L'endroit où il y a des rapides

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2026. Dans un contexte géopolitique plus que jamais enclin à un individualisme forcené et au renfermement sur soi, Dounia se lance à la recherche de son scompagnon soudainement disparu. A chaque étape, elle en apprend un peu plus sur son silencieux compagnon. Et sur elle-même. Mais à quel prix?

Publié le : samedi 1 octobre 2011
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EAN13 : 9782296469839
Nombre de pages : 276
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L’endroit où il y a des rapidesAmarante
FRAGMENTSD’UNJOURNALINFIDÈLE(avril2011)
HanaSanerova
LADRHETAUTRESNOUVELLESAUSEINDUMONDEDUTRAVAIL
(janvier 2011)
SylvainJosserand
JOSÉPHINEOULESCALLIGRAPHIESD’ERDEVEN(novembre2010)
ClaudeChoquet-Guillevic
LEPOTENTIEL EROTIQUE DESANNEES SARKOZY (octobre 2010)
JuanCabanis
RUEDAGUERRE(septembre 2010)
PaulFabre
UNCRI(septembre2010)
DidierTassy
ELSHAÏR(juillet2010)
Virginie Buisson
LEGRANDCIEL(juillet2010)
Chantal Saragoni
LAPOSITIONDUDEMISSIONNAIRE(juillet2010)
FabriceGourdon
L’IMPOSTEUR(mai2010)
AmineIssa
HISTOIRESDEVIEILLIR(mai2010)Entrefictionettémoignage
CatherineArtous
AUXQUATRE VENTS (mars 2010) Roman
Arnaud Freyder
L’ALIÉNÉE(mars 2010) Roman
Myriam KisselIsabelle Rigolo
L’endroit où il y a des rapides
RomanDumêmeauteur
American stories,recueildenouvelles(horscollection),2010
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56157-1
EAN : 9782296561571àNicole,mamère
et àPascal,Gabrielle,Emmanuelle,
Delphine,Adam,Jean,
Christophe,
Bernard,Manel,
Gilles,
Josiane,
Jean-Pierre,Marie,
Marco,Nathy,Manon,Lucas,
PauletPaule,
Karine,Valérie,
Claude,Jacqueline,
Jean,DianaetGuillaume.Tousnoséchanges
Coulaientdesource
Tousnosmélanges
CotésenBourse
AlainBashung
Extrait de «Jet'aimanqué »
Album Bleu pétrolePremiermouvement1.
E-mail
From:SDPCommanditaireOP
To:Exécutantssurveillance.Paris.France
Objet:Réfdudossier:MC1/MC2
30 avril 2026. Bilan état de santé : stade d’évolution normal. À signaler code d’alerte
niveau médium : contre toute attente, installation en couple de MC2 en passe de se
prolonger. Visite de vérification demandée. Adresse : 10, impasse de la Baleine, onzième
arrondissement Paris- France.
132.
10,impassedelaBaleine
èmeParis11 (France)
Il pleut. C’est toujours la même chose. À chaque fois la même ambiance
s’installe. Il pleut. Une pluie fine, grise, infiltrante. Gênante. Sous laquelle
Dounia se lance dans une marche à petits pas rapides, au risque de glisser et
tomber sur la surface lisse et humide de ce trottoir parisien qui n’en finit
pas. Sur son parcours, les flaques d’eau étincellent dans les maigres rayons
du soleil qui percent à travers les nuages gris, créant une réverbération
douloureusepourlesyeux.
Son cartable de classe serré sous le bras, la jeune femme tente une pitoyable
accélération, talonnée par la conscience aiguë d’être une nouvelle fois en
retard à son premier cours de la matinée. Celui du lundi matin, celui pour
lequel elle a toujours le plus de difficulté à être ponctuelle. Et comme un fait
exprès, c’est toujours le lundi matin, dans l’idée de débuter une nouvelle
semaine en pleine possession de ses moyens de séduction, qu’elle a choisi de
chausser une paire d’escarpins à talons qui coupe net toute prétention à une
efficace course à pied. Par manque d’une bonne oxygénation des poumons,
Dounia sent sa poitrine éclater en morceaux alors qu’elle accélère de
nouveau avec, en tête, une irritante comptine: en retard, tu es en retard, en
retard, en retard…
Elle se rappelle avoir longtemps repoussé le moment de se lever en
appuyant sur le bouton de son réveil, le gros, celui du milieu, qui permet de
reprogrammer la prochaine sonnerie dans dix minutes. Dix minutes de plus
dans la chaleur du lit avant de retrouver l’odeur extérieure d’un banal lundi
matin. Identique à celui de la semaine précédente. Identique à celui de la
semaine prochaine. De nouveau en retard, toujours en retard, en retard, en
retard… Dounia s’engouffre dans le métro, parcourt dix stations sur la ligne
11, descend aux Halles, court sur le trottoir roulant, emprunte la ligne 4
jusqu’à Saint-Michel. En apnée, elle retrouve l’air libre. Pour gagner du
temps, elle s’engouffre dans le bus de laligne 85 qui daigne lui réouvrir alors
qu’il est sur le point de démarrer. Deux arrêts plus loin, elle descend au
14niveau de la rue Soufflot et aussitôt reprend sa pitoyable course contre la
montre. La respiration sifflante et la poitrine définitivement en lambeaux,
elle présente sa carte d’enseignante au vigile posté à l’entrée de la faculté.
Puis, d’un pas redevenu ferme, elle se compose une contenance plus
professionnelle avant de pénétrer dans sa salle de classe, où ses élèves ont
déjà pris place. Après un bref salut, elle se dirige droit vers son bureau et
d’un geste précis ouvre son cartable. Les yeux remplis d’horreur, elle
constate que sa sacoche de cuir est vide. Prise dans son début de journée
chaotique, elle a oublié d’emmener ses notes de cours qui, à l’heure actuelle,
sont restées sagement sur son bureau. Et elle le sait, elle est toujours
mauvaise dèsqu’ils’agitd’improviser.
Honteuse, elle tourne la tête vers la masse informe de ses élèves qui,
silencieusement, attendent qu’elle donne le feu vert des festivités pour les
deux heures à venir. Submergée par une luminosité trop forte, toute la
classe se met alors à tanguer sous ses yeux. Elle porte la main à son crâne
douloureux, baisse les yeux pour découvrir, stupéfaite, qu’elle a aussi omis
de s’habiller. Rougissant de honte devant sa classe d’étudiants en seconde
année de littérature contemporaine, elle réalise pleinement qu’elle est
élégamment chaussée d’une seyante paire d’escarpins à talons, mais
complètementnue!
Brutalement, elle se redresse dans son lit. Le cri rauque qu’elle retient
achève son cauchemar le plus récurrent. Pour y mettre fin, elle veut prendre
une douche et se débarrasser au plus vite du filet de sueur d’angoisse qui lui
couvre fiévreusement le corps. Avant de se lever, elle cherche sur sa gauche
la présence rassurante de son compagnon. À sa place, elle découvre une
photographie posée sur l’oreiller à côté d’elle. Sur le papier glacé, le drap la
découvre juste assez pour laisser deviner son corps nu, en noir et blanc.
Dounia fait le tour de l’appartement jusqu’à la porte d’entrée restée ouverte.
Et comprend que Némo est parti. Sur le paillasson, le port d’une île en
Sicile.Unesecondephotographie.Unereprésentationaérienned’Alicudi.
153.
Les îles Éoliennes
(Sicile)
Après son voyage en train, Dounia hèle un taxi pour échapper à la
surpopulation et à la pollution de la ville de Catane et rejoindre Milazzo au
nord de la Sicile. Là, elle embarque sur le lourd paquebot blanc qui dessert
les îles aux alentoursdu cap: Vulcano, Salinea, Lipari, Stromboli et Panarea.
Sur le pont, le vent emporte ses lunettes de soleil. Elle descend à Lipari où
personne ne l’attend. De la passerelle du gros navire qui s’éloigne, la
silhouette du capitaine en uniforme blanc lui fait des signes d’adieu. Son sac
sur l’épaule, la jeune femme se dirige vers l’enclave, à deux pas du
débarcadère, où chaque bateau est personnalisé aux couleurs de son
propriétaire.
Elle cherche celui de Nazzareno Tripodi, qui pourra la conduire jusqu’à
Alicudi, le plus petit des îlots, non desservi par la nave municipale. Elle
surprend le vieux marin plongé dans la réparation de ses filets. Quand il
l’aperçoit, il lève le bras en un salut muet et l’invite à le rejoindre. Dounia se
débarrasse de ses chaussures à talons pour enjamber le bastingage. Du haut
desonmètresoixante,Nazzareno laserrecontrelui.
—Dounia, la piu bella!Çafaitlongtemps…
—Deuxans.
—C’est ça! Et je ne suis même pas étonné de te voir. Toi aussi, tu as
besoindemoipourallerlà-bas,n’est-cepas?
—Pourquoi?Quelqu’untel’adéjàdemandé?Némo?
— Eco!
—C’étaitquand?
—Cematin.Bon,letempsdepliermesfilets e andiamo adesso !
Dans la petite cabine de pilotage, lajeune femme enlève sa robe pour enfiler
un pantalon en toile et un T-shirt en coton noir. Coincée dans le carreau du
hublot, elle découvre une photographie dont elle reconnaît la facture. Au
milieu de son visage buriné, le sourire tranquille de Nazarreno n’atténue pas
laforcedesonregardchargéd’histoire.
Némo est déjà bien passé par là.
16Pieds nus sur le pont, elle aide le marin à remonter l’ancre et à détacher les
amarres. Ils s’éloignent en slalomant entre les embarcations pour gagner la
pleine mer. Dounia s’est installée à l’avant. À l'horizon, les derniers rayons
du soleil, virant au rose framboise, s'effondrent dans le bleu sombre de
l'eau. Un groupe de dauphins la surprend en frôlant rapidement le bateau.
Longtemps, elle peut suivre des yeux l’éclat de leurs ailerons bondissant au-
dessus des vagues. Dans son dos, elle perçoit le sifflotement de Nazarreno.
Elle a un peu froid. Il coupe le moteur. Lui apporte une couverture et lui
tenduneassiettedespaghettisréchauffés.
—Tiens, çateferadubien.
—Jesuisfatiguée…
Assis à ses côtés, il se roule une cigarette avec du papier épais qui glisse
entre ses doigts, dont la pulpe est usée par le sel de mer, et prend son temps
pour fumer. Ils observent la tombée de la nuit, cernés par le seul bruit du
clapotis des vagues caressant le bois de leur embarcation. Rassasiée, Dounia
veut dormir. Nazzareno retourne à son poste de commande. Quelques
minutesplustard,lamassesombred’Alicudiapparaît.
Dans la journée, sous un soleil écrasant, prolifère sur cet ancien volcan une
végétation aride et un troupeau de chèvres errantes. On y trouve aussi une
demi-douzaine de maisons aux murs blancs dont les toitures servent de
terrasses.LaplushautperchéeestcelledeHans.LepèreadoptifdeNémo.
La pénombre devient plus épaisse alors qu’ils s’approchent de l’île.
Brutalement, la barque accoste sur la plage d’une des minuscules criques.
Dans le noir, Nazarreno court sur le sable et passe avec dextérité sa corde
autour d’un rocher. Dounia récupère son sac pour sauter à son tour. Avant
delalaisserpartir,lemarinluidit:
—Jerestedormirici.Situasbesoindemoi,tusaisoùjesuis…
—Demainmatin,jet’apportelepetit-déjeuner,c’estpromis!
*
Pour atteindre le sommet du volcan éteint, il lui faut emprunter les marches
d’un escalier en pierres grises, construites pour un géant, sûrement. Ses
chaussures à la main, la jeune femme commence sa pénible ascension,
obligée de s’arrêter souvent pour reprendre son souffle et admirer, grâce au
ciel étoilé, le paysage solitaire aux relents de magie de cette île perdue dans
la nuit. Après leur rencontre, Némo l’a rapidement présentée à son père. Sa
première découverte d’Alicudi a eu lieu lors de leur sorte de lune de miel
sous le regard attentif de Hans. Ses deux fils ayant cultivé le célibat comme
art de vivre, le retraité s’était dit enchanté de faire connaissance avec sa
première et unique belle-fille. Par la suite, la misanthropie du vieil homme
17ayant repris le dessus, il est devenu impossible de le faire bouger de son île.
Aujourd’hui, leurs deux ans de séparation ne lui semblent pas avoir existé.
Elle n’a pas téléphoné pour prévenir Hans de son arrivée. Persuadée de le
trouver en compagnie de Némo, elle pousse la porte sans frapper. Elle
redescend en courant l’escalier de géant et secoue brutalement Nazarreno.
Elle retient ses larmes. Elle a envie de hurler. Sa main broie sans
ménagement l’épauleduvieilhommeassoupi.
—Emmène-moi.Ramène-moi,s’ilteplaît,toutdesuite.
—Mais…
—Nemedemandepaspourquoi,dépêche-toi!
Engourdi de sommeil, le marin repousse son embarcation vers la mer. À la
lueur de la lampe-tempête qu’il brandit dans les airs pour s’éloigner sans
encombre de la côte, elle déchire brutalement l’enveloppe marron trouvée
chez Hans. Et découvre une photographie. Varsovie, un jour de pluie, et le
sourireconfiantdeNémoqu’iloffre àl’objectifdeNathan.Sonfrère.
184.
Varsovie
(Pologne)
Nathan ouvre dès le premier coup de sonnette et, comme une furie, Dounia
s’engouffre dans son hall d’entrée. La main encore sur sa poignée de porte,
Nathan ne bouge pas. Pétrifié. Dans ce début d’après-midi, les cheveux en
broussailles, pas rasé, il est encore vêtu de son pyjama. Dounia ne s’en
aperçoit même pas. Après une volte-face rapide, le souffle court, la voix
rauqued’avoirsansdoutecouru,ellel’interroge.
—Oùest-il?
—Qu’est-cequetudis,Dounia?Dequiparles-tu?
Elleseretientpournepascrier.
—DeNémo!
—Calme-toi!Tuesdansunsaleétat.Viensparlà…
Il referme lentement sa porte et l’invite à pénétrer dans le salon voisin. Elle
s’effondresurlecanapé.
—Ohmerde,jesuisfatiguée!
—Qu’est-cequisepasse?
—Jenesaispas.
—Comment çatunesaispas??
—Némoadisparusansunmotd’explication…
—Depuisquand?
—Avant-hier soir. Dans la nuit, je ne l’ai pas senti se lever. Quand je me
suisréveillée,iln’étaitpluslà…Dis-moioùilest.
— Mais je ne sais absolument pas. Je ne comprends rien à ton histoire.
Vousvous êtesdisputés?
Ellelèvelesyeuxauciel.
—Iln’estpasvenutevoir?Çam’étonne...
—Etpourtantjeteprometsque…
Elle se lève, furieuse, pour faire le tour de l’appartement de Nathan, au
deuxième étage d’un ancien hôtel particulier dont les fenêtres donnent sur la
rivière Vistule. Les pièces immenses sont peu meublées, à l'image du
célibataire propriétaire des lieux qui ne s'est jamais vraiment décidé à
19s'installer. La chambre est vide. De nervosité, elle ouvre les placards,
s’aplatitausolpourjeteruncoupd’œilsouslelit.Nathanlarejoint.
—Peux-tum’expliquercequetufais?Pourquoifouilles-tuchezmoi?
Elleserelève,lescheveuxdanslafigure.
—Jenesaispas.Nathan,explique-moi.
Pour éviter de lui répondre, il sort. La jeune femme lui court après dans le
salon.
—Pourquoi ne me dis-tu rien? Tu penses que je ne comprendrais pas?
Quejesuistropidiote,c’est ça?
Aprèsunlongsilence,ilsoupire.
—Cen’estpastoi…
—Alorsc'estquoi,merde?J’ailedroitdesavoir…
—Jen’airien àtedireparcequejenesaisrien!
Elle n’a jamais supporté de se sentir évincée de leur complicité et voudrait le
secouerpourluifairecrachersasaloperiedesecret.
—Nemeprendspaspouruneconne,j’aihorreurde ça.
—Jetejureque...
—Nathan, vous êtes jumeaux! Tu crois que je ne sais pas que même
lorsque Némo est avec moi, il pense à toi! Il est incapable d’être parti sans
t’avoirditoùilallait.
Très lentement, il se sert un fond de whisky. Il ne lui en propose pas.
Décidée à obtenir une explication quel que soit le temps que ça lui prendra,
Dounia se tient droite, assise sur un des coussins en cuir du canapé usé. Elle
attend. En le fixant. Il ne s’en sortira pas aussi facilement. Sa première
gorgée avalée, Nathan réfléchit à ce qu’il peut lui dire ou pas. Elle a envie
d’exploser. Il ne l’a jamais appréciée, n’a jamais fourni d’effort pour accepter
cellequiluiaenlevécefrèresichèrementaimé.
—Est-cequetunepensespas…
Elle se raidit en percevant le ton de son début de phrase. Elle n’aime pas
être dans cette position, lui laissant le terrain libre pour lui faire subir sa
condescendance. Quel con!Ils’agenouilleprèsd’elle,s’emparedesesmains
pour la fixer d’un regard inquiet. Continue sur un ton doucereux qui finit de
lui piler les nerfs, comme s’il s’adressait à une malade ignorant qu’elle
approchedelaphaseterminale.
— … qu’il ait voulu te quitter? Peut-être devrais-tu envisager cette
possibilité? Némo a toujours été très indépendant. Vous êtes ensemble
depuis deux ans, il est indéniable qu’il t’aime, mais peut-être a-t-il eu besoin
des’aérer?
Brusquement, Dounia se lève pour couper court à son apitoiement. Elle
pense à sa récente découverte du cadavre de Hans baignant dans son sang
20sur le sol de la cuisine de sa demeure sicilienne. Elle sait que Némo ne l’a
pas quittée et pressent que c’est bien pire que ça. Nathan continue son petit
laïus, très content de lui et de sa trouvaille. Son ton professoral est
insupportable.
—Rentre chez toi, il va bien finir par revenir. Ça arrive parfois dans les
couples…
Pour un célibataire endurci tel que lui, dans un autre contexte, ses propos
l’auraient faithurlerderire.Pourl’heure,ellesecontentedelehaïr.
—Avant,tudoismedireoùilest.
—Tu dois comprendre que je ne peux pas être pris à parti dans votre
histoire,jeteconseillejustede…
Après la pitié, le dédain. Il lui aura fait la totale. Mais quel con, ce con! Elle
éclateensanglotsdevantsonattitudedéfinitivementfermée.
—Tu ne peux pas te comporter comme ça. C’est ton frère, quand même, il
s’est passé quelque chose d’anormal. Notre séparation t’arrangerait peut-
être, mais ce n’est pas ça! Il est peut-être mort de trouille quelque part sans
oserm’appeler.J’aipeurdecequipeutarriver.Jenepeuxpasrentrer àParis
etl’attendresansrienfaire…
Ellehausselavoix.
—NATHAN,DIS-MOIOÙILEST?
Il a aussitôt un brusque recul du corps, garde ses mains écartées en signe de
repli. Lui signifiant clairement qu’il ne veut rien avoir à faire avec leur
histoire.
Dounia ne peut s’empêcher de constater une nouvelle fois combien les deux
frangins ont toujours été si semblables physiquement – à tel point qu'il est
parfois difficile de les différencier – et si opposés dans leur manière d’être.
Depuis sa rencontre avec Némo, elle n’a pas eu beaucoup de contact avec
Nathan. Tant que tout allait bien, il gardait pour lui son ressentiment.
Aujourd’hui qu’un problème s’annonce, son masque tombe. Il la déteste. Si
elle avait besoin de confirmer son pressentiment, aujourd’hui ce serait fait.
« Ne t’inquiète pas, je ne t’apprécie pas non plus» lui lance-t-elle en pensée. Il
s’allumenerveusementunecigarette.
—Jenesaispasoùilest,maisj’aireçu çapourtoi…
Par les fenêtres, le temps grisâtre assombrit la pièce. Dounia n’a pas envie
d’essayer de deviner la suite du parcours. Elle part sans un regard pour
Nathan.
Dans l’enveloppe qu’il lui a remise, elle découvre une photo en couleur d’un
villageperdudansunboutdedésertégyptien.
215.
AéroportBorgElArab,60kmausud-ouest
ducentred’Alexandrie(Égypte)
Alexandrie. Dounia n’y connaît personne, pasd’indice, pasdetracedupassé
de Némo. Elle ne sait pas par quoi commencer pour le retrouver. S’il est
encore là? Au milieu de la file d’attente pour les taxis, la chaleur l’assomme.
Elleaenviedevomir.Ellepréfères’évanouir.
Dans le cabinet médical climatisé de l’aéroport, elle ouvre les yeux. Sortie du
trou noir où elle s’est réfugiée, elle retrouve ses esprits sans comprendre où
elleest.L’hommepenchéau-dessusd’ellesouritdevantsonairégaré.
—Bienvenue à Alexandrie, Mademoiselle Zelmat. On vous a transportée ici
suite àunlégermalaise.Riendegrave!
Son léger accent persiste à son oreille quand il l’aide à s’asseoir et lui offre
unverred’eau.
—Vous avez l’air fatiguée. On peut faire quelques examens si vous le
souhaitez?
—Oui.Peut-être.Non.Jenesaispas.Çam’estégal,enfait.
—Manifestement, vous avez besoin de vous reposer. Vos vacances dans
notrepaysvontvousfairedubien.Vous êteslàpourlongtemps?
LarépliquedeDouniasefaitcinglante.
—Jenesuispasenvacances.
Elle n’a pas envie d’expliquer, de parler. Dans son sac, la sonnerie de son
téléphone portable lui permet de changer de sujet. La communication reste
dans le vide. Elle perçoit la respiration de son interlocuteur silencieux. Par
discrétion, le médecin s’éloigne. Elle l’oublie complètement pour se
concentrer sur le téléphone, son unique lien avec Némo depuis sa
disparition.Inquiète.
—Némo?Jesaisquec’esttoi…
— …
—Parle-moi…
—…
—Dis-moicequ’onestvenufaireici?
— …
22—Tu sais, j’ai besoin que tu m’en dises plus que ce que montre la
photographie…
— …
—Jesuisperdue.Jenesaispasoùaller…
—…
Le bip raccroché la laisse désemparée, sans les réponses qu’elle attendait.
Précipitamment, elle se lève, prête à sortir, la main sur la poignée, le
médecinla retient.
—Attendez,vousoubliezvotrepapel.
—Ahoui,merci!
Dounia s’empare de son document d'identité, indispensable pour continuer
son périple, et ouvre la porte. Le médecin s’écarte de son bureau, s’avance
verslajeunefemme.
—Jenevoudraispasvousimportunermaisjepeuxpeut-êtrevousaider?
—Non, çava.Jen’aibesoinderien…
Elleestdéjàdanslecouloiravantd’ajouter:
—C’estgentil àvousmaisjesauraimedébrouiller.
Et s’enfuit en courant pour attraper un taxi. La communication n’était pas
mauvaise. Elle est persuadée qu’il n’est pas loin. Penser qu’il est peut-être
toutprèsaccélèresonpas.
Némo attends-moi !
*
—Ilavaitraisonquandildisaitquetuesjolie!
Un taxi cabossé a déposé Dounia près d’un hameau isolé où elle a trouvé un
puits à l’eau fraîche pour se décrasser le visage et boire un peu. Elle est
exactement dans le paysage de la photo laissée par Némo. Une poignée de
maisons sont regroupées au milieu d’un désert de sable, un vague chemin,
quelques arbres tordus, les moustiques en plus! La vieille femme lui offre
unsourireédentésoussonfoulardnoir.
—…maisjenepensaispasquetuarriveraissivite.
—Vousleconnaissezdepuislongtemps?
—Depuistoujours.
—Ilnem’ajamaisparlédevous,pourtant…
—Tu es belle, mais tu es fatiguée, ça se voit. Tu dois venir dans ma maison
pourtereposer. Suis-moi…
—Je ne sais pas. Vous n’auriez pas quelque chose à me remettre plutôt?
Uneenveloppe?Jesuispressée…
—Ilesttard.Tunelerattraperaspasaujourd’hui.Allezviens!
Dounia doit la suivre mais voudrait repartir puisqu’il n’est pas là. Son sac à
23ses pieds. Ses pieds fatigués. Sa tête tourne. La petite vieille s’est déjà
éloignée. Le regard de Dounia s’attarde sur ces lieux vides. Elle est prise
d’unvertige.
*
En ouvrant les yeux, elle est allongée sur un matelas posé sur un sommier
en fer rouillé. Elle aperçoit, dans un cadre en bois au-dessus du lit, une
photo en noir et blanc où Némo et Nathan, torse nu en maillot de bain, se
tiennent par le cou. Leurs visages de petits garçons sont identiques dans
leurs éclats de rire complices. Ils ont une dizaine d’années à peu près et
l’insouciance au soleil des mômes persuadés de ne jamais se quitter. La
vieillefemme suitleregarddeDounia.
—Leur père n’avait pas toujours le temps de s’en occuper, surtout pendant
les vacances. Ils restaient avec moi tout l’été pour retourner en ville
seulement à la rentrée. Ce sont de bons petits, tu sais, ils ne m’ont jamais
oubliée…
Gentiment,elleserrelamaindelajeunefemme.
—Dis-moi, est-cequetut’évanouissouvent ?
—D’habitude jamais. C’est la deuxième fois aujourd’hui. Je ne sais pas
pourquoi…
Ellesouritlargement.
—C’estnormaldanstonétat!
Avecunairbuté,Douniarépondtrèsvite.
—Oui,jesais,jesuisfatiguée.
La vieille femme hoche la tête sans quitter son sourire ravi. Dounia
l’interroge.
—Est-cequevousl’avezvu?
—Tudoisprendresoindetoi…
—Ecoutez, je suis partie de Paris depuis très longtemps, il me semble.
Vous êtes la première personne que je croise pouvant m’en parler. Alors il
fautmediresivraimentvous…
Son interlocutrice ne lui laisse pas finir sa phrase comme si ce que pouvait
dire Dounia n’avait aucune importance. Comme si sa venue dans ce désert
étaittout àfaitprévueetnormale!
—Est-ce que tu veux bien me raconter comment une aussi belle jeune
femme esttombéeamoureusedemonpetit?
Le téléphone portable sonne pour annoncer à Dounia un message écrit. Sur
l’écran lumineux, elle lit les mots écrits par Némo: Je t’aime. Elle déborde de
tendresse devant cet envoi d’amour maladroit. Frustrée, elle a besoin de
plus. Ne pas pouvoir le serrer, le sentir contre elle, en elle, son ventre
24douloureux lui fait mal à en crever. Elle ne sait pas raconter. Pas envie de
prendre le risque de le perdre un peu plus en levant le voilesur leur intimité.
Peurd’êtremaljugéepuisqu’illuifautadmettrequesanslui,ellen’estrien.
Dès leur première rencontre, dans leur premier regard échangé, elle a su que
c’était lui. Elle l’a aimé tout de suite. Curieuse sans être dupe de son
personnage railleur. Pressée d’en dépasser très vite les codes, sans savoir
tout de suite trouver le chemin qui la mènerait vers la partie charmante
qu’elle devinait en lui. Némo Bara peut bien essayer de tout casser, ça ne
marchera pas avec elle. On dit que l’amour rend stupide, par peur de se
laisseraller,sûrement,elle, çal’aurarendueencoreplusdéterminée.
Pour cette force nouvelle qu’il lui a fait découvrir, elle ne peut qu’essayer de
lui apporter ce qui lui manque: un peu de calme et de sérénité, elle veut
bien partager. Maintenant elle se souvient de la veille de la disparition de
Némo. Dans le courant de la matinée, elle a dû interrompre la correction de
ses dernières copies pour ouvrir la porte sur les sourires de deux inconnus.
À leur attitude, Dounia aurait juré avoir en face d’elle des policiers ou des
hommes faisant partie d’un quelconque service officiel. Mais pas du tout.
Selon leurs dires, ils étaient seulement des amis de Némo, des amis de très
longue date. Le photographe devait justement rentrer de son dernier
reportage dans l’après-midi. Mais Dounia –n’appréciant pas leur insistance
à vouloir absolument savoir où se trouvait son compagnon et s’il vivait bien
avec elle et depuis quand – a abrégé l’entrevue. Pas aimable. Avant qu’elle
nerefermelaporte,ilsontpréciséqu’ilsreviendraient.C’esttout.
Quand elle lui a rapporté cette visite, Némo s’est tu. Mâchoire crispée, il a
gardé un silence buté pour seule réponse à ses questions. La nuit suivante, il
s’estenvolé.Depuis,sanslui,elleestperdue.Voilà!
Sans parvenir à raconter à la grand-mère qui ne la quitte pas des yeux,
Dounia s’est endormie. Le lendemain à son réveil, la vieille n’est plus là.
Après un tour dans le pâté de maisons, Dounia ne la trouve pas. Elle lui a
laisséunephotographie.
Un nuage de poussière jaune dans une des rues d’Athènes où l’objectif a
surpris le pas pressé de plusieurs passants anonymes au carrefour le plus
fréquentédecettevillesurpeuplée.
256.
Àl’angledesBoulevardsTsaldarietAsomaton
Centre-villed’Athènes(Grèce)
Elle se tient droite, les bras croisés, le regard perdu dans le vague. Étrangère
à la circulation automobile et piétonne autour d’elle, ses longs cheveux
bruns balayent ses épaules au gré du souffle d’air chaud qui parcourt la ville.
Son visage fermé garde secret le cheminement de ses pensées. Elle est là
sans être là. Entière dans son mystère, attirant le regard des hommes
marchant sur le trottoir. Dans leurs yeux naît un étonnement admiratif pour
la posture de son corps, pour la cambrure de son dos, sa poitrine en avant
dans sa position d’attente. Vite remplacé par un malaise devant son air
hautain qui les tient à distance, les incitant à baisser les yeux, à laisser en
suspens leur observation et continuer leur chemin, jaloux de celui qui sait si
bien être l’objet de sa concentration. Pour attirer son attention, certains
lâchent des exclamations élogieuses qu’elle ne perçoit pas. Qu’est-ce qu’elle
peutbienfairelà? Àattendrequoi?Qui?
*
Némo, je serai toujours là. Il va bien falloir que tu l’acceptes. Même si je ne
comprends pas où on va, on y va à deux. Je te suis de près ou de loin. Je ne
saispasoùtues,maisjesuislà.
*
—Ça fait longtemps que je vous observe. Vous ne pouvez pas rester
comme ça.Vousavezpeut-êtrebesoind’uneaide?
L’homme vient de traverser le boulevard pour la rejoindre. Il a le sourire
assurédesgensd’ici.
—Est-cequevousmecomprenez?Vous êtesfrançaise,n’est-cepas?
Impossible de savoir comment il l’a deviné. Il lui tend la main pour se
présenter.
—N’ayezpaspeur.Jesuislepropriétairedecerestaurant.
En suivant du regard son geste, Dounia déchiffre, sur le trottoir d’en face,
l’enseigne «Mesoghaia».Soninterlocuteurcontinue.
26—Je m’appelle Yannis Cosmopadakis et si je ne me trompe pas, vous êtes
DouniaZelmat?
Ellerépond àsonsalutsanscomprendreencore.
—Venez! Vous devez avoir faim depuis le temps que vous êtes là. Je vous
invite…
Elleluiemboitelepas.
—Vous n’êtes pas bavarde, ça ne me dérange pas. Vous avez ça en
communaveclui…
—Vous... vousconnaissezNémo?
—On a grandi ensemble. Je vous raconterai mais, pour l’instant, il faut
manger…
Dans la salle, la climatisation allège la pesanteur de la chaleur extérieure. Il
l’installe àunepetitetablefleurie.Elleaenviedefumer.
—Vousn’auriezpasunecigarette?
Il lui laisse son paquet avant d’emprunter un escalier menant au sous-sol.
Aussitôt, une gamine d’une dizaine d’années, cachée sous le comptoir de la
caisse, s’avance en fixant Dounia de ses grands yeux sans dire un mot. La
jeunefemmel’interrogedoucement.
—Bonjour.Commentt’appelles-tu?
—…
—Tu…tupeuxt’asseoiravecmoisituveux.
Dounia lui indique la chaise en face d’elle. La fillette prend place et croise
lesmainssurlanappe.Douniahausselesépaules.
—Qu’est-ce qu’on va pouvoir se raconter toutes les deux si tu ne me
comprendspas?
Pour l’imiter, la fillette hausse les épaules à son tour. En guise de réponse,
Dounia croise les mains avec le même petit air sérieux. La gamine tire la
langue. Douniaouvregrand laboucheenfaisantdegrosyeux.Lamômefait
pareiletéclatederire.
—Tuaimes ça,hein?
Des pas dans l’escalier les alertent du retour de Yannis. Il apparaît avec un
platquisentbon.Lapetitefilledisparaîtdanssacachette.
—Voilàdequoivousaider àtenirlecoup.
Il dispose une assiette pleine devant la jeune femme qui l’attaque avec
enthousiasme.Yanniss’installe,s’allumeunecigarette.
—C’estmieuxdevousvoircomme ça!
—Quandl’avez-vousconnu?
— Au collège, puis au lycée, on n’a jamais été dans la même classe mais
bizarrement,ons’esttrèsvitetrouvés.Pourfairedesconneries,cen’était
paslapeinedenouspousser.Nousavionstoujoursbeaucoupd’idées!
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