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L'enchantement

De
146 pages
Au crépuscule de sa vie, un homme s'éprend d'une jeune femme inaccessible. Lui vient alors l'idée de lui écrire, de prolonger cet envoûtement qui se traduit bientôt en une confrontation avec sa propre vie, son propre vieillissement, et la conscience claire de sa mort, inéluctable.
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Dominique RenaudL’enchantement
Au crépuscule de sa vie, un homme s’éprend d’une jeune
femme inaccessible. Lui vient alors l’idée de lui écrire, de
prolonger cet envoûtement qui se traduit bientôt en une
confrontation avec sa propre vie, son propre vieillissement,
et la conscience claire de sa mort, inéluctable.
« …Combien de hasards minimes a-t-il fallu pour que j’en arrive
à te parler ainsi d’amour, avec toute la plénitude sacrée de ce L’enchantement
mot, et dans la conscience claire d’une infdélité silencieuse et
déjà consommée ? Il y a des sentiments qui ne se commandent Récit
pas, ils arrivent, s’insinuent en nous, presque à notre insu. C’est
ce qui s’est passé avec toi : un jour je t’ai regardée, et mon regard
avait la pureté de l’évidence. Des régions entières se sont ouvertes
alors à moi, tes yeux étaient comme les lumières d’un train de
nuit m’emportant au loin, dans un ailleurs qui ressemblait à
ces sommets enneigés qui, sur le soir, se teintent de rouge et
d’or… ».
Né en 1961, Dominique Renaud a notamment publié Poèmes d’une
année, Morts à l’appel, État d’arme, Certains l’aiment froide, Feinte
alliance, Rédemption, L’inconnue de Jaisalmer.
Illustration de couverture : © Fernando Alvarez Charro
ISBN : 978-2-343-04298-5 9 782343 042985
14,50 €
Dominique Renaud
L’enchantement




L’enchantement







Dominique Renaud



L’enchantement
Récit


















Du même auteur

L’inconnue de Jaisalmer, L’Harmattan, 2013
Rédemption, L’Harmattan, 2011
Feinte alliance, Le Poulpe, Éditions Baleine, 1999
État d’arme, Éditions Hors-commerce, 1998
Certains l’aiment froide, Éditions de la Voûte, 1997
Morts à l’appel, Éditions Canaille, 1995
Poèmes d’une année, Éditions Apis, 1991

















































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04298-5
EAN : 9782343042985



« Tu rencontreras d'abord les Sirènes qui charment
tous les hommes qui les approchent ; mais il est
perdu celui qui, par imprudence, écoute leur chant, et
jamais sa femme et ses enfants ne le reverront dans
sa demeure, et ne se réjouiront. Les Sirènes le
charment par leur chant harmonieux, assises dans
une prairie, autour d'un grand amas d'ossements
d'hommes et de peaux en putréfaction. Navigue
rapidement au-delà, et bouche les oreilles de tes
compagnons avec de la cire molle, de peur qu'aucun
d'eux entende. Pour toi, écoute-les, si tu veux ; mais
que tes compagnons te lient, à l'aide de cordes, dans
la nef rapide, debout contre le mât, par les pieds et
les mains, avant que tu écoutes avec une grande
volupté la voix des Sirènes. Et, si tu pries tes
compagnons, si tu leur ordonnes de te délier, qu'ils te
chargent de plus de liens encore. »
Homère. L’Odyssée, XII
29-58










« Le banquet de la vie est devant nous et la
seule question qui se pose est celle de notre appétit.
L’appétit est la chose la plus importante et non pas
le festin. »

Lin Yutang


« Bonheur, je ne t’ai reconnu
qu’au bruit que tu fis en partant. »

Radiguet.


« La grande force est le désir. »

Apollinaire.






Un texte intitulé « L’enchantement », s’il était
publié, ne correspondrait à aucun horizon d’attente
particulier pour des lecteurs friands d’action. C’est
un récit qui s’ancre dès l’abord, ne serait-ce que par
son titre, dans le rêve. Mais les choses sont-elles
aussi évidentes qu’il y paraît ? Si la nomination est
une procédure d’identification du réel, rien ne
prouve que certains personnages ainsi nommés
existent, ou aient existé. De même, et bien que ce
soit, semble-t-il, le type de traitement qui prévale
dans les pages qui suivent, rien ne prouve qu’il
s’agisse là d’un exercice autobiographique. Le
« je » qui parle pourrait tout aussi bien être une
créature purement fictive, conçue pour être porteuse
d’une valeur signifiante encore plus vraie que ne le
ferait un personnage réel.
Cette superposition auteur-narrateur incite en
tout cas à évoquer la présence d’un auteur plus
impliqué qu’implicite, et par là même plus sincère.
Mais à coup sûr on peut y voir, ici et là, une volonté
de sortir ce type de récit de la clôture à laquelle le
destine son appartenance générique.
Cet « enchantement » est avant tout l’histoire
d’un homme qui, un jour, décide de marquer le pas
et de se tenir, pour un temps, immobile, seul avec
lui-même.





Un jour ou l’autre, nous rêvons d’un ailleurs, et
c’est toujours au détriment de quelqu’un d’autre.

***

Dis-moi ton nom. C’est le titre d’un récit
magnifique écrit par un auteur découvert voilà quinze
ans et que je relis aujourd’hui. Je me souviens d’un
extrait où l’on parle d’exilés qui, parcourant en
autobus le trajet qui les mène à leur travail, peuvent
atteindre l’illumination d’aventures qu’ils ne vivront
pas, de voyages que jamais ils ne feront.
En relisant ce texte, je me dis que, lorsque je pense
à toi, je suis l’un de ces exilés.
Il y a parfois des choses dont on diffère sans cesse
l’exécution, parce qu’on en a peur, ou parce que l’on
sait qu’elles seront source de perturbations profondes.
Telle cette envie de t’écrire que j’ai en tête depuis
longtemps mais qui, pour les raisons que je viens
d’évoquer, en est toujours restée au stade du rêve et
du désir.
Si je le fais aujourd’hui, c’est que durant ces
quelques jours passés au calme, à lire et prendre le
soleil, je me suis rendu compte, du fond inavouable
de mes pensées, que ce que je désirais le plus au
monde était que tu sois là, à mes côtés. C’était
comme si j’avais soudain cessé de me mentir pour me
donner à croire que le plaisir que j’avais à te parler ou
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à te regarder n’était que la conséquence d’une amitié
que je manifestais à ton égard.
Je me suis alors aperçu que tu me manquais, et que
cette infinie tendresse que je ressentais pour toi me
faisait mal ; c’était comme si je m’imaginais en train
de regarder la mer, sachant que dans quelques heures
j’allais mourir.
Combien de hasards minimes a-t-il fallu pour que
j’en arrive à te parler ainsi d’amour, avec toute la
plénitude sacrée de ce mot, et dans la conscience
claire d’une infidélité silencieuse et déjà
consommée ? Il y a des sentiments qui ne se commandent
pas, ils arrivent, s’insinuent en nous, presque à notre
insu. C’est ce qui s’est passé avec toi : un jour je t’ai
regardée, et mon regard avait la pureté de l’évidence.
Des régions entières se sont ouvertes alors à moi, tes
yeux étaient comme les lumières d’un train de nuit
m’emportant au loin, dans un ailleurs qui ressemblait
à ces sommets enneigés qui, sur le soir, se teintent de
rouge et d’or.
Parfois, lorsque je quitte ton appartement, à l’issue
d’une soirée passée avec des amis, je sors le cœur
meurtri, conscient de tout ce qui nous sépare, ou
plutôt de tout ce qui m’empêche de me rapprocher de
toi. À cet instant, je ne sais pas qui je puis être à tes
yeux, mais je sais ce que, d’une manière ou d’une
autre, tu serais aux miens si j’avais avec moi la liberté
qui me manque.
Je m’aperçois aujourd’hui qu’à chaque veille de
week-end je me sens perdu, perdu par l’imminence de
nos départs respectifs, éloignés l’un de l’autre, et que
je me retrouve dans cet espace neutre qu’est une
chambre d’hôtel quand on y débarque seul, loin de
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celle qu’on aime, dans ce lieu qui ne nous appartient
pas et dont il restera, sitôt parti, rien de ce qu’on y a
laissé.
Annabelle. Ton nom seul est un poème. Je le
décline chaque jour, chaque nuit, sous toutes ses
formes. Il n’y a pas de son plus doux à mon oreille,
que j’associe au soyeux de ta main et aux courbes de
ton corps près duquel je me sens comme enveloppé
d’une chaleur apaisante, comme je peux l’être parfois
devant un paysage dans les formes duquel transparaît
quelque chose de l’unité harmonieuse de la nature.
Moi-même, j’ai peine à concevoir qu’après toutes
ces années où nous nous sommes presque
quotidiennement croisés je puisse seulement maintenant
contempler, au cours de ces secondes parcimonieuses
qui me sont allouées chaque semaine, la beauté de ta
présence, ton corps à quelques centimètres de mon
regard, ta voix, nonchalante, qui fait parfois penser à
une enfant timide, maladroite, mais si
merveilleusement maladroite que je me demande souvent
pourquoi elle résonne ainsi dans mes rêves, à l’heure
où je m’endors, l’esprit comblé par sa mémoire.
Les mots au quotidien sont inutiles. Je le sens à
chaque minute devant toi. Si l’envie me presse de te
dire quelque chose, non pas de t’adresser un
compliment, ainsi que tu le crois peut-être, mais te
transmettre par un mot une part de mon émotion, je
sais que je n’exprimerai rien moins qu’une platitude
et que le fond de ma pensée restera recroquevillé en
moi, comme un mollusque dans sa coquille.
Hier encore, je me suis trouvé nez à nez devant toi
par hasard, et à la seconde où je t’ai vue j’ai senti
mon corps se transformer. Tu étais si belle, si
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