L'envers du décor

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Ce roman est une fresque de la société d'un pays imaginaire de l'Afrique de l'Ouest, dont le nom, Houaouablé signifie "Terre bien aimée" dans la langue maternelle de l'auteur. Bedi Holy décrit les moeurs et les comportements dans ce pays caractérisé par la pauvreté de la majorité des gens, un pays où règnent corruption, dépravation, désespoir, le tout porté par la mal gouvernance. L'auteur dépeint avec humour et sarcasme les dessous sinon l'envers du quotidien, le souterrain ignoré ou négligé d'une société ivoirienne qui se trouve comme piégée dès le départ.
Publié le : lundi 1 septembre 2003
Lecture(s) : 75
EAN13 : 9782296328570
Nombre de pages : 180
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L'ENVERS

DU DÉCOR

Roman

Bedi HOLY

L'ENVERS

DU DÉCOR

Roman

L'Harmattan

Ouvrages du même auteur

Les chaînes du passé, chronique d'un demi-siècle d'aventure (défi-1994)
Godo-Godo, l'éternel combat des femmes (défi-1998) Divagations (CEDA-2000)

@ L'Harmattan 2003
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.I. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4797-3

LA TERMITIERE
Acuminée et inerte en surface Bosselée par endroits Masse tranquille sous le bois coloré Des péripéties de la vie Chaque existence est une termitière La forme visible, l'état palpable Sont banalité sans surprise Mais le dessous grouille de mystères Bien malin qui connaÎt le caché Mais heureux qui ne sait pas Car la réalité cachée Est parfois source d'ennuis Etres tributaires de notre histoire Fiers des effets heureux de l'existence Honteux des déboires de notre vie Nous allons, aveugles consolés Du fait d'être en vie Et la vie se déroule Dans toutes ses dimensions Visibles et invisibles Palpables et insondables Partout et à tout moment Couvrant subtilement L'envers du décor

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- HOUAOUABLE
Vaste territoire à cheval sur avec la savane u n peuple et la forêt, à plusieurs aérée, une un pays paisible, culturels. Il y avait dans le nord de savane

Houaouablé était repères tribu à la tradition

forte, fière de ses us et pure de son honnêteté.

Au centre de savane arborée, une tribu venue de l'Est pour fuir les guerres tribales qui faisaient ravage à la fin du moyen âge. A l'Ouest se trouvait une tribu de chasseurs, dans les forêts et les montagnes où le gibier se rencontrait jadis au moindre détour de broussaille. pêcheurs venus Le sud, bordé par l'océan, était occupé par des et cultivateurs, que la rencontre avec les peuples des mers avait rendus orgueilleux et fiers. Ils savoir plus que les autres, en premier. du fait d'avoir

de l'au-delà

se prévalaient d'en rencontré les Blancs soutenue Il régnait par des

en Houaouablé une harmonie profonde, alliances multiples entre les tribus. Ces

alliances constituaient le socle de la convivialité, rempart indispensable de la tradition d'hospitalité reconnue en général aux Africains, et qui, dans ce pays, était une réalité permanente. En 1885, lorsque les Européens, fatigués de se quereller sur le continent africain, à la recherche de terres nouvelles continent beaucoup coloniales à exploiter, des Noirs, de d'autres se sont réunis Houaouablé contrées Vercingétorix parties: à Berlin pour se partager revint divisèrent Houaouablé à la France, des pyramides. leurs se retrouva le Les dans Pour les vécu comme propriétés

du continent

descendants

en plusieurs

l'Afrique Occidentale Française dont la capitale était Dakar. réaliser une exploitation méthodique des colonies, Européens, en héritiers des inventeurs de la roue ayant l'expérience de la révolution industrielle, décidèrent

des priorités

9

dans les territoires

d'Afrique.

Ainsi se développèrent

l'extraction

des minerais, l'agriculture de rente et autres activités. L'objectif était de prendre en Afrique tout ce qui pouvait servir à un épanouissement réussi en Europe. En Houaouablé, on instaura et de la richesse la culture du café et du cacao, du fait du climat

du sol, mais aussi à cause de la proximité de l'océan, le plus important moyen de transport à cette époque. Houaouablé avait fière allure, depuis la côte de l'Atlantique jusqu'au Nord où il touchait les territoires arides du Sahel parfois sans ouverture était le Soudan occidental. sur la mer. L'un de ces territoires Pour désigner le deuxième voisin

immédiat du Nord, le colon n'avait trouvé d'autre nom que celui de Houaouablé, affublé d'un épithète: la Haute Houaouablé. A l'Ouest, se dressait le territoire d'origine de Samory. Cet empereur Africain qui s'opposa farouchement à la pénétration française fut extradé du côté des territoires du centre de l'Afrique. moment où finissait C'est là où mourut le dernier empereur Noir au le 1ge siècle. Plus bas, sur la côte Ouest

s'étendait le territoire qui accueillit les Africains Américains, partis des Etats-Unis d'Amérique pour la « Mother Land Africa ». Et à l'Est, un territoire propriété coloniale de la Grande Gold Coast ou Côte de l'or. Houaouablé, terre de prospérité, était d'autant plus important pour ses desservait en cola et autres produits sociaux; depuis territoire, colonisateur et l'ivoire, des siècles donna qu'on une trouvait plus u n bien de très Bretagne, la un territoire

voisins du Nord, qu'il les essentiels dans les rapports à foison grande sur le territoire, était valeur. L'arrivée encore du au

grande à cause

importance

à cause de l'ouverture

sur la mer, de la richesse

du sol

et du sous-sol, mais également

du sens de l'hospitalité

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des populations. A l'extraction de l'or et du diamant s'ajouta la culture du café et du cacao. L'exploitation de ces produits procurait déjà une certaine aisance aux premières heures du 20e siècle, voyage Nouvelle mutation au moment d'ensemble où l'Afrique s'embarquait de toute l'humanité. sur le navire du

situation, nouveaux comportements: cette période de profonde fragilisa les structures politiques traditionnelles dans leur souci de domination autochtone, instaurèrent de sociaux. telles Ils créèrent, la chefferie de de

du territoire. Les colons Français, et de contrôle de la population nouvelles toutes valeurs pièces, de nouvelles

dans les rapports hiérarchies,

canton et autres auxiliaires de l'administration. Des personnes nommées d ans ces fonctions par I e pouvoir colonial lui étaient entièrement dévouées, et alors, l'autorité traditionnelle reléguée au dernier plan. D'autre part, la mentalité se trouvait fortement

matérialiste des colonisateurs envahit les sociétés africaines. La richesse matérielle devint la référence pour la considération dans les comportements qui se transformaient. L'exercice d'une occupation lucrative devint alors une nécessité, et ceux qui le pouvaient se lancèrent dans la création de plantations de caféiers organisé et de cacaoyers. Au demeurant le colonisateur avait un commerce relativement juteux de cette activité. Le

café et le cacao procuraient de l'aisance sur le territoire, surtout pour les Français et autres Européens qui épousaient la vie dans les colonies. Car la gestion du commerce du café et du cacao était carrément ségrégative: les productions des indigènes étaient payées en dessous du prix de celles des Européens. La ségrégation des prix a mena quelques a utochtones ambitieux à étendre restaient Blancs, la superficie de forcément moins qui pouvaient profiter, leurs exploitations. Mais celles-ci étendues que celles des colons le plus naturellement du monde,

Il

du travail justement hâter

forcé. Cette autre pratique honteuse à cette époque par I e colonisateur lucrative des territoires

avait été instituée del 'Afrique pour Dans tous

l'exploitation

coloniaux.

les cas, les plantations de multiplièrent et se développèrent aux autres économie. sphère richesses du territoire,

caféiers et de cacaoyers se en Houaouablé ; et cela, ajouté donna un essor fulgurant à son

Les peuples d u Nord, du fait d'appartenir à la même coloniale que ce territoire, les natifs de la Haute

Houaouablé surtout, se ruèrent s ur ce territoire qui se tailla du coup des allures d'eldorado. Des familles entières de gens du Nord immigrèrent lancer tâches dans des dédaignées en Houaouablé, activités diverses. par les originaires ce sud de richesse, pour se Ils exerçaient surtout les du territoire. Les fonctions de tout par ces dans des

de boy, de gardiens, d'ouvriers agricoles, de manœuvres genre et autres petits métiers furent alors occupés immigrés plutôt proches. Quelques uns d'entre dans le petit commerce, tandis que occupations informelles parfois douteuses. s'accentua. d'envergure personnes d'autres

eux se lancèrent

L'essor de Houaouablé grandit encore et l'immigration Les années qui passaient donnèrent plus aux choses et le territoire attira encore plus de d'ailleurs. Et la vie suivait son cours.

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2-KOUEKOUEKRO
La rayonnement clans chefferie traditionnelle avait des chefs perdu de son et de en Houaouablé. Mais de jouir d'une de tribus

continuaient

réelle autorité

au sein de leurs

communautés. Dans la région centrale du pays, le clan des Kouékoué comptait plusieurs villages dont le chef-lieu était Kouékouékro. Adja, le chef des Kouékoué était de ces chefs traditionnels dont l'autorité vouaient hommes fit signe. était restée intacte parmi les leurs. Les Kouékoué un grand respect à leur chef et ils n'hésitaient pas, et femmes, Adja faisait à se mettre à sa disposition pourvu qu'il leur alors travailler les hommes et les femmes

de son clan à son compte et cela lui avait permis de réaliser des plantations relativement grandes de caféiers et de cacaoyers. Cette situation lui conférait une certaine aisance ajoutée à l'autorité traditionnelle qu'il possédait, pu issant. Adja, comme tout bon chef de clan, épouses et sa progéniture était nombreuse. nombreuses et puissantes, il y a toujours « plaie» de la famille: c'est un descendant fier; financière le rendait avait qui, très

plusieurs

Dans

les familles

ce qu'on appelle la dont on ne peut être comme

il est la honte de la lignée et on n'a qu'à l'accepter

il

est. Dieu lui-même n'a-t-il pas eu Lucifer? Ce descendant peu honorable traine une tare qui peut être liée à sa conduite, à son physique, à un mal incurable, à quelque chose de honteux, quelque chose de tout au moins regrettable. Le chef des Kouékoué avait plusieurs filles et garçons, et l'une de ses filles était la « plaie» de la famille. Elle souffrait d'un mal à l'époque incurable, et à cause de ce mal, elle ne

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pouvait

être acceptée

de la communauté

clanique:

Yaha,

c'était Raoul de la était

son nom, était Follereau n'avait charité, à travers comme considéré

lépreuse. En ce début du 20e siècle, pas encore entrepris son vagabondage le monde, une et ce mal des en Houaouablé dieux. La malédiction

personne

atteinte de cette maladie était mise en quarantaine, à l'écart de la communauté, et la famille s'arrangeait pour prendre soin d'elle, pourvoir à ses besoins vitaux, sans toutefois soigner la maladie, dont Dieu seul décidait de l'évolution. Yaha avait donc été mise à l'écart ne pouvait colère pas l'abandonner totalement des dieux. des habitations. ne pas attirer On la

pour

Le châtiment divin n'était pas pour la punir elle,

mais pour châtier une situation imputable à toute la famille ou à son chef. C'était donc un devoir quasi sacré de l'aider à rester en vie, en lui procurant tout ce qui était vital. Pour Yaha la lépreuse, solide et sécurisante tas d'ordures ménagères on avait aménagé d'écran entre une bicoque derrière le elle et les en dehors de la cour familiale, qui servait

autres. Elle avait eu la maladie alors qu'elle entrait en pleine puberté. Le garçon à qui elle était promise avait dû s'enfuir pour éviter qu'on l'obligeât à la prendre en mariage; car si elle se mariait, sa famille n'avait plus à s'occuper d'elle. Le mari, bien qu'ayant le droit de prendre d'autres femmes, avait l'obligation de s'occuper comporte.. d'elle, . de la traiter en épouse, avec tout ce que cela

Yaha la lépreuse A la découverte On dut la ligoter à l'assassiner, Les peuples

était donc isolée. de son mal, s'étant la laisser rendu compte de la elle tenta de se suicider. se tuer équivalait

dureté de la vie qui allait être la sienne, pour l'en empêcher:

et c'était un grave manquement à l'ordre divin. de Houaouablé, comme la plupart des peuples

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d'Afrique, étaient très croyants, et rarement ils se dérobaient à la prescription métaphysique. Yaha était donc dans ses liens, et il fallait lui porter la nourriture en même qu'elle temps exprimait. qu'on devait En fait del être à iens, son écoute p our tout besoin

son pied droit seul était solidement attaché à un pieu, et elle pouvait user de ses mains et se déplacer sur un certain périmètre pour sa toilette et pour certains besoins. Elle pouvait aux tâches se nouait aumême faire la lessive, intimes. Elle était restée dessus se changer et s'exercer propre, et le pagne qu'elle

de la poitrine était toujours nettement mis. Le chef Adja avait, pour le travail dans ses plantations,

de nombreux ouvriers, venus pour la plupart de la Haute Houaouablé. C'est à l'un de ces immigrés au service du chef qu'il revint porter de s'occuper de la lépreuse. Il devait régulièrement lui le repas, de quoi faire sa toilette et lui fournir tout ce que pas de faire par elle-même. Cet exclusifs de la lépreuse bénéficiait

son état ne lui permettait ouvrier affecté aux soins

d'une case à l'intérieur de la cour du chef. C'était une marque de grande considération pour ce serviteur que le chef voulait le plus proche possible de la famille et à portée de voix de sa fille isolée. Sa case était quelque peu retirée près de la clôture, et à quelques tas d'immondices. et de jour comme des autres cases de la cour, pas de la bicoque derrière le

L'homme s'acquittait parfaitement de sa tâche, de nuit, Yaha pouvait jouir de son attention. serviabilité, il allait parfois de son de la lépreuse s'assurer que tout la bonhomie jusqu'à moyens, des bonbons, venaient était bien mois qu'il

Faisant montre d'une grande propre chef dans la bicoque

allait bien. Certaines fois, il poussait procurer à la jeune fille, par ses propres

des biscuits et autres gâteries que les colons d'introduire dans l'alimentation des indigènes. L'homme apprécié dans la famille, et depuis près de quinze

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s'occupait de la lépreuse, il n'y avait rien eu à dire de son service. On s'était habitué à lui, et bien que n'ayant pas la qualité de membre de la famille du chef, il avait des prérogatives que les autres employés ne pouvaient pas se permettre. Il allait et venait à sa guise, et personne ne se souciait de savoir ce qu'il faisait à tel ou tel moment de la journée ou de la nuit. On était tranquille perturber serviteur de voir que les jours se suivaient et que rien ne venait le traintrain quotidien. Un matin, le bruit courut que la lépreuse réclamait son depuis un moment et que l'homme était introuvable. Il

n'était pas dans sa case, et toutes ses affaires avaient disparu. On résolut de demander à une de ses sœurs de pourvoir à ses besoins, le temps de comprendre ce qui se passait. On lui trouverait ensuite, éventuellement, quelqu'un plus jeune des filles du chef Adja accepta service de sa sœur. C'était adolescente, et une fierté d'autre. Fatô, la de se mettre au

une réelle curiosité pour cette fraîche d'exécuter une tâche aussi spéciale

dans la famille. Elle était bien heureuse de cette occupation particulière et se précipita aux côtés de sa sœur. Enthousiasme et curiosité mêlés, elle se trouva, aux premiers contacts avec Yaha, devant de nombreuses interrogations: elle confia ses sentiments à sa mère qui risqua une visite à la recluse. La mère de Fatô comprit tout de suite que Yaha était enceinte, et quasiment à terme. Lorsqu'elle fit connaître la nouvelle, on comprit sans peine ce q ui avait pu se passer et on devina qui était l'auteur de la grossesse. Il n'y eut pas besoin d'interroger la lépreuse qui, au contraire, voulut savoir ce qu'il en était de son serviteur. Il fallut lui donner des réponses, et Yaha comprit que son serviteur et amant était parti sans crier gare. Elle se chagrina tant qu'elle se mit à pleurer. Elle pleura toute la journée; puis la nuit, à la faveur du silence des campagnes, ses pleurs se

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transformèrent en cris de souffrance blessée, rugissements de fauve

atroce, feulements de bête déchaÎné. On souffrait de

l'entendre souffrir: on était peiné de ne pouvoir rien faire: et la rancœur assiégeait les cœurs, contre cet immigré qui avait fait du mal à la pauvre fille du chef. L'homme était parti, sans doute pour échapper à la colère du chef, mais peut-être aussi pour éviter I es récriminations d'un peuple q ui I ui reprocherait d'avoir abusé d'une pauvre malade. Peut-être avait-il eu quelque noble intention en allant vers Yaha, peut-être n'avait-il voulu qu'assouvir une libido mal contenue en terre étrangère, on ne le saura jamais. Il était parti, laissant la fille du chef avec son chagrin, et la famille, tout le clan des Kouékoué, dans une colère collective à peine étouffée. La nuit fut longue de souffrance pour Yaha, dont la complainte à l'encontre d'une vie qui s'acharnait sur elle à démontrer sa cruauté ne pouvait laisser personne indifférent. Il était difficile, certainement impossible, de savoir à quel moment de la nuit la lépreuse avait cessé de pleurer. C'est l'annonce de son décès au petit matin qui réveilla le village avant de se répandre comme une traÎnée de poudre sur toute la région. Yaha, la fille lépreuse du chef des Kouékoué, était décédée dans la nuit, après avoir mis au monde un employé sans doute un enfant que lui avait donné de son père. Et la grossesse, dont l'existence avait causé la mort de Yaha, devenait, avec la naissance capital de pérennisation de son existence: tant de surprises! Bientôt on se mit à bénir

de l'enfant, l'élément la vie réserve parfois

la naissance de l'enfant, un mâle en plus, qui pouvait compter parmi les piliers de la famille. On inhuma Yaha, derrière la case, près des immondices: parce que le fait de n'avoir pas appelé à l'aide dans la nuit de sa terrible souffrance pouvait s'interpréter comme un choix délibéré de mourir, et il était interdit, (c'est encore le cas aujourd'hui), de faire des obsèques

honorables à

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une personne décédée par suicide. Au bébé, on donna le nom de Gnagni, ainsi qu'on désigne les immondices dans une langue du pays, pour marquer le fait qu'il était venu au monde dans les immondices.

x X

X

Gnagni, né aux premières

heures du 20e siècle, a eu la famille de son qu'on ne put pas

une enfance heureuse. Tout le monde dans grand-père fit comme un transfert de l'amour donner à la mère sur l'enfant. par des réflexes de précocité

C'était un garçon vif, qui surprenait et d'intelligence hors du commun.

Tous le choyaient dans la famille, à commencer par Fatô dont la résolution était de servir de mère, toute sa vie, à l'enfant laissé par sa sœur. Elle s'attacha tout de suite au bébé et, mystère de la vie, lorsqu'elle se maria plus tard, Gnagni demeura son unique enfant. Les dieux, pour des raisons qu'ils sont seuls à connaÎtre, n'avaient l' enfantem pas trouvé ent. Gnagni nécessaire de lui faire connaÎtre les joies de de bonheur,

évolua

donc dans une ambiance

où tout le monde lui portait une attention particulière. Le mari de Fatô, que le beau-père avait adopté, habitait la cour du chef avec droits et prérogatives, et l'enfant avait une existence quasiment princière. Quand il eut dix ans, l'âge auquel les petits indigènes pouvaient être inscrits à l'école des Blancs, Gnagni exigea qu'on l'inscrivÎt à l'école. On dut l'emmener dans la ville la plus proche, venaient d'ouvrir les où les prêtres de la mission catholique

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premières qu'ensuite l'école

classes il fallait

d'un

cycle

primaire pour

préparatoire. l'école primaire, Il faut

Parce puis dire

être sélectionné

primaire

supérieure,

avant la spécialisation.

qu'à cette époque, le filtrage était sévère pour l'école, puisqu'on était convaincu que les indigènes faits pour l'instruction du type occidental.

les Nègres à n'étaient pas d'ailleurs,

Les Africains,

ne se bousculaient pas non plus pour cette chose des Blancs, où on n'envoyait que les enfants sans famille ou mal aimés. C'est pourquoi on n'aurait jamais inscrit Gnagni à l'école de la mission si l'enfant entra donc villages de épargnée n'avait pas insisté d'une manière extraordinaire. Il à l'école à dix ans, avec quelques enfants des autres I a tribu: K ouékouékro, la capitale, était e n général des expéditions à la recherche des enfants à

scolariser. A l'école, le petit-fils du chef avait un comportement exemplaire. Il réussissait tout à l'œil et un des prêtres qui l'avait pris en sympathie décida de le prénommer Victor. Car ce prêtre Français appellation Victor. était un fanatique avéré de Victor était Adja Hugo. Ainsi, son q ui au départ Gnagni devint Adja Gnagni

Les prêtres,

du fait qu'il portait

le nom d'un chef de tribu,

lui accordaient une certaine considération, en même temps que sa vive intelligence le faisait admirer par ces Blancs qui le trouvaient alors extraordinairement proche d'eux. Elève brillant, Gnagni franchit toutes les étapes sans aucune difficulté, jusqu'à devenir été d'études médecin. par à passer, La fonction un de médecin du fait parce n'avait des encore longues jamais années n'allait à occupée indigène,

mais surtout

que le colonisé

l'école que pour servir comme agent l'administration coloniale. Et puis, Gnagni était toutes ses études en un temps trois fois plus normale des études pour atteindre le niveau parvenu. Entre temps, Adja le grand-père avait

subalterne dans si brillant qu'il fit bref que la durée auquel il était tiré sa révérence.

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Au moment où on s'apprêtait à installer le petit-fils ayant droit sur le trône de la tribu, ce dernier décéda subitement, mordu en pleine cour familiale par un serpent. On ne retrouva jamais le reptile. Le choix s'arrêta finalement sur Gnagni qui devint le chef de du clan des Kouékoué alors qu'il était encore sur les bancs

l'école. A la fin de ses études, Gnagni consolida son pouvoir en se faisant nommer chef de canton par les colonisateurs dont il avait a priori le soutien, avec son grade de docteur en médecine. Il multiplia ensuite les alliances, puis convola en noces intéressées avec une princesse d'un royaume dans l'Est où il avait dû exercer quelques temps comme médecin. Rapidement, il étendit la superficie des plantations héritées du grand-père pour se donner une plus grande puissance financière. La grandeur des plantations du chef de canton Gnagni Victor devint bientôt de notoriété. D'autres planteurs de plus en plus venaient le voir pour prendre conseil ou discuter de problèmes créer, liés aux questions avec quelques de plantation. C'est ainsi qu'il put un syndicat planteurs indigènes,

d'exploitants agricoles. Cette organisation d'indigènes relativement aisés intéressa rapidement l'administration coloniale. Le gouverneur de la colonie, qui avait compris qu'il fallait contrôler tout rapprocha du syndicat un certain groupement de Gnagni. important d'indigènes, se )) se mit d'accord avec lui sur pour protéger ce qui devait l'être

nombre de choses,

dans l'intérêt de la métropole. C'était l'époque où, la deuxième guerre mondiale terminée, vers la fin des années 40, les peuples des colonies découvraient I es mouvements de revendication. Il fallait maÎtriser les leaders de ces mouvements, avoir carrément ses hommes là où il le fallait, pour être tranquille. Le syndicat de Gnagni Victor s'imposa rapidement comme la plus grande force véritablement d'envergure au niveau des indigènes dans la

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