L'épine noire ou comment on devient germaniste

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Au début du XXe siècle, un séjour de deux ans en Poméranie orientale dans une famille de hobereaux, a permis au héros de cette histoire d'enrichir les bases culturelles de sa vie et par là de mener à bien une brillante carrière de germaniste et d'enseignant. Après tous les soubresauts subis par cette province allemande, celle-ci a retrouvé la paix. C'est ce que constatera son fils en se rendant à l'endroit où avait vécu son père.
Publié le : vendredi 1 mai 2009
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EAN13 : 9782296664326
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ÀlamémoiredeFrançois F. dont la vie s’est
appuyée sur deux règles :
–letravail d’abord, pour lui-même comme
pour les autres ;
–laloyauté sans concession dans ses rapports
avec tous ceux qu’il était appelé àconnaître.
Pour que persiste et se développe l’amitié
franco-allemandeLe soleil miroitait sur l’eau presque immobile, tant était
faible àcet endroit le courant de la rivière, entraînant
paresseusement le petit flotteur de la ligne qu’un pêcheur
attentif venait de lancer depuis la rive.L’eau, relativement
profonde en cet endroit, formant une sorte de large bassin
était retenue par des hauts fonds un peu plus loin pour
retrouver au-delà son écoulement rapide, en sorte qu’en
prêtant l’oreille on percevait le roulement hérissé des
petits graviersentraînés par le frissonnement du courant.
C’était par une chaude journée du mois d’août. Le
pêcheur qui était là, debout àl’ombredes arbres qui
surplombaient cette rivière, l’Arroux, profitait du beau
temps pour se livrer àl’un de ses passe-temps favoris. Dès
l’aube il était venu àbicyclette depuis Gueugnon, la petite
ville toute proche où il passait avec toute sa famille une
période «sacrée»des vacances. Il n’était plus très jeune,
les cheveux grisonnants, mais avait gardé toute sa vigueur
intellectuelle.
La légèrebrume qui semblait flotter au-dessus de l’eau à
son arrivée s’était peu àpeu dissipée, et le calme reposant
de la vertecampagne n’était guèretroublé que par
les meuglements espacés des troupeaux de «charolais »
venuss’abreuver au loin, ou par le rapide voldequelques
martins-pêcheursfilant au rasdel’eau pour aller se perdre
entreles touffesd’osiers(les «verdiaux»comme on disait
dans le pays) qui garnissaient la rive opposée.
Cet endroit, depuis longtemps repéré et choisi pour la
«pêche au coup », loin de tout habitat autreque quelques
grandes fermes, des «domaines»qui depuis les hauteurs
voisines surveillaient leur cheptel, c’était «L’épine noire»,
nommé comme tel par tous les habitués du lieu…
François Fourrier (c’était son nom) tout en prenant
gardons, ablettes ou perches, selon le moment, laissait
son esprit se reposer,vagabonder,libéré de ses soucis
et préoccupations professionnelles. Avec le soleil qui
montait et la chaleur plus forte, les prises devenaient
plus raresetl’attention du pêcheur moins soutenue… Il
avait suffi alorsqu’un bruit un peu lointain lui parvienne,
sonorité continue, un peu modulée, donnant àl’oreille
l’impression d’une lointaine sirène, pour qu’il l’identifie,
comme familière. Et aussitôt, tout en pensant en
luimême «les moissons », et qu’il n’avait pu s’empêcher de
murmurer«die Erntezeit »,tout un flot de souvenirsvenait
envahir sa mémoire: Kuntzov…, Kuntzov…
C’était il est vrai pour lui comme un réflexe fréquent
d’exprimer en langue allemande ce que sa pensée lui avait
suggéré, tant il avait gardé l’imprégnation de ce qu’il avait
d’abordacquis, il yavait bien des années avant pourtant,
puis entretenu, de par ses obligations professionnelles
comme par plaisir culturel.
Mais en même temps ce matin-là, ce fut comme un
rideau qui s’ouvrait dans sa mémoire: le passé enfui et
encoreprésent,toujours,toujours… Comme un film qui se
serait déroulé devant ses yeux, il revivait tout ce qui avait
préparé, façonné de façon définitivesacarrièreetpar là
même sa vie.
***
Gueugnon, en Saône-et-Loire, était alorsàl’écartdes
grandes voies de communication, ce qui avait empêché le
développement de villes importantes dans la région et lui
avait conféré d’êtrerestée essentiellement campagnarde
(et de conserverl’accent caractéristique de ses habitants)
avec ses grosses fermes où l’élevage des bovins venait
compléter une polyculturefragmentaireàlaportée de
nombreuses familles assurant ainsi leur propresubsistance
sans pour autant les enrichir vraiment… Les paysans
disposaient du lait de leursvaches et par là de la crème et
du beurre;deleurschamps labourés par leurschevaux,
ils tiraient du bléaveclequel ils pouvaient fabriquer leur
pain ;ils élevaient des porcs qui fournissaient charcuterie,
lardetjambons conservés grâce àdes recettes ancestrales
pour les hivers. Les volailles nourries autour de la ferme
fournissaient les œufs et aussi leur viande.Enfin,beaucoup
de ces paysans avaient leur petite vigne qui, le moment
venu,leur permettait d’avoir du vin… le plus souvent
quelconque mais suffisant.
Dans l’ensemble beaucoup d’entreeux, au prix d’une
vie qui, de saisons en saisons, enchaînait travaux sur
travaux pouvaient nourrirleur famille, laquelle comptait
souvent de nombreux enfants. Et c’était bien ce côté àla
fois paisible et richedutravail de ses habitants qui avait
été àl’origine du choix de Clunypour yfonder la célèbre
abbaye qui devait avoir un rayonnement sur toute la
chrétienté… Au total c’était là une région où il faisait bon
vivre, même si l’irrésistible montée du «progrès»matériel
avait entraîné d’importantes modifications dans la vie et le
comportement de ses habitants.
Cette région n’avait pas toujoursété épargnée par les
guerres, même si elle n’avait pas subi dans les périodes
récentes d’importantes destructions. Déjà àl’époque
romaine ilyavait eu,toute proche de Gueugnon,la bataille
de Montmort, et surtout les combats qui s’étaient déroulés
devant Bibracte (le mont Beuvray,point culminant de la
région) la forteresse gauloise qui dominait la plaine jusqu’à
Augustodunum (l’actuelle Autun)… Plus tard, ce n’est pas
sans raison qu’ilyavait euàLouhans (et qu’ilyatoujours)
des arcades qui dénonçaient l’influence espagnole.Et puis,
espérant en finir,ilyavait eu ces combats de maquisards
qui, comme àClunyen1, avaient participé àla
libération de la France !
Pour François, il avait fallu bien des hasards, en vérité,
pour que s’ouvredevant lui sa voie. Ses parents à
la situation initialement des plus modestes habitaient
Gueugnon, grosse bourgade plutôt que ville àcette
époque, située entreMorvanetCharollais et dont le pont,
depuis l’Antiquité permettait de franchir l’Arroux, rivière
au coursnormalement tranquille qui allait déverser ses
eaux dans la Loire,àquelque seize kilomètres plus loin.
Alorsque toute la région avait poursuivi son activité à
la cultureetl’élevage,avecd’assez importants marchés,
habituellement chaque jeudi dans le centredeGueugnon,
ce fut la présence de la rivièrequi avait influencé de façon
déterminante l’évolution du pays.
Là s’était installée puis développée une usine sidérurgique
(on disait «les forges ») qui avait donnait du travail àtoute
une population paysanne dont les enfants (les familles en
avaient souvent encorebeaucoup àl’époque), dès leur
adolescence avaient alimenté, dans les débuts du moins,
l’essentiel de la main d’œuvrebientôt complétée, sinon
suppléée, par celle venueenparticulier de Pologne.
Comme bien d’autres, son pèreavait donc d’abord
travaillé àl’usine, alorsque la vie yétait dure, les ouvriers
totalement dépendants du maîtredes forges;les salaires
10plus que modestes.Au point que les achats, même les plus
simples, se faisaientàcrédit, les règlements s’effectuant en
findemois au moment de «lapaye».Chez le boulanger
par exemple, le contrôle des achats du pain se faisait à
«lataille»: deux longues planchettes de bois, pouvant
s’ajuster parfaitement l’une dans l’autrepermettaient
au boulanger de faireenmême temps une entaille sur
elles correspondant àl’achat d’une livredepain (deux
entailles pour un kilo, etc.). Le boulanger gardait une
des planchettes dans la boutique et le client ramenait la
sienne chez lui.Àlafin du mois, le décompte comparatif
permettait de connaîtrepour chacun la somme due…
Le pèredeFrançois devant de tels problèmes de vie
avait fini par quitter son emploi àl’usine pour devenir,à
forcedevolonté, travailleur indépendant, non sans avoir
passé de nombreuses années avant de voir l’horizon
s’éclaircir… Les femmes, comme l’avait fait sa mère,
assuraient l’existence quotidienne du ménage,souvent
améliorée par diverspetits travaux (tricot, broderie, etc.).
Sans parler des enfants qu’il fallait éleverjusqu’à ce qu’ils
aillentàl’école puis plus tardpuissent trouver du travail…
Certaines parmi ces femmes travaillaient en outrecomme
femme de ménage chez les quelques bourgeois qui
habitaient l’agglomération.
François avait été fils unique. Il avait très tôt fait preuve
d’une viveintelligence, d’un goût certain et d’une grande
application pour le travail scolaire. Il est vrai que par
malchance il avait contracté vers l’âgedesept ans une
poliomyélite qui,si elle ne lui avait laissé que des séquelles
très limitées àunmembreinférieur,l’avait néanmoins
privé de la possibilité de fairedusportcomme ses petits
camarades, l’isolant malgré lui àlamaison, n’ayant comme
seule distraction que la lecturedes livres que des amis
11de la famille lui prêtaient, pendant que ceux de son âge
se retrouvaient àl’extérieur pour des jeux divers. De
là certainement une tendance durable pour lui d’être
introverti… mais en contrepartie, un désir irrésistible de
connaissance et une très grande ouvertured’esprit.
Ses facilités intellectuelles, soutenues par une volonté
affirmée, lui avaient valu d’êtreremarqué par ses maîtres
et ceux-ci avaient insisté auprès de ses parents pour
qu’il poursuiveses études au-delà du certificat d’études,
étape alorsobligée, mais malheureusement trop souvent
terminale dans les écoles de villagesetpetites villes. «Il
pourrait préparer le brevet, et puis, pourquoi pas, essayer
ensuite de se présenter àl’examen d’entrée àl’École
Normale de Mâcon pour devenir instituteur… ».Devant un
avenir si brillant et surtout la possibilité pour ses parents de
voir François échapper àlaperspectivedetravailler
peutêtreunjour aux forges, ceux-ci avaient fait les sacrifices
nécessaires dont ils furent effectivement récompensés,
puisque leur fils, même avec les conditions de travail àla
maison qui n’étaient pas les meilleures, allait en effetêtre
reçu àl’âgedequinze ans àcet examen d’entrée pour en
sortir àdix-huit ans et êtrenommé pratiquement aussitôt
instituteur avec pour premier poste Curdin (insignifiante
bourgade des environs) et ensuite àGueugnon.
C’était en 10 !
Parmiles livres de la bibliothèque de l’École Normale, il
avait eu l’occasion de lire Voyage sur le Rhin,lelivrede
Victor Hugo:un fait en soi insignifiant peut avoir dans la vie
de chacun des conséquences les plus considérables comme
l’avenir devait le montrer.Eneffet, indépendamment de
l’intérêt littérairedecelivre,ce qui aurait pu n’êtrequ’une
distraction passagèreparmi bien d’autres, éveilla dans
l’esprit de François, aidé par l’imagination exaltée d’un
1adolescent, une intense curiosité.Au point qu’il n’eut plus
de cesse de trouver un moyend’apprendresuffisamment
d’allemand pour êtreenmesuredefairelui-même un jour
ce voyage si romantique sur le Rhin. Quelle ouverture
en effetsur un monde (à l’époque) lointain où tant de
choses paraissaient différentes, en un sens merveilleuses,
àcôté de ce que pouvait apporter la vie de tous les
joursdans un pays àl’écartdelacapitale ou des grosses
agglomérations.
Certes, pendant sa scolarité, François avait eu des cours
d’allemand. Mais il en avait gardé la certitude d’avoir
appris de «stupides listes de mots»devait-il direplus tard,
qui restaient totalement inutiles, faute de les employerdès
que possible dans des phrases du langage courant,
fussentelles des plus simples.
Parmiles atouts dont on peut avoir besoin dans la
vie, le hasardn’est pas négligeable. Ce fut justement le
cas en l’occurrence:lepèredeFrançois avait un ami,
Lorrain émigré, qui parlait parfaitement l’allemand. Cet
ami qui habitait dans une petite ville àseize kilomètres de
Gueugnon avait accepté sans difficulté de converser avec
François en allemand environ une heurepar semaine. Dès
lorschaque dimanche ce dernier se rendait par un petit
train local chez cet ami qui,professeur bénévole,s’ingéniait
àparler et surtout faireparler son élèvedans cette langue
étrangère. Début bien limité certes, mais avec déjà une
éducation non négligeabledel’oreille àcette langue.
Après cette premièreétape, une seconde survint, grâce
encoreà la bienveillance d’amis ;à savoir l’obtention d’une
«bourse d’étude»lui permettant de suivrependant deux
mois des «coursdevacances»organisés àKaiserlautern,
dans le Palatinat, ville allemande assez proche de la
frontièrefrançaise.
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