettre une contravention! -Chaque village élit son Président, Proedros. Sans grand pouvoir, il sert de tampon entre la population et le maire de la commune. Il arrive que le maire et les présidents de villages n'appartiennent pas au même parti politique, alors, la vengeance est insidieuse, les rebelles se voient refuser tous travaux, même les plus indispensables, pendant toute la durée du mandat.- Une contravention? Je rêve! On peut faire caca, jeter ses eaux usées dans la rue, sans problème. Les piqûres de moustiques s'infectent, les mouches nous harcèlent, personne ne se plaint. Mais si je prends l'initiative de nettoyer, je me prends une contravention! Incroyable! Qu'il me la mette cette contravention, il va voir ! La femme me dévisage un instant, ma contestation la rend hésitante. - Tu as raison, mais tu sais, en bas, au café, ils gueulent! Moi, on m'a dit de venir te prévenir aussi qu'il faut économiser l'eau, alors je te préviens! Il n'a pas beaucoup plu cet hiver. Puis, elle s'est approchée de moi, a rajouté en pointant la maison de la vieille Léna. - C'est vrai, le village est sale à cause de ces voisins qui n'ont pas de fosse septique. Toutes leurs eaux usées passent par la rue. On leur dit, on leur dit, mais ils ne font rien. La nuit, les enfants font même pipi par la fenêtre, on les a vus ... - Non! C'est vrai? Ils n'ont pas de toilettes?
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- Moins fort, moins fort! Elle nous écoute, chuchote-telle. Mon regard glisse vers la fenêtre où l'ombre d'une silhouette se retire subrepticement. - Tu sais, Maria, ils ont juste de quoi donner à manger à leurs enfants, alors, qu'est-ce qu'on peut leur demander? C'est à la mairie de faire un tout-à-l'égout. A notre époque, ce n'est pas du luxe. Tous les ans, je dois faire vider ma fosse septique qui est trop petite! Une vraie prise de tête à chaque fois. Le chemin est trop étroit pour le camion. Le tuyau, sur plus de deux cent mètres, doit traverser les jardins des voisins. Je dérange tout le monde. L'année dernière, le tuyau était troué, l'Allemande avait de la merde partout. Si tu l'avais entendue crier! Soudain, le masque des traits de Maria a changé, d'un coup s'est illuminé. Ses trois doigts ont tracé trois fois le signe de croix orthodoxe, à l'envers de celui des catholiques. - Ah ! Il faut que je te dise quelque chose qui me rend très heureuse. Aujourd'hui est un bonjour ! - Ah oui? Et pourquoi donc? - Figures-toi que Panos, tu sais, mon voisin, le vieux crétin. Et bien, il est tombé d'un arbre, le visage contre terre. Et crac! Il s'est cassé le nez! Direction hôpital de Tripoli! Si tu avais vu sa figure, toute bleue et des pansements partout. Il n'est pas prêt de mettre le nez dehors, je suis tranquille pour un moment! Maria claque des mains joyeusement, des larmes de joie empruntent le sillon de ses rides. - Tiens! Je vais aller mettre un cierge à l'église pour remercier la Vierge de m'avoir exaucée!

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