L'Epiphanie

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L'Epiphanie est une invention d'auteur, un centre historique avec ses misères, son potentiel, ses gens. Une histoire de solidarité et de désespoir. De malheur et de moments plus heureux. Une bande de gamins qui affirme la vie au milieu d'assassinats sans rimes ni raisons apparentes. Il s'agit du premier ouvrage rédigé du cycle "Chroniques d'innocence".
Publié le : jeudi 1 novembre 2007
Lecture(s) : 60
EAN13 : 9782296182523
Nombre de pages : 311
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L'Épiphanie Chroniques d'innocence

Iconographie
It

de couverture:

Chat panaméen et sa bonne étoile"
Irédè BADA

photo:

Michèle

ACQUAVIVA-PACHE

L'ÉPIPHANIE
Chroniques d'innocence

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75 005 - PARIS

L.auteur

Michèle ACQUAVIVA-PACHE, essayiste et romancière, vit en Corse. Elle a été journaliste à Paris et à Cotonou (Bénin). Ses autres publications

Exil, connais pas... Biographie de Sally Ndongo, éditions du Cerf, Paris 1976 Machines à dormir, Maspero, Paris 1976 Aujourd'hui les femmes, ouvrage collectif, Editions Sociales, Paris 1981 Ecriture - Un extrait du roman l'Epiphanie, Revue Littéraire de Lausanne, 1997
Dans le cycle Chroniques d'innocence, Paladines, 2001 La sarrazine, 2002 Bleu Turquine, 2003 Le Pré de l'Asphodèle, 2004 Dans l'œil de Gorgone, 2005 L'Harmattan:

Pièces de théâtre: Marie que m'as-tu fait? suivi de Vive la Mariée! Climats de Confiance, L'Harmattan 2006.

et

Copyright L'Harmattan 2007 http :www.editions-harmattan.fr www.librairieharmattan.com
harmattan1 @wanadoo.fr

ISBN10: 2-296-04155-8 ISBN13: 978-2-296-04155-4

EAN : 978 2296 04155 4

Avant-propos
L'Epiphanie est la première histoire de Chroniques d'innocence. A l'origine ce livre aurait dû marquer le coup d'envoi de cette saga, mais des impondérables ne l'ont pas voulu. La rédaction initiale de ce roman remonte à 1992-1993. Des remaniements successifs ont ensuite suivi. Le parcours rédactionnel et éditorial de L'Epiphanie a connu des aléas en raison du contexte corse. Le maelstrom politico-judiciaire de l'affaire Erignac a ainsi valu à mon équipement informatique et à mes manuscrits d'être saisis par la DNA T (Division nationale de l'anti-terrorisme). Pourquoi? Demander aux enquêteurs. En ces circonstances, je remercie du fond du cœur le SNJ (Syndicat national des journalistes) qui m'a aidé à récupérer écrits, ordinateurs et imprimantes. Merci aussi à Maurice Chappaz, cet écrivain à la plume si élégante et pertinente, qui m'a apporté son soutien lors du concours organisé par la revue Ecriture, en 1997. Un geste d'autant plus encourageant que ma prose est l'antithèse de la sienne! Preuve que des différences de forme n'excluent pas des parentés d'âmes. A noter que les récits constituant le cycle "Chroniques d'innocence" peuvent se lire en toute humeur vagabonde, sans suivre un ordre chronologique.

... LÉNA N°1 : Deux fois emprisonné dans un sac: ce noir quelle horreur! Trois fois chopé par la peau du cou: cette cruauté ... Deux fois précipité par terre: mon derrière! Comment ces tordus d'humains peuvent-ils faire subir à un membre de gent féline une vie de chien? Me suis rebellé contre la fatalité, et tapi sur le carrelage, avec une remarquable présence d'esprit, ai pensé une stratégie: dompter la vieille Ida. Aussitôt fait: on file le parfait amour.

La lune orange, ronde et tendre, avalait sans
mollir un flot de nuages vaguement dorés. Elle ne faiblissait pas sous les assauts répétés de vagues cotonneuses claquant à son visage tels des paquets de mer. La lune était à l'œuvre. Sereine. Avec ses yeux moqueurs. Le vent soufflaitcomme un fou malmenant les ardoises du toit. Léna regardait son stylo décapuchonné qui trônait d'un air las sur un fatras de feuilles de brouillon
chargées de notes denses et serrées, écrites au crayon. Léna se disait qu'il était urgent de commencer à rédiger au propre les feuillets promis au responsable de l'encyclopédie. La nuit était tombée. Le calme et la pénombre de la pièce auraient dû l'inciter au travail. Mais le petit, tout petit geste d'actionner ses doigts pour se saisir du stylo, elle n'arrivait pas à le faire. Cette histoire de bandit qui avait ensanglanté la montagne au siècle dernier était typiquement une fausse bonne idée. Quand Ida, sa tante, lui avait apporté de la sacristie de l'église de l'Epiphanie, une liasse de feuillets truffée de scribouillis à peine lisibles, elle avait cru à une découverte. Un premier déchiffrage en survol mentionnait les exploits d'un homme qui six ans durant avait tenu tête 7

à des escadrons de gendarmes. Un homme dont la mémoire collective n'avait pas retenu le nom. Un homme oublié. Pourquoi cet oubli? Ce mystère avait excité la curiosité de Léna. Elle s'était lancée dans des recherches qui l'avaient conduite dans des salles d'archives hermétiques et réfrigérantes. Elle avait interrogé les vieux, et même les plus vieux des vieux. Résultat, une moisson médiocre et surtout décevante. Des bandits splendides rebelles, fastueux hors-la-loi, intrépides Robin des Bois, géniaux pourfendeurs à leur manière de l'ordre établi, il y en avait légion au Pays. Les hasards de la vie ou une incompréhension de la loi les avaient jetés sur le chemin montagneux et tortueux du banditisme. Ils traînaient tous derrière eux une réputation ambivalente de courage et de brutalité, de générosité et de cupidité, d'astuce et de vantardise. Ils avaient tous leurs défauts, leurs gros défauts, pondérés toujours d'une ou deux qualités. Ils n'étaient jamais tout blanc, ni tout noir. Malgré leurs crimes ils gardaient figure et densité humaine, ce qui rendait leurs aventures troublantes, intrigantes, interpellantes. Mais la "découverte" de Léna se révéla être un pot-pourri affligeant d'imbécillité, d'idiotie, de cruauté débile. Pas étonnant qu'il ait été biffé, auto-nettoyé du souvenir des vivants. Rien de reluisant chez cet homme borné, sans scrupules, mesquin. Rien d'intéressant chez cet individu. Rien. Le regard de Léna alla à la fenêtre. La lune orange, mûre, ronde et tendre continuait à avaler une mer de nuages d'or, d'argent et de nuit. Le vent hurlait de plus belle. La poutre faîtière de la maison eut un gémissement lugubre. Dans la rue les poubelles giclaient et dévalaient les pavés en pente. Léna entendit le craquement sec d'un lampadaire. Sur le couvent d'en face la dernière cheminée cassa. Trente secondes plus tard il y eut un bruit sourd: la toiture de l'édifice était déchirée, béante. Ida poussa la porte du bureau plus furieuse qu'affolée: 8

te l'avais bien dit. Je l'avais prévu. Léna re-encapuchonna son stylo. Il valait mieux se replier avec sa tante dans la cuisine, bien abritée, située de l'autre côté du couloir. II valait mieux aussi parler avec Ida en faisant mine de s'agiter à la confection du repas du soir. Parler. Bouger. Cela apaisait toujours la vieille dame. C'était le septième jour de grand vent et logiquement il était en train d'épuiser ses dernières forces.
***

- Je

Toute la nuit il y eut des rafales. Elles s'estompèrent au petit matin dans un dernier et sonore hoquet qui plaqua un magistral et final accord sur la batterie des poubelles éparpillées dans toute la ville. Léna avait mal dormi. Elle se mit debout comme une somnambule. A peine lucide elle s'étonna tout de même de croiser vers 8 heures moins le quart Dimitri partant pour l'école avec un sac à dos encore plus maousse que d'ordinaire. Elle râla instinctivement contre ces instituteurs qui infligent aux écoliers de transbahuter quotidiennement de véritables déménagements. Inhumain de faire porter de tel poids à un gamin de huit ans. Léna ronchonnait en son for intérieur. Le vent n'avait pas été le seul responsable de son sommeil endolori. Son habituel cauchemar était venu l'habiter. Cauchemar, fantôme d'un passé impossible à surmonter. Cauchemar, fantôme brassé, touillé, trituré, par un inconscient qui refusait de s'affranchir du deuil. C'était toujours pareil: obscurité opaque d'une cave où l'on ne pouvait tenir qu'accroupi; atmosphère tiédasse obstruant les narines tandis que la bouche tentait difficilement d'happer un peu d'air; cycle infini de râles et de hurlements provenant de la pièce contiguë crevant rythmiquement les tympans; puis une sorte de catalepsie et la lumière brûlant soudain les yeux: du noir encore et encore avec des fragrances d'images, la silhouette de Torquatus, son père, un lit en fer, des murs verts 9

d'hôpital, un plafonnier au halo jaune; un demi-jour strié d'une ronde de taches multicolores et intensément aveuglantes perçant, transperçant un corps bizarrement vide, ou plus exactement vidé, gratté à vif, au scalpel, et dans tout ce brouillard comateux la voix de Torquatus: "Je vous demande où est l'enfant." A ce stade immanquablement Léna se réveillait, sûre d'avoir crié, et reconnaissante aux siens de n'être pas accourus. Du bébé disparu, enlevé à elle à sa naissance avant même qu'elle ait pu lui donner un nom, de l'homme qu'elle aimait martyrisé à mort, de Gottlieb massacré par les bourreaux d'un dictateur si bien en cour de Paris à New York, Léna interdisait qu'on dit un mot à la maison. Torquatus était retourné plusieurs fois dans cette région d'Afrique pour essayer de lever une piste susceptible de le conduire à son petit-fils. Il avait pour lui d'avoir exercé la médecine de nombreuses années dans cette contrée, et de s'être lié d'amitié avec maintes familles de l'endroit. Mince avantage quand la peur asphyxie un peuple. L'évocation du seul nom de Gottlieb rendait muets les plus bavards. Tout ce que le médecin réussit à apprendre après cinq déplacements fût que l'enfant était un garçon, qu'il avait été cédé par des militaires à un couple d'Européens en mal de progéniture contre un lot de gin et quatre caisses de whisky. Le boy, qui lui narra la transaction, à laquelle il avait assisté, précisa que les blancs étaient repartis chez eux; où ? il l'ignorait, mais qu'ils ne pouvaient être que de bons parents puisqu'ils étaient riches. La preuve: ils avaient largement arrosé tous ceux qui de près ou de loin avaient eu vent du tripatouillage. En haut lieu on indiqua à Torquatus que désormais il était persona non grata. Il tenta d'alerter les médias. En vain. On n'allait pas se mettre à dos un Chef d'Etat qui avait ses entrées chez tous les grands de ce monde, qui savait si bien recevoir toutes les plumes renommées du journalisme pour une ténébreuse affaire dont les tenants et les aboutissants 10

étaient aussi confus. Et puis le "Guide" n'organisait-il pas des élections! Bien sûr lui-même et ses députés étaient élus avec des pourcentages records de 96 à 98,9%, mais de quel droit déjugerait-on cette adhésion populaire massive! Les fraudes, les pressions sur les électeurs, les achats de votes, encore fallait-Hies prouver! Au pays du "Guide" - excellent ami de l'Occident - existait une démocratie formelle, améliorable sans aucun doute. Cette démocratie même embryonnaire devait interdire aux opposants la clandestinité et a fortiori la violence. En conclusion le fautif, le coupable, c'était Gottlieb. Désemparé, écœuré Torquatus en écoutant de pareils propos sortis de's bouches des plus éminents hommes de presse. Un de ses vieux amis de La Résistance proposa cependant d'embaucher Léna dans sa rubrique de politique étrangère. Quand elle serait rétablie. A condition évidemment qu'elle ne s'occupe plus de l'Afrique. De 1968 à 1981, Léna parcourut les champs de bataille, traqua la répression, visita des maquis, assista à des révolutions naissantes. Cambodge. Chili. Timor. Afghanistan. Nicaragua. On exclut d'office le continent africain, et le Moyen Orient: son père était né à Smyrne à l'époque où la ville ne s'appelait pas encore Izmir! Elle ne fut expédiée à Téhéran qu'à la suite d'une défaillance de deux de ses collègues. De Gottlieb, Léna ne conservait qu'une très vieille photo cachée dans un antique album: ils avaient neuf ans, se tenaient par le cou en rigolant comme des fous sur le perron de l'hôpital où officiait alors Torquatus. C'était quelques mois avant le retour de la famille au Pays et Gottlieb était son meilleur compagnon de jeux. Quinze années plus tard elle l'avait retrouvé au cours d'un reportage en Afrique. De l'opposition au régime du "Guide" il était passé à la clandestinité. Cela n'avait pas empêché leur amour, mais l'avait singulièrement compliqué. Ils s'étaient fait prendre ensemble, un jour sur le coup de midi. 11

"En avance Dimitri ce matin, s'esclaffa Ida. Il a certainement rendez-vous avec sa Dulcinée. Il a de la chance qu'elle soit bonne en calcul. Il ne devrait quand même pas trop copier sur elle." Léna avait fini par émerger. Elle sourit. La Dulcinée en question, prénommée officieusement Bianca, et officiellement Rosalba, ne perdait rien au change. Dimi palliait à ses lacunes en français et en géographie. Ils faisaient tous deux une joyeuse paire. Lui, le brun aux cheveux lisses. Elle, l'albinos, à la tignasse presque crépue. Lui, plutôt fluet et rêveur. Elle, nettement plus forte et douée d'un sens pratique peu commun. *** Au pied des escaliers de son immeuble, que tout le monde appelait le Petit Palais, Dimi lorgna sa montre: il était 7 heures 47. Il longea la rue Melchior sur une dizaine de mètres, tourna rue Balthazar, et se mit à cavaler à toute vitesse. A fond de train il dépassa la maison de "FM Une", radio locale, un temps fort prisée, puis la boutique de fleurs de Cornélia. Il contourna l'église de l'Epiphanie, déboucha sur la rue du Port. Immédiatement il vit Bianca qui l'attendait avec sa chienne Lou sous le porche de l'école. De son sac à dos il sortit son camescope protégé par une housse semirigide ainsi qu'une torche. La gamine trifouilla la sonnette d'entrée de l'établissement. Elle avait inventé un truc pour déclencher silencieusement Je mécanisme d'ouverture de la porte. Dimi était admiratif. Cette fille-là n'était pas banale. "Dépêche", siffla-t-elle entre ses dents. Dimitri se faufilla au-dedans. Bianca vérifia que le portail se refermait sans bruit, s'empara du sac de son ami et s'éloigna promener Lou. En classe Dimi et Bianca étaient côte à côte. Une place gagnée de haute lutte par élimination successive des gêneurs et des gêneuses que la maîtresse prétendait leur infliger comme voisins. 12

- Ça a foiré. Il n'y avait pas assez de lumière. Même avec la torche. Vu la trajectoire du soleil ça pourrait être possible vers 11 heures. Dimitri était ulcéré de l'échec de sa stratégie. Bianca mit aussitôt sur pied un second plan de bataille. A la fin de la récré il n'aurait qu'à faire semblant d'avoir la colique. Soit une séance curative d'une demi-heure aux 'vécés' . A 10 heures 50 Dimi était à son poste dans l'excavation creusée par les intempéries sous le mur séparant l'école primaire du collège. Dans ce trou profond une mère chatte avait eu l'idée d'installer sa marmaille, cinq ou six chatons. Portée septembriste. C'étaient eux que voulait filmer le garçon. La luminosité naturelle renforcée par la torche était correcte. Dimitri effectua les réglages, et enclencha le bouton rouge de l'enregistrement. Les chatons se comportaient mieux que de vrais comédiens. Le gamin était aux anges. Tout à coup une déflagration claqua. L'enfant sursauta. Sa caméra balaya la cour de récréation et les immeubles environnants. Le Principal émit des braillements aussi terrifiants qu'incohérents. Dimitri saisit que Boulba l'appariteur, l'homme qui surveillait la bonne marche des deux établissements scolaires, avait été abattu. Panique? Instinct de conservation? Le gamin balança le camescope au fond du fond du trou, empoigna sans ménagement un chaton furieux, qui atterrit dans la housse de l'appareil vidéo. Des ailes aux talons, il galopa jusqu'à la rue. Il avait l'impression de courir comme un dératé. Une main s'abattit sur son épaule. Un homme, casque intégral et vêtement de cuir, lui arracha la sacoche. L'ouvrit. Au bout de la main gantée un chaton furibard. L'homme haussa les épaules. Housse et animal chutèrent sur le trottoir. Le casque intégral traversa la rue du Port, enfourcha une moto, et disparut. Comment Dimi récupéra le chaton, parvint chez lui hors d'haleine, impossible de s'en souvenir. Monter les escaliers fut effort incroyable. Ses genoux étaient raides. Sa nuque
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était raide. Ses poignets étaient raides. C'est raidi d'angoisse qu'il apparut à Léna : - On a tué Boulba. Ida et Léna portèrent le petit dans la cuisine. Le firent asseoir. Là, comme dans un mauvais feuilleton de série B, Léna s'empara de la sacoche. L'ouvrit. Au bout de sa main nue un chaton hors de lui, se débattit et griffa. La bestiole eut droit à une nouvelle chute. Sur le carrelage cette fois. Dimi éclata d'un rire interminable. Le chaton excédé se réfugia derrière la cuisinière. Ida, dont le vent violent avait chassé l'arthrose engluant ses articulations octogénaires, se baissa et ramassa l'animal. Des pleurs débordant ses paupières tel un fleuve en crue, inondèrent son corsage. Ida sanglotait. Le chat se tapit à la verticale sur sa poitrine. Les battements rythmés des sanglots le berçaient. Il avait une jolie robe brune, et une petite collerette blanche sous le menton. Léna s'aperçut que les cheveux de Dimi étaient trempés de sueur. Elle le déshabilla. Le frictionna à l'eau de toilette de la tête aux orteils. L'emballa dans son peignoir de bain bleu. Attisa le feu dans la cheminée. L'enfant se réchauffait et raconta. Lovée dans son fauteuil d'osier Loreleï, que ses huit ans percluaient de rhumatismes, zieutait d'un air morne le machin marron suspendu à Ida. La chienne - un loulou de Poméranie - était très exclusive. Léna décida d'aller à la recherche du cartable de Dimi. Ida avait séché ses larmes. - N'oublie pas un biberon pour le chat et de la litière. Achète du pain. Boulba avait été assassiné, et il fallait penser à biberonner et à torcher un bébé chat! II Y avait là, songeait Léna, quelque chose de saugrenu et de dérisoire... Elle arriva devant l'école comme un automate. C'était l'agitation. Pompiers. Samu. Police. Journalistes. Badauds. Mômes avec parents. Ahurissement et excitation mêlés. Bianca fendit la foule et remit le sac à dos à la personne mandatée par son propriétaire. 14

Extraordinaire sang-froid de l'enfant. Léna comprit mieux l'admiration éperdue de Dimitri pour cette gamine aux lunettes garnies d'épais verres brunâtres, à la peau blanchâtre, aux attaches noueuses, au front trop haut dans un visage étrangement triangulaire, à la chevelure tassée par la galette d'un béret rouge. Physiquement elle avait tout pour être moche, mais toutes ses imperfections corporelles elle les métamorphosait par son allure, par son comportement. Elle jouait l'originalité et l'authenticité. Elle ne trichait pas. Elle valorisait ses défauts. A huit ans elle avait déjà assimilé ce que des femmes disgraciées mettent des années à découvrir au prix de mille maladresses. - Boulba, c'était un chouette type, soupira l'enfant. Qui aurait pu vouloir sa mort ? Léna ne sut que répondre, eut deux mots gentils, et se hâta d'emprunter le passage entre l'église de l'Epiphanie et la Maison de la Culture, puis de remonter la rue Balthazar. Ne pas oublier pain-biberon-litière martelait son crâne. Le clocher sonna le quart - il ne sonnait d'ailleurs que le quart. Jamais la demie. Jamais l'heure. 12 heures15, Léna accéléra le pas. La façade du couvent des Franciscaines tenait bon, d'en bas impossible de soupçonner la toiture en partie effondrée. Une voiture s'arrêta et se gara devant "FM Une". Affairé, fébrile, barbiche en bataille, Socrate, le patron de la radio, déboula du véhicule: - Vilain, très vilain, cet assassinat de Soulba. Il devrait y avoir des rebondissements. Léna hocha la tête. Pouvaient-il exister de jolis, d'esthétiques, d'agréables assassinats? Socrate était un âne bâté, et sa "FM Une" en voie de dégénérescence. Elle se figea quelques secondes le terme "rebondissements' ne lui plaisait pas. Il suscitait en elle une méfiance instinctive, sans qu'elle discerna d'emblée pourquoi. Elle fut soulagée de pousser la porte de la boulangerie attenante au couvent.

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Fulvia la boulangère était une camarade d'école, comme Maïa la coiffeuse qui tenait salon à deux enjambées, rue Melchior. Fulvia était dans la boulange héréditairement. Son père avait été boulanger. Son mari était boulanger. Ses fils deviendraient boulangers, sauf transgression et à leurs risques et périls d'être bannis de la famille. La boulangère attaqua direct sur l'horrible meurtre de Soulba. Soulba, qui savait si bien y faire avec les gosses. Soulba sévère à bon escient avec toute la flopée de garnements du collège. Oh! elle le regrettait. Soulba. Soulba. Fulvia ne tarissait pas de louanges. *** Pourquoi avoir tué Soulba, marmonnait Ida en allant et venant dans la cuisine? Pourquoi s'en être pris à lui? Crois-tu que c'était le Principal qui était visé? Léna, quel est ton sentiment? - Je n'en sais rien. Je suis perplexe. Perplexe en effet Léna. Le Principal que ses élèves appelaient "l'obtus en chef' était sectaire, intolérant, étroit d'esprit, toujours aux ordres et devançant les desiderata de ses instances supérieures. Il freinait des quatre fers toutes les innovations pédagogiques. Il redoutait par-dessus tout la fantaisie; filles et garçons qui ne se coulaient pas dans le moule scolaire étaient pour lui de mauvais sujets. Son univers se limitait au collège. Il y travaillait. Il y avait son appartement de fonction. Il sortait le moins possible de l'établissement. A chaque conseil d'administration, à chaque conseil de classe, il clamait avec emphase son attachement aux valeurs de l'éducation traditionnelle. Il y avait des lustres que plus personne ne prêtait attention à son couplet. Aurait-il pu encourir la vindicte d'un père ou la vengeance d'un élève, au point d'être "liquidé" ? Au point de faire l'objet d'un contrat? Parce qu'il s'agissait bien d'un contrat. Une seule balle avait suffi. Le récit de Dimitri ne laissait planer aucun doute. C'était un tueur professionnel qui était 16

embusqué collège.

au dernier

étage de l'immeuble

dominant

le

- Qui dira l'humanité de Soulba, se lamenta Ida. Sa rondeur emballée dans sa blouse grise. Son caractère bougon, brusque avec la hiérarchie. Son tempérament tendre, affectueux avec les enfants. Son sens inné de la justice. Sa franchise. Toutes ses nuances contrastées qui font d'un individu une personne vraie, en l'occurrence une personnalité. Boulba se prénommait Marius, son surnom c'était à cause de ses moustaches. - Qui dira quelle dose de naïveté... Ida s'interrompit. Son regard croisa celui de Léna. Le mot "rebondissements' prononcé par Socrate siffla aux oreilles de celle-ci. Les deux femmes se regardèrent: "On va avoir droit à cette vieille lune d'il y a vingt ans. On va y avoir droit". Dans le couloir retentit la sonnerie du téléphone. Ida décrocha. Cligna en direction de Léna, qui fit non de la main. - Non, Léna n'est pas là. Je suis sa tante et je prends le message. Pas si vite, je vais noter. Alors c'est négatif. La proposition d'une série d'enquêtes sur les derniers investissements dans les différents secteurs économiques du Pays ne vous intéresse pas. Pas plus que les articles sur le mouvement culturel. De toutes façons vous avez des experts à Grande Terre qui peuvent traiter ces sujets sans se déplacer. Actuellement vous avez sur les bras la Serbie, la Bosnie, le Kosovo, le Liban, la Somalie, la Birmanie, la Russie. Les histoires du Pays et le Pays lui-même n'offrent aucun intérêt... A ce stade l'autre au bout du fil était bon pour un torrent d'injures narquoises. Fine, cultivée, distinguée, Ida tenait en réserve des bordées d'insultes dignes de soudards, qu'elle déballait à n'importe qui n'importe où n'importe comment lorsqu'elle s'énervait. Léna coupa

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d'autorité Léna.

la communication.

Ida retourna

sa colère contre

- Je suis ta tante. Ici, dans ce Pays ON respecte les vieillards. Léna caressa la joue de la vieille dame. L'embrassa. Ida avait raison. Mille fois raison. Mais argumenter avec un imbécile ne rimait à rien. le lendemain, mardi, le bulletin radio de Socrate amorçait la pompe de la perfidie. Il suggérait avec moult contorsions, avec moult précautions emberlificotées que les inspecteurs ne manqueraient pas de fouiller dans la vie de la victime qui à une époque lointaine très lointaine avait été mêlée malgré elle à une triste affaire de mœurs. Léna était atterrée. L'incident était navrant. Deux lycéens, Silius et Démosthène avaient emprunté l'appartement de Boulba afin de réviser en toute tranquillité le bac dans la journée. Un après-midi le père de Silius débarqua à l'improviste et surprit les deux jeunes gens au lit dans des positions non inscrites au programme des révisions. Il se précipita au collège où il fit un scandale à Boulba, l'accusant publiquement de proxénétisme. Si l'appariteur admit qu'on l'avait berné, il ne toléra pas d'être qualifié de "souteneur à pédés'. Il cassa la gueule du géniteur de Silius. Point final de la mésaventure? Que non. Démosthène et son ami furent l'objet de railleries, de quolibets d'une telle méchanceté que le premier prit le large et que le second se pendit. Au Pays, l'homosexualité était considérée comme une tare comme un mal incurable; non "miraculable" à NotreDame de lourdes. *** Le chaton était devenu le roi de la cuisine. Il se permettait toutes les audaces: gambader sur la table. Arpenter le plan de cuisine. Se précipiter dans l'évier dès que quelqu'un ouvrait le robinet pour se jouer de l'eau avec ses pattes. le jet intermittent le fascinait. Il raffolait surtout du goutte à goutte: séant au frais au milieu du 18

bac il suivait alors avec des frémissements joyeux le parcours des petites billes rondes s'écrasant doucement sur l'émail blanc. Les piles de livres à côté de la cheminée lui fournissaient un tremplin sportif idéal au perfectionnement de sa musculature. Les piles en question ne furent plus bientôt qu'un volumineux amas désordonné. Parmi les bipèdes Léna seule semblait l'effaroucher. Si elle pointait le nez dans la cuisine il sautait d'un trait tout en haut des éléments de rangement. Il marquait une préférence pour Ida qu'il escaladait gaillardement, et dont il mastiquotait avec délice la chevelure. Il ignorait avec superbe Loreleï qui dégageait à son endroit des effluves hostiles. Il constata rapidement que la chienne ne représentait qu'un péril approximatif puisqu'elle ne bougeait pas de son fauteuil d'osier. La vitalité, la drôlerie de la petite boule brune à collerette blanche apaisait Ida, même si l'assassinat de Boulba harcelait son esprit et lui poignait le cœur. L'animal était poésie, fruit de la terre qui en dépit de meurtrissures, de vilenies, d'outrages, demeurait féconde. L'animal n'était pas un réconfort de substitution. Il était vie. Vie ténue. Vie fragile. Contrepoint d'une mort laide. D'une mort sale. Ida tira au hasard un livre séchant près de l'âtre. Le chat dormait sur ses genoux. Elle lut d'abord en silence, puis en grommelant les mots du texte. Dimitri furtif se dirigea vers la porte-fenêtre et s'assit en tailleur sur le sol. Tout ouïe il se blottit dans son coin, recroquevillé sur lui-même il attendit qu'Ida fasse la lecture à haute voix. C'était chez elle une habitude dès qu'elle affrontait une contrariété. Il se dissimulait, car certaines lectures de la vieille dame - de l'avis de Léna ne s'adressaient pas aux enfants de huit ans. Quand le roman était amusant, impertinent, Dimi devait bloquer son rire dans sa gorge. Exercice difficile. Quand il s'agissait de scènes amoureuses décrites avec un réalisme pointilleux, Ida reprenait plusieurs fois le passage jusqu'à ce que son imagination eut fait siens les 19

détails osés et scabreux distillés par l'auteur. Ravi Dimi. Ce jour-là c'était particulièrement croustillant. Il veillerait à ce que l'ouvrage à la couverture bariolée, écrit par un dénommé Miller, restât en évidence sur l'amoncellement de bouquins les plus divers. Il espérait qu'elle en poursuivrait la lecture. - Dimi, appela Léna. Ta mère au téléphone. L'enfant bondit. Il voulait savoir si elle avait réussi à rencontrer son père. Il voulait lui raconter le meurtre de Boulba. Il voulait décrire le chaton. Il voulait tout exprimer en même temps et il aurait voulu la sentir auprès de lui. Les phrases se bousculaient dans sa bouche. Il finit par bafouiller: "Boujour, Clélia". - Ça va bonhomme... enfin autant que ça peut aller! Je l'ai vu. J'ai eu un permis de visite. Il pense à toi. Il t'aime. J'ai appris pour Boulba. Bonhomme, je te serre très fort dans mes bras. - Maman, je te serre aussi très fort dans mes bras. Clélia raccrocha. Elle n'était jamais loquace au téléphone. Elle ne séjournait que rarement au Petit Palais. Elle habitait la maison que lui avait léguée son père, une vaste bâtisse carrée au toit à quadruple pente, fichée à flanc de coteau sur la montagne surplombant la ville. La localisation de cette maison et ses champs attenants excitaient depuis belle lurette l'appétit des promoteurs. Ils avaient acquis la totalité de la montagne et avaient multiplié les offres d'achat auprès de la jeune femme. Mais Clélia tenait à sa ferme où elle élevait des chèvres robustes et bonnes laitières. Clélia était têtue. Obstinée. Jamais elle ne vendrait sa terre. La terre de ses ancêtres. On lui avait supprimé l'électricité: elle s'était pourvue d'un groupe électrogène. On avait bousillé ses canalisations d'eau: elle avait nettoyé le vieux puits, et s'était équipée de citernes. Le chemin menant à la Ville avait été barré par un lotissement: elle avait ouvert une piste de contournement. Dans des conditions à peine vivables, elle était décidée à ne pas céder un pouce de 20

terrain. Léna partageait sa détermination, et lorsque Dimitri eut l'âge d'entrer au cours préparatoire elle l'installa au Petit Palais. *** Léna faisait la navette dans le corridor. Elle avait recommencé à fumer, ce qui provoquait l'ire d'Ida. Elle marchait lentement le long de ce long couloir qui desservait les dix pièces de l'appartement. Une chambre à chaque membre ou couple de la famille: Dimitri, Ida, Nino et Clélia, Nina, les filles jumelles de cette dernière, Léna. Une salle à manger-salon toujours désertée. Une cuisine toujours suroccupée car chaleureuse. Le petit bureau de Léna. Les pièces exposées à l'est et donnant sur la rue Balthazar avaient l'avantage d'avoir vue sur la mer et un peu sur le port. Mais Léna et les siens, surtout ceux qui demeuraient au Petit Palais, affectionnaient celles orientées au couchant, ouvrant leurs portesfenêtres sur le balcon de la cour intérieure. De là on entrevoyait, souvent enrubannée de brumes, la crête des montagnes. Dans sa déambulation méditative Léna tirait mécaniquement sur sa cigarette. Elle transportait un cendrier jonché de mégots biscornus. Le plafond était constellé de marbrures grises et jaunes. Cette gangue lépreuse gonflait, plissait, pelait en écailles recourbées, chiffonnées, tirboulonnées. Le déluge d'automne, qui avait déversé des mares d'eau dans les comble~, noyé livres, malles, cartons et tous ces objets que les familles entassent au fil des générations dans les greniers, avait façonné un repoussant pop'art dans le plâtre puant l'humidité. Il fallait non seulement réparer ces dégâts mais réhabiliter l'ensemble du Petit Palais. Lorsque Léna était rentrée au pays dix ans plus tôt, elle était pleine d'enthousiasme. Fatiguée de bourlinguer d'un bout à l'autre de la planète et de rapporter à Grande Terre des reportages inévitablement tronqués parce que jugés trop excessifs ou au contraire pas assez pimentés de sang, trop bienveillants ou a 21

contrario trop dénonciateurs, elle avait voulu prendre du recul par rapport à un métier, dont elle avait l'impression qu'il finirait par la dévorer toute crue. Torquatus son père et Rhéa Silvia sa mère lui envoyaient lettre sur lettre prédisant que les choses allaient changer au Pays, et qu'une ère nouvelle s'ébauchait. Finalement elle s'était laissée convaincre. Elle était revenue au Pays pour bâtir, pour construire, pour prendre part à un élan rénovateur et novateur. Au début elle ne fut pas déçue. Ça bougeait, ça déménageait, ça bouillait dans les têtes. Chaque jour elle découvrait une nouvelle facette de ce Pays qui était le sien et qu'elle devait quotidiennement réapprendre. Son Pays, elle l'avait vécu somnolant et léthargique pendant son adolescence. A quarante ans, elle le vivait réveillé et plein d'allant. Elle planait, et tous planaient sur un fantastique nuage. Un nuage aux couleurs chatoyantes et flamboyantes associant promesse de l'aube et sérénité d'un coucher de soleil. Sûr de lui, de ses potentialités, de ses possibilités le Pays voulait rattraper son retard séculaire. Il acclimatait avec boulimie ordinateurs, logiciels, banques de données. Il absorbait et digérait la nouveauté, la modernité sans renier son âme, son identité. Le fantastique nuage aux somptueux fils soyeux, le fantastique nuage nacelle voguant vers un avenir différent, s'effilocha peu à peu. Puis sa trame tissée de soie-espoir fusa telle une étoffe rongée par l'usure. Des projets bien montés, bien cadrés, bien ciblés avortèrent ou sombrèrent avec fracas. Des blocages inattendus surgirent. Des lenteurs burocratico-administratives remontèrent à la surface. Des pesanteurs émanant de la vieille classe politicienne recouvrirent de glu le mouvement. Les flammes devinrent braises. La braise se fit cendre. Les deux ou trois magazines auxquels collaborait Léna firent faillite. La crise économique aborda aux rivages du Pays avec un avant-goût de séisme social. Le chômage grimpait en flèche. Les petits 22

braquages minables se multipliaient. Les hold-up d'envergure également, ponctués de saignants règlements de compte avec lot de cadavres sur le bitume. La rubrique "faits divers" des journaux s'enflait démesurément. Les analystes s'échinaient à établir les arbres généalogiques des bandes rivales. Les chroniqueurs se livraient à des recoupements macabres de branches mortes. Les criminalistes pondaient des thèses. L'atmosphère était mortifère et malsaine. Plus la crise s'accentuait plus de colossales fortunes se constituaient dans l'ombre, empruntant les voies traversières de l'argent à l'origine douteuse ou franchement sale. Un argent recyclé, blanchi dans de juteuses combines tout à fait légales. Durant les deux dernières années le système D et les magouilles modernisées avaient placé une demi-douzaine d'affairistes au rang de personnalités. Le Pays, qui avait si longtemps ignoré les différenciations sociales criantes, voyait se creuser un fossé entre une poignée de riches et une masse de pauvres. Les anciennes solidarités familiales amortirent le choc un moment; cela ne dura pas. Elles commençaient à tomber en lambeaux. Léna avait cinquante ans. Un demi-siècle à trimbaler au milieu de la déprime générale d'une époque glauque. Cinquante ans. Léna supportait très bien le poids biologique des années. Ce qu'elle ne supportait pas par contre c'était son âge reflété dans le miroir saumâtre tendu par des regards sans aménité. Et ces regards là elle n'arrêtait pas de s'y heurter, depuis qu'à l'instigation d'Ida, elle s'était remise en quête de travail. Comme on ne pouvait lui reprocher sa carence de diplômes, ni son absence d'expérience, ni son manque de professionnalisme, on lui balançait son âge à travers la figure. Son âge et sa parenté: "Ah! vous êtes la fille de Torquatus le Levantin, le médecin à la proverbiale générosité !" (traduction: l'incurable révolutionnaire). Ou encore: "Ne seriez-vous pas la sœur de Nino, le célèbre 23

ethnologue incarcéré?" (traduction: le prisonnier terroriste) Ce à quoi, gâchant sa mince chance d'embauche, Léna répliquait: "Tout le monde ne peut être fier de son hérédité. Moi, si I " *** Le jeudi l'église de l'Epiphanie fut trop petite pour contenir la foule venue assister à la messe de funérailles de Boulba.

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... DIMI

N°2 : Kidnappée mais contente. On vivait avec notre mère sous un mur. Maintenant c'est une existence plein ciel puisqu'on est tout en haut d'une haute maison. Bon gÎte. Bon couvert. Bémols: ces ondes d'angoisse circulant entre les bipèdes; ces odeurs dégueulasses de fleurs - surtout lys et lilas moissonnés pour les enterrements - imprégnées de larmes salées. Impudique bipédie ... N°3 : Sont fous ces humains avec leur jeu de massacre. Nous on tue pour manger en général. Sont frappadingues. Sont mabouls: en deux coups de queue on les

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dresse

... itou leur toutou.

Le dimanche, Léna et Dimitri empruntèrent la mini-camionnette d'Horace, un antique tacot Renault, d'un beige fané. Horace, sa femme Pénélope et leur fils Martius de deux ans logeaient dans l'appartement en direct vis-à-vis à celui de Léna sur la cour intérieure. Horace, chef magasinier et actif militant syndical était un garçon sympathique. Il signala qu'il venait de faire la vidange et le plein d'essence du véhicule. Que malgré le moteur asthmatique et la boîte de vitesse lunatique, ils devraient grimper sans encombre la piste pentue conduisant à la maison de Clélia. Léna avait prévenu celle-ci de leur visite. Il valait toujours mieux prévenir Clélia sous peine de voir son couple de dobermans débouler crocs dehors sur le visiteur impromptu. Au retour la mini-camionnette serait emplie de bois coupé en beaux rondins destinés à alimenter la cheminée de la cuisine. Les bûches seraient hissées sur Je monte-charge rudimentaire que Torquatus avait installé dans la cour, et qui raclait chaotiquement les balcons au rythme du treuil actionné à la main. 25

A mi-montée Plautius le nouvel aide de Clélia vint à leur rencontre. Costaud aux cheveux rouges, sa mine était aussi engageante que celle des dobermans! Le trio homme-chiens patibulaire en diable avait de quoi décourager les importuns. En le contemplant Léna et Dimi ne purent s'empêcher de rire. Hermétique, avare de paroles, Plautius indiqua que Clélia était dans l'enclos, et tourna les talons. L'enclos des chèvres était l'attraction préférée du petit garçon. Non qu'il eut l'esprit très campagnard, mais les caprins étaient pour lui les plus beaux, les plus racés, les plus vifs des animaux. Les cabris surtout avec leur malice imprévisible, et leur superbe enfantine et cocasse. Dimi détestait qu'on puisse manger cabris et cabrettes. Jamais il ne goûtait de ce plat de fête. Si on l'y avait forcé, sûr qu'il aurait vomi tripes et boyaux. Les chèvres de Clélia étaient magnifiques. Robes brunes. Robes rousses. Robes blanches. Robes noires. Robes grises. Toutes leurs robes dessinaient un somptueux camaïeu ondoyant zébré, de courbes profilées par la délicate impulsivité de multiples paires de cornes sombres à la dentelure effilée. Dimitri admirait. Sa mère approcha, lança ses bras autour de son cou. Ils restèrent là un moment, serrés l'un contre l'autre. Corps oscillants en un bercement doux et grave. Clélia avait achevé la distribution de foin à son troupeau. Ils se dirigèrent en silence vers la maison. Au rez-de-chaussée la jeune femme avait débarrassé la salle à manger de ses meubles afin d'y stocker la nourriture hivernale de ses chèvres: un incendiaire avait brûlé la grange extérieure. Dans la pièce envahie par des ballots d'herbe sèche l'air était d'une opacité poussiéreuse. La cuisine, surencombrée de mobilier et de matériel divers, semblait rapetissée. Le piano jouxtait de grosses bassines nécessaires à la fabrication du fromage. Des instruments agraires s'entassaient sur un canapé au velours caramel. Un petit motoculteur, à demi enfilé sous la table monumentale jonchée d'ustensiles 26

variés, dressait deux manches métalliques étonnés, comiques, à la place d'honneur. Le feu ronflait dans l'âtre sans toutefois diffuser équitablement de la chaleur dans l'ensemble de la pièce. Le reste de la bâtisse, une douzaine de chambres réparties sur deux niveaux, n'était pas chauffé. Clélia s'était habituée à la rigueur du temps. Elle pilotait son domaine de main de maître. Réfractaire à la froidure elle ne portait été comme hiver que des jeans, un tee-shirt et un sweat. Elle gouvernait avec méthode l'invraisemblable fouillis de sa demeure. Du perron de la maison la vue sur la Ville était grandiose. Etirée entre mer et contreforts montagneux elle courait le long du rivage à la recherche d'espaces plats pour bourgeonner immeubles et groupes d'habitations. Au sud l'enflure boursouflée de Villenouvelle n'ayant de nouveau que ses paquets de HLM jetés pêle-mêle autour du cimetière. Les barres d'habitats à loyers dits modérés alternaient dans la plus absolue pagaille avec des terrains vagues, et avec des constructions moins gigantesques, mais non moins laides et mornes. Les rues de Ville-nouvelle s'acharnaient à déboucher sur le "champ des morts", qui devenait l'épicentre emblématique du quartier. Fleuristes, marbriers, pompes funèbres faisaient florès. Seuls commerces économiquement porteurs du coin. L'hôpital, la morgue, le cantonnement de gendarmes apportaient une incidence complémentaire d'activité plus factice que réelle. Il ne faisait guère bon vivre à Ville-nouvelle, concentration délibérée de familles à problèmes et aux ressources de plus en plus précaires, concentré de chômage et de trafics de toutes sortes. Au nord, Ville-neuve enfourchait la transversale d'une vallée dont le cours d'eau se déversait à la perpendiculaire de la mer. La constructivite aiguë avait tapissé les deux flancs du vallon d'une marée de béton. Ville-neuve avait la prétention d'être bon chic-bon genre, et n'était que prétentieuse. Bric à brac architectural sans 27

grâce, copie importée et ratée de ce qui se bâtissait ailleurs sous d'autres cieux sans souci d'intégration au paysage, à l'histoire, aux mœurs, à l'esthétique du pays. Ici, pas de tracas insurmontables en fin de mois, bien que les vrais riches - nouveaux et anciens - eussent émigré plus haut sur les collines à l'abri d'une verdure toujours verte que ne troublait aucun incendiaire. Une verdure fine mousseline opale tendue sur courts de tennis et piscines. Vieille-Ville était à la jonction de l'univers misérable du sud et de l'univers tape-à-l'œil du nord. Vieille-Ville était à la charnière du monde prolétaire sudiste et du monde néo-libéral nordiste. Vieille-Ville était la frontière entre torchons et serviettes, entre cloportes et beau linge. Entre deux aspects d'un développement moderniste. Vieille-Ville était interpellation du passé. Vieille-Ville était constituée de plusieurs quartiers vivants et individualisés. Quartier de la Cathédrale encoquillé sur son piton rocheux. Quartier du Port, vrombissant du bruit des ferry-boats ou des cargos. Quartier du Marché avec son quadrillage de ruelles obscures, et, sise en son centre, sa place aux poissons. Quartier du Commerce traversé par son avenue aux boutiques de luxe. Quartier de l'Epiphanie perché sur un petit promontoire, où avait été érigé à une époque très ancienne une chapelle dédiée à Saint Erasme, patron des pêcheurs, remplacée par l'église consacrée à la geste de l'Adoration des Rois Mages, avec ses rues Balthazar, Melchior, Gaspard longeant les façades est, nord et ouest du Petit Palais. Vieille-Ville comptait de nombreux monuments historiques - des couvents essentiellement, des couvents désaffectés, désertés - en si piteux état qu'ils étaient au bord de l'écroulement. Dégradation, délabrement ambiant n'avaient cependant pas anéanti, annihilé un charme magique et mystérieux comme jailli du souffle des fées. Ce charme mystérieux et magique continuait à imprégner les vieilles pierres austères. La camionnette d'Horace rentra avec bienveillance. Au fur et à mesure qu'ils approchaient du 28

Petit Palais Dimi redoublait de prières à tous les saints du calendrier afin d'éloigner le spectre d'une Ida plantée sur le palier à les attendre. Car si tel était le cas elle lui infligerait la torture morale du calcul mental. Bonheur. Ida était partie à la messe. A la grandmesse, celle où la chorale chantait, et qui durait. Durait. Ida reviendrait mécontente du prêche du chanoine et de la façon ânonnante qu'il avait de lire l'Evangile. Elle referait le prêche. Elle relirait l'Evangile d'un ton assuré et naturel, limpide et nuancé. A ces instants là, Dimi jugeait Ida fabuleuse. Léna disait qu'elle était inspirée, et que l'inspiration allait bien aux textes de la religion. *** Le vent avait apporté le froid. Le vrai froid. Figeant l'eau des caniveaux. Verglaçant les trottoirs. Suspendant des glaçons aux gouttières. Les radiateurs électriques de l'appartement étaient en panne. Il en était ainsi lorsque la froidure devenait trop intense et que la demande en électricité des habitants de Vieille-Ville enregistrait une pointe très élevée. Une épaisse couche de givre habillait les fenêtres. Dimitri détestait ces périodes de l'année où il devait enfiler et superposer maillot de corps, sous-pull, pull sous un gros blouson matelassé. Toutes ces épaisseurs de vêtements auxquelles s'ajoutaient calot rembourré et cache-nez lui donnaient l'impression d'étouffer. Pas question non plus en une matinée glaciale d'échapper au petit déjeuner chaud honni. Si le Petit Palais grelottait, le chauffage était poussé à fond à l'école. La directrice et institutrice de Dimi avait pris ses précautions dès que le mercure avait chuté. Elle s'arrangeait toujours pour que ses élèves n'eussent pas froid. Devant son manuel d'histoire le petit garçon ôta son pull, et tira sur le col du sous-pull qui lui grattait la peau. Il s'aperçut qu'à côté de lui Bianca transpirait. Il chuchota: - Enlève ton cardigan. 29

- Impossible, maman m'a collé en dessous deux de ces horribles machins anti-refroidissement, tout le monde va ricaner. Elle m'a collé aussi des collants-tient au-chaud sous le pantalon, plus des chaussettes, plus des chaussures fourrées. J'arrangerai ça à la récréation. Dimi compatit. Il connaissait les démêlés vestimentaires opposant Bianca à sa mère. Printemps, été, automne, hiver, chaque saison conditionnait un style de vêtement approprié, ce dont la petite se fichait comme d'une guigne. Femme élégante elle achetait à sa fille des tenues jolies et recherchées. La dernière en date: kilt écossais rouge avec twin-set, bonnet, écharpe et dufflecoat assortis avait provoqué la révolte frontale de la gamine. Pleurs. Rage. Rien n'y fit. La mère demeura inébranlable. Une toilette confortable et de bon goût selon elle. Professeur d'allemand au lycée elle exécrait le négligé, le débraillé de ses élèves. Elle ne voulait pas que Bianca ressembla à un tas de chiffons. Son mari qui ne souhait contrarier ni son épouse, ni sa fille inventa un compromis. Le matin Bianca quittait sa mère en montrant un scottish look ostensible. Arrivée dans l'allée de leur immeuble son père sortait de sa serviette des jeans archi-délavés, une tunique godai liante de couleur indéfinissable et un béret bordeaux. Kilt, bonnet, twin-set prenaient le chemin de la sacoche paternelle. Si le ciel était tant soit peu clément le duffle-coat roulé en boule échouait dans le sac à dos de l'enfant. Un après-midi alors que mère et fille arpentaient le boulevard du Commerce Dimi avait entrevu la fameuse toilette. Certes, Bianca faisait un peu apprêtée. Mais elle n'était pas ridicule. Il lui donna son sentiment et essuya une tempête. - Déjà, je suis albinos. Si je me transforme en reine de la sape, tu ne crois pas que ça fait un peu trop? Je refuse d'être déguisé. Tu comprends. Non, tu ne comprends pas.
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Bianca s'acceptait albinos. Elle acceptait les contraintes de sa pigmentation défectueuse, qui lui interdisait de s'exposer au soleil, et l'obligeait à porter de massives lunettes. Des lunettes écran. Des lunettes protection. Contre l'agressivité du monde extérieur. Contre les regards qui la scrutaient inquisiteurs et sans gêne. Bianca n'acceptait pas la commisération, l'apitoiement. Ni leur contraire. Elle assénait à Dimi : - Je veux qu'on me prenne telle quelle. Je suis un être humain ordinaire et banal. Répète après moi. - Ordinaire et banal. Banalement ordinaire. Ordinairement banal. T'es satisfaite. *** La grande aiguille de la pendule avançait avec une lenteur désespérante. A croire qu'en ce mardi matin elle ne marquerait jamais onze heures. Dora tournicotait une mèche de ses cheveux. Entre 9 heures 30 et 10 heures 30 son standard n'avait pas cessé de résonner. Les appels téléphoniques avaient plu à un rythme infernal. Elle avait dispatché sans se tromper les communications des trois avocats qui se partageaient les locaux où elle était standardiste. Elle avait mis un semestre à apprivoiser son outil de travail, à apprendre à appuyer sur la bonne touche, à ne pas couper net une conversation, à prendre correctement un message, à devenir moins brouillonne, plus attentive. Sa gentillesse, son amabilité compensaient ses bévues à l'égard de la clientèle, et faisaient fondre l'exaspération des trois maîtres du barreau qui au début étaient systématiquement dérangés par des appels ne leur étant pas destinés. Dora avait été embauchée par Démétrius, qui avait pris soin d'emblée de lui faire un topo clair et détaillé du travail du cabinet: ancien bâtonnier, il était pénaliste ; Rufus spécialiste de droit commercial; Valérius expert en affaires de divorce. La jeune fille avait hoché la tête d'un air entendu et convaincu. Une manière 31

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