L'écuyer d'Henri le Navigateur

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Ce roman, fondé sur des chroniques médiévales, se déroule au XVe siècle autour d'une véritable icône de l'histoire du Portugal, l'infant Henri le Navigateur. Son écuyer c'est Raul Pimentel, qui part à l'aventure sur la "Mer ténébreuse": il nous fait participer au passage du cap Bojador en 1434 (le plus grand exploit maritime de l'époque), à la quête du Prêtre Jean, à la découverte des îles atlantiques et de la côte africaine. Sur fond de fanatisme religieux et de razzia d'esclaves, nous assistons au premier contact des européens avec des peuples jusque-là complètement inconnus.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
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EAN13 : 9782296914971
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I.

Les chevaliers d’Aviz

L’alerte

La nuit déclinait peu à peu. Les cloches de la cathédrale
réveillaient Séville quand un négociant d’épices se présenta affolé au
palais du comte de Niebla: il était si pressé que les cailloux
volaient derrière les sabots de son cheval.
Il venait de recevoir une lettre alarmante de Lisbonne: le roi
Dom João du Portugal levait une redoutable armée et se préparait à
attaquer la cité. Son correspondant lui conseillait donc de mettre
ses marchandises à l’abri avant les hostilités. D’après lui, Séville,
la perle de l’Andalousie, coulait ses derniers jours paisibles au bord
du Guadalquivir.
– Si c’est vrai, c’est inquiétant ! s’exclama le comte, lisant et
relisant la missive.
Sa crainte était plus que légitime: une guerre longue et
meurtrière entre le Portugal et la Castille venait de s’achever. Le comte
sortit sur le perron et huma l’air encore frais de cette journée de
mai 1413qui s’annonçaitchaude. Son fidèle écuyer, Raul
Pimentel, qui setrouvaità ses côtés, l’entenditmurmu« Qrer :uel est
1
l’intérêtduMaître d’Aviz? Serait-il devenufouaupointde
déclencherune autre guerre ? »
Le comte ébauchaun souNon, le roi Dom Joãorire crispé. «
n’estpas fou, médita-t-il. Moi aussi, à sa place, j’essaierais detirer
profitde la confusion qui règne en Castille :un roi encore enfantet
deuxrégents à se disputer le pouvoir, sa mère, Catherine de
Lancastre, etson oncle, Fernando de AntequIl inera. »terrompitsa
réflexion ets’adressa à Raul :
– Partezimmédiatementà Palencia avec mon messager prévenir
l’évêque d’Ávila : il saura me dire s’il fautaccorder quelque crédit
à cette information. Ne rentrezpas sans réponse. Attendezletemps
qu’il faudra.
Natif de Séville et très introduità la cour de Castille, l’évêque
d’Ávila accompagnaitpartoutla famille royale. Dans d’autres
circonstances, cevoyagevers Palencia, oùséjournaientle roi etsa
mère, auraitémerveillé Raul : les genêts embaumaientetles
bourgeons de printemps s’épanouissaientle long des chemins, leviolet
des iris, le bleudes chardons etdes fleurs multicolores, jaunes,

1 e
Le roi duPortugal, Dom João, étaitle Maître d’Aviz, ordre religieuxfondé auXII siècle.
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rouges et blanches, émaillaient les champs et les bords des
ruisseaux. Mais ce trajet à marche forcée lui parut long et pénible.
Quatre jours durant, Raul et son compagnon chevauchèrent droit
devant eux, mangèrent à la hâte, ne s’arrêtèrent que pour changer
de monture et ne prirent même pas le temps le soir de reposer leurs
dos meurtris : il fallait dès l’aube repartir au galop.
Couverts de poussière, ils frappèrentaumilieude l’après-midi à
la porte dupalais épiscopal de Palencia.
– Quelle nouvelle m’apportez-vous ducomt? de-e de Niebla
manda l’évêque, contrarié d’avoir dûinterrompre sa sieste.
– Nous avons laissé le comte en parfaite santé, réponditRaul,
baisantsa bague. Il nous a chargés devous apporter cette lettre en
urgence.
L’évêque l’ouvritsur-le-champ. Aufur età mesure de la
lecture, il fronçaitles sourcils. Il avaitdéjà eu ventdes préparatifs
guerriers auPortugal, mais étaitloin d’en imaginer l’importance.
L’air soucieux, il marcha lentement vers la fenêtre etparla àvoix
basse gravement:
– Cette affairetombe mal, Don Fernando estdans sesterres
d’Aragon.
L’absence dudeuxième régentcontrariaitl’évêque. Il aurait
préféré s’entretenir avec lui plutôtqu’avec la reineveuve. Mais
pouvait-il se permettre d’attendre ? Il déplia à nouveaula missive,
la relutà la lumière dujour etarpenta la pièce, frôlantses lèvres du
doigt. Après maintes réflexions, il partitd’un pas fermetrouver le
conseiller de Don Fernando, qui l’accueillità la porte de son
bureau. Un soleiltimide de la dernière heure de la journée pénétrait
encore dans le cabinet.
– Regardezcela, Messire, ditl’évêque,tendantla lettre,
regardezcela.
Surpris par cette entrée en matière abrupte, le conseiller
commença à lire debout, etl’évêque penchaitlatête pour suivre la
lecture. Avantmême que le conseiller aitpudéchiffrer la moindre
ligne, il demandait:
– Quel estle butduroi duPortugal ?
Le conseiller regarda l’évêque en coin etse replongea dans le
texte.
– Le Maître d’Avizaffrètetous les navires disponibles dans la
Chrétienté, insista le prélat…

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Le nez dans la correspondance, le conseiller lui tourna le dos,
mais l’évêque était sur ses talons. Le doigt sur un paragraphe, il
asséna :
– Lisez ici, Messire, le Maître d’Avizachète des armes partout.
Le conseiller, agacé,tenta de rasséréner son ami :
– On m’a assuré, Monseigneur, que le roi duPortugal se
prépare à faire la guerre contre le duc de Hollande.
– C’est un sotquivous a ditça !décréta l’évêque. Seuls des
sots peuventcroire à cette fable! Le royaume de Dom João du
Portugal estcoincé entre la mer etnous… C’estla Castille qui est
visée. Allons-nous attendre qu’il nous attaque sans rien faire ?
Le conseillertoucha amicalementl’épaule duprélat.
– Calmez-vous, calmez-vous. Il ne fautpas agir dans la
précipitation. Le mieuxseraitde dépêcherune ambassade à Lisbonne. Je
plaiderai en ce sens auprès de la reine régente, mère duroi notre
seigneur…
L’évêque serra les dents.
–En attendant, il seraitprudentde renforcer les murailles de
Séville, conclutle conseiller.
Aussitôtinformée, la reine régente qui setrouvaità Palencia,
Catherine de Lancastre, donna son accord à l’idée d’une ambassade
à Lisbonne – elle étaitla sœur de la reine duPortugal, Philippa de
Lancastre. Le conseil duroyaume se réunitquelques jours plustard
etconfia la mission à l’évêque de Mondoñedo età Dia Sanchezde
Benavides. Raul s’apprêtaitdonc à rapporter cette nouvelle à
Séville quand l’évêque d’Avila le convoqua :
– Le comte de Nieblavientde m’apprendre quevous êtes fils
d’un gentilhomme portugaisvenuilyavingtans habiter en
Castille…
Raul acquiesça.
– … Il m’a ditbeaucoup de bien devotre dévouement…
Le jeune homme écoutaitgêné :il setrouvait toujours dans
l’embarras quand onvantaitses mérites. Grand etde fortélégante
tournure, il semblait toutà la fois puissantet timide.
– … Les ambassadeurs aurontbesoin d’un écuyer fidèle au
cours du voyage. Avec la permission ducomte, j’ai décidé devous
charger de cettetâche. Votre maîtrise de la langue portugaise
pourraits’avérerutile.
Raul hocha latête, ravi de pouvoirvisiter laterre de ses
ancêtres.

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*
* *
Pendant ce temps, à Porto, le gentilhomme João Gonçalves,
surnommé Zarco, préparait son mariage. Pour ce jour exceptionnel, il
enfila des chausses de soie deBruges etse couvritd’une chemise
de finetoile blanche. Il portaitaussiunetunique rouge brochée
d’or, ce qui mettaitenvaleur sesyeuxbleu vert. Grand, svelte et
blond, il avaitles pommettes larges et une légère fossette
aumenton.
La journée avaitcommencé encore plustôtpour sa fiancée,
Constança Rodrigues, fillette qu’on amenaità l’autel alors qu’elle
jouaitlaveille encore à la poupée. Elle s’habilla lentement, comme
si ellevoulaitéterniser ce momentde plaisir exquis où toutle
monde s’affairaitpour la rendre belle. Si ce jour-là elle ne devait
pas être ravissante, quand le serait-elle ? Sa mère, fille dumarquis
de Colonna, la contemplaitattendrie : elle se souvenaitde son
propre mariage deuxdécennies auparavantà Rome.
La fiancée mit une fine chemise detoile de lin, qu’elle recouvrit
d’une robe de cendal puis d’un bliaud bleuciel, couleur de la
pureté. Il ne fallaitnégliger aucun détail. Sur l’encolure etles manches
de la robe courait une fine passementerie, que le bliaud laissait
paraître par son décolleté etses manches, si larges etsi longues
qu’elles frôlaientle sol. « Cette cérémonie sera plus grandiose que
celle de mon mariage devantle patriciatde Rome », pensa sa mère,
« on attendun prince duPortugal ». Unvoile bleu transparent, fixé
parune chaînette d’or, que la fiancée soulèveraitaumomentde la
bénédiction, couvraitsatête. Elle saupoudra légèrementsonvisage
de safran etenfila deuxsouliers de cuir de Cordoue à becs longs et
pointus, invisibles auregard parce que le bliaudtraînaitàterre.
Elle seule connaissaitleur beauté.
Zarco se présenta à l’église surun magnifique cheval
fastueusementses parenharnaché ;ts, richementhabillés, le suivaientsur
2
des mulets. Suivantde peule fiancé, arriva Dom Henrique
,troisième fils duroi Dom João, Maître d’Aviz,vêtude fil d’or, entouré
de chevaliers etd’écuyers portantsa livrée. Le prince semblait
gêné par ses habits d’apparat. Un sourire ne se dessinaitquetrès
rarementsous sa moustache soigneusement taillée : il n’aimaitpas
les ambiances festives, les danses encore moins ; il jeûnait un jour
sur deuxetavaitcessé de goûter au vin depuis plusieurs mois. Un

2
Le prince Henri, surnommé « le Navigateur ».
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cilice de crin de cheval entre sa ceinture et son corps lui rappelait
en permanence les souffrances duChrist.
Les cloches se mirentàtinter joyeusement: Dona Constança
s’approchaitsur la plus jolie mule de Porto, dontle pelage luisait.
Les grelots sur latête de l’animal annonçaientla fiancée, etla
population accourait. Derrière la promise, d’autres
mulestransportaientles parents rayonnants de bonheur. Ils descendirentsur le
perron. Le père s’empressa de saluer le prince, puis le cortège se
forma : les fiancés, leurs familles etlestémoins avancèrentauson
des cloches. La population s’agglutinaitmaintenantautour de
l’église ets’amusaità regarder les jongleurs. Entre-temps, on
conseillaitauxmendiants de s’éloigner etd’attendre la fin des
réjouissances pour recevoir les restes dufestin. Devantl’autel, Dona
Constança futconfiée par son père à Zarco.
– Vous n'êtes pointparents, ditle prêtre auxdeuxjeunes gens
agenouillés,vous êtes chrétiens et vos parents sontconsentants. La
sainte Église permetdonc la célébration de ce mariage. Quelqu’un
s’oppose-t-il à cetteunion ?
Personne ne se manifesta. Iltraça alors le signe de la croixen
l’air etdit« Amen », imité par les invités.
– Rendons grâce à Celui qui assista auxnoces de Cana, reprit-il,
etqui bénit tous les mariages dumonde. La femme a été
responsable de la chute d’Adam, elle estdonctenue àun devoir
d’obéissance. Elle doitêtre chaste, réservée, ne jamais couper la
parole à son mari etéviter de letorturer en l’obligeantà répéter
plusieurs fois le même ordre. Son plus grand honneur consiste à
s’occuper de sa maison età procréer. Mis à partles aumônes etles
dons à la sainte Église, elle doit veiller à ne rien faire qui puisse
ruiner son époux. Le mari est tenuaudevoir conjugal, mais sa
femme ne doitjamais le réclamer. Réfrénezcependantles pulsions
de la chair etrefoulezle mal.
Le curé demanda auxfiancés s’ilsvoulaientse marier. Aussitôt
qu’ils eurentrépondu« oui »,un nuage d’encens les enveloppa. Le
prêtre les aspergea d’eaubénite etla messe commença.
En l’absence de l’infantDom Henrique qui avaitpréféré rentrer
dans ses appartements après la cérémonie religieuse, la noce eut
lieudans la nouvelle demeure des jeunes époux. Sénéchauxet
échansons se relayèrentpour porter les mets etlevin, alors que le
pain abondaitsur latable. Après s’être lavé les mains, les invités
les essuyèrentsur la nappe en drap de lin etse servirentdes salades
d’oignon, de fenouil, de persil etde feuille de sauge assaisonnée de
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sel, de vinaigre et d’huile d’olive. On passa ensuite aux poulets
rôtis, puis aux poissons bouillis.
Les jongleurs s’affairaient à distraire les convives pendant que
le vin coulait et déliait les langues. Zarco qui parcourait la salle
afin de partager la joie des invités s’immobilisa un instant devant
João Pereira, également gentilhomme de la maison de l’infant Dom
Henrique, qui riait aux éclats :
– Il paraît que vous aurez juste le temps de profiter de votre nuit
de noces, plaisanta João Pereira.
–C’est vrai, j’accompagne le prince après-demain à Lisbonne.
Le roi Dom João exige sa présence pour rassurer les ambassadeurs
de Castille.
– Les Castillans ont-ils donc si peur ? s’étonna João Pereira. Ils
doiventsavoir que notre roivise le duc de Hollande.
– N’oubliezpas que beaucoup de rumeurs courentdans le
royaume. Certains prétendentque le roi Dom Joãoveutsevenger
de la reine de Sicile.
Le soirtombé, Zarco conduisitsa fiancéevers la chambre
conjugale. Le prêtre se présenta pour épargner à ce couple la
salissure de la chair.
– Bénissezce lit, mon Dieu, pria-t-il, aspergeantl’air
d’eaubénite, afin que ces chrétiens procréentdans la paix, en communion
avec le corps duChrist.
Puis, il setournavers euxetdit:
– Abstenez-vous de commerce charnel pendantle Carême,
sinonvous aurezdes enfants difformes.
Une pluie fine dispersa les invités. C’étaitde bon augure :
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« Nocepluvieuse, noce heureuse », disait-on. João Pereira aurait
bienvouluaumatin assister à la cérémonie oùle mari remercierait
sa femme de lui avoir donné savirginité, mais il dutse résigner à
rentrer : il avaità sa charge l’entraînementdes soldats que l’infant
Dom Henrique destinaità l’expédition.
*
* *
Les ambassadeurs de Castille craignaientd’être mal accueillis
auPortugal. Aucontraire : le roi Dom João ordonna de les recevoir
en grande pompe. Non seulementils étaientattendus à la frontière,
mais le souverain les hébergea dans les plus somptueuses
demeu

3
« Boda molhada, boda abençoada. »
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res, leur fit servir les meilleurs repas, leur fournit valets et
animaux.
Tout au long du voyage à travers le Portugal les émissaires
castillans sentirent la ferveur guerrière qui s’était emparée du
royaume. Personne ne parlait d’autre chose que d’armes et de
provisions. Pendant que les bûcherons abattaient des arbres dans la
forêt de Leiria et que les charpentiers fabriquaient des navires, des
marins calfataient les bateaux. Les bergers tondaient les moutons ;
les fileuses filaient la laine, le lin et le chanvre; les tailleurs
cousaient les habits et les voiles; les cordiers confectionnaient des
cordes pour les ancres; les menuisiers produisaient des coffres
pour le butin et des caisses pour les bombardes ; les forgerons
façonnaient des épées et les officiers des finances frappaient monnaie
jour et nuit sans répit aux marteaux. Partout, on s’était mis à cuire
du biscuit, à accumuler du miel, des noix, des amandes, des figues
sèches, du raisin sec, bref, tous les aliments qui se conservaient.
Les femmes des pêcheurs salaient des courbines, des requins, des
raies etc.: il n’y avait plus un seul endroit ensoleillé qui ne fût
utilisé pour sécher le poisson.
Les ambassadeurs se dirigèrent vers le château royal de Sintra, à
une vingtaine de lieues de Lisbonne.Ce palais rivalisaiten beauté
avec l’Alhambra de Grenade. Conquis en 1147 sur les Maures, il se
dressaitaucentre d’une forêtd’oùjaillissaientd’innombrables
sources d’eaulimpide. Lavégétation combinait unetelle profusion
deverts différents que Raul auraitjuré approcher le jardin d’Éden.
Un nuage basvenantde l’Atlantique coiffaitla cime de la colline et
formait un disque orangé devantsesyeuxéblouis. En cette journée
sansvent, la chaleur restaitaccablante pour les chevauxobligés de
gravir la pente raide conduisantaupalais. Depuistrois siècles au
moins, les familles régnantesyséjournaientpour s’adonner à la
chasse oupour échapper à la chaleur de l’été, quand ce n’était,
comme alors pour le roi Dom João, pour fuir la peste qui sévissaità
Lisbonne.
Auxabords duchâteau, les émissaires de Castille remarquèrent
que la lice semblaitabandonnée : aucune joute n’yavaitété
organisée depuis plusieurs mois, comme si le souverain portugais s’était
déjà mis à épargner les deniers. Pour accéder à la chapelle
d’azulejos oùle roi étaitentrain de prier, ilstraversèrentla Grotte
des Bains, l’une des innombrables cours mauresqu:es ombragées
une agréable sensation de fraîcheur émanaitdes jets d’eauincrustés

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dans les céramiques. La reine, Dona Philippa, et sa fille y
brodaient, entourées de servantes qui les éventaient.
– Madame, dirent les ambassadeurs en s’inclinant, le roi notre
seigneur et la reine sa mère vous saluent.
– Vous saluerez également ma sœur, votre reine et mère du roi
votre seigneur, répondit-elle.
Une estafette vint annoncer aux ambassadeurs que le roi Dom
João les attendait dans la salle des Infants, la plus claire du château.
Le monarque était assis: un couvre-chef conique décoré de fils
d’or surmontait son visage fraîchement rasé. Les trois princes les
plus âgés, richement vêtus, se tenaient debout et, un peu à l’écart,
les conseillers du royaume. Les bras appuyés sur les accoudoirs de
sa chaise, le roi accueillit les ambassadeurs par un sourire.
– Très puissant et sérénissime prince, déclarèrent les émissaires
après les révérences, le roi deCastille etLeón, notre seigneur,
représenté par la reine sa mère etDon Fernando, nous envoie
confirmer letraité de paixsigné depuis deuxans entre nos
royaumes.
– Vous direzàvotre roi etseigneur qu’en aucun cas le Portugal
ne prendra l’initiative de rompre la paixentre nous, assura le
souverain.
Tous les princes approuvèrentd’un signe detête. Les
ambassadeurs fixèrentparticulièrementl’infantDom Duarte, l’héritier de la
couronne. C’étaitl’alter ego duroi depuis qu’il avaitété associé à
la gestion des affaires.
Le monarque, pour signifier son attachementauroyaume de
Castille, honora les ambassadeurs d’une grande fête. Il commanda
à Lisbonne età Porto des pièces de soie etde laine pour que les
tailleurs etles brodeuses confectionnentdes parures de danse etde
théâtre. Il fit venir desviandes fraîches etdesviandes salées, du
sucre etdumiel, des fruits frais etdes fruits secs, des barriques de
vin rouge etdevin blanc. Des chars à bœufs apportèrent
d’immenses cargaisons de cire d’abeilles pour allumer destorches
éclairantestouten parfumantl’atmosphère. Le roi ordonna que les
chandelles soientsi nombreuses qu’il fûtimpossible de les
compter. Les étrangers de passage ne pouvaientnullementignorer qu’il
s’agissaitbien d’une fête royale.
Dans la grande salle, le roi Dom João, Maître d’Aviz, oùqu’il
aille, étaitcontinuellementflanqué de l’infantDom Duarte,
l’héritier du trône à la minetriste, etde l’infantDom Pedro qui
rayonnaitde gaieté. Grands etmaigres, ils avaientlevisage rond de
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leur père. Mais, comme tous les enfants du couple royal, ils
ressemblaient davantage auxAnglais qu’auxPortugais :ilstenaient
de leur mère, fille de Jean de Gand etduc de Lancastre, leursyeux
bleus etleur long nez.
Dansun coin, l’évêque de Mondoñedo dità bassevoixà
Benavides :
– Approchons-nous. Profitons-en pour parler à l’infantDom
Pedro. C’estlui le capitaine chargé de rassembler l’armée à
Lisbonne.
L’infantDom Henrique netarda pas à les rejoindre. Bien
qu’étantle plus jeune destrois princes, il attiraitl’attention detous.
Non seulementà cause de son chapeaudevelours noir dont un pan
tombaitjusqu’à l’épaule gauche, mais aussi parce qu’il exerçait
une des plus hautes charges militaires :il étaitle responsable de
l’armée à Porto. L’air grave etpeusouriant, il s’installa à côté de
son père.
Attiré par la musique, Raul passa dans la piècevoisine oùla
reine etses plus jeunes enfants écoutaient untroubadour dire des
poèmes. Il étaitenvoûté par la sublime mélodie mauresque de la
viole dontle chanteur accompagnaitsavoixlorsqu’on lui susurra à
l’oreille :
– C’est un Juif.
Il setournavers ce gentilhomme qui ajouta :
– C’estJuda Negro, letroubadour de la reine.
– Y a-t-il des Juifs à la cour ?
– Oui. Eten Castille ?
– Des banquiers, etaussi des médecins, accorda Raul. Ils sont
de bons astrologues.
L’interlocuteur changea brusquementde sujet.
– Il semble que la Castille soitinquiète.
– Plus maintenant, le roi Dom João nous a rassurés.
– Vous avezraison. Le Portugal souhaite la paixavec la
Castille. À mon avis, Dom João, notre roi etseigneur, prépare cette
armée pour laver l’affrontque nous a infligé la reine de Sicile.
Raul fronça les sourcils.
– À qui ai-je l’honneur de parler ?
– João Gonçalves Zarco, gentilhomme de la maison de l’infant
Dom Henrique.
Satunique bleue assortie à sesyeuxlui donnait une belle allure.
– Je ne comprends pasvotre allusion à la reine de Sicile… dit
Raul intrigué.
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– Il y a peu, notre roi et seigneur, Dom João, a fait demander la
main de la reine veuve de Sicile pour son fils, l’infant Dom Pedro.
Elle a refusé. Elle auraitaccepté d’épouser l’infantDom Duarte,
destiné à régner, mais pas son frère cadet.
Avantque Raul n’esquisse le moindre mot, Zarco l’interpella :
– Vous parlez très bien notre langue. Commentcela se fait-il ?
– Je suis en réalité fils d’un gentilhomme portugais. Mais je suis
né en Castille.
– Je comprends maintenant…touts’explique. Quel âge
avezvous ?
– Dix-septans.
– Nevous est-il jamaisvenuà l’espritde faire le chemin inverse
devotre père? Les princes duPortugal sontgénéreux. Sivous
montrezde lavaleur, ilsvous couvrirontd’honneur etde richesse.
Indéniablement, Zarco savaitse monter convaincant.
– Jevaisypenser, assura Raul intéressé par la suggestion, mais
sansvouloir s’attarder davantage. Il priten hâte congé de Zarco car
il étaitpressé de rapporter l’information concernantla reine de
Sicile auxambassadeurs, dontle départétaitannoncé.
– Il faudrait vérifier cela, dirent-ils, considérantla nouvelle
comme plausible etdigne d’être retenue.
Mais la mortd’un des émissaires quelques jours plustard,
Benavides,victime d’une soudaine maladie, ne leur laissa pas le
temps de confirmer la rumeur. À l’occasion de ce décès, le roi du
Portugal montraune fois encore son amitié à la couronne de
Castil fiille :tcélébrerune messe de requiem grandiose etdécida de
faire rapatrier le corps à ses frais. En outre, il offrità l’évêque de
Mondoñedo des bijouxd’or etd’argent, des soieries etdes plumes.
Enchanté de son séjour, malgré le deuil, l’évêque s’apprêtaità
rentrer lorsqu’il convoqua Raul :
– Ne souhaiteriez-vous pas demeurer quelque peuici
pourvérifier le bien-fondé de cette rumeur ?Si la Castille n’estpasvisée,
c’estpeut-être la Sicile… donc l’Aragon. Vous savezque notre
corégent, Don Fernando, roi d’Aragon, dit-il d’un air entendu, a
des droits sur la couronne de Sicile. J’aurais bienvolontiers
questionné le roi Dom João à ce sujet, mais je ne suis pas accrédité pour
cela. Je suis certain que Don Fernando netardera pas à envoyer
quelqu’un en son nom. Attendez-le,vous rentrerezen Castille avec
lui.
Le doigtsur la bouche, l’évêque baissa leton comme s’il
craignaitqu’on ne l’écoutâtauxportes etsusurra :
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– Raul, pas un mot de trop, ici les murs ont des oreilles ! Mais
écoutez attentivement, ouvrez grand vos yeux et tâchez de bien
vous souvenir du moindre détail, du moindre mot, même de ceux
qui pourraient sembler insignifiants.
DonFernando chargea en effetquelques semaines plustard son
ambassadeur – celui qui étaiten résidence à Lisbonne – de
s’adresser auroi portugais :
– Notre seigneur Don Fernando, roi d’Aragon, a appris que
vous faitesvenir des armes etdes navires detoute la Chrétienté.
Un si grand prince quevous ne peutagir ainsi que pourune grande
cause. Cependant, certains médisants affirmentquevousvisezle
royaume de Sicile. Toutenvous priantd’agréer sa
meilleurevolonté de paix, notre roi etseigneur d’Aragon aimeraitquevous
n’oubliiezpas qu’il a des droits sur le royaume de Sicile, chose
reconnue par le Saint-Père. Si ce n’estpasvotre destination,
ditesnous aumoinsvers quelles contréesvous comptez vous diriger.
– Vous informerezmon ami le roi d’Aragon, assura le roi Dom
João, que mon armée n’estnullementdirigée contre ses
possessions. Aucontraire, c’estavec la meilleurevolonté que je l’aiderais
à conquérir d’autres royaumes, pour peuqu’il en aitle droit. Il
n’estpas question pour l’instantde dévoiler mon plan. Dites
àvotre roi que si je devais révéler ce secretàun seul prince, ce seraità
lui que je le ferais.
*
* *

Voyantqu’il n’avaitplus rien à faire à Lisbonne, Raul se
préparaità rentrer en Castille quand il se ravon annonçaiisa :ten effet
l’arrivée imminente d’un ambassadeur dusultan de Grenade.
Musulman, c’étaitlui qui avaitle plus à craindre de la mobilisation
portugaise. Après avoir écritplusieurs messages de paixrestés sans
réponse, il avaitfinalementenvoyé à Lisbonneun émissaire qui
parla ainsi auroi Dom João :
– Notre roi me prie devous dire qu’il atoujours souhaité la paix
avecvous. Depuis quevous avezla charge duroyaume, il n’ya
jamais eude discorde entre nous. Ilvous a envoyé des cadeaux,
comme il ne l’avaitjamais faitauparavantpour aucun prince
chrétien. Nous souhaitons seulementdévelopper des échanges
pacifiques. Or, certains de nos marchands n’osentplusvenir ici,
craignantque l’armée quevous levezne soitdirigée contre nous.
D’autre part,vos commerçants neviennentplus cheznous de peur
que leurs marchandises ne soientsaisies.
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– Je ne sais pour quelles raisons vous avez peur, rétorqua le roi
Dom João. Dites à votre souverain que si mes sujets ne vont plus
dans son royaume, ce n’est pas ma volonté. De toute façon, mes
intentions sont très éloignées de celles que vous imaginez.
L’ambassadeur, nullement rassuré, demanda à être reçu par la
reine, Dona Philippa, avec l’intention de lui offrir un cadeau.
– L’épouse favorite de notre sultan, affirma-t-il, me supplie de
vous demander d’intervenir auprès de votre mari pour maintenir de
bonnes relations entre nos royaumes respectifs.Elle saitcombien
les suppliques des femmes sontentendues par leurs maris. De plus,
sachantquevous avez une fille à marier, ellevous prie d’accepter,
en signe de bonnevolonté,untrousseau, le plus riche jamais
confectionné pourune princesse, maure ouchrétienne.
– Sivous demandez une chose juste, déclara la reine, mon mari
la fera avec la meilleurevolonté. J’ignore comment vos monarques
se comportentavec leurs épouses. Cheznous, il n’estpas bienvu
qu’une reine s’entremette dans les affaires duroi. Les femmes
d’ici, quand elles sontbien élevées, ne se mêlentpas des actes qui
ne les regardentpas. Surtoutsi leurs maris ontdes conseillers qui
donnentdes avis plus éclairés que ceuxqu’elles sontcapables
d’émettre. Celles qui le fontmalgrétoutne sontconsidérées ni
comme bien éduquées ni comme discrètes. Dites àvotre reine que
je la remercie, mais qu’elle peutfaire de cetrousseauce qu’il lui
plaira. Ma fille n’en a nul besoin pour son mariage.
L’émissaire mauretenta encore de s’entretenir avec l’infant
Dom Duarte. Mais l’héritier du trône le repoussa sans
ménagement:
– Les princes duPortugal ne marchandentpas leurs opinions,
leursvolontés n’ontpas de prix.
Atterré, l’ambassadeur retourna chezlui etle sultan décida de
renforcer les fortifications sur la côte de Grenade.
*
* *
Raul pritla route duretour. Alors qu’il s’étaitarrêté à Olivença,
un bruit terrible fit trembler son auberge en pleine nuit, réveillant
ses occupants en sursaut:
– Ouvrezimmédiatement!
La porte étaitentrain de se briser sous les coups quand
l’aubergiste,tiré d’un sommeil profond, se précipita pour la
déverrouiller. Il futrudementécarté duchemin par des hommes en
armes qui le sommèrentde répondre :
18

– Où se trouve leCastillan ?
Letavernier pointa dudoigtla porte que Raulvenaitjuste
d’ouvrir pour connaître la raison du vacarme.
– Vous êtes en étatd’arrestation, annonça le chef à Raul, en
entrantbrutalementdans sa chambre avec cinq archers. Habillez-vous
etaccompagnez-moi.
– Puis-je savoir ce quevous me reprochez?
– Vous le saurezle moment venu.
Euégard à la condition sociale révélée par les habits de Raul, le
chef le dispensa d’être lié à la selle ducheval etle conduisit vers la
prison. Une odeur fétide se dégageaitde la porte, dufaitde la
proximité des latrines, augrand dam desvoisins. Mais l’alcalde
préféraitencore écouter ces plaintes que subir les reproches de sa
hiérarchie en cas d’évasion, comme cela s’étaitproduitauparavant
lorsqu’ilsutilisaient unterrain éloigné. Humilié etangoissé, Raul
éprouvait un fortsentimentd’impuissance. Il futisolé des autres
prisonniers.
– On arrête aussi les gentilshommes ? persiflaun détenud’une
cellulevoisine.
Raul le regarda en coin etfeignitde ne pas avoir entendula
remarque. Il s’inquiétait trop pour souhaiterune conversation stérile.
– Pourquoi êtes-vous ici ? revintà charge le prisonnier.
– Je n’en sais rien, réponditRaul, désireuxd’en finir.
Ce petitcommentaire suffitaudétenupour remarquer que Raul
avait une intonation étrangère, quoiqu’il parlât un
excellentportugais.
– Vous êtes Castillan. Je parie quevous êtes ici pour
contrebande de bétail avec la Castille.
Raul haussa les épaules.
– Sitel estle cas, jevous plains : ilva falloir payer cher. Tout
s’achète à Olivença. Sivous n’avezpas d’argent… mais
c’estimpossible,un gentilhomme atoujours de l’argent.
Aprèsun long silence, il recommença.
– Pourquoi nevoulez-vous pas me parler ? Parce que je ne suis
pas devotre rang… c’estcela ? Je suis curieuxdevoir commentils
traitentles gentilshommes. Nous, c’estla prison… Depuis peu, on
nous proposeun autre choix: commuer notre peine pourun service
dans l’armée duroi… Le roi prépareune expédition,vous savez…
il a besoin de soldats. Mais il paraîtqu’on doitpayerune partie des
frais… je n’ai pas d’argent… jevais croupir en geôle.
Nouveausilence.
19

–À combien detemps croyez-vous qu’onva me condamner
pour avoir roué de coups le bouUn an palanger ?yé par la
couronne dans l’armée duroi et un autre à mes frais ? Ce
seraitrentable si je pouvaistoucherun bon butin…
Raul le regarda. L’homme avaitl’airtriste.
– … Messire, ilyaune seule chose que je n’accepterai jamais :
remplacer la prison par la galère. J’aivécucinq mois les rames à la
main… Ramertoute la journée est unvéritable calvaire, dit-il en se
signant… que le Christme pardonne cette comparaison… Mais le
garde-chiourme m’a mené lavie dure. J’ai pensé
souventausuicide.
Aupointdujour, Raul futconduitdevantle magistrat, qui
s’avançavers lui d’un pas sûr, sa robe rouge oscillanten cercle
autour de ses jambes.
– Qui êtes-vous, étranger ?
– Je ne suis pasvraimentétranger. Je suis fils d’un
gentilhomme installé à Séville.
– C’estjustementce que je soupçonnais. Quelles relations
entretenez-vous avec les exilés ?
– Aucune, Messire, je suis né en Castille. J’yaitoujoursvécu.
– Et votre père ? Ne serait-il pas de ces Portugais qui ontpris le
parti de la Castille contre notre roi etseigneur Dom João ?
– Non, Messire. Mon père atoujours respecté et vanté les
mérites duMaître d’Aviz. Ma mère estcastillane etmon père est venuà
Séville pour se marier ets’occuper desterres qui lui revenaienten
dot. Il estaujourd’hui décédé.
– Je feraivérifiertoutcela. Que faites-vous à Olivença ?
– C’estle chemin de chezmoi. Je suis écuyer ducomte de
Niebla.
– Pourquoi êtes-vous auPortugal ?
– J’ai accompagné l’ambassade de Castillevenue rendre
hommage auroi Dom João.
– Vous êtes donc auservice des Castillans !
– Non, Messire, je suisvenuauPortugal parce que jevoulais
connaître laterre de mes ancêtres.
Spontanément, Raul avançaun mensonge :
– Si je retourne en Castille, Messire, c’estsimplementpour
avertir le comte de Niebla que j’ai décidé de rejoindre l’entreprise
duroi portugais…
Puis, il formula sansyréfléchir cette phrase qui se révéla
efficace :
20

– … Le prince Dom Henrique en personne m’a invité lors d’une
réception au palais de Sintra.
À l’évocation des noms duprince etdupalais de Sintra, leton
dumagistratchangea. Il auraitbien aimé pouvoir rançonner Raul,
mais l’affaire s’avéraitpérilleuse. Il prit unevoixdouce pour dire :
– Comprenez-moi, entantque magistratà la frontière entre le
Portugal etla Castille, je dois prendre des précautions. Vous êtes
libre. Je nevous importunerai même pas envous demandantsi
vous avez une autorisation pourvous promener à cheval sellé.
Une fois libre, Raul se mitsérieusementà songer à l’idée qui lui
était venue inopinémentd’intégrer l’expédition duroi.
*
* *
En apprenantle résultatde l’ambassade, le comte de Niebla eut
un geste d’agacement:
– J’en étais certle Maîain :tre d’Avizne pointera plus jamais
ses lancesvers la Castille ; sa guerre contre ses frères catholiques
estfinie. Les négociants d’épices de Séville s’affolentaumoindre
bavardage : ils placentleurs marchandises etleurs gains au-dessus
de leur courage etde leur honneur.
Raul acquiesça de latête, etle comte ajouta en avançant vers la
cheminée, les deuxmains dans le dos :
– Pour moi, le roi Dom João se prépare à libérer Jérusalem etle
tombeauduChrist…tel fut, d’ailleurs, sonvœuà la Vierge Marie
pendantla guerre.
Cette hypothèse surpritRaul qui n’yavaitjamais pensé.
Pourtant, lorsque le comte l’envisagea, il l’accepta d’emblée comme
une évidence incontestable.
– Mon maître etseigneur, dit-il, quelle noble action que de
libérer letombeauduChrist!
Raul sentitaussitôtrejaillir en lui l’envie de servir Dieu, idée
qui l’avaithantétoutaulong de sonvoyage de retour duPortugal.
Mais commentannoncer aucomteuntel désir de s’en aller? Sa
susceptibilité etson irascibilité inspiraientlaterreur. Ne
l’interprèterait-il pas commeun signe d’ingratitude ? Aussi, quand
le comte approuva ses propos d’un sourire, Raul, malgré
satimidité, prononça cette phrase, qui sortitimpromptude sa bouche :
– Je serais grandementhonoré quevous m’aidiezà me joindre
auMaître d’Aviz.
Le comte sursauta : ilvenaitde réaliser que son écuyer songeait
à le quitter. Raul, embarrassé, encoretoutrouge d’avoir osé
formu21

ler une telle requête, lut la contrariété sur le visage de son maître.
Ce dernier le dévisagea etil baissa lesyeux. Il étaitdugenre à être
plus fâché des blessures qu’il pouvaitinfliger que des injustices
subies.
– C’estàvotre honneur devouloir servir Dieu. Mais attendez
un peu, évitezla précipitatpoion :ur briller sur le champ de
bataille, ilvous reste encore quelques entraînements.
En conseillantà Raul de reporter sa décision, quevoulaitle
comte ?Croyait-il que letemps finiraitpar infléchir lavolonté de
son serviteuOr ?upariait-il que le Maître d’Avizdébuteraitsa
campagne avantque Raul ne se détermine ? Toujours est-il que le
comte déclara imprudemment:
– Ensuite, sivous persévérezdansvotre projet, jevous aiderai.
C’estpromis.
Les mois passèrentet, après mainte réflexion, Raul compritque
son avenir seraitsombre en Castà moins de dénicherille :un bon
mariage, il étaitpeuassuré d’obtenirune seigneurie, lesterres étant
de plus en plus rares. Ainsi, il renouvela auprès ducomte sa
demande, en mai 1415. Ce dernier, contrarié etcachantmal sa
déception, setrouva obligé d’honorer sa parole :
– Jevous donneraiun mulet, de l’argentet une lettre de
recommandation rappelant votre présence à Lisbonne avec les
ambassadeurs de Castille. Quand allez-vous nous quitter ?
– Le plustôtpossible, seigneur. Le départduMaître d’Aviz
semble imminent.
– Partezdonc avec Dieu.
Raul baisaitla main ducomte en signe de merci quand il
futinterpellé :
– Comptez-vous dire adieuàvotre frère aîné ?
Question douloureuse s’il en était. Se doutait-il qu’elle
remueraitdevifs ressentiments ?Raul reprochaiten effetà son frère de
s’être accaparé le patrimoine familial. En souvenir de son père, il
ne lui étaitresté que ce placementauprès ducomte de
Niebla,tandis que sa jeune sœur étaitconfinée aucouvent. En s’efforçantde
garderune contenance, Raul hocha latête en signe de négation :
– Je n’ai pas letemps.
– Dans ce cas, rédigez un courrier. Je me chargerai de le faire
transmettre.
« Mon frère, écrivitRaul, je pars en guerre pour faire fortune et
pour que mon nom soitdigne d’être cité parmi les hommes. Je
refuse en effetde mourir sans avoir brandi auparavantletitre de
22

chevalier. Le roi Dom João du Portugal, terre natale de notre père,
s’apprête à effacer l’ignominieuse occupation par les infidèles du
tombeau de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Si je meurs pendantcette
action, sachezque je prierai duhautduciel pourvotre âme etpour
celles de ceuxquivous sontchers. Nous, les mortels, sommes ici
dans ce bas mondeuniquementpour servir Dieu. Contrairement
auxanimauxqui ne connaîtrontjamais la beauté de sa face, les
hommes mériterontlavie éternelle dans le paradis seulements’ils
sont vertueux. Il n’ya pas de perfection sans l’aide de Dieu, ni de
grâce qui nevienne de lui. Devotre frère aimé, Raul. »

23

Le culte du secret

Raul arrivait le 7 juin 1415 à la frontière, à Portalegre, quand il
fut surpris par un phénomène inédit : le soleil s’obscurcissait alors
même qu’aucun nuage, aucune fumée ne pouvait expliquer ce fait ;
la nuit tombait, peu à peu, en plein jour !
Dès l’entrée de la ville, il sentit l’inquiétude de la population.
Elle netarda pas à devenir de l’affolement un quartd’heure plus
tard.
– C’estla fin dumonde ! hurlaune femme s’arrachantles
cheveux.
Detoutes parts, les gens affluèrent vers l’église.
– Pitié !Dieumiséricordieux, ayezpitié de nous, pauvres
pécheurs !
Les handicapés etles malades, bref, ceuxqui se déplaçaient
mal, seterrèrentà plusieurs dans les lits, se couvrirentde draps, qui
en pleurantqui en priant, s’étreignirentcomme des enfants
assemblés contre l’anxiété. Un sage de Portalegre apostrophaitles
passants.
– Nevous affolezpas, ce n’estqu’une éclipse !
Mais il semblaitlui-même peuconvaincu: laterreur se lisaitsur
sonvisage.
– Commentne pas s’affoler,vieil imbécile, contestaune dame
qui se précipitait tête couvertevers l’église. J’aivude mes propres
yeuxdes oiseaux tomber raides morts. Vierge Marie, sauvez-nous !
Malgré les prières etles incantations qui fusaient, la
nuitcontinuaitàtomber inexorablement: lesvaches prenaientle chemin des
étables, les chiens aboyaientetles chauves-souristournoyaient
dans le ciel assombri…
Lorsque le soleil se réduisitàun mince croissant, la lumière
devintsiténue que Raul futaussi gagné par l’effroi: il attachatant
bien que mal son mulet, le laissa hennir effaré etcourut vers
l’église. Par des gestes rapides de la main, le curé invitaitles
fidèles à entrer. Mais c’étaitimpossible, elle étaitdéjà bondée.
L’obscurité étaitpresquetotale quand Raultomba à genouxdevant
le porche, les deuxmains jointes, entouré de fidèles qui récitaient
frénétiquementleurs chapelets, parmi d’autres qui s’embrassaient,
qui demandaientpardon à leurs ennemis, pardon pour les offenses,
pardon pour les dettes non payées… Par pénurie de prêtres, ils se
24

confessaient les uns les autres. Quand le soleil disparut
complètement, le noir et le froid tombèrent du ciel et les étoiles se
montrèrent :les gens claquaient des dents, les chevaux refusaient
d’avancer et les oiseaux mettaient leurs têtes sous l’aile pour la
nuit.Autour de Raul, ce n’étaientque pleurs, larmes etprières.
Terrifié, il serra les mains: «Dieu, acceptezce pauvre pécheur
dansvotre royaume ! »
Subitement, le soleil renvoyaun minuscule rai de lumière. Ce
pitoyable filetde clarté apportaitcependantl’espoir : la foule leva
lesyeuxauciel, les pleurs cessèrent, etle silencetomba. Enun
instantles gens pouvaientdéjà percevoir leursvoisins. Ils se
regardèrentébahis… Immédiatement, des applaudissements frénétiques
saluèrentla lumière bénie.
– Gloire à Dieu, Notre-Seigneur ! Rendons grâce ! cria le curé,
prosterné, embrassantle sol puis levantles deuxmains auciel.
Destransports de joie spontanés éclataientpartout. Lesyeux
embués de larmes, les gens récitèrentle pater noster
etimprovisèrent une procession dans les rues. Raultraîna son muletpar les
rênestoute la journée. Épuisé davantage par l’émoi que par la
marche, iltrouva à latombée de la nuit une auberge près ducouvent
São Francisco, oùil commandaune soupe auxchoux. Intrigué par
son accentcastillan, sonvoisin detable l’interpella :
– Je suis marchand à Porto. Qui êtes-vous, étranger ?
Aprèsune journée riche en émotions, Raul n’avaitaucune envie
de parler, mais sa bonne éducation lui imposaitde répondre :
– Je suis Raul Pimentel, fils d’un gentilhomme portugais
installé à Séville bien avantma naissance.
– Avez-vousvul’éclipse ?
– Impressionnant: même les animauxontcompris combien est
grande la puissance de Dieu!
– C’est un avertissement, commenta le négociant. Nous
commettonstrop de péchés… Le curé se plaintque les gens achètent
peude cierges etfontmoins de dons à la Sainte Église.
S’approchantde Raul, il ajouta :
– Je suis ici depuisune semaine avecune cargaison devin. Je
compte aller en Castillevendre la laine de Portalegre… c’estla
meilleure duroyaume.
L’aubergiste qui s’intéressaitde près à la conversationtendait
l’oreille,touten servantses clients.
– Que faites-vous auPortugal ? demanda-t-il à Raul.
– Je suisvenuproposer mes services auMaître d’Aviz.
25

– Je vois, je vois… Savez-vous où ira l’expédition ?
–Aucune idée…
– Je m’en doutais : personne ne le sait, assura le marchand
coupantla parole à Raul. D’ailleurs, le roi etl’infantDom Pedro à
Lisbonne n’engagentplus personne… Sivous deviezavoirune
chance, ce seraitavec l’infantDom Henrique à Porto. Suivezla
route de Tomar, puis de Coimbra etensuite d’Aveiro. Faites
attention !avertit-il le doigten l’air, les forêts sontinfestées de
brigands.
– Les routes sontdonc si dangereuses ? s’inquiéta Raul.
– Si onvous attaque, nevous défendezpas, répondit
l’aubergiste hilare,vous perdriez vos braies.
*
* *
La peur d’être agressé durantson sommeil hanta la pensée de
Raul. La première nuitsurtoutil ne dormitque d’un œil, se méfiant
detout. Il arriva donc à Tomartrois jours plustardtrès fatigué.
L’ancien châteaudes Templiers se dressaitdevantlui, imposantet
impassible : l'atmosphère ensoleillée de juin le rendaitencore plus
colossal.
Laville s’étendaitaupied de cette forteresse dontles pierres
ocres dégageaient, de loin,une impression chaleureuse. Cette
sensation étaitcependantdémentie par l’austérité de ses imposantes
murailles presque sans ouvertures qui promettaient une odeur de
moisi. Sur chaquetour flottaitl’emblème blanc de l’Ordre du
Christorné en son milieud’une croixrouge, à l’intérieur de
laquelle figurait une deuxième croixblanche. En lisière s’inscrivait
4
ce psaume : « Non nobis, Domine, sed Tu. »o nomine da gloriam
Ducôté sud, en contrebas duchâteau, s’ouvraitla Porte duSang,
ainsi baptisée en souvenir de la résistance àun assautdes Maures,
en 1190.
La nuit tombaitquand Raul arriva à l’auberge dont un banc
maintenaitl’entrée ouverte etpermettaitd’aérer la salle. Malgré le
prix, il commandaun pigeonneau, souhaitantse réconforter après
une journée pénible.
– D’où venez-vous ? demanda l’aubergiste.
– De Castille.
– Je m’en doutais àvotre accent. Jevoudrais savoir surtoutsi
vousvenezde Portalegre.

4
« Non pas à nous, Seigneur, mais c’està Ton nom que revientla gloire. »
26

– Oui.
– L’avez-vous vue?… L’éclipse, je veux dire… L’avez-vous
vue ?
– Oui.
–C’est vrai qu’onyavules étoiles en plein jour ?
– Oui, c’étaitimpressionnant!
– Ici à Tomar, non, il a fait très sombre mais pas nuit.
N’empêche que lesvaches sontrentrées dans les étables etles
oiseauxse sont tus… Un coursier arrivé ce matin de Lisbonne,
continua l’aubergiste, parle d’énormes processions pour implorer le
pardon de Dieu. D’autantplus que la pesteysévit.
Deuxmalédictions en mêmetemps… c’estbeaucoup.
– Jetrouve, moi aussi.
Raul dégustaitson repas lorsqu’une altercation éclata. Un
habitant traitaitd’ignorant un moine de l’Ordre duChristquitaxaitde
païenne la fête des Tabuleiros. Il avaitdonc devantluiun membre
de l’Ordre qui avaitsuccédé auxTempliers. Ceux-ci avaientété
condamnésun siècle auparavantpar le pape ClémentV sous
prétexte qu’ils pratiquaientla sodomie etadoraientBaphomet. Au
Portugal le roi Dom Dinis avaitcréé l’Ordre duChristauquel il
avaitconfié l’immense fortune des Templiers.
– Qu’ya-t-il de chrétien àvoir défiler des jeunes filles avec des
paniers de pain sur latête ? demandaitle moine.
L’aubergiste parvintà réconcilier les deuxhommes expliquant
que la fêtetraditionnelle de Tomar avaitété instituée par l’épouse
duroi Dom Dinis.
Heureuxde setrouver en présence d’un moine guerrier, Raul
saisitl’occasion de s’informer sur cette mystérieuse expédition qui
commençaità l’intriguer sérieusement:
– Mon frère, participerez-vous à la campagne duroi Dom
João ?
Suspicieux, le moinetoisa Raul de hauten bas, se leva etpartit
sans souffler mot. Raul attribua cela à son accentcastillan.
Le lendemain, plusieurs milles après Tomar, il rencontraun
groupe d’hommes etde femmes endimanchés qui
allaientaubaptême dufils d’un seigneur. La future nourrice dunouveau-né
marchaitderrière eux,un bébé dans le bras,un autre enfantaccroché à
ses jupes.
C’étaitle 13juin. Le garçonvenaitde naître, etson baptême
étaitimmédiat. Le père n’attendaitque cette cérémonie pour aller
rejoindre lestroupes de Dom Pedro à Lisbonne. Son impatience
27

avait aussi une autre raison: un an auparavant, sa femme avait
accouché d’une fille qui était morte le jour même sans baptême.
Afin d’épargner les limbes à l’âme de cette innocente, le curé avait
exigéune forte somme pour l’enterrer sous les gouttières de
l’église, les eauxde pluie se chargeantde purifier le corps. Cette
fois-ci le noble obligea le curé à attendre sur place
l’heureuxévénementpour s’assurer contretoute éventuelle mésaventure.
En prévision dubon déroulementde l’accouchement, le
seigneur avaitpréparé les réjouissances. Il avaitinvité les chevaliers à
l’intérieur duchâteauetles serviteurs à l’extérieur des murs. Pour
ces derniers, il avaitfaitégorgerun porc etquelques chevreaux.
Assurés d’avoirun bon repas, de nombreux vagabonds se
dirigeaient vers le château. Plus ils s’approchaient, plus la foule
grandissait: en effet, il ne sied pas àun noble de lésiner sur la charité à
l’occasion d’un baptême. Il devaitêtre encore plus généreuxcar
son fils étaitné le jour de saintAntoine de Padoue, protecteur des
marins etdes naufragés à Lisbonne et vénéré partoutcomme le
défenseur des pauvres etdes affamés.
Dans l’espoir de raccourcir sonvoyage, Raul se demandaits’il
nevaudraitpas mieuxessayer de se faire recruter pour l’expédition
à Tomar plutôtqu’à Porto. Ayantdécliné sa condition, il
futautorisé à attendre l’apparition duseigneur dans la cour, en compagnie
des autres écuyers.
Laviande s’avéra peuabondante. Dès qu’elle futdisposée sur
unetable soutenue par destréteaux, des mains en nombre presque
infinivinrenten arracher des morceaux. L’échanson avaitregroupé
les convives selon leurs affinités, car on devaitboire la soupe à
plusieurs dans le même bol. Raul se retrouva seul,victime
certainementde son accent: depuis la guerre, les Castillans n’étaientpas
les bienvenus.
En baptisantle nouveau-né dunom d’Antoine, le curé fit
l’éloge de ceuxqui s’apprêtaientà combattre. Devantles
chevaliers, il joignitles mains comme pourune prière :
– Le geste estplus éloquentque leverbe, prêcha-t-il. Beaucoup
de chrétiens se gargarisentde mots sans rien faire. Ils sontdonc
damnés aux yeuxduSeigneur. À quoi sertd’afficher la
connaissance de la Loi, si l’on mine l’enseignementde Dieupar
l’inaction ?Notre-Seigneur Jésus-Christa lui-même mauditle
figuier qui ne donnaitpas de fruits mais seulementdes feuilles.
Lorsque le seigneur eutfini de distribuer l’aumône, Raul se
présenta sans passer par les formalités habituelles.
28

– Messire, je m’appelle Raul Pimentel, dit-il tendant la lettre de
recommandation du comte et implorant du regard l’appui du curé.
Je voudrais participer à l’expédition du roi. Prenez-moi avec vous.
Je saurai me mettre à votre service et à celui de Notre-Seigneur
Jésus-Christ.
– Impossible, répondit-il sans même daignertoucher à la lettre.
Le roi etl’infantDom Pedro à Lisbonne n’engagentplus personne.
Puis, iltourna lestalons, alors que le curé restaitimmobile. Il se
disposaità s’en aller quand Raul lui demanda :
– Mon Frère, le roi a-t-il déjà révélé la destination de son
armée ?
– Ilva déposer l’Antipape d’Avignon, j’en suis sûr, déclara-t-il
en s’éloignant.
*
* *

À quelques milles de Coimbra, sousun soleil de plomb, Raul
s’écarta duchemin pour donner à boire à son muletsur le
Mondego. Près de lui, des lavandières faisaient un joyeux vacarme, riaient
auxéclats ets’aspergeaientd’eau. C’était un spectacle agréable
dontil pouvaitprofiter, sans êtrevu, à l’ombre d’un chênevert,un
brin d’herbe à la bouche. À son côté, le muletpaissaitcalmement.
Soudain, apparurentdeuxhommes armés de fouets qui hurlaient:
– Mécréant!
Sous leurs coupsviolents, Raul n’eutd’autre réflexe que de
courir detoutes ses jambes. Mais il se ravisa, se retourna, saisitson
poignard etse miten position d’attaquer. Craignantl’affrontement,
l’un des brigands s’empara de sa monture :les deuxpillards
s’éloignèrentaugalop, l’un sur le muletde Raul, le deuxième à cru
sur le sien.
Raul se retrouva désormais sans monture, blessé,
rêvantseulementd’un peud’huile d’olive etde blanc d’œuf pour panser ses
plaies. Heureusement, lui restaitencore sa bourse,
solidementaccrochée à sa ceinture. Il compta l’argentsoupar sou. En aurait-il
assezpour arriver à destination ? Quoi qu’il en soit, pas
suffisammentpour rebrou: il ésser chemintaitdonc condamné à avancer.
Sans mulet, sonvoyage setrouveraitfatalementallongé :l’avenir
étaitbien sombre. Pour la première fois, le doute s’installa dans
son esprit. Le soirvenu, quand arriva le momentpénible de
s’endormir sur la route, il éprouvaune angoisse diffuse, et un
malaise s’emparatantde son corps que de son esprit. Ce sentiment,
qui l’empêcha de s’assoupir, l’inquiéta. « C’estla fatigue »,
pensa29

t-il, s’interrogeant sur ses actes, son périple et le sens de sa vie.En
se mettanten branle pourvenir auPortugal, il avaitlatête emplie
de rêves etsevoyaitdéjà consacré parune extraordinaire destinée.
Or, on étaitle 17 juin –un mois s’étaitdéjà écoulé – etrien ne
semblaitse dessiner. Raul avaitignoré jusqu’à ce jour la faim, mais
depuis peu toutchangeait tropvite. Il ressentitplus que jamais le
besoin des berceuses de sa mère pour retrouver le sommeil.
*
* *
Loin de Raul, àune centaine de lieues, Zarco semblait
d’excellente humeur après l’orage de laveille. Encoreune averse
tardive, comme celle quivenaitabreuverun sol desséché, etles
collines setransformeraienten immenses prairiesvertes. Zarco
s’épanouissaitaussi bien en pleine mer qu’à la chasse : il appréciait
ce mélange d’hommes, de chiens, de chevaux, etaimaitla course
auson des cors derrièreune bêtetraquée.
Dona Constança souffraitde ses absences, etcela le chagrinait.
Lui aussi supportaitmal ces séparations répétées imposées par sa
vie de navigateur, surtoutaprès la naissance de leur bébé – Dieuen
soitremercié, c’était un garçon. Cette fois-ci, Zarco seraitde retour
dansune semaine, si Dieulevoulait, c’étaitpromis. Mais avant,
l’infantDom Henrique l’avaitconvié à la chasse pour faire plaisir à
un baron allemand età ses écuyers. Ensuite, Zarco s’absenteraità
nouveau. Il participeraità l’expédition duroi. Mais cela, Dona
Constança pouvait: abien le comprendreucun gentilhomme du
royaume ne pouvaitse dérober à ce devoir.
Dom Henrique s’avançavers Zarco aumilieudes aboiements et
des hennissements :
– Ce chien n’estpas réputé pour la chasse auxsangliers, dit-il
pointant un lévrier. Il estbon pour les lapins.
– Je le sais bien, Altesse, jeveuxsimplementle faire courir.
– Je retourne à Porto. Quantàvous, netardezpas à rentrer,
notre départne saurait tarder.
Dom Henrique jetaun dernier regard sur la magnifique meute,
salua le baron,tourna le dos etpartitaugalop.
– Sur laterre mouillée on suivra mieuxle gibier à latrace,
expliqua le baron à Zarco.
– C’est vrai, mais les limiers perdrontquelque peude leur flair.
Le maître de chasse,un manantquitenait un gourdin dansune
main et un cor dans l’autre,vintannoncer qu’il étaitprêt, qu’il
connaissaitle repaire d’un de cesvieuxsangliers dits « solitaires ».
30

– Ne perdons donc pas de temps, répondit Zarco, tirant les rênes
de son cheval fougueux.
Les chiens furent dirigés vers la piste et ne tardèrent pas à
débusquer l’animal. L’espace s’emplit des appels du cor, des
aboiements, de hennissements et de cris joyeux. Les chasseurs
s’égaillèrent sur une large bande pour obliger le solitaire à adopter
le chemin de la clairière et Zarco, fort enthousiasmé, coupa à
travers bois pour l’empêcher de sortir du piège.
L’animal, pressentant le danger, courut droit vers la forêt où la
cavalcade était moins aisée. Il passa sous des ronces qui
écorchaient les limiers et obligeaient les chevaux à sortir de la course.
Il mena la meute deux heures durant, jusqu’à ce que les chiens
fléchissent.
– Les sangliers d’ici sont rusés! pesta Zarco lorsque s’imposa
l’évidence que les chiens tournaient désormais en rond.
– Messire, il n’y a pas que les sangliers qui soient rusés au
Portugal, déclara le baron, tout le monde y est habile! Je le dis avec
admiration. Regardez comment le roi Dom João et ses enfants
cachent si bien la destination de leur armée.Cheznous, ilya bien
longtemps que le monde entier seraitaucourant. Vous, cher
gentilhomme, continua le baron dansuneultimetentative de percer le
secret, croyez-vousvraimentà cette histoire de guerre contre le duc
de Hollande ?
– C’estce que l’on dit.
– Mais on ditaussitellementd’autres choses. Personnellement,
je suis certain qu’il nevise pas la Castille, affirma le baron.
– Pourquoi dites-vous cela ?
– Parce que les enfants duroi Dom João, les princes Dom Pedro
etDom Henrique ne se soucientnullementde cavalerie :ils
n’apprêtentque des bateaux. Il s’agitforcémentd’uneville côtière,
oud’un pays n’ayantpas de frontièresterrestres avec le Portugal.
Donc… ce n’estpas la Castille.
– Messire, le roi Dom João est un ferventcatholique, répondit
Zarco. Il envisage certainement une grande action pour le salutde
la Vraie Foi.
– Plus je réfléchis, plus je pense auroyaume de Grenade.
– Ce n’estpas exclu.
– Grenade oupas, j’espère que ce seraune place riche pour
qu’on se paye sur le butin. Cette expédition me coûte déjàune
fortune ! avoua le baron.
Soudain, le cor sonna à nouveau.
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