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L'épine noire ou comment on devient germaniste

De
137 pages
Au début du XXe siècle, un séjour de deux ans en Poméranie orientale dans une famille de hobereaux, a permis au héros de cette histoire d'enrichir les bases culturelles de sa vie et par là de mener à bien une brillante carrière de germaniste et d'enseignant. Après tous les soubresauts subis par cette province allemande, celle-ci a retrouvé la paix. C'est ce que constatera son fils en se rendant à l'endroit où avait vécu son père.
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À la mémoire de François F. dont la vie s’est appuyée sur deux règles : – le travail d’abord, pour lui-même comme pour les autres ; – la loyauté sans concession dans ses rapports avec tous ceux qu’il était appelé à connaître.
Pour que persiste franco-allemande
et
se
développe
l’amitié
Le soleil miroitait sur l’eau presque immobile, tant était faible à cet endroit le courant de la rivière, entraînant paresseusement le petit flotteur de la ligne qu’un pêcheur attentif venait de lancer depuis la rive. L’eau, relativement profonde en cet endroit, formant une sorte de large bassin était retenue par des hauts fonds un peu plus loin pour retrouver au-delà son écoulement rapide, en sorte qu’en prêtant l’oreille on percevait le roulement hérissé des petits graviers entraînés par le frissonnement du courant.
C’était par une chaude journée du mois d’août. Le pêcheur qui était là, debout à l’ombre des arbres qui surplombaient cette rivière, l’Arroux, profitait du beau temps pour se livrer à l’un de ses passe-temps favoris. Dès l’aube il était venu à bicyclette depuis Gueugnon, la petite ville toute proche où il passait avec toute sa famille une période « sacrée » des vacances. Il n’était plus très jeune, les cheveux grisonnants, mais avait gardé toute sa vigueur intellectuelle.
La légère brume qui semblait flotter au-dessus de l’eau à son arrivée s’était peu à peu dissipée, et le calme reposant de la verte campagne n’était guère troublé que par les meuglements espacés des troupeaux de « charolais » venus s’abreuver au loin, ou par le rapide vol de quelques martins-pêcheurs filant au ras de l’eau pour aller se perdre entre les touffes d’osiers (les « verdiaux » comme on disait dans le pays) qui garnissaient la rive opposée.
Cet endroit, depuis longtemps repéré et choisi pour la « pêche au coup », loin de tout habitat autre que quelques grandes fermes, des « domaines » qui depuis les hauteurs voisines surveillaient leur cheptel, c’était « L’épine noire », nommé comme tel par tous les habitués du lieu…
François Fourrier (c’était son nom) tout en prenant gardons, ablettes ou perches, selon le moment, laissait son esprit se reposer, vagabonder, libéré de ses soucis et préoccupations professionnelles. Avec le soleil qui montait et la chaleur plus forte, les prises devenaient plus rares et l’attention du pêcheur moins soutenue… Il avait suffi alors qu’un bruit un peu lointain lui parvienne, sonorité continue, un peu modulée, donnant à l’oreille l’impression d’une lointaine sirène, pour qu’il l’identifie, comme familière. Et aussitôt, tout en pensant en lui-même « les moissons », et qu’il n’avait pu s’empêcher de murmurer « die Erntezeit », tout un flot de souvenirs venait envahir sa mémoire : Kuntzov…, Kuntzov…
C’était il est vrai pour lui comme un réflexe fréquent d’exprimer en langue allemande ce que sa pensée lui avait suggéré, tant il avait gardé l’imprégnation de ce qu’il avait d’abord acquis, il y avait bien des années avant pourtant, puis entretenu, de par ses obligations professionnelles comme par plaisir culturel.
Mais en même temps ce matin-là, ce fut comme un rideau qui s’ouvrait dans sa mémoire : le passé enfui et encore présent, toujours, toujours… Comme un film qui se serait déroulé devant ses yeux, il revivait tout ce qui avait préparé, façonné de façon définitive sa carrière et par là même sa vie.
* * *

Gueugnon, en Saône-et-Loire, était alors à l’écart des grandes voies de communication, ce qui avait empêché le développement de villes importantes dans la région et lui avait conféré d’être restée essentiellement campagnarde (et de conserver l’accent caractéristique de ses habitants) avec ses grosses fermes où l’élevage des bovins venait compléter une polyculture fragmentaire à la portée de nombreuses familles assurant ainsi leur propre subsistance sans pour autant les enrichir vraiment… Les paysans disposaient du lait de leurs vaches et par là de la crème et du beurre ; de leurs champs labourés par leurs chevaux, ils tiraient du blé avec lequel ils pouvaient fabriquer leur pain ; ils élevaient des porcs qui fournissaient charcuterie, lard et jambons conservés grâce à des recettes ancestrales pour les hivers. Les volailles nourries autour de la ferme fournissaient les œufs et aussi leur viande. Enfin, beaucoup de ces paysans avaient leur petite vigne qui, le moment venu, leur permettait d’avoir du vin… le plus souvent quelconque mais suffisant. Dans l’ensemble beaucoup d’entre eux, au prix d’une vie qui, de saisons en saisons, enchaînait travaux sur travaux pouvaient nourrir leur famille, laquelle comptait souvent de nombreux enfants. Et c’était bien ce côté à la fois paisible et riche du travail de ses habitants qui avait été à l’origine du choix de Cluny pour y fonder la célèbre abbaye qui devait avoir un rayonnement sur toute la chrétienté… Au total c’était là une région où il faisait bon vivre, même si l’irrésistible montée du « progrès » matériel avait entraîné d’importantes modifications dans la vie et le comportement de ses habitants. Cette région n’avait pas toujours été épargnée par les guerres, même si elle n’avait pas subi dans les périodes récentes d’importantes destructions. Déjà à l’époque
romaine il y avait eu, toute proche de Gueugnon, la bataille de Montmort, et surtout les combats qui s’étaient déroulés devant Bibracte (le mont Beuvray, point culminant de la région) la forteresse gauloise qui dominait la plaine jusqu’à Augustodunum (l’actuelle Autun)… Plus tard, ce n’est pas sans raison qu’il y avait eu à Louhans (et qu’il y a toujours) des arcades qui dénonçaient l’influence espagnole. Et puis, espérant en finir, il y avait eu ces combats de maquisards qui, comme à Cluny en 1, avaient participé à la libération de la France !
Pour François, il avait fallu bien des hasards, en vérité, pour que s’ouvre devant lui sa voie. Ses parents à la situation initialement des plus modestes habitaient Gueugnon, grosse bourgade plutôt que ville à cette époque, située entre Morvan et Charollais et dont le pont, depuis l’Antiquité permettait de franchir l’Arroux, rivière au cours normalement tranquille qui allait déverser ses eaux dans la Loire, à quelque seize kilomètres plus loin. Alors que toute la région avait poursuivi son activité à la culture et l’élevage, avec d’assez importants marchés, habituellement chaque jeudi dans le centre de Gueugnon, ce fut la présence de la rivière qui avait influencé de façon déterminante l’évolution du pays.
Là s’était installée puis développée une usine sidérurgique (on disait « les forges ») qui avait donnait du travail à toute une population paysanne dont les enfants (les familles en avaient souvent encore beaucoup à l’époque), dès leur adolescence avaient alimenté, dans les débuts du moins, l’essentiel de la main d’œuvre bientôt complétée, sinon suppléée, par celle venue en particulier de Pologne.
Comme bien d’autres, son père avait donc d’abord travaillé à l’usine, alors que la vie y était dure, les ouvriers totalement dépendants du maître des forges ; les salaires
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