L'Erreur

De
Publié par

Zoom avant sur les os du poignet que notre héros attaque à la scie à métaux, après avoir vaincu la peau au couteau. On met en route la bande-son : Joy Division, puis Nine Inch Nails, Johnny Thunders, The Gun Club, David Bowie période berlinoise. Les potentiomètres restent sans cesse dans le rouge — de ce côté-là, ça va. Fondu enchaîné. Le sang ne donne pas assez, paraît trop terne, la couleur hémoglobine doit être encore plus saturée. Des petits réglages colorimétriques s’imposent, c’est le prix du réel. Par contre, une bonne nouvelle, malgré la lumière naturelle, la morte semble tout ce qu’il y a de plus décédée. Gros plan sur les gouttes de sueur au niveau des avant-bras. Fondu enchaîné sur le sourire du héros, que les ombres dévorent… Fondu enchaîné : retour sur les poils des avant-bras — qui se hérissent. Dans un éclair, un mouvement de caméra d’une simplicité redoutable, on aperçoit un bout de table métallique, les instruments de chirurgie, les crocs de boucher… Frisson garanti… fin du pré-générique
Publié le : jeudi 28 juillet 2011
Lecture(s) : 24
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843443671
Nombre de pages : 37
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Extrait de la publication
L’Erreur

Thomas Day
Thomas Day – L’Erreur








Le Bélial’ vous propose volontairement des fichiers dépourvus de dispositifs de gestion des
droits numériques (DRM) et autres moyens techniques visant la limitation de l’utilisation et de la
copie de ces fichiers.

• Si vous avez acheté ce fichier, nous vous en remercions. Vous pouvez, comme vous le
feriez avec un véritable livre, le transmettre à vos proches si vous souhaitez le leur faire
découvrir. Afin que nous puissions continuer à distribuer nos livres numériques sans
DRM, nous vous prions de ne pas le diffuser plus largement, via le web ou les réseaux
peer-to-peer.
• Si vous avez acquis ce fichier d’une autre manière, nous vous demandons de ne pas le
diffuser. Notez que, si vous souhaitez soutenir l’auteur et les éditions du Bélial’, vous
pouvez acheter légalement ce fichier sur notre plateforme e.belial.fr ou chez votre libraire
numérique préféré.

2
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur




















Ce texte est extrait du recueil Sympathies for the devil - Redux.

Parution : juillet 2011
Version : 1.0 — 27/07/2011

© 2004, Le Bélial’, pour la première édition
© 2011, Le Bélial’, pour la présente édition
3 Thomas Day – L’Erreur










« Nous sommes une civilisation qui crée ses tueurs et ses monstres et puis leur fournit la
seule chose que Jack l’éventreur n’a pas pu avoir : la réalité. »
Harlan Ellison



Zoom avant sur les os du poignet que notre héros attaque à la scie à métaux, après avoir
vaincu la peau au couteau. On met en route la bande-son : Joy Division, puis Nine Inch Nails,
Johnny Thunders, The Gun Club, David Bowie période berlinoise. Les potentiomètres restent
sans cesse dans le rouge — de ce côté-là, ça va. Fondu enchaîné. Le sang ne donne pas assez,
paraît trop terne, la couleur hémoglobine doit être encore plus saturée. Des petits réglages
colorimétriques s’imposent, c’est le prix du réel. Par contre, une bonne nouvelle, malgré la
lumière naturelle, la morte semble tout ce qu’il y a de plus décédée. Gros plan sur les gouttes de
sueur au niveau des avant-bras. Fondu enchaîné sur le sourire du héros, que les ombres
dévorent… Fondu enchaîné : retour sur les poils des avant-bras — qui se hérissent. Dans un
éclair, un mouvement de caméra d’une simplicité redoutable, on aperçoit un bout de table
métallique, les instruments de chirurgie, les crocs de boucher… Frisson garanti… fin du
prégénérique


intro musicale
Big Mama Productions présentent

L’ERREUR
générique



[Big Mama] Quand on a longtemps vécu avec quelqu’un, on ne peut échapper au poids des souvenirs ;
ils sont là, en très grand nombre, toujours prêts à resurgir quand on s’y attend le moins. Dans ce chaos
émotionnel que la séparation rend douloureux, forcément, subsiste toujours un bout de passé, une chose
morte, plus forte que les autres, un moment qui peut encore et encore exploser comme une bombe,
ravager l’esprit comme un lâcher de napalm. [Big Mama]
4
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur

Ce soir-là, ils sculptaient le réel sur les toits de Wardour Street, passant d’un immeuble à
l’autre, en sautant comme des démons, en grimpant le long des gouttières — juste Li et Darrell,
heureux d’être ensemble, mais dans l’expectative, conscients pour la première fois depuis leur
mariage que « demain » n’était pas qu’un mot, mais aussi un concept, celui de la préparation. Le
présent se vit, les lendemains se préparent.
Li fumait un Romeo y Julietta de bonne taille. Mais l’odeur du cigare n’arrivait pas à
s’imposer dans l’air londonien, saturé de pollution, de gaz d’échappement et de relents de bouffe
chinetoque. Elle avait envie de parler, elle venait de lui dire au resto, devant un canard laqué
qu’ils n’arrivaient pas à finir, que son ventre allait bientôt s’arrondir. Il était resté bouche bée,
pendant au moins trente secondes.
Autour d’eux la nuit babillait ses mille secrets ; sous eux, la ville brillait de toutes ses
chimères électriques. Des lumières comme venues d’outre-réalité dessinaient des fresques
effrayantes dans le ciel bouché de pollution qu’elles transformaient en un immense écran de
cinéma.
« Chaque grande ville a sa banlieue pourrie. Vrai ?
— Oui, Li.
— Et dans chacune de ces ceintures d’immondices, chacune sans exception, s’installe peu à
peu une mythologie urbaine, moderne. Les enfants des favelas de São Paulo pensent que le
Nazaoctl, un esprit guerrier d’Amazonie, les décime. Les mômes de Buenos Aires en appellent à la
magie noire pour lutter contre les escadrons de la mort, ils achètent à des putains-sorcières des
philtres plus dangereux les uns que les autres, donnent dans la schizofrénésie, une forme de
delirium chimique, ils se jettent à la recherche de leur animalité profonde en prenant des tas de pilules
de toutes les couleurs — la mort arc-en-ciel. Dans les faubourgs de la Nouvelle-Orléans, on
mélange la santeria et l’Internet, pour faire d’étranges cérémonies magiques et informatiques où
l’on arrose les babasses avec du sang de poulet. À Los Angeles, tous les clochards redoutent
l’Ambulance, qui les enlève pour vendre leur corps à des banques d’organes. À Moscou, on ne
parle pas d’ambulance, mais d’un camion-poubelle dans lequel les indigents sont broyés vivants…
— Et à Londres ?
— J’y venais… Il y a la chapelle des douze dragons renversés, dans la ville sous la ville.
Aujourd’hui, plus personne ne sait comment on y va ; à tel point que la plupart des princes
i’pensent qu’elle n’a jamais existé. Je sais qu’elle existe. Au début, c’était un canular. Quand les
jeux de rôles ont été interdits par la Communauté européenne, certains dessinateurs du milieu
ont commencé à peindre les murs d’un coin désaffecté de la subcité, une crypte moderne — sans
doute un déversoir — où ils se réunissaient en cachette pour jouer. Ils ont peint douze dragons
— tête en bas — pendus à la voûte céleste, chacun broyant un symbole avec ses griffes : la croix,
un flic, une voiture, une télé… C’était leur vision à la fois de l’Apocalypse et du Paradis Terrestre.
Ça s’est su. Les gens venaient, restaient des heures à contempler les douze dragons, sortaient
indifférents ou bouleversés. L’endroit a été interdit d’accès par les forces de l’ordre, muré, à
jamais, et les bruits ont commencé à courir… Tenter de tuer un mythe, c’est le rendre plus
puissant qu’il n’a jamais été. Ainsi naquit la légende des douze dragons renversés : un jour, ils
descendront des cieux pour anéantir Londres, puis le reste du monde. Le gouvernement est au
5
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur
courant. » Li se perd dans un grand éclat de rire. « Ces dragons seront le corps et les griffes de
l’Holocauste. Beaucoup de gens y croient. J’en fais partie… »
Darrell s’allume une cigarette, ne peut s’empêcher de sourire.
« Moi, j’y crois pas. Tu l’as dit toi-même, c’était un canular.
— Tu y croiras, Darrell. Qu’il s’agisse d’anges, de démons ou de dragons, les messagers de
la fin du monde ne sont qu’une représentation, un symbole. Ne l’oublie pas. Quand on regardera
la fin du monde, droit dans les yeux, toi, parce que tu es d’origine protestante, tu verras les
cavaliers de l’apocalypse. Moi, parce que je suis une viet-conne, je verrai des dragons… »

[Big Mama] Darrell n’oubliera jamais ces quelques minutes qu’on pourrait comparer au « la »
d’une sordide ballade. Maintenant que vous connaissez la note de base d’une attaque-éclair au
napalm, je vous propose de faire connaissance avec sa mélodie… [Big Mama]




MÉDAILLE D’OR DE LA SEMAINE !
Eddy Lee-Roy Flynn, Californie.

Jeudi dernier, à Beverly Hills, 11h08, heure locale, une explosion criminelle prive d’électricité
plus de 250 pâtés de maisons. La chaleur méphistophélique — il n’a pas fait aussi chaud en juillet
depuis 2007 — réchauffe les maisons en moins de deux heures. L’atmosphère est pesante, les devins de
l’Église Blanche prédisent un massacre pour les heures à venir. Equipés de masque à gaz datant de la
dernière guerre, ils défilent sur Pico Avenue en brandissant des croix enflammées. Vers 13h00, les
appels de personnes âgées se multiplient vers les sociétés de secours. Pour éviter les malaises, certaines
personnes se réfugient dans leur véhicule pour y faire fonctionner la climatisation. D’autres, plus aisées,
restent dans leur piscine. Connie Bells, jeune femme de vingt ans, s’enferme dans son garage et met en
route le moteur de son véhicule pour profiter d’un peu d’air frais. Ses parents la retrouveront décédée
dans la soirée, étouffée par les gaz d’échappement. Les voies aériennes sont encombrées, les voies
terrestres de niveau 1 et 2 sont complètement bouchées. La subcité californienne, qui bénéficie d’une
relative fraîcheur, s’est remplie de promeneurs. Les gens s’approchent des rames de covoiturage pour
profiter du souffle d’air qu’elles créent en passant à plus de 130 kilomètres/heure.
Mais cet enfer approximatif n’est rien comparé à ce qui se trame sur Hollywood Boulevard. Il est
14h30 quand, parmi de nombreux visiteurs, un homme passe les grilles du Celebrity Center de l’église
de scientologie. Habillé d’un pantalon et d’une veste de survêtement, il porte un énorme ours en
peluche et possède un passeport en bonne et due forme — pièce d’identité qu’il présente aux gardes
suspicieux. Selon la propre hiérarchie de l’église, il est OT IV, un véritable Thétan Opérant, comme ils
se définissent à ce stade-là de leur évolution. Il se promène dans les jardins, passe devant l’immense
buste du père fondateur, Lafayette Ron Hubbard, puis devant le Hall of Fame, une grande voie
bordée de statues. Il n’y a là que des grands de ce monde adeptes de l’église : des présidents, des
industriels de haut vol, et surtout des acteurs, le fer de lance du prosélytisme scientologue. Tom Cruise
et John Travolta ont chacun droit à une statue de plus de six mètres.
6
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur
L’homme à l’ours en peluche s’approche de la chapelle où se déroule le baptême du fils du couple
le plus célèbre d’Hollywood : Jane Darwick, présentatrice du journal télévisé du soir, et Damon Dave,
héros musclé et bronzé de la série télévisée Hollywood Fright. Le visiteur en survêtement pose un
genou à terre, fait semblant de nouer son lacet. Il plonge la main dans l’ours en peluche, en extrait un
long tube noir doté d’une poignée qu’il cache aussitôt dans sa veste. Il sort ensuite une crosse, dans
laquelle il glisse le tube, le fait pivoter d’un quart de tour, puis met en place un chargeur dans l’arme.
Il se relève, les gardes l’aperçoivent trop tard, il a eu le temps de les mettre en joue avec son Steyr AUG.
Une rafale fauche les deux hommes qui tombent. Le tueur fou ouvre le feu sur des promeneurs, profite
de la panique pour courir vers la chapelle. Dès qu’il passe la porte, il vide son chargeur sur les gens qui
crient, tentent de s’échapper. Une centaine de personnes assistaient au baptême. Le carnage n’en finit
plus — sous sa veste de jogging, à même la peau, l’aliéné a scotché plusieurs magasins sur ses flancs.
Tous les témoignages concordent à ce sujet, ses victimes étaient désignées : Damon Dave et Jane
Darwick — qu’il abat sans aucune hésitation. Le maître de cérémonie s’enfuit en se servant du bébé
comme bouclier. Le tueur-fou lui tire dans les jambes, massacre ceux qui essayent de s’enfuir, qui se
bloquent mutuellement à chaque issue. Des gardes arrivent par l’arrière-salle et la porte d’entrée, gênés
par les gens qui crient, pleurent, tentent de s’extraire de l’abattoir. La fusillade va durer une ou deux
minutes encore. Á court de cartouches, Eddy Lee-Roy Flynn, policier suspendu, est foudroyé à travers
un vitrail par un agent de la sécurité de l’Eglise équipé de lunettes thermographiques.
Le bilan de cette tragédie touche la population locale comme un séisme : 37 morts, 11 blessés
graves, 23 blessés légers.
L’Amérique est sous le choc, on ne parle que du carnage sur toutes les chaînes de télé, toutes les
radios. Et même si une partie de la population, non négligeable, pense que la mort de quelques
scientologues n’est pas une catastrophe en soi, ce massacre reste sans précédent dans l’histoire des USA.
Pourquoi ? Pourquoi Eddy Lee-Roy Flynn s’est-il emparé d’une arme confisquée par la police, pour
tuer tous ces gens ? Un enquêteur privé travaillant pour CNN a émis, le lendemain du massacre, une
hypothèse convaincante : M. Flynn s’en serait pris à la Scientologie car sa sœur, chirurgienne
reconstructrice de renom à l’origine de l’opulente poitrine de feu Jane Warwick, a sacrifié sa carrière, sa
fortune, sa vie de famille pour la Scientologie, travaillant désormais dans un de leurs hôpitaux
humanitaires en Afrique centrale. Plusieurs journalistes ont essayé de la joindre, mais sans succès ; il est fort
probable que l’antenne locale de l’Eglise de Scientologie la mise à l’abri.
Cette affaire va une fois de plus relancer le débat sur cette religion que la moitié de la population
américaine considère comme telle et l’autre moitié comme la plus vaste escroquerie de tous les temps.

Horror News, semaine du 4 au 11 juillet.
© Big Mama publications.



Charleen regarde la chaîne info — le journal de 11h00 — en sirotant un soda diététique.
Sa main gauche ébouriffe la collerette fauve du chat que Darrell a ramené à l’appartement deux
jours plus tôt. Elle se demande s’il s’agit d’un chat supérieur ou d’un simple greffier. Il existe en
Angleterre une religion, une secte plutôt, qui prédit que les chats supérieurs vont prendre la place
7
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur
de l’Homme sur Terre. Les membres de cette improbable congrégation construisent d’immenses
temples en forme de chat assis. Grotesque, pense-t-elle.
Les images proposées par la chaîne info sont assez excitantes : encore une catastrophe dans
un pays d’Amérique latine, un train vétuste a été emporté par une coulée de boue. Sous la pluie
épaisse, lourde, les secours tentent de s’organiser, mais le désarroi, l’horreur, envahit tous les
visages ; certains journalistes ont posé leur caméra pour donner un coup de main aux sauveteurs
professionnels et bénévoles. Les journalistes britanniques, accablés par les précipitations, les
insectes suceurs de sang et la chaleur, ne peuvent s’empêcher de disserter sur tous les dérèglements
climatiques de ces derniers mois — canicule insupportable, orages de grêle et tempêtes
meurtrières…
On frappe à la porte. Une frappe puissante, déterminée. Charleen se lève du sofa, met le
chat sur le balcon, va jusqu’au judas. Elle tire son t-shirt pour cacher au maximum la cellulite de
ses jambes.
Deux hommes attendent dans le couloir couvert de graffitis. L’un est noir, il a de longues
tresses et porte des lunettes de soleil à verres hexagonaux ; l’autre, plus grand, est blond, de très
longs cheveux fins, ses yeux bleus sont enfoncés dans son visage comme à coups de poings.
Pas de doute, ils viennent pour Darrell, pas pour quémander de la bouffe ou des médicaments.
Elle retire la chaîne, ouvre.
« Darrell est là ? demande le blond…
— Il est rentré tard, très tard, il dort.
— Chouette appart’… »
Les hommes entrent sans que Charleen ait eu le temps de dire quoi que ce soit.
« Tu es la sœur de Li ?
— Oui.
— Réveille Darrell, tu veux bien ? »
Tu parles d’une proposition, plutôt un ordre.
Un petit cri retentit, puis des pleurs. Le bébé est de nouveau réveillé. Il dort mal avec son
attelle. Charleen va au bout du salon, pousse la porte de la grande chambre. Elle approche du lit,
hésite, secoue enfin Darrell qui est couché en travers du matelas, encore habillé. Il bouge, se
tourne. Son haleine est à peine supportable. Elle lui enlève le flingue qu’il gardait coincé dans son
pantalon, pose l’arme sur la table de nuit.
« Y’a deux mecs qui veulent te voir, Darrell. C’est pas des comiques. »
Elle retourne dans le salon, offre à boire aux deux visiteurs, va s’occuper du bébé, le prend
dans les bras pour qu’il arrête de pleurer.


Darrell allume la lampe de chevet ; sa chambre pue, faut aérer. Il regarde l’heure à sa Rolex
Daytona — un cadeau de Li — , soupèse les canettes éparpillées un peu partout, en trouve une
où il reste un peu de bière chaude qu’il siphonne d’un trait. La grande chambre possède sa propre
salle de bain, une aubaine pour reprendre visage humain dans la tranquillité. Il doit absolument
ressembler de nouveau à un prince.
8
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur
Après sa douche brûlante, il pisse dans le lavabo tout en se brossant énergiquement les
dents, il se passe de la crème rasante sur les joues, attend que ça chauffe et se rince à l’eau tiède. Il
se met de l’after-shave, se peigne, se parfume, se rince la bouche avec une solution mentholée
avant de regarder le régurgitat de liquide bleu, de salive et de sang gingival s’écouler en tournant
dans la bonde du lavabo. De retour dans la chambre, il monte les stores, la lumière du jour lui
brûle les yeux. Il regarde The Edge, le pire quartier de la banlieue londonienne, le cœur de la
ceinture noire. Un aéro des pompiers finit de brûler au pied de son appartement, un homme est à
terre, une hache d’incendie plantée dans le crâne, une limousine noire attend un peu plus loin,
celle des deux gars — probablement le Suédois et Rasta, comme on les surnomme (Sven n’est pas
suédois, c’est d’ailleurs même pas son véritable prénom, mais Big Mama adore les films avec des
vikings — on raconte même qu’il est en train d’en produire un, tout en images de synthèse, avec
drakkars, beuveries, attaques de chateaux-forts et princesses dévêtues pendant le viol. Quant à
Rasta, lui est certifié 100% Jamaïque, Bob Marley et ganja roulée en blunt — pas de mensonge
sur la marchandise).
Darrell met un MP3 dans la boîte à musique, enlève la serviette qu’il avait noué autour de
ses reins. Nu, conscient de sa maigreur de cancéreux métastasé, il choisit chaussettes, caleçon et
chemise dans un placard, chemise à poignets mousquetaires. Il enlève sa grosse chaîne en or, met
un dragon de jade à son cou — encore un cadeau de Li. Pour la première fois depuis son mariage,
il sort de leur boîte d’acajou ses boutons de manchette. Il se choisit un costume, le plus beau, une
paire de chaussures à cinq cents euros. Il tire ses longs cheveux noirs en arrière, met de la bombe
pour les fixer. Il enfonce ses lunettes de soleil dans la poche de sa chemise, s’allume une cigarette
et finit de s’habiller.
Il vérifie que tout est impeccable en se regardant dans la grande glace de la penderie.
Quand il sort de la chambre, les porte-flingues l’accueillent, l’un avec un petit signe du
menton, l’autre en se contentant de le dévisager. C’est bien Sven et Rasta. Ce dernier sourit, un
diamant en forme de cœur dans l’incisive droite.
« J’ai toujours eu envie de mourir bien habillé, classe. Ne suis-je pas un prince, les gars ?
— On est pas là pour ça, Darrell. Sinon ce serait déjà fait, et on se serait pris la petite viet
en sandwich. Big Mama veut te voir.
— On y va, les mecs. On y va… Si je ne reviens pas, si je fais une mauvaise chute,
Charleen est à vous, ainsi que le bébé… C’est ma volonté, on va pas contre la volonté d’un
prince… Y’a encore des règles dans le coin.
— Sûr », répond Sven.


[Big Mama] Charleen sait pertinemment pourquoi son beau-frère a parlé de sa possible
disparition, et des événements que post-supposent celle-ci. Si Darrell ne revient pas, elle appartient
désormais à ces deux hommes qui travaillent pour moi, donc elle m’appartient, ce qui la rend presque
intouchable. Pareil pour le bébé. Darrell lui laisse une sacrée chance entre les mains. Elle le regarde
partir. Elle ne l’a pas senti aussi vivant depuis des semaines ; elle ne l’a pas vu aussi beau, malgré ses
traits cachectiques, depuis des années ; il est aussi magnifique que David Carradine dans Kill Bill 2.
Et voilà que resurgissent toutes les questions qu’elle se pose.
9 Thomas Day – L’Erreur
Où a-t-il trouvé le chat ?
Où passait-il ses nuits depuis la mort de Li ? [Big Mama]


Dans le couloir, le noir apostrophe Darrell :
« T’as lu l’Horror News de la semaine ?
— Non.
— T’es médaille de bronze, Darrell, j’aurais jamais cru qu’un jour, un mec que je connais
soit médaille de bronze dans la feuille de chou de Big Mama.
— Tout arrive… »
Les deux porte-flingues font monter Darrell à l’arrière de la limousine. L’un d’eux lui met
un bandeau sur les yeux. Il a eu juste le temps de voir deux autres personnes assises sur la
banquette en vis à vis, une jeune femme blonde, visage dur, lèvres fines, cou puissant — une belle
guitare électrique posée sur ses genoux, une Gibson datant des années 60, en parfait état, ou une
réplique de grande qualité. A côté de la guitariste : un gosse, un petit noir avec des chaussures
ferrées pour les claquettes et un costume bien taillé dans un tissu de qualité supérieure. Darrell le
connaît, forcément : ce môme se promène jour et nuit dans le quartier avec tout un attirail dans
une besace : un pochoir et des bombes de couleurs. Il laisse partout une certaine empreinte :
« Rien ne se vend, rien ne s’achète, hors l’ombre de Big Mama. »
Ici, y’a pas un gosse, pas un caïd, pas un vieux, pas une pute, pas un prince qui ignore que
pour chaque transaction dans les quartiers nord et est de Londres il faut raquer onze pour cent à
Big Mama, onze pour cent à la charge du vendeur. Ça vaut aussi bien pour la bouffe, la came,
l’essence, que les pipes à la sauvette derrière les poubelles et les passes au pineapple sexwax…
Aucun commerce, aucun troc n’échappe à cette loi.
[Big Mama] La limousine démarre en douceur, monte sur son coussin d’air puis se propulse
entre les tours de béton gris, avant de plonger dans les artères souterraines de la ceinture noire. J’aime
cette voiture et c’est bien pour ça que je me la suis offerte. Je regrette juste de ne pas pouvoir entrer
dedans sans l’aide de quatre personnes.
La balade ne dure pas plus de cinq minutes.
Darrell et moi sommes voisins, amis, ai-je envie de dire ; même pas de vieux amis, mieux que
ça, des amis d’enfance.
On fait descendre Darrell dans un parking souterrain, il en reconnaît les odeurs de pisse et de
THC caractéristiques, le grésillement des néons. Rasta lui enlève son bandeau. The Woman with the
guitar et mon gamin préféré — Little Doe — ne sont plus là, restés dans la limousine.
Un panneau camouflé en « point incendie » avec hache et extincteur coulisse.
Mon petit Darrell approche, toujours accompagné par Sven et le Jamaïcain. Il vient voir
maman ; il a fait une grosse bêtise et, s’il croit qu’il va s’en tirer en se contentant de me proposer de se
suicider sous mes yeux, il se trompe.
Darrell ne connaît rien des œuvres d’art qui peuplent le couloir qu’il arpente, il ne reconnaît pas
les tableaux de Basquiat, de Warhol, de Messagier ou de Modigliani. Son truc, c’est les graffitis, il en a
photographié plus de deux mille depuis qu’il habite The Edge — certains mériteraient un musée. C’est
10
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur
à cause de ces graffitis qu’il connaît bien Little Doe, mais pas au point de connaître ses nom et prénom
ainsi que le label particulier de son ascendance. [Big Mama]


Darrell entre dans une pièce sombre où règne une chaleur étouffante ; les deux
porteflingues restent dehors. Les murs de la pièce, plancher et plafond, tout est en bois.
« C’est moche ce qui t’est arrivé, Darrell ! »
Ce dernier ne voit pas vraiment qui lui parle. C’est dans le fond du sauna, une chose
immense, flasque, tellement grosse que ça ne peut pas être un homme.
« Oui, c’est moche, Big Mama.
— Tu me dois beaucoup de fric, Darrell.
— Je ne crois pas, Big Mama. Je dois du fric à Danger Hollis, c’est vrai, mais…
— 20 000 euros. Une sacrée somme. »
Une jeune femme nue entre par une porte dérobée. Darrell sait que ses vêtements sont
maintenant trempés de sueur. Elle porte un plateau d’argent couvert d’une espèce de cloche du
même métal. Sans doute de la bouffe pour Big Mama. Mais non, c’est de Darrell qu’elle
s’approche, elle pose le plateau à ses pieds. Avec ses nichons ronds, trop beaux pour être
honnêtes, et ses poils pubiens taillés en point d’interrogation, elle l’excite. Les pantalons à pinces,
ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour planquer une érection.
Merde, si je continue à transpirer de la sorte dans mes super pompes, elles vont être foutues.
« J’ai racheté toutes les dettes de Danger Hollis, annonce Big Mama. Tu veux en discuter
avec lui ? »
Darrell regarde le plateau, fait non de la tête.
« 20 000 euros pour avoir un nom et une adresse ? C’est beaucoup.
— Oui…
— C’est vraiment moche, Darrell, vraiment moche ce qui t’arrive, frangin. Tu empruntes
du billet sec à Danger Hollis, sur mon territoire… ça, je peux l’accepter. Sauf qu’il oublie de me
filer mes onze pour cent. Alors je fais pisser mes hommes dans sa bouche sans fond. Par contre, tu
utilises mes coursiers pour livrer des rebuts à travers tout le pays, et là t’es chié, t’es vraiment chié.
Et ça, ça me fout en rogne… Tu peux payer ce que tu me dois ?
— Non, même en vendant tout ce que je possède.
— Tu veux mourir, Darrell ? Tu veux finir comme Danger Hollis, dans les hachoirs de
mon usine à viande pour McDo ?
— Je connais tous tes trucs, Big Mama ; je connais ta musique. Je les ai longtemps fait marcher,
ces putains de hachoirs. Avec Li, on t’en a radiné des raides, des flics parfois, un juge trop intègre.
Mais c’était avant, j’étais vivant à l’époque… Maintenant que je me suis vengé, je crois que je
peux mourir, surtout si tu couves Charleen et le bébé…
— Le bébé ? Comment va son bras ?
— Ma belle-sœur s’en occupe bien.
— C’est une bonne fille, je veux bien te l’acheter… Quand tu m’auras remboursé.
— Accepte mon suicide, plutôt.
11
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur
— Non, tu as encore ton rôle à jouer, tu as un grand destin qui t’attend. Je l’ai vu dans le
futur, des images vieilles de trois mois, répercutées jusque dans mes yeux par le passage de la
grande comète Ripley. »
La jeune femme nue revient prendre le plateau et laisse une petite trousse en cuir. En fait ce
n’est pas la même, une jumelle, qui a la touffe rasée en point d’exclamation. Et toujours ces gros
nichons ronds.
« C’est quoi ? demande Darrell.
— Tu connais ma musique, t’as dit… Je ne crois pas que tu connaisses les dernières paroles
à la mode, t’es resté off trop longtemps. Regarde ce qu’il y a dedans. Je ne t’ai pas invité ici pour
te tuer, ou pour accepter que tu te suicides devant mes yeux. Merde, Darrell, on en a vécu des tas
de trucs ensemble… »
Une seringue neuve, un garrot, une dose de produit transparent, du coton, de l’alcool.
« C’est quoi ?
— Une nouvelle came, Darrell…
— J’y touche plus, Big Mama, tu devrais le savoir…
— Tu n’y as jamais vraiment touché, tu te contentais d’en butiner de temps à autre pour
mieux t’intégrer parmi les princes ; t’étais trop branché chattes pour être Main Line… Faut
surtout pas un camé pour ce coup-là, je veux pas d’interférences. Je veux la tester avant de la
lancer sur le marché. J’veux que tu sois mon cobaye, mon William Lee. C’est de l’ichtyozine, la
drogue de la noyade. Je crois que ça va te plaire. En fait, je suis sûr que ça va t’aider dans ta
quête ; celle de la compréhension atmosphérique.
— J’ai le choix ? » Big Mama ne répond pas. Darrell prépare la seringue. « C’est qui, ce con
de William Lee ? Le cobaye d’un concurrent ?
— Quelque chose comme ça. T’as jamais lu Junky de William S. Burroughs ?
— Non. Moi mon trip c’est les graffitis, pas la lecture, pas la télé, juste les photos de
graffitis…
— Ah oui, j’avais oublié, juste quelques secondes, le prince est devenu un putain d’artiste. »
La jeune femme nue — celle au point d’interrogation — réapparaît. Big Mama lui dit de
ramener un exemplaire neuf de l’Horror News de la semaine et d’aller dans la bibliothèque pour y
prendre Junky de Burroughs.
« Tu sais ce qui a fait de moi un homme immensément riche ? »
L’aiguille pénètre la veine sans problème, comme une balle propulsée dans un canon de
revolver, qui sait qu’il n’y a pas d’autre issue. La drogue plonge dans le sang, la noyade
commence.
« Non. »
Darrell pompe un peu de son sang dans la seringue et le reste de drogue devient rouge, le
piston monte jusqu’à moitié, il se réinjecte le tout, jusqu’à la dernière goutte. C’est fini,
l’ichtyozine est en lui comme les vers dans la charogne.
« C’est l’Horror News. Ce canard me rapporte cent fois plus de fric que tout le reste. J’en
vends deux cent trente millions d’exemplaires dans le monde par semaine, en comptant les
abonnements pour la version électronique… Il existe même un Horror News apocryphe, enrichi
via l’Internet par des écrivains souvent talentueux qui inventent des tas de détails sordides ou au
12
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur
contraire héroïques ; ils vont même jusqu’à demander l’aide de leurs potes illustrateurs et
infographistes qui rajoutent du sang, des viscères et de la cervelle éclatée ça et là. C’est l’Horror
News qui m’a rendu immensément riche. Et tu sais comment j’ai eu l’idée de créer ce canard ? Tu
ne réponds pas, tu connais la réponse, mais tu ne veux pas répondre… C’est ta femme, la
regrettée Li, la teigne, qui m’a dit que ce serait chouette que la presse tabloïde classe chaque année
les événements les plus choquants, les plus dégoûtants, pour les transformer en Oscars ou Golden
Globes de l’horreur exceptionnelle et pourtant quotidienne. Nous étions à Kensington Gardens,
tous les trois, près de la statue de Peter Pan, et nous n’avions alors qu’une quarantaine d’années à nous
trois. »


[Big Mama] Plus tard, dans la soirée, Rasta et le Suédois ramènent Darrell chez lui. Ils
demandent à Charleen d’ouvrir la porte, après avoir tambouriné dessus une bonne minute. Ils
abandonnent leur paquet dans l’appartement, aux pieds de la petite viet stérile. La drogue a fait son
effet, mon William Lee est défoncé comme une pute après trente passes lubrifiées au pineapple sexwax.
Rasta bombarde Darrell avec un exemplaire sous film plastique de l’Horror News de la semaine et le
hardcover que je lui ai offert. Alors que le prince émacié essaye de se relever, sa tête heurte le côté
rembourré du canapé.
« Voilà ton homme, beauté… Il finira bien par émerger, un jour ou l’autre », annonce le
Suédois avant de fermer la porte en se marrant.
Charleen a préparé le dîner, mais tout a brûlé pendant qu’elle regardait le journal télévisé, elle
n’a pu sauver que quelque pommes de terre rôties et le cœur du morceau de viande — le reste du filet
mignon est carbonisé. Elle l’a foutu dans la poubelle de la cave, a parfumé l’appart’ avec le déodorant
pour les chiottes, histoire de ne pas être battue. Ça me fait penser que je dois être la seule personne sur
Terre à aller aux chiottes le matin avec un masque à gaz et, histoire d’être encore plus précis, j’ai besoin
d’une infirmière pour me torcher une fois que j’ai réussi à me lever de mes gogues blindés.
Charleen aide Darrell à se mettre debout, le guide jusqu’aux toilettes. Elle ramasse le livre,
Junky, le pose sur la table basse, met l’exemplaire du Horror News dans le porte-journaux de la télé.
Personne n’en a vraiment conscience, mais le Monde m’appartient. [Big Mama]


Darrell reste à genoux, cinq minutes devant la cuvette. Quand il a assez prié, éructé, craché,
il se lève tant bien que mal, s’essuyant la bouche au PQ. Il tire la chasse et aimerait que son mal
de tête disparaisse avec ses vomissures, dans les conduits sombres, dans les entrailles de la ville.
Il y a sans doute des tas de bêtes immondes dans les boyaux de la cité.


[Big Mama] Plus que tu ne crois, mon cher William Lee. J’entends la comète qui approche.
Ripley ; il y a des cons pour croire qu’elle s’appelle comme ça à cause de la franchise Alien. J’entends les
chats supérieurs qui miaulent. Je sens l’ichtyozine en toi, palpitante comme un second cœur,
gigantesque, fiévreux, quasi-démiurgique. Tu es mûr et tu l’ignores ; quand tu reviendras de ton
voyage initiatique n’oublie pas de passer me voir, non pas pour me raconter, car j’aurai tout vécu en
13
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur
même temps que toi, mais juste pour que je puisse te voir de mes yeux noyés sous ces dizaines de plis de
graisse qu’un savant appareillage écartèle chaque fois que j’en ressens le besoin. [Big Mama]


« Ça va, Darrell ?
— Et toi, Charleen ?
— Bien, je t’ai fait à manger…
— J’ai pas faim, désolé. »
Darrell va jusqu’à la petite chambre. Il s’approche du bébé, regarde son petit bras cassé,
coincé dans une gouttière d’alu.
Pourquoi est-ce arrivé ? Pourquoi à mon fils et pas à un autre ?
Il crie, se plie en deux, la douleur l’envahit. C’est bien pire que de vomir pendant plusieurs
minutes. Les alcaloïdes de l’ichtyozine s’activent enfin à plein régime.


[Big Mama] Pan par pan, la nuit explose autour de Darrell, comme une vitrine que l’on
briserait à coups de pied-de-biche. Le hurlement d’une grosse moto déchire la réalité. Darrell guide la
poussette devant lui, évite les détritus, les canettes, regarde un gosse noir à la main gauche récemment
amputée, assis de l’autre côté de la route et buvant du whisky en compagnie d’un clochard aux cheveux
dégueulasses, dreadlocks qui semblent avoir été fixés au vomi, qui attirent l’œil, trop longtemps. Darrell
prend son temps pour faire descendre la poussette du trottoir, traverse la route juste au moment où la
moto le fauche. Puis plus rien. [Big Mama]


Charleen pose une main sur son épaule.
« Ça va Darrell ?
— Appelle-moi William…
— Quoi ? »
Il essaye de se tenir droit, titube, la tire à lui, la regarde dans les yeux, l’embrasse, mais elle
n’ouvre pas sa bouche. Il sent sa langue écarter les lèvres, glisser sur les dents serrées. Elle refuse,
se débat.
« Je t’aime bien, Darrell, mais faut pas déconner. »


[Big Mama] Roulements de tambour. Darrell est au cœur d’un dessin animé, au jardin des
plantes carnivores (couleurs vertes, dents noires), qu’il écarte à coups de poing, à coups de coude, sous
un ciel d’encre et de pus. Il court le plus vite possible pour fuir le dragon lancé à ses trousses — une
immense créature de cuivre, de fer et de métaux précieux, avec des cheminées d’usine sur les flancs, des
limousines à la place des pieds. Mais le Dragon ne roule pas, il écrase un peu plus ses véhicules à
chaque pas, il abîme ses pieds qui dégueulent et crachent aussitôt huiles et carburant. Des tas de petites
bestioles sans poil, malicieuses, grouillent dans ce titan mécanique pour le faire fonctionner, avancer.
14 Thomas Day – L’Erreur
Le dragon, la bête cornue — deux pylônes électriques au sommet de son crâne de méchant varan
— , croche William dans l’une de ses serres cybernétiques. Brûlure, brûlure. Et le hisse au niveau de sa
gueule dégoulinante d’ichor, d’huile de vidange, de peintures diverses et de sang…
« Bienvenue chez nous, William. »
La bête dont la voix évoque définitivement la mienne ouvre grand sa gueule. William ferme les
yeux, prêt à frapper. [Big Mama]


Il gifle Charleen de toutes ses forces. Un coup qui la jette à terre, dans le salon. Quand il
ouvre les yeux, il ne contemple pas le dragon qu’il pensait terrasser, juste sa belle-sœur à moitié
assommée.
« Appelle-moi William ! » crie-t-il pour ne pas perdre la face, pour l’empêcher de
comprendre qu’il était ailleurs. « Et n’oublie pas, Charleen, n’oublie pas que je viens de te sauver
la vie ; si je meurs, Big Mama s’occupera de toi comme si t’étais sa fille. Li et moi, on était des
princes ! » Il lui donne un coup de pied dans le ventre. « J’ai vu mon meilleur pote faire avorter sa
nana comme ça. Parce qu’il voulait pas qu’on puisse utiliser son gosse contre lui. C’est plus
dégueu que les aiguilles à tricoter, non ? » Un autre coup de pied. « T’es bien ici, au cœur du
quartier le plus dur de Londres, mais à l’abri. William Lee est intouchable ! Tu le sais ça,
Charleen ? Tu sais ce que tu dois faire pour rester ici, avec moi, et notre bébé ? Tu sais ?
— Oui… mais ne me frappe plus… Darrell, je t’en prie.
— William ! » Encore un coup de pied. « Je m’appelle William ! »


Elle supplie William de la laisser ; elle sait maintenant qu’il s’appelle William et non
Darrell. Qu’espère-t-il en se faisant appeler William Li… Williams Lee ?
« Je t’en prie, William… » répète-t-elle une demi-douzaine de fois.
Il la soulève, glisse une main sous sa robe. Elle le laisse faire, terrorisée à l’idée d’être cognée
davantage ; elle se déshabille, mouille ses doigts et se masturbe un peu, car rien ne fait plus mal
qu’une baise à sec. Une fois qu’elle se sent à peu près prête, elle le laisse entrer en elle. Après
quelques mouvements désordonnés, arythmiques, elle se met à mouiller correctement et le chaos
de l’étreinte prend forme. Ses jambes deviennent en étau, ses mains écartent ses fesses par
endessous.
Nom de Dieu, qu’est-ce tu baises bien ! C’est ça ton secret, William ?
« Plus fort », murmure-t-elle.
Elle sent le pénis de son beau-frère se contracter en elle, à plusieurs reprises. Elle sent
Darrell se raidir, jouir, la colonne vertébrale creusée par l’orgasme-roi. Il l’inonde complètement ;
ça faisait longtemps qu’il n’avait pas baisé ou ne s’était pas branlé. Le sang de femme résonne en
elle, comme une migraine qui aurait pris d’assaut tout son être, comme des vagues qui explosent
sur un brise-lames.
Sans un mot, comme déboussolé, il se lève, finit de se déshabiller, va dans la chambre.
Elle se lève à son tour.
Ça coule !
15 Thomas Day – L’Erreur
Elle le laisse pour prendre une douche, laver ses cuisses luisantes et collantes, se nettoyer
correctement la vulve à l’aide du gel-soin intime de Li. Elle vient le rejoindre, elle ne sourit pas, il
n’y a aucune raison qu’elle lui fasse ce plaisir. Néanmoins, ils font de nouveau l’amour, dans le lit
— socle bien plus confortable que le sol du salon. Ils commencent normalement, doucement —
c’est si facile d’entrer en elle, maintenant qu’elle se tient bien droite sur le rocher de l’initiative.
Mais ce rocher est une victoire plus qu’un promontoire, et bientôt elle l’attrape par les cheveux,
l’oblige à changer de position. Elle le chevauche, le griffe, le gifle, le frappe de ses poings. Elle
s’agite si vite sur lui qu’il en perd le rythme, se contente de s’arc-bouter. Elle baise avec ardeur et
rage, parant ses coups défensifs, du plat de la main, avec une facilité qui la déconcerte. Elle lui
tord le pouce, le saisit à la gorge, enfonce ses ongles près de la jugulaire. Ses jambes s’affairent
comme une machinerie bien huilée, ses petits seins asiatiques bougent trop vite. Ça lui fait mal et
pourtant elle rit.
« Moi aussi je peux te baiser, William ! Crois-moi, je peux me mettre à ton niveau. Tu
fatigues ? Je vais trop vite ? J’y vais trop fort ? Je te casse la bite ! ? »
Elle lui crache dans la bouche, un projectile de bave qu’elle préparait depuis quelques
minutes déjà. Elle lui assène un coup de poing dans le visage, un second près du menton, un
dernier qui claque fort près de la tempe. Il ne réagit plus, ne lutte plus, sonné, désarçonné — à
bout de souffle, sa queue tel un pieu de bois noueux et animé d’une vie magique. Détruit. La
tempête William Lee n’est plus qu’une flatulence diffuse. Ses bras étiques frappent dans le vide,
ratent leur proie. Tout son être est faible. Terrassé.
Enfin dans la bulle sourde de l’orgasme féminin qui lui chauffe la poitrine et l’incite à crier,
elle comprend qu’il est lessivé pour la nuit à venir, qu’il a joui et qu’il n’y a plus rien à tirer de lui,
ou de sa bite, et, presque au même moment, dans cette seconde où ses yeux s’ouvrent sur le
spectacle désolant de ce qui fut la chambre à coucher de sa sœur Li, elle se rend compte que le
bébé est réveillé. Elle l’entend pleurer. Elle se lève, nue, contourne les canettes de bière
abandonnées, va lui donner à manger.


William émerge une demi-heure plus tard de son orgasme aux allures d’ouragan. Jamais, jamais,
il n’avait ressenti tant de haine canalisée dans un acte d’une durée si étendue.
Il n’a pas deviné cette haine, il l’a accueillie en lui, il l’a vécue, embrassée.
L’ichtyozine ?
Il y a du sang sur son sexe. Il s’essuie. Elle a dû se blesser, ça ne le surprend pas.
Elle voulait lui « casser la bite » ; elle s’est probablement écorché la chatte.
T’as le même tempérament que ta sœur, Charleen. Ce n’est pas le moindre des compliments.
Il prend le livre que lui a donné Big Mama, commence à lire, parcourt en plongée totale
plus de quarante pages, puis repose l’ouvrage. Il n’est pas fatigué, pas épuisé, il n’existe pas de mot
pour rendre compte de son état de faiblesse.
Noyade ? Narcose. Noyé dans la réalité, collé au mur des mensonges, du mauvais côté.
Il s’endort aussitôt.


16
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur
À la lumière de la lampe de la cuisine, assise dans l’évier au fond duquel elle a posé le miroir
pliable qu’elle garde d’habitude dans son sac à main, Charleen regarde son sexe, l’intérieur de ses
cuisses. Du sang, des petits caillots de sang comme des îles sur la peau. Elle enfonce son index
gauche aussi profond que possible dans son vagin détrempé, le retire doucement pour ne pas se
blesser avec l’ongle, regarde le sang épaissi qui macule sa peau ; c’est son sang, pas celui de
William — son sang, sa victoire.
« Je les ai, je les ai, enfin », murmure-t-elle.


Trois heures et trois mois plus tard, William se réveille brutalement, une étrange lueur
bleutée flotte dans la chambre. Charleen n’est pas à ses côtés. Il va dans le salon, elle n’est pas
couchée dans le sofa comme d’habitude. Le bébé n’est pas dans son petit lit.
Elle s’est barrée avec le bébé — normal.
Il cherche le chat et ne le trouve pas.
Il retourne à la chambre, écarte les lames du store ; elles produisent le bruit d’un éclair. Un
mouvement qui l’éblouit. Quand la vue lui revient, sa bouche s’ouvre en grand, mais aucun mot,
aucun son, aucun souffle ne passe la barrière de ses lèvres. Dehors, tout a disparu, il n’y a plus
rien de visible : ni lumière, ni immeuble, ni éclairage public, ni phare de voiture, ni bruit, rien.
Quand il laisse redescendre les lames du store, la chambre n’est plus aussi calme : crache et grogne
le chat qu’il a ramené trois jours, trois heures (et trois mois) auparavant. L’animal est en haut de
l’armoire, tapi comme un prédateur à l’affût. Darrell ne voit que ses yeux verts, furieux. Les
feulements du félin trahissent la présence d’un autre prédateur sur son territoire — la femme de
la limousine. Elle est accroupie au milieu du lit. Elle porte une longue robe fendue, noire, dont
les paillettes ressemblent à des fragments d’arc-en-ciel ; on devine, au-delà du tissu, le dessin de
ses jambes musclées. La profondeur de son décolleté donne une bonne idée de la taille de sa
poitrine — 95D pour le moins. Elle a des mains marquées, puissantes, peu féminines, tachées.
Ses ongles, vrais, sont longs, usés, au verni écaillé sur les bords. Elle ne s’est pas séparée de sa
guitare, dont elle pince les cordes, pour faire naître de temps à autre des petits sons métalliques.
« Bonsoir, William.
— Qui êtes-vous ?
— The Woman with the guitar… Viens à mon spectacle, demain soir, trois mois avant
maintenant. Le mot de passe pour entrer sera Blue Rose, c’est mon vrai nom. Je te ferai découvrir
bien des plaisirs auxquels tu n’as pas encore goûté, car tu n’as pas encore désappris tout ce que le
monde t’a forcé à apprendre. Je t’ai laissé un souvenir, ici. Cherche et trouve. Cherche et
détruit…
— Que voulez-vous ?
— Tu as fait une erreur, William, tu as laissé un témoin. Je ne sais pas si tu as mérité ta
médaille de bronze.
— Non. Je n’ai laissé aucun témoin, juste des traces pour que personne n’oublie… C’était
ça, le rôle des coursiers de Big Mama, laisser des traces… Beaucoup de traces, mais pas
d’empreintes… Et je me fous de la médaille de bronze…
— Tu as laissé un témoin, William. C’est ton erreur… Et il y a un prix à payer. »
17
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur
Elle se lève, fait un saut périlleux, mais n’atterrit pas. Elle est ailleurs, partie. William va
jusqu’au salon. Là, il fait coulisser la porte-fenêtre. Une bouffée d’air brûlant l’enveloppe, il
referme tout de suite la porte derrière lui, fait quelques pas sur la terrasse. La Ville n’est toujours
pas revenue, il est seul, dans un des nombreux mondes d’à-côté. Il sait exactement où son corps et
son esprit se trouvent. Il doit cette clairvoyance à l’ichtyozine qui sature son sang : il navigue sans
gouvernail dans le monde des douze dragons renversés, on ne reste jamais très longtemps dans ce
monde-là, les lumières y sont mortelles. Li a longtemps vécu ici, c’est pour ça qu’elle arrachait les
yeux de ses victimes, elle y puisait ses éclairs de clairvoyance.
Il faut retourner se coucher, fermer les yeux, regagner le monde blanc, le monde blanc, le monde
blanc… Le monde des scarifications…
Quand il se lève au petit matin, il prend le livre que lui a offert Big Mama. Un prospectus
se trouve là où il a corné la quarante et unième page. À côté de lui, Charleen vient de se
rendormir, elle s’est levée il y a peu de temps pour donner à manger au bébé.
Il va dans la salle de bain ; tout en urinant, il déplie le prospectus.
« Tous les soirs, à 21H00, au Pandora’s Box, dans la ville sous la ville, dans les veines sous
les veines, au cœur de la ceinture noire, venez écoutez The Woman with the guitar, l’enfer y sera
froid, le paradis orné de crochets, et les crochets dégoulinants de sang. Venez boire la musique
que produisent les crânes d’enfants que l’on broie… »
Aujourd’hui Darrell Jhune meurt, ne sait plus s’habiller avec goût, avec classe. Il laisse place
au terrifiant William Lee — un félin dans un monde vulgaire. Bottes en cuir brun non lustré,
pantalon de cuir noir lacé sur les côtés, boucle de ceinture en forme de tête de mort sur tibias
croisés. Un holster de cuir auquel on confie le tranchant d’un grand couteau de chasse. Par dessus :
chemise de soie épaisse, bleu électrique. Dragon de jade au cou, pas de montre.
Il repasse dans le salon. Charleen regarde le journal télévisé, une fois de plus… des gosses
victimes de la fièvre hémorragique, des embouteillages monstres tout autour de Londres. William
arrête la télé sans rien demander à personne.
« Tu vas où, Darrell ?
— Darrell est mort, Charleen. Je l’ai tué. Mon nom est William Lee. »
Il sort sans rien dire d’autre. Elle rallume la télé et il entend depuis le couloir le
compterendu d’émeutes en Irlande du nord, réprimées avec la plus grande violence. Il prend les escaliers
jusqu’au sous-sol ; là, il déverrouille les portières de sa BMW, monte à l’avant et met les gaz,
direction la ville sous la ville. Il gare sa voiture sur une place réservée aux livraisons. Il ne la
verrouille même pas et entre dans le magasin de coiffure le plus proche : « Chez Valentino ».
L’odeur qui y plane est écœurante, ça sent le chaud, le shampooing, les teintures, les
cheveux brûlés par les produits chimiques, chauffés jusqu’à devenir cassants, désagréables à
caresser.
« Bonjour monsieur, Valentino pour vous servir, vous voulez changer de tête, couper
ces longs cheveux noirs ? La mode est à la coupe en V faisant une pointe dans la nuque, le
bleu, la teinture argent sont aussi très prisés.
— Changer de tête ? Oui… Mon nom est William Lee… Je veux que tu trouves une
coiffure qui va avec mon nom.
18
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur
— William Lee, c’est un nom agressif, rapide, sournois. Cheveux courts, teinture argent.
Vous allez adorez.
— Y’a intérêt, sinon t’es mort, Valentino. Et me coupe pas en V, W, X ou Y, la forme de mon
crâne suffira.
— Monsieur est un marrant, je vois le genre.
— Tu ne vois rien du tout, connard. »
Le shampooing d’abord, puis le bruit de la tondeuse, la danse des ciseaux et enfin le produit qu’il
faut maintenant laisser agir une heure.
« Hey, Valentino ? T’as un numéro récent d’Horror News, pendant que j’attends que ce
truc fasse effet ?
— Non, ce journal est atroce, monsieur Lee, il s’adresse aux instincts les plus vils. Tout
n’est que violence complaisante, histoires de mauvais goût. Le magasin n’est pas abonné. Par
contre nous avons toutes les publications du WWF. »
Chochotte. William sourit. Au bout de trois quarts d’heure passés à feuilleter des magazines
de décoration intérieure, à regarder les photos des soixante-dix espèces qui ont définitivement
disparu de la surface de la Terre au mois de mars, l’année précédente, William appelle le coiffeur
occupé avec un autre client.
« C’est quoi ton vrai prénom ?
— Gary, mais pour un coiffeur, c’est plutôt nul. Ma mère m’a conseillé Dario ou Valentino.
Elle a longtemps loué le ciel pour m’avoir inversé en bien des domaines, si vous voyez ce que je
veux dire. Elle trouve les filles de maintenant très vulgaires, mais aime beaucoup tous les jolis
garçons que je lui présente. »
William ne peut s’empêcher de sourire. Il ne se souvient pas de la dernière fois où il a souri,
comme si cette chaleur au coin des lèvres venait de naître.
« Tu sais pour qui je travaille ?
— Oui, monsieur Lee. Ici, tout le monde sait pour qui vous travaillez, le gosse qui fait des
claquettes et des graffitis est venu nous prévenir… Je lui ai même coupé les cheveux
gratuitement. »
William quitte le magasin sans payer, il s’arrête devant un opticien, choisit une paire de
lunettes de soleil, les paye le juste prix — en sang. La prise achevée (les magasins de la ville sous la
ville préfèrent être payés en sang, c’est plus pratique que les euros, et de telles transactions
impliquent en fin de compte beaucoup plus de marge), William espère qu’en ayant moins de
sang dans le corps, les effets de la drogue seront plus… puissants, palpables.
Ah qu’il est bon, ce baiser d’acier stérilisé, la morsure du vampire-cyclope qui n’a qu’une dent,
celle de l’aiguille, qu’un œil, celui froid de l’overdose. Un jour un junky m’a dit que le trou biseauté de
l’arbalète n’était ni plus ni moins que l’anus du diable.
Après avoir acheté des MP3 de musique punk et une glace à la fraise qu’il n’a pas terminée,
William entre dans le salon d’une esthéticienne. Une des employées s’approche de lui en
balançant du cul comme si ce dernier contenait un bébé à bercer.
« Oui ? »
Son QI doit être inférieur à son tour de poitrine mesuré en pouces.
« Je veux des ongles noirs … »
19 Thomas Day – L’Erreur









Daemone
Le nouveau roman de Thomas Day

Disponible sur e-Bélial’
35
Extrait de la publicationThomas Day – L’Erreur












Retrouvez tous nos livres numériques sur
e.belial.fr

Un avis, un bug, une coquille ?
Venez discutez avec nous sur
forums.belial.fr

36
Extrait de la publication

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Des steaks pour les élèves

de les-editions-quebec-amerique

Secrètement vôtre

de milady-romance