L'enchanteur Malgré Lui

De
Publié par

Chateaubriand se décrit comme un " androgyne bizarre " et revient maintes fois sur sa " double nature ", à la fois sérieuse et romanesque. Il propose de diviser sa vie en " carrières " successives : le soldat et le voyageur jusqu'en 1800, l'homme de lettres jusqu'en 1814, l'homme politique jusqu'à la chute des Bourbons en 1830, et " au-delà de la Restauration " le temps d'outre-tombe où s'achève son oeuvre. Au-delà d'une distinction générique, les travaux du romancier et de l'annaliste, de l'homme d'Etat et du mémorialiste s'enchaînent et s'ordonnent, de même qu'il n'y a pas de solution de continuité d'une carrière à l'autre. C'est ainsi qu'au cours des années dites littéraires, paradoxalement l'écrivain abondonne la fiction, tandis que le métier politique le détourne efficacement de la scène publique
Publié le : mardi 1 septembre 1998
Lecture(s) : 29
Tags :
EAN13 : 9782296370241
Nombre de pages : 208
Prix de location à la page : 0,0084€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

L'ENCHANTEUR MALGRÉ LUI
Poétique de Chateaubriand

Collection Critiques Littéraires dirigée par Maguy Albet, Geneviève Clancy, Paule Plouvier et Emmanuelle Moysan

Juliette Hoffenberg

L'ENCHANTEUR MALGRÉ LUI Poétique de Chateaubriand

L'Harmattan

@ L'Hannattan,

1998

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

-

L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Canada H2Y lK9

Montréal (Qc)

L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-6962-0

En mémoire de Zizou

On dit bien vrai qu'un honnête homme, c'est un homme mêlé. Montaigne, De la vanité

INTRODUCTION:

L'OEUVRE IIMÊLÉEII

Au commencement

était le chaos:

Du premier manuscrit des Natchez, "deux mille trois cent quatre-vingt-trois pages in-folio", Chateaubriand rappelle trente ans plus tard qu'il fut "écrit de suite sans section; tous les sujets y sont confondus: voyage, histoire naturelle, partie dramatique etc" ; il "contient le tout sans division, et avec tout le désordre de la matière". Et de conclure:
Il a fallu beaucoup rejeter et brûler encore davantage de ces compositions surabondantes. Un jeune homme qui entasse pêlemêle ses idées, ses inventions, ses études, ses lectures, doit produire le chaos)

Ceci éclaire la présentation que l'auteur faisait au moment même d'un grand roman intitulé René et Celuta:
On Y voit des pères étouffant leurs propres enfants par amour de la liberté; des rendez-vous d'amour dans des cavernes pleines d'ossements; des prisonniers brûlés avec des tourments affreux; des assemblées de conjurés sur des roches escarpées, au haut des montagnes, au milieu des tempêtes et des fantômes: mais aussi on y trouve, par opposition, les scènes les plus douces et les plus voluptueuses; des moissons (...) ; des fêtes, des hymnes, des chasses; des peintures de mœurs dans le goût antique; des conversations (...); des tableaux continuels d'une nature étrangère à nos climatsetc..2 L'énumération reproduit un véritable digest de la culture ambiante: des ingrédients du roman gothique à l'esthétique néo-classique, en passant par les contrastes chers aux romantiques. Fort de cette variété, le jeune écrivain songe à

collection de morceaux choisis dans tous les styles et dans tous les tons". L'histoire ne dit pas quelle fut la réaction de l'éditeur: malheureusement (ou heureusement), René et Celuta n'a jamais vu le jour. Nous ne connaissons pas l'énorme manuscrit, détruit et démantelé pour la publication en Voyage en Amérique, Natchez, Atala et René. Toutefois, ces
soumettre à son correspondant une
Il

9

trace du "pêle-mêle" initial. Le Voyage demeure un mixte d'histoire naturelle, d'ethnologie, de géographie, tantôt étude, tantôt journal de route. Dans les Natchez, "le premier volume s'élève à la dignité de l'épopée... le second descend à la narration ordinaire", et l'auteur propose au lecteur d'étudier par quels "artifices" il est passé "d'un genre à un autrefl3. La confusion du manuscrit original s'étend à la définition d'Atala comme "une sorte de poème moitié descriptif et moitié dramatique", et jusqu'au personnage de Chactas, au "style mêlé" 4. Les contemporains auront beau jeu de railler l'invraisemblable métissage des héros de l'anecdote (sans parler de l'inceste) espagnol/indien, idôlatre / chrétien, sauvage / civilisé. Michel Butor retrouve dans la vie même de l'écrivain l'étiologie de ces complications: Chateaubriand "Bois-Brûlé", éternel étranger, qu'il soit parmi ses hôtes du Nouveau Monde ou paria dans sa propre patrie.s L'Essai historique sur les révolutions, publié à Londres en 1797, ne dément pas l'auteur de René et Celuta. Autre "composition surabondante", cette revue des révolutions anciennes et modernes relève d'une démarche encyclopédique. Ecrit à la fin du siècle des Lumières, l'Essai est une somme que l'on peut comprendre sous les traits d'une Anatomie6. L'érudition s'y disperse selon le procédé des "sectes à l'encan": défilent les systèmes des épicuriens, des platoniciens, des philosophes, des jacobins, des chrétiens, des athées, des polythéistes, etc. Que sais-je? où s'engloutit le point de vue de l'auteur, cette compilation est une tabula rasa. La forme de l'ouvrage, divisé en une infinité de chapitres, permet toutes sortes d'excursions critique littéraire, considérations morales, autobiographie. Le Prospectus annonce que:
:

... l'auteur, qui a visité différentes parties du globe, et qui, par son titre d'Essai, a pu s'écarter çà et là sur sa route, s'est quelquefois permis d'insérer des morceaux de ses voyages, et des digressions un peu étrangères, afin de plaire aux différents goûts des lecteurs, et de les délasser par la variété du style et des sujets.7
10

Le chaos est maintenant justifié par la loi du genre; l'écrivain rapporte le parcours erratique de l'Essai au shifter de l'autoportrait: "Il m'a semblé que le désordre apparent qui y règne, en montrant tout l'intérieur d'un homme (choses qu'on voit si rarement) n'était peut-être pas sans une espèce de charme,"g C'est une plus-value esthétique: désordre de la matière (semblable à celui du premier manuscrit des Natchez), réfléchissant le désordre intérieur du sujet qui s'y exhibe. Les Notes de la réédition de 1826 renchérissent et qualifieront l'Essai de "véritable chaos", de "tour de Babel". Le Génie du christianisme, entrepris au lendemain de l'Essai, est du même tonneau. L'auteur éprouve des difficultés à le présenter "à cause de l'extrême variété des tons."9 La religion s'y diffuse en un texte éclectique: critique littéraire, esthétique, histoire, anecdotes autobiographiques ou romanesques (Atala et René font partie de l'édition originale), fournissent les preuves et les arguments de l'apologie. Ce qui n'échappe pas aux détracteurs: "est-ce un livre dogmatique, ou une poétique, un traité de philosophie morale?" s'irrite Guinguené dans la Décade philosophique.lo Au premier chapitre, Chateaubriand énonce presque naïvement l'arbitraire d'un projet de persuasion:
Mœurs de nos aïeux, peinture des anciens jours, poésie, roman même, choses secrètes de la vie, nous avons tout fait
servir à notre cause

(...) tantôt

avec le moine

maronite,

nous

habitons les sommets du Carmel et du Liban, tantôt avec la fille de la Charité nous veillons au lit du malade: ici deux époux américains nous appellent au fond de leurs déserts; là nous entendons gémir la vierge dans les solitudes du cloître : Homère vient se placer auprès de Milton, Virgile à côté du Tasse: les ruines de Memphis et d'Athènes contrastent avec les ruines des monuments chrétiens, etc. 11

La phrase n'en finit plus. Tout ceci rappelle étrangement l'examen que faisait l'auteur dès 1816 de son Essai sur les révolutions:
C'est un chaos ou se rencontrent les Jacobins et les Spartiates,

11

la Marseilleise et les chants de Tyrtée, un voyage aux Açores et le périple d'Hannon, l'éloge de Jésus-Christ et la critique des moines, (...) des Promenades Solitaires, des Vues de la Nature, du Malheur, (...) de la Politique, un petit commencement d'Atala, Robespierre, la Convention, et des discussions sur Zénon, Epicure et Aristote...12

Il est remarquable que cette description --transformez la critique des moines en éloge-- vaille aussi bien pour le Génie. La matière et la manière de Chateaubriand apparient deux ouvrages habituellement renvoyés dos à dos, celui-ci athée, celui-là chrétien. Une étude des variantes de l'Essai au Génie permet de transcender la palinodie que dénonce Rémy de Gourmont13. Un même passage sert successivement le pour et le contre, et d'un texte à Yautre, la "conversion" de l'auteur se présente plutôt sous les espèces d'un problème de versions. Les juvenilia signalent donc une problématique: l'auteur peut s'exercer à différents "styles" ou "sujets", à différents "tons" ou "genres", au point de produire un mélange qui frise l'illisibilité. La surabondance lui est spécifique: "compositions surabondantes" du premier manuscrit des Natchez, "surabondance de moyens" pour le Génie, "sève surabondante" de l'Essai, elle caractérise le mal de René: "j'étais accablé d'une surabondance de vie..."14 On peut avancer les raisons esthétiques de cette polygraphie où tendent les écrits de Chateaubriand. Au tournant du siècle, il incombe aux poètes-penseurs, comme les baptise Paul Bénichou15, la responsabilité d'un savoir total. C'est ainsi que l'écrivain manifeste à plusieurs reprises une hargne polémique contre les esprits "spéciaux". Il fustige "le préjugé barbare qui sépare les talents"16, tout comme sa contemporaine Mme de Staël. qui fait le détour par la philosophie allemande pour condamner la spécialisation et le "préjugé qui destine chaque homme, de manière exclusive, à telle branche d'études." 17

En réaction à la classification des Lumières, le romantique ambitionne l'Universel et pense en termes de 12

"rapports". Pour n'être pas nouveau, le mot émaille les textes et désigne la volonté de penser ensemble la diversité des champs culturels. C'est ainsi que De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1801) offre une nouvelle constellation idéologique où "progrès", "morale", "religion", "poésie", etc, fonctionnent commutativement. Caractéristique est l'effet de synthèse qui en découle: les arts, les sentiments, les institutions apparaissent dans leur dépendance mutuelle, indicative de l'entité sociale. Prenons Bernardin de Saint Pierre (à qui Chateaubriand doit son histoire naturelle) qui ne veut point voir les étamines du lis, mais le lis en son lieu. Contre la nomenclature de Linné, l'auteur des Etudes de la Nature s'attache à en montrer les "harmonies". Tel organisme sera conçu dans ses "rapports avec le reste de la nature" où "tout est lié"; on le décrira sous son climat, dans ses "convenances" à ce qui l'entoure, sans jamais faire abstraction du regard de l'homme sur le tableau.18 Qu'il s'agisse des beaux-arts, de la religion ou de l'histoire, une vision du monde est à l'œuvre. Un dessein universel, qu'il soit laïque ou chrétien, garantit l'unité de la création, visible en ses "correspondances". Cette notion, le plus souvent associée à l'ésotérisme, nous semble corollaire de celle des "rapports", des "harmonies", des "analogies" chères à Mme de Staël. C'est toute une idéologie, toute une métaphysique qui s'exprime par ce style. Dans le Génie, initialement nommé De la religion chrétienne par rapport à la morale et à la poésie, le processus sert d'exutoire à l'apologie du christianisme. Chateaubriand fait feu de tout bois. Preuve téléologique de l'existence de Dieu, l'analogie génère des images merveilleuses. C'est sans vergogne qu'il tâche à faire concorder l'éléphant avec le reste du monde; le pachyderme se métamorphose sous sa plume:
La trompe de l'éléphant a des rapports marqués avec les cierges, les aloès, les lianes, les rotins, et dans le règne animal avec les longs serpents des Indes; ses oreilles sont taillées comme les feuilles du figuier oriental; sa peau est 13

écailleuse, molle, et pourtant rigide, comme la bourre qui enveloppe une partie du tronc du palmier; beaucoup de plantes grasses des tropiques s'appuient sur la terre comme ses pieds, et en ont la forme lourde et carrée, etc.19

"Tableaux", "rapports", "correspondances", "harmonies", "analogies", "parallèles" : Chateaubriand emprunte à l'air du temps les outils d'une méthode et d'un style. Dans l'Essai de 1797, la peinture des révolutions anciennes et modernes suscite des amalgames proprement ahurissants. Des événements que deux mille ans séparent, guerres médiques et guerres révolutionnaires, sont traités de front : "Durant que ceci se passait en Ionie et dans le Brabant, de grandes scènes s'étaient ouvertes en Grèce et en France.oo"2o En deça de leur idiosyncrasie, les sommes que sont l'Essai ou le Génie témoignent d'une nouvelle mise en œuvre du savoir. Une encyclopédie à compte d'auteur en quelque sorte, faisant concurrence aux dictionnaires du dix-huitième siècle. D'une telle épistémologie relèveraient les compilations qu'offrent les premiers ouvrages de Chateaubriand, et si l'on ose dire le côté Bouvard et Pécuchet de l'entreprise. A ce point, l'Essai et le Génie restent dans la dépendance d'un projet didactique: l'histoire des révolutions, l'apologie du christianisme. Mais il semble que les pouvoirs de l'analogie éclairent encore les saisissantes métaphores des Mémoires d'outre-tombe ou de la Vie de Rancé, à l'autre bout de l'oeuvre.21 On avancera l'hypothèse que l'idée de "rapports" entraîna l'éclatement d'une classification par genres; qu'elle favorisa dans le texte le mixte, comme dans un livre la réunion de différents sujets. Car le mélange perdure et dépasse largement le cadre des juvenilia. Prenons l'Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811):
Dans un ouvrage du genre de cet Itinéraire, j'ai dû souvent passer des réflexions les plus graves aux récits les plus familiers: tantôt m'abandonnant à mes rêveries sur les ruines de la Grèce, tantôt revenant aux soins du voyageur, mon style a suivi nécessairement le mouvement de ma pensée et 14

de ma fortune. Tous les lecteurs ne s'attacheront donc pas aux mêmes endroits: les uns ne chercheront que mes sentiments; les autres n'aimeront que mes aventures; ceuxci me sauront gré des détails positifs (...) ceux-là s'ennuieront de la critique des arts, de l'étude des monuments, des digressions historiques.22 Une même esthétique préside aux Mémoires d'outre-tombe, destinés à un public éclectique:
tel livre de mes Mémoires est un voyage, tel autre s'élève à la poésie, tel autre est une aventure privée, tel autre un récit général, une correspondance intime, le détail d'un congrès, le rendu-compte d'une affaire d'état, une peinture de mœurs, une esquisse de salon, de club, de cour, etc., etc... Tout n'est donc pas adressé aux mêmes lecteurs et, dans cette variété, un sujet fait passer l'autre... 23

Dans l'autobiographie, la surabondance se décline sous les espèces d'une vie picaresque. La Préface testamentaire fait étalage des personnages que Chateaubriand a rencontrés, des époques et des mers qu'il a traversées, des contrastes qu'il a vécus. Le catalogue des tribulations de l'auteur conserve la forme de l'itinéraire: le lecteur est mené aux lieux d'un curriculum bien rempli. Le sujet, doué d'ubiquité, déploie la versatilité de ses talents et de sa fortune. De l'écrivain polygraphe, demeure un "je" polymorphe. On sait la fortune du mélange en histoire littéraire. Dans la fameuse Préface de Cromwell, Victor Hugo promeut le règne de la variété et du contraste: éclatement et refonte des genres qui refléterait la mouvance sociale.24 C'est qu'en effet les seules catégories poétiques ne sauraient rendre compte de 1/1'œuvre mêlée"; il faut encore invoquer l'histoire politique. Sainte-Beuve ouvre le livre qu'il consacre à Chateaubriand par un parallèle de la littérature avant et après 89 : autant l'Ancien Régime favorisait par sa permanence l'éclosion heureuse d'un génie "paisible et optimiste", autant les régimes coupés de 1814, 1830, 1848

15

(ajoutons 1789, 1799, 1804) forcent les modernes à la diversité. Le génie d'un auteur apparaît plutôt dans les crises d'une "carrière bigarrée"; c'est ainsi que la vie de Chateaubriand semble "une vraie marqueterie".25 Traité de jacobin à Gand, de constitutionnel avec De La Monarchie selon la Charte, l'écrivain est caricaturé par l'autre bord en aristocrate bigot et rétrograde. Jouant de la contradiction, il se maintiendra toute sa vie dans cette indéfinition, se disant" démocrate par nature, aristocrate par mœurs"26, "républicain par goût, royaliste par raison, bourbonien par honneur".27 Il existe une tradition littéraire qui témoigne en retour de ce point de vue déconstructeur sur l'histoire: étymologiquement, la satire. A première vue, l' œuvre de l'Enchanteur n'a que de lointains rapports avec la "ménippée" telle que l'étudient Mikhail Bakhtine ou Northrop Frye.28 Cependant, nous le verrons au chapitre politique, combien d"'intronisations" et de "détronisations" ici, combien carnavalesques le récit de la Révolution ou des Trois Glorieuses! Pour Pierre Barbéris29, Chateaubriand fait le procès de la bourgeoisie (comme tout romantique qui respecte la sociocritique!) Mais c'est Maurras le premier qui énonça le paradoxe d'un Chateaubriand "nécrologue des monarchies".3o Dans l'œuvre saturée, reflet d'une histoire saturée, peu d'éloges qui ne se retournent en blâmes, peu de critiques qui ne finissent en défenses, peu de textes officiels qu'une version posthume ne démente. Plus qu'un artifice de style, le mélange est un trait de la personnalité de l'auteur, aux priSes avec son temps. Chateaubriand présente ainsi les deux personnages principaux de ses Mémoires: Napoléon, qui "mêlait les idées positives et les sentiments romanesques, les systèmes et les chimères, les études sérieuses et les emportements de l'imagination, la sagesse et la folie"31, et lui-même, "androgyne bizarre": "Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être à la fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé."32

16

L'Œuvre

complète

et l'autorité:

l'édition

Ladvocat

Au lendemain de son renvoi du Ministère des Affaires Etrangères, Chateaubriand s'attelle à la publication de ses Œuvres complètes. Les Natchez, l'Essai, le Génie, Atala et René sont exhumés, datant déjà d'un quart de siècle. L'écrivain glose cette découverte et souligne, mi-effrayé mi-admiratif, le prolifique désordre de ses premières créations. A cette matrice sont venus s'ajouter, en deux ensembles distincts, les études d'histoire et les écrits politiques sous la Restauration. Entre 1825 et 1830, Chateaubriand relit l'ensemble de sa production, choisit, censure, ordonne. Un important réseau de préfaces et de notes relie les textes de l'édition Ladvocat, et constitue les œuvres éparses en Oeuvre Complète. C'est à cette époque de révision et de totalisation que l'auteur livre les composantes du "pêle-mêle" initial. Il choisit pour organiser son recueil" quatre divisions
générales" : Histoire

/ Voyages / Politique / Littérature33.

La complétude de l'édition Ladvocat réside précisément dans cet éventail qu'elle déploie, macrocosme dont chaque livre participe. Pour chacun des genres, Chateaubriand propose une généalogie, une légitimité:

- Préface

des Discours et Opinions (1826) :

Mon premier ouvrage, l'Essai sur les révolutions, est un long traité d'histoire et de politique. Dans le Génie la politique se retrouve partout et je n'ai pu me défendre de l'introduire jusque dans l'Itinéraire et les Martyrs34

- Préface des Mélanges historiques (1827) : Dans mes ouvrages littéraires et dans mes Voyages on trouve des morceaux d'histoire...35

- Avertissement des Voyages (1827) : 17

Mes différents ouvrages offrent d'assez fréquents de ma course en Amérique...36

souvenirs

Ces déclarations induisent la complexité des ouvrages cités: chacun contenait à lafois voyage, histoire, politique et littérature. Ajoutons à ces composantes la veine autobiographique, attestée dès 1797, essentielle au mélange. Car la "surabondance", c'est aussi une méthode de composition: notes de lectures, études, documents reportés d'œuvre en œuvre. Joubert écrivait à Mme de Beaumont durant la confection du Génie:
Dites-lui qu'il en fait trop, que le public se souciera fort peu de ses citations... il faut les jeter dans les notes... Ses in folio me font trembler, recommandez-lui de se garder bien d'en rien transporter dans ses opérations.37

Peine perdue. de l'ouvrage:

Chateaubriand

retrace ainsi la préparation

Mes matériaux étaient rassemblés et dégrossis par mes précédentes études... je connaissais les ouvrages des Pères, l'histoire, enfin mon terrible manuscrit des Natchez... contenait tout ce dont le Génie avait besoin en descriptions de la Nature.38

Une même matière passe d'un livre à l'autre. Les Martyrs, par exemple, ne sont que la version épique des Etudes historiques: tous deux procèdent des mêmes recherches. Sainte Beuve analyse ainsi le recyclage des textes: " Il fut de bonne heure dans le système des beaux morceaux; il a de ces chapitres à tiroirs, de ces pages à effet, qui ont pu passer d'un ouvrage dans un autre et servir indifféremment d'ornement à chacun.., "39 Gérard Genette en donne pour exemple le Niagara, qu'on trouvera diversement accommodé dans l'Essai, dans le Génie, dans Atala, dans le Voyage en Amérique, dans les Mémoires d'outre-tombe et pour finir
" chez Michel Butor en 6 810 000 litres d'eau par seconde!40 La constitution typique de chaque ouvrage par emprunt, transport et citations, produit en dernière instance une œuvre circulaire, pour ainsi dire autarcique. Ainsi la péroraison d'un Discours de 1819 peut citer De la

18

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.